‹ Le dernier vivant Tome IIChapitre 34 sur 80 · 4.30 N∘ 116

4.30 N∘ 116

Extrait de la Gazette des tribunaux (imprimé).

Paris, 3 décembre.

La fameuse affaire des Ciseaux, qui menaçait d’encombrer la salle des assises pendant plusieurs séances et qu’on disait remise à une autre session, a été jugée aujourd’hui presque à huis-clos. L’absence de l’accusée avait découragé la curiosité publique.

M. L. Thibaut, dont on dit la santé à tout jamais perdue, ne s’est pas présenté. La défense avait été confiée d’office à Me Moreau qui n’a pas eu à plaider.

La cour, présidée par M. le conseiller Ferrand, a condamné Jeanne Péry, femme Thibaut, à la peine capitale par contumace.

N∘ 117 (Écriture de Lucien.)

Belleville, 15 février 1866.

Geoffroy, aujourd’hui, pour la première fois, je suis sorti dans le jardin. Je pense avoir été bien près de la mort, et cela me fait peur.

Il me semble que je n’ai pas le droit de mourir.

Voici maintenant trois mois que j’ai perdu Jeanne. D’autres à ma place la croiraient morte, mais je suis sûr qu’elle vit.

Pendant ces trois mois, je me suis éveillé rarement, et chaque fois pour un instant bien court. Mon état ordinaire était celui que M. le docteur Chapart désigne sous le nom de métapsychie.

Le mot n’est pas mal choisi. En cet état, je ne suis pas moi, je suis à côté de moi.

Je ne puis l’expliquer par moi-même puisque mon retour ne garde aucun souvenir de mon absence, mais ceux qui m’entourent me renseignent et j’ai un moyen de contrôler leurs informations.

Dans mon état d’absence, j’écris une considérable quantité de lettres, où je parle toujours de moi (tu sais déjà cela) à la troisième personne.

Je sais donc que, pour moi, je ne suis pas moi. Qui suis-je ? Rien dans mes lettres ne me l’indique, et il paraît que dans les paroles assez rares que j’échange avec les gens de la maison, rien non plus ne peut le faire deviner.

Les premières fois, je me refusais à reconnaître mon écriture, tant elle est changée en ces moments où la crise physique accompagne sans doute l’aliénation morale. Il a fallu les assertions de ceux qui m’entourent.

— C’est vous qui avez écrit cela, me disent-ils.

Et une fois, le garçon de chambre m’a demandé :

— Où donc le prenez-vous ce M. Geoffroy, à qui vous écrivez ? Dans la lune ?

Car c’est là une chose qui me frappe fortement. Tu es chez moi le lien entre la réalité et le rêve. Dans l’un et l’autre de ces états tu ne m’abandonnes jamais.

Quand je suis moi ou quand je suis l’autre, c’est toujours, toujours à toi que j’écris.

Jeanne qui est ma vie, et toi qui es mon espérance, voilà ce que je garde.

Cela me donne une foi superstitieuse en toi. Mon amitié s’obstine, mon espoir grandit au lieu de s’éteindre.

Quand je perds courage, il y a un coin de mon cœur où je me réfugie. Ce coin, c’est celui qui me parle de toi.

J’ai détruit les innombrables pages où ma plume avait tracé de confus griffonnages – parfois des hiéroglyphes que je ne pouvais déchiffrer moi-même.

Je n’ai gardé qu’un seul spécimen, que j’ai classé sous le n∘ 115 ci-dessus et qui remplacera pour toi tous les autres.

Car ils se ressemblaient tous. C’était toujours une timide protestation contre la folie, un remords exprimé au sujet de la tentative d’évasion.

Et la pensée de Jeanne.

Tu remarqueras que tout ce qui concerne Jeanne est net et lucide. En moi, l’idée de Jeanne n’a jamais été folle.

Je dois dire pourtant que le billet classé sous le n∘ 115 était de beaucoup le plus raisonnable. C’est pour cela que je l’ai conservé.

Il y a une chose qui m’effraie, c’est le récit que j’ai à te faire de la nuit du 7 au 8 octobre, – du dimanche au lundi : la nuit de l’évasion.

Je sens qu’il le faut.

Mais si tu savais combien mes souvenirs sont à la fois vagues et douloureux.

Cette nuit-là, j’ai tué un homme.

Et j’ai perdu Jeanne !

J’essaierai demain.

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