‹ Le dernier vivant Tome IIChapitre 20 sur 80 · 4.14 N∘ 104

4.14 N∘ 104

(Écriture de Lucien.)

Mercredi.

Voilà tout ce que m’a dit Jeanne quand je l’ai priée de bien interroger ses souvenirs d’enfance :

— Je n’ai pas besoin d’interroger mes souvenirs. Je sais que j’ai une sœur. Et j’ai pensé bien souvent à ma sœur depuis que je suis accusée.

J’étais debout et je la tenais dans mes bras. Le souffle m’a manqué. J’ai été obligé de m’asseoir.

— Et quel nom a-t-elle, ta sœur, Jeanne ?

— Pour nous, elle n’avait pas de nom. Pauvre maman l’appelait « la fille de mon mari ».

– Tu ne l’as jamais vue ?

— Jamais. J’entendais parler d’elle quand père venait chercher de l’argent pour payer sa pension.

Je me souvins alors de cette pension de 600 fr. que le baron servait à un enfant.

Je ne sais pourquoi j’avais cru dans le temps que cet enfant était un fils.

— Et c’était Mme Péry qui payait cela ! m’écriai-je.

— Pauvre maman était bien bonne.

Geoffroy, le baron, avait deux filles. Fanchette doit exister. Fanchette existe !

Je sais maintenant de quel impérieux devoir me parlait hier la jeune femme voilée.

J’ai tout raconté à Jeanne, sauf mes soupçons au sujet de sa sœur.

As-tu vu une fillette à l’annonce de son premier bal ? Amère tristesse du présent, menaces accumulées de l’avenir, où étiez-vous ?

Jeanne me fait peur souvent avec ce prodigieux enfantillage. Elle qui est si vaillante et si intelligente ! Elle que j’ai vu tenir si dignement une place si difficile à l’hôtel de Chambray, dans les jours qui précédèrent notre mariage ! Elle qui a toutes les délicatesses, elle qui devine toutes les sciences qui sont le charme et l’honneur de la femme !

Il y a des instants où je la vois jouant à la poupée.

J’ai cru qu’elle allait m’entraîner à valser autour de sa cellule.

Une évasion ! un roman, un mystère, des dangers, la nuit, dans Paris !

Et plus de gendarmes !

Puis elle a cessé tout à coup de sauter, de m’embrasser, de bavarder pour prendre un air plus grave.

— Mais sais-tu, Lucien, m’a-t-elle dit, qu’il va falloir bien de la prudence !

À cette découverte qu’elle faisait, je n’ai pu m’empêcher de sourire. Elle m’a grondé.

— Je suis votre femme, monsieur, m’a-t-elle dit, c’est mal de me traiter toujours comme une petite fille. Mais grand Dieu ! comment vais-je faire pour attendre ? Je grille déjà. Et la sœur ! la bonne sœur ! comme je l’aime ! Qui se serait douté ?… Je vais la regarder si bien dans le blanc des yeux… Mais non, au contraire. Ne faisons semblant de rien, n’est-ce pas ? c’est la consigne. Peut-être qu’on me déguisera en sœur de charité, moi aussi, ou en porte-clés… Enfin, on ne sait pas. Attendons.

Oh ! celle-là sera prête à l’heure, elle va compter soixante secondes dans chaque minute !

Celle-là, c’est Jeanne Péry, Geoffroy, la fille sanglante dont parlent tous les journaux, le monstre qui fait frissonner les familles !

Quand j’ai été pour m’en aller :

— Dis au docteur que je l’aime bien, et à la dame que je l’adore ! Oh ! il y a encore de bons cœurs ! mais tâche qu’ils se dépêchent. Qu’est-ce que ça leur fait d’avancer un petit peu ?

Page 1