‹ Le diable boiteux, tome IIChapitre 11 sur 11 · II.), 11.

II.), 11.

Pourquoi Asmodée est boiteux, 12 (Ceci est autrement expliqué dans Guevara).--Terreur qu'inspire le magicien au Diable boiteux. Comment celui-ci s'est attiré sa haine, 13.

CHAPITRE III. Dans quel endroit le Diable boiteux transporta l'écolier, et des premières choses qu'il lui fit voir, 16.

Asmodée emporte Léandro sur la tour de San Salvador. Il lui propose de lui faire voir tout ce qui se passe dans Madrid, en enlevant les toits des maisons (A, tranco I, 16).--L'avare et ses héritiers, 18.--La vieille coquette et ses charmes d'emprunt, 18.--Le vieux galant, 19 (A, tr. II).--La vieille qui se rajeunit, 19 (B, chap. VI).--Le concert ridicule, 19 (B, ch. XVI).--Le seigneur aux billets doux, 20.--Doña Fabula en mal d'enfant, 20 (A, tr. II).--Le vieux qui va au sabbat, 21 (A, tr. II).--Quel fut le démêlé qu'eut Asmodée avec un de ses confrères, 21 (autrement raconté dans A, tr. II).--Le souffleur, 22 (A, II).--L'apothicaire, sa femme et son garçon, 22.--Le prélat qui tousse, 23.--Le poëte tragique, 23.--* L'épître dédicatoire, 25.--Les voleurs chez le banquier, 25 (A, II).--Le marquis à l'échelle de soie, 25 (A, II).--Le greffier et son démon, 26.--Etrange pudeur d'une veuve (B, ch. VI).--* Le bachelier Donoso, 27.--* L'amoureux transi, 28.--Le contador qui veut fonder un monastère, 29 (B, ch. VI).--* La veuve et les deux conseillers, 29.--* Les deux joueurs qui s'entretuent, 29.--Le chanoine frappé d'apoplexie, 31 (B, ch. VI).--Les deux frères morts de la même maladie, 31, (B, ch. VI).--Le charivari, 32 (B, ch. VI).--* Le trio ridicule, 32.--* Les trois Galiciennes, 33.

CHAPITRE IV. Histoire des amours du comte de Belflor et de Léonor de Cespedes, 34.

La femme, le jeune mari et le vieil amant, 69 (B, ch. VI).

CHAPITRE V. Suite et conclusion des amours du comte de Belflor (B, chap. V), 70.

CHAPITRE VI. Des nouvelles choses que vit Don Cléofas, et de quelle manière il fut vengé de Dona Tomasa, 99.

Le grand seigneur endetté, 99.--* Le président qui va chez l'Asturienne, 100.--Le compilateur, 100.--Les deux entremetteuses, 101 (B, chap. IX).--L'impression clandestine, 103.--L'inquisiteur malade, 104 (B, ch. IV).--Combat des rivaux de Don Cléofas, 108 (B, chap. VII).

CHAPITRE VII. Des prisonniers (B, chap. VIII), 109.

Le cabaretier empoisonneur, 110.--L'assassin de profession, 110.--Le maître à danser, 111.--L'amoureux arrêté comme voleur, 111.--La feinte sorcière, 111. Le cabaretier et le sergent, 112.--Le valet de chambre accusé de viol, 118.--L'écuyer de la duchesse, 119.--Le chirurgien qui a saigné sa femme, 120.--* Le gentilhomme qui a tué son frère, 121.--* Domingo et le maître d'hôtel, 122.--* Le Castillan qui a souffleté son père, 137--* Les voleurs de grand chemin qui s'évadent, 137.--Les vingt ou trente filous, 138.

CHAPITRE VIII. Asmodée montre à Don Cléofas plusieurs personnes, et lui révèle les actions qu'elles ont faites dans la journée (B, chap. IX), 136.

