Chapitre 13 Récit du conseiller Ferrand
Il y a bien longtemps que ma santé est profondément altérée. La souffrance morale a réagi sur moi physiquement. Je me sens fatigué. Je suis un vieillard.
Je venais de me mettre au lit, quoiqu’il ne fût pas plus de neuf heures du soir. Mon domestique m’annonça M. Lucien Thibaut. Je fis entrer tout de suite. J’ai beaucoup aimé Lucien, que je traitais autrefois en élève. Mon attachement pour lui avait encore un autre motif. Son malheur et sa maladie m’avaient causé une très sincère affliction.
Lucien entra et vint jusqu’à mon lit sans me saluer ni me demander des nouvelles de ma santé.
Il n’y avait rien en lui pourtant qui indiquât la volonté de me traiter avec violence.
Seulement, son regard était sombre et ses traits contractés.
— Monsieur Ferrand, me dit-il presque à voix basse, vous êtes un honnête homme, je le sais maintenant, et je regrette de vous avoir calomnié dans ma pensée, mais vous allez, je vous prie, vous lever à l’instant même et me suivre, car vous avez condamné une innocente, et il faut que la lumière se fasse en vous, je le veux.
Je fus blessé de ce dernier mot.
— M. Thibaut, répondis-je, vous voyez que je suis souffrant. Vous avez vos convictions, que je respecte, j’ai droit d’exiger que vous respectiez les miennes…
Il m’interrompit disant :
— Je n’ai pas le temps de discuter, levez-vous et partons.
— Mais, monsieur, répliquai-je, je ne permets pas qu’on me parle comme vous le faites.
— Vous refusez ?
— Je refuse.
— Vous me regardez comme un fou ?
— Vous agissez comme un fou.
Il fit un pas en arrière.
— M. Ferrand, me dit-il, et son accent était glacial, je ne suis pas fou, je vous l’affirme. Je vous affirme également que si vous ne me suivez pas, je vais vous tuer.
Ses yeux étaient baissés. Son visage devenait blême.
Moi aussi, je me sentais pâlir.
Les gens qui parlent ainsi ont, d’ordinaire, à la main, un pistolet, un couteau, une arme. Il avait, lui, les mains vides ; des mains blanches et fines comme celles d’une femme.
Je crois que je suis brave. Je n’aurais pas peur d’une arme.
Ces mains vides et frémissantes menaçaient autrement qu’une arme.
Et le regard de M. Thibaut me donna une sensation de frayeur.
Cependant, j’eus honte de céder.
— Est-ce donc ainsi que vous deviez finir, Lucien ! m’écriai-je.
— Je ne finis pas, me répondit-il, je commence.
— Vous ! un assassin !
— Un juge ! je suis juge.
Il fit un pas vers moi, la tête haute, le regard noir et froid.
— Et je suis investi en outre, ajouta-t-il, de la mission la plus grande qui puisse sacrer le caractère d’un homme : je suis le défenseur de ma femme.
Sa voix, sans s’élever, avait pris une emphase extraordinaire.
Dans sa bouche, ces mots : le défenseur de ma femmeétaient grands comme les quelques paroles sublimes de la poésie ou de l’histoire qui ont traversé les siècles.
Mon cœur battait. Ce n’était déjà plus de frayeur.
J’ai aussi un amour en moi, un grand amour. Il n’est pas de la même nature ; mais tous les amours se comprennent.
Et pourtant, je résistais encore, car précisément la voix de cet amour me criait de ne pas aller là où Lucien voulait m’entraîner.
— Je vais appeler, dis-je. N’approchez pas davantage…
— Que votre sang retombe sur votre tête ! murmura-t-il en faisant un pas de plus.
— Mais avec quoi me tuerez-vous, insensé ! m’écriai-je, prêt à me défendre.
— Je ne sais pas… avec moi !
En même temps qu’il prononçait ce mot étrange dont l’accent faisait une menace véritablement mortelle, il me toucha le bras.
Ce fut si faible qu’on eût dit l’étreinte d’un enfant. Mais ce fut terrible.
Écoutez : terrible ! je sentis que la vie défaillait dans ma poitrine.
Ma tête se renversa sur mon oreiller et malgré moi ces paroles passèrent entre mes lèvres :
— Si elle est innocente, qui donc est coupable ?
Lucien prit cela pour une acceptation. Il lâcha mon bras et serra doucement ma main.
— Courage, me dit-il, M. Ferrand. Vous allez beaucoup souffrir.
Je lui rendis son étreinte et je sortis de mon lit.
Il m’aida à m’habiller.
— Où allons-nous ? lui demandai-je.
— Rue du Rocher.
Je répétai :
— Rue du Rocher ?
— Oui, dans la maison où habite maintenant Mme la marquise de Chambray.
Je passai la main sur mon front. Il ajouta :
— C’est le devoir.
Et je répétai :
— Peut-être que c’est le devoir.
— Marchez devant, me dit-il au moment où nous sortions, et souvenez-vous que je ne m’appartiens pas. Je défends ma femme. Si vous tentez de vous soustraire à votre tâche, vous êtes mort !
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