‹ Le dernier vivant Tome IIChapitre 36 sur 80 · 4.32 N∘ 119

4.32 N∘ 119

(Écriture de Lucien.)

16 février.

Ce ne sera pas encore pour aujourd’hui, l’histoire de ma terrible nuit.

Je suis trop ébranlé. J’ai eu des visites auxquelles je ne m’attendais pas.

Ils sont venus tous ensemble. Tu ne devinerais pas qui. Je parie que tu penses à la quêteuse ? Celle-là, je l’ai attendue nuit et jour pendant trois mois. Elle n’est jamais venue.

Le docteur Schontz, lui, s’est présenté deux fois, pendant que j’étais hors d’état de le recevoir. Je lui ai écrit depuis, il ne m’a pas répondu. Je sais qu’il est absent pour un grand voyage.

Non, ceux qui sont venus aujourd’hui, tous ensemble, c’est M. le conseiller Ferrand, ma mère et mes deux sœurs.

Comment t’exprimer le sentiment que m’a fait éprouver la vue de M. Ferrand ? Quoique ma famille fût là, il était pour moi le personnage principal.

Te voilà bien avancé dans ta lecture. Tu touches aux dernières pages de mon dossier. As-tu jugé cet homme comme moi ?

Je l’ai sincèrement aimé, et beaucoup estimé.

Tu as pu voir par les articles des journaux qu’il est soupçonné de n’avoir pas été étranger à l’évasion de Jeanne.

Ces choses me touchent peu. La magistrature qui mérite souvent d’être blâmée est constamment relevée et sauvée par la calomnie stupide.

Loin de poursuivre certaines feuilles, moi, je leur payerais une prime. Elles rehaussent si bien ce qu’elles croient outrager !

Tu verras d’ailleurs demain ou après qu’il y a deux choses dans l’évasion de Jeanne : un effort loyal et secourable d’abord, ensuite une trahison.

À supposer que M. Ferrand, à son insu, comme cela arrive, ait contribué à ouvrir une porte, à décrocher une serrure, il était du côté de Schontz et de la quêteuse, c’est-à-dire du parti loyal et généreux.

Mais je suis bien sûr qu’il n’a rien fait, sinon regarder avec faveur une jeune et jolie personne.

Comme beaucoup d’hommes graves, il a une façon dangereuse d’être galant.

Je te demandais comment tu le juges. Moi, je le juge ainsi, de ce seul mot : il est austère et regarde les femmes.

Il n’y a plus de mousquetaires. Pour eux, ce n’était pas péché de boire, de jouer, d’aimer. Leur vie était une chanson et un éclat de rire.

Mais les gens qui ne chantent pas, les gens graves, les magistrats, surtout, ces demi-prêtres, j’ai peur d’eux quand ils ont un roman d’amour.

M. le conseiller Ferrand a été l’esclave d’Olympe. Il l’est peut-être encore : je jurerais sur mon propre honneur qu’il est resté honnête homme dans le sens bourgeois du mot.

Quand je dis esclave, cela implique-t-il nécessairement amour ? Il fut fait grand bruit de la passion d’Olympe pour moi, et M. Ferrand ne parut pas m’en vouloir à cause de cela.

Au contraire, il était partisan de mon mariage avec Olympe.

Tu comprends ces choses-là bien mieux que moi, qui te les explique.

Caprice inamovible, galanterie du XIXe siècle !

Nous ne sommes ni vertueux, ni poètes.

Aussi le Journal officielest presque toujours aussi coquin que le journal insulteur. Il ment par l’admiration salariée comme l’autre ment par l’outrage qui rapporte.

Ni ces excès d’honneur ni cette indignité ne sont mérités par nos pères conscrits, qui sont parfois de très remarquables esprits, sans avoir droit par leur caractère, à la moindre statue.

Revenons à la visite que j’ai reçue.

Il y avait de la tendresse vraie dans le baiser théâtral que ma pauvre maman m’a donné en entrant. Mes sœurs étaient plutôt curieuses qu’émues. Elles n’ont pu s’empêcher de me dire qu’elles avaient renoncé au mariage à cause de moi.

Ma mère a mis ses deux mains sur mes épaules pour me regarder longuement.

— Ton éducation a pourtant coûté les yeux de la tête ! a-t-elle fait entre haut et bas.

— Vas-tu revenir avec nous en Normandie, Lucien ? m’a demandé Célestine.

Et Julie a ajouté :

— Tu pourrais trouver peut-être un emploi dans le commerce.