Le capitaine et l'usurier, 139.--Les deux filles qui ont perdu leur père, 142.--L'aventurière aragonaise, 143.--Le cavalier qui a écrit des lettres, 143.--* Le mari qui s'endort aux reproches de sa femme, 145.--La comtesse qui lit Hippocrate, 153.--* Le mendiant manchot, 154.--* Le poëte et le peintre, 155.--Le banquier et son père le savetier, 156.

CHAPITRE IX. Des fous enfermés (B, chap. X), 161.

Le nouvelliste castillan, 161.--* Le licencié qui se croit archevêque, 161.--* Le pupille enfermé par son tuteur, 162.--Le grammairien, 162 (A, tr. III).--Le marchand ruiné, 162.--Le capitaine Zanubio, 162.--* Le mari fou de la mort de sa femme, 170.--Le portier enrichi, 171.--L'amoureux fou, 171.--Sa chanson, 172.--Chanson française, 172.--* L'envieux, 173.--* Le vieux secrétaire, 173.--Le Mécène ruiné, 174.--La femme du corrégidor, 175.--La femme du conseiller, 175.--La bourgeoise qui voulait épouser un grand seigneur, 175.--* Doña Béatrix et Doña Mencia, 175.--* L'ayeule de l'avocat, 177.--* La vieille folle de regret, 177.--* Doña Emerenciana, 178.

CHAPITRE X. Dont la matière est inépuisable (B, ch. XI), 195.

Le mari de l'aventurière, 195.--L'homme aisé qui se fait domestique, 195 (A, tr. III).--La veuve du jurisconsulte, 196.--Les deux filles de cinquante ans, 196.--Les femmes qui se rajeunissent, 196.--* Prudent emploi de l'argent, 199.--Le peintre de portraits, 199.--La veuve et son testament, 200.--Le vieux licencié qui imprime ses gaudrioles, 200.--La coquette qui se croit aimée de tous les hommes, 201.--Le chanoine qui achète pour enrichir son inventaire, 201.--* Le courtisan par vanité, 202.--* Ceux qui font de la nuit le jour, 203.--* L'amoureux de la pantoufle, 203.--* L'homme à équipage qui rougit d'aller en carrosse de louage, 204.--* Celui qui va toujours en carrosse de louage pour ménager ses mules, 204.--* Le vieil amoureux qui raconte ses prouesses d'autrefois, 205.--* Le comte vêtu à l'ancienne mode, 205.--* La vieille veuve qui a donné son bien à ses enfants, 205.--* Le vieux garçon qui épouse sa blanchisseuse, 206.--Le comte, son frère et le bel esprit, 207.--* L'amateur de fleurs, 207.--* L'histrion modeste, 207.--* Le chevalier aimé de la fille d'un grand, 207.--* Portraits vivants de Bollanus, de Fufidius et de Marsæus, 208.--* La sérénade, 208.

* CHAPITRE XI. De l'incendie, et de ce que fit Asmodée en cette occasion par amitié pour Don Cléofas, 213.

CHAPITRE XII. Des tombeaux, des ombres et de la mort, 218.

L'officier trompé par sa femme, 219.--Jeune cavalier tué par un taureau, 219.--Le prélat mort pour avoir fait son testament, 219.--* Le courtisan assidu, 219.--* L'ambassadeur ruiné, 220.--* Le négociant et son épitaphe, 220.--* Le grand sommelier, 221.--* La duchesse qui change de directeur, 221.--Le vieux mari et sa jeune femme. 223.--* Le premier ministre, 224.--* La belle bourgeoise, 224.--* Le tombeau d'un auteur de comédies, 225.

* Des ombres: Le bourgeois fier; les amis buveurs, 226.--L'Allemand qui mettait du tabac dans son vin, 228.--Le Français qui offrait l'eau bénite aux dames, 228.--* Les comédiennes mortes, l'une d'envie et l'autre de débauche, 229.--La vestale morte en couches, 229.

* De la mort: le bourgeois regretté des siens; le conseiller et ses trois neveux; le jeune seigneur qui a la petite vérole; le vieux religieux; l'évêque d'Albarazin; la vieille courtisane malade de dépit, 229 à 234.

TOME II

CHAPITRE XIII. La force de l'amitié, histoire, 5.

CHAPITRE XIV. Le démêlé d'un auteur tragique avec un auteur comique, 47.

CHAPITRE XV. Suite et conclusion de l'Histoire de l'amitié, 59.

CHAPITRE XVI. Des songes, 109.

Le comte galant et libéral, 111.--La comtesse joueuse, 111.--Le marquis et son intendant, 111.--Le vicomte aragonais, 111 (A, tr. II).--Les deux frères médecins, 112.--Le courtisan regardé de travers, 112.--La jeune dame qui allait succomber, 113.--Le procureur et sa femme, 113.--Le gros chanoine, 114.--Le marchand de soie et ses créanciers, 114.--Le libraire qui rêve, 114.--* Les libraires dupés, 115.--L'amant trop respectueux, 116.--Le licencié qui défend l'immortalité de l'âme, 116.--Don Baltazar Fanfarronico, 117.--* Le gouverneur qui se rend, 117.--* L'orateur qui reste court, 117.--Le palefrenier somnambule (B, chap. VI), 117.--* Le vice-roi du Mexique et sa nièce, 118.--* La médisante, 119.--* Le bourgeois qui ramasse de l'or, 120.--* Les deux comédiennes, 120.--* La métamorphose, 121.--* Le comédien dans l'Olympe, 122.

* CHAPITRE XVII, où l'on verra plusieurs originaux qui ne sont pas sans copies, 124.

Les gueux: le boiteux; le teigneux; le cul-de-jatte, 124.--La comédienne en couches, 126.--Le chasseur amoureux, 126.--Le jeune bachelier et son oncle, 127.--Le bourgeois qui veut marier sa fille, 127.--L'auteur avare et vaniteux, 128.--La veuve allemande et son amoureux, 128.--Le philosophe cynique, 130.--Le gentilhomme ruiné et son dernier ami, 131.--Le Contador et la Galicienne, 132.--Le gentilhomme auteur, 133.--Les deux auteurs, 134.--Le novice qui a trouvé un trésor, 134.

* CHAPITRE XVIII. Ce que le diable fit encore remarquer à don Cléofas, 135.

Le médecin qui joue aux échecs, 135.--Les aventurières qui vivent à frais communs, 136.--La porte du marché, 138.--Le lever du roi; les éloges satiriques; les chevaliers; l'ancien flibustier; le hidalgo pauvre, 139.--Le livre censuré, 142.--Le cadet catalan, 143.--Le bourgeois obligeant et le seigneur ingrat, 145.--Le bourgeois parvenu, 145.--Le poëte satirique, 146.--Le grand juge de police, 146.

* CHAPITRE XIX. Des Captifs, 149

Le captif dont la femme est remariée, 151.--Celui dont le bien a été dissipé par ses frères, 151.--Celui qui trouve un riche héritage à recueillir, 151.--Le captif amoureux et son infidèle, 152.--Le paysan et la soeur du gentillâtre, 152.--Le captif aimé de la femme de son maître, 162.--Le barbier et son fils enrichi, 162.--Le médecin aragonais, 163.--Le cordelier, 164.

* CHAPITRE XX. De la dernière histoire qu'Asmodée raconta; comment, en la finissant, il fut tout à coup interrompu, et de quelle manière désagréable pour ce démon don Cléofas et lui furent séparés, 165.

Histoire d'un trésor, de celui qui le trouva et de celui qui l'avait caché, 163.--Asmodée est contraint de retourner auprès du magicien, 181.

* CHAPITRE XXI. De ce que fit don Cléofas après que le diable boiteux se fut éloigné de lui, et de quelle façon l'auteur de cet ouvrage a jugé à propos de le finir, 182.

Cléofas épouse doña Séraphina, que le Diable boiteux, sous les traits de l'écolier, avait sauvée de l'incendie, 190.

APPENDICE.

Le vieux musicien et sa jeune femme, 193.--Les deux courtisanes, 193.--Les deