‹ Le dernier vivant Tome IIChapitre 38 sur 80 · 4.35 Récit fait par Lucien de ce qui se passa sur le Quai de l’Horloge

4.35 Récit fait par Lucien de ce qui se passa sur le Quai de l’Horloge

J’avais pris la même voiture que la veille. Le cocher était déjà habitué à la manœuvre. Je lui avais dit qu’il s’agissait d’un enlèvement et je le payais en conséquence.

Depuis trois heures de l’après-midi jusqu’à onze heures de nuit, nous fîmes quatre stations en gardant notre distance de cinq ou six cents pas autour de la Conciergerie.

Notre dernière station fut au coin du quai de l’Horloge et du Pont-Neuf, vis-à-vis de la maison Lerebours.

Il faisait un temps froid et noir. La neige tombait par intervalles. Quoique ce fût dimanche, le pont était presque désert.

Mon cocher me dit :

— C’est à ne pas jeter un étudiant dehors !

Moi, je remerciais le hasard. Pour nous, c’était un bon temps.

Vers minuit moins le quart, les voitures roulèrent. La sortie de l’Odéon mit une cinquantaine de groupes grelottants sur le pont, puis les autres théâtres vinrent en sens contraire.

Cela dura une demi-heure. Les cafés de la rue Dauphine et du quai de l’École s’étaient fermés. À minuit et demi, il ne passait pas une âme devant la statue.

Ce fut juste à ce moment, l’horloge des bains sonnait la demie de minuit, que cinq ou six jeunes gens qui me parurent être des étudiants ou des commis, ayant passé leur soirée du dimanche dans un lieu de plaisir, arrivèrent de la rue Dauphine, longèrent le pont et tournèrent l’angle de la maison Lerebours pour prendre le quai de l’Horloge.

Ils allaient le nez dans leurs collets relevés, et ne semblaient pas du tout d’une gaieté folle.

Ils passèrent. Un seul d’entre eux parut remarquer la voiture.

Moi, je remarquais tout. Je crus voir qu’ils s’arrêtaient le long d’une maison en réparation, située à égale distance de la rue Harlay-du-Palais et du magasin Lerebours.

Ils étaient entrés quelque part, peut-être, car j’eus beau écouter et regarder, je ne vis plus aucun mouvement, je n’entendis plus aucun bruit.

Dix minutes tout au plus s’écoulèrent.

Au bout de ce temps, et précisément à la hauteur de cette maison du quai de l’Horloge qui était en réparation, et où j’avais vu les jeunes gens disparaître, des cris de femmes retentirent.

Un homme s’élança hors de la place Dauphine, dit en passant près de la voiture : « Ce sont elles ! » et disparut au détour du pont, dans la direction de la rue de la Monnaie.

Cet homme était enveloppé dans un manteau. Je ne suis pas sûr d’avoir reconnu le docteur Schontz.

Il n’avait pas fini de parler que j’étais déjà hors de la voiture.

Deux femmes, toutes deux vêtues de noir, arrivaient en courant, poursuivies de près par les six jeunes gens qui se donnaient maintenant des airs de gens ivres.

L’une des femmes était bien ma Jeanne, car sa pauvre chère voix, brisée par l’épouvante, criait :

— À moi, Lucien ! au secours !

Je n’avais pas d’armes. Je n’ai jamais d’armes. Je méprise et je hais les armes.

J’aurais donné dix ans de vie, non pas pour tenir en main un pistolet, mais une massue.

L’autre femme ne criait pas. Elle était voilée. Je savais que c’était la quêteuse.

Je m’élançai en avant, la tête basse et les poings fermés.

Il me semblait simple et facile de tuer ces six jeunes gens avec mes mains.

La quêteuse était serrée d’un peu plus près que Jeanne. Son voile volait au vent derrière elle.

La main de celui qui la poursuivait put saisir la dentelle.

Il tira – mais la dentelle lui resta dans les doigts.

Et la figure de la quêteuse fut découverte.

Elle arrivait juste sous le réverbère.

C’était Jeanne !

Et pourtant, l’autre Jeanne qui venait de trébucher contre un tas de neige criait de sa pauvre douce voix en détresse :

— Lucien ! au secours ! au secours !

J’hésitai l’espace d’une seconde, ne sachant à laquelle aller.

Le son peut tromper.

Celle qui avait appelé entra à son tour dans la lueur du réverbère.

C’était Jeanne aussi !

Je les vis toutes deux pendant un instant.

Il y avait deux Jeanne !

Je me crus fou, mais cela ne m’arrêta pas.

Jamais je ne m’étais battu. Je pense que je ne me battrai plus jamais.

Je plantai ma tête dans la poitrine de celui qui avait arraché le voile. Il fut enlevé de terre et retomba en poussant un râle sourd.

Je me retournai sur celui qui allait atteindre l’autre Jeanne, et je le précipitai le front sur le pavé.

En ce moment, je me souviens bien que j’entendis la voix de la quêteuse qui disait, à moi, sans doute :

— Nous sommes trahis ! c’est un guet-apens !

Je ne la vis plus après cela.

Je ne vis plus que ma petite Jeanne, entourée par trois hommes.

Le quatrième, car ils restaient quatre debout, me barrait le passage.

Je bondis à sa gorge comme un loup. Nous luttâmes. Il était fort. Il me mit dessous.

Pendant que nous luttions, – et que je ne voyais plus rien, car le corps de mon adversaire me couvrait, – j’entendais la voix de Jeanne qui s’éloignait, criant :

— Au secours, Lucien, au secours !

Mes doigts se crispaient autour de cette gorge que j’avais entre les mains. Je ne me défendais pas, j’essayais d’étrangler. – La gorge râla.

J’entendis le pavé qui sonnait sous les roues d’une voiture.

Les mains qui me garrottaient se lâchèrent et le corps devint plus lourd.

Je parvins à le soulever. Il retomba inerte…

Je me remis sur mes pieds.

— Jeanne ! Jeanne ! où es-tu ?

Pas de réponse.

— Jeanne ! Jeanne !…

Le silence.

Tout était désert autour de moi.

La voiture elle-même était partie et c’était elle sans doute qui avait servi à emmener Jeanne.

Il n’y avait plus là que l’homme mort – et moi dont le cerveau chancelait comme une ruine.

Ma dernière lueur de raison fut d’écouter attentivement pour saisir au loin le bruit des roues.

Mais je n’entendis rien, sinon ce murmure uniforme que rendent les quatre aires de vent dans les nuits de Paris.

Je retombai sur le pavé et je restai assis dans la neige à côté du mort.

Je ne tâtai pas si son cœur battait.

Je me souviens que j’entendais sonner les heures.

Quand le jour vint, j’étais encore là. Je vis la figure du mort.

Il me regardait.

Je m’enfuis pour éviter ce regard qui me blessait. Je marchai longtemps dans les rues, – et je vins tomber au seuil de ma porte où je m’évanouis.

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