M. Ferrand m’a donné la main comme si nous nous étions quittés de la veille.

La conversation aurait langui sans ma mère qui m’a raconté les événements d’Yvetot. Mlle Agathe a épousé M. Pivert, mon remplaçant. Elle a eu deux cachemires, et le meuble de sa chambre à coucher est lilas. Mlle Maria se marie la semaine prochaine avec un baigneur d’Étretat, pas le duc.

Il n’y a que la longue Sidonie qui reste pendue au portemanteau.

— Et les deux pauvres minettes ! a ajouté ma mère en étouffant un gros soupir à l’adresse de Célestine et de Julie qui m’ont tendu la main noblement.

Geoffroy, ce serait une amère tristesse pour moi si je me sentais cause de leur condamnation au célibat. Mais il n’y avait aucun mariage sur le tapis.

Je trouve un peu injuste la responsabilité dont on m’accable, et j’avoue que je supporte impatiemment la clémence de mes deux chères sœurs.

Au moment où ma mère a fait mine de se lever, M. Ferrand l’a prévenue. Il m’a pris par la main et m’a conduit dans une embrasure.

— Mon cher Thibaut, m’a-t-il dit, nous avons été confrères, et j’espère que nous sommes toujours amis.

J’ai répondu :

— Du moins n’ai-je aucune haine contre vous, M. Ferrand, je l’affirme.

Il a retiré sa main en murmurant :

— C’est peu dire.

Nous nous regardions en face. Je ne t’ai pas encore assez répété, Geoffroy, que je tiens M. Ferrand pour un homme d’honneur.

Cela implique-t-il qu’il soit un juge impeccable ? Non. Il n’y a point de juge comme cela.

Nos convictions ne descendent pas du ciel, elles naissent sur la terre.

Tout ce qu’on peut demander à un homme juge ou non, c’est d’agir selon sa conviction.

M. Ferrand a repris :

— Je ne croyais pas qu’ayant été magistrat et me connaissant, vous pussiez garder contre moi de la rancune ou de la défiance. J’ai accompli un devoir.

— C’est ainsi que je l’entends, ai-je répondu. Seulement il doit m’être permis de déplorer que vous vous soyez trompé en accomplissant votre devoir.

Il a gardé un instant le silence.

J’entendais ma mère et mes sœurs qui discutaient tout bas, mais avec énergie, la question de savoir si on irait au sermon ou à la Porte-Saint-Martin.

Le père Lavigne prêchait, mais on jouait les Mousquetaires.

– Mon cher Thibaut, poursuivit M. Ferrand, il est superflu de vous dire que j’ai écouté ma conscience. Voici maintenant pourquoi j’ai voulu vous entretenir en particulier. J’ai le désir, le grand désir d’être ramené à un autre sentiment. La condamnation n’est pas définitive. Il se peut que, volontairement ou par suite des circonstances, l’accusée Jeanne Péry revienne devant nous. Savez-vous quelque chose de particulier qui puisse m’éclairer ?

— Oui, répartis-je sans hésiter, je sais beaucoup de choses.

— Voulez-vous me les dire ?

Nous nous touchions. Le grand jour nous enveloppait. Mes yeux étaient dans les siens.

J’aurais surpris dans son regard la plus fugitive des pensées.

Je n’y vis rien, sinon ce qui était exprimé par ces paroles : le loyal désir de savoir.

Et aussi, peut-être, car ses paroles impliquaient également cela : la certitude qu’il n’avait plus rien à apprendre.

— M. Ferrand, répliquai-je, je prends votre démarche comme elle doit être prise, en bonne part. Mais je refuse de vous dire ce que je sais jusqu’au moment où je jugerai utile ou nécessaire de rompre le silence. Vous avez raison, je puis vous l’affirmer : l’affaire n’est pas finie. Si Dieu me laisse l’existence et la faculté de penser, je m’engage à consacrer ce qui me reste de vie à la manifestation de la vérité.

Je devinai une question sur ses lèvres. Il ne la proféra pas.

— Au revoir donc, mon cher Thibaut, me dit-il en me tendant de nouveau sa main que je pris, je ne regrette pas ma démarche qui aurait pu être mieux accueillie. Quand vous jugerez à propos de venir à moi, souvenez-vous que ma porte – et ma main – vous seront ouvertes à toute heure.

Je remerciai et nous rejoignîmes ces dames.

Le sermon avait eu tort. On s’était décidé pour la Porte-Saint-Martin.

Mère m’embrassa de bon cœur et sans même m’appeler imbécile.Mes deux sœurs me concédèrent l’accolade chrétienne que le martyr doit à son bourreau.

Et je restai seul, – brisé comme si je m’éveillais d’un cauchemar.

Page 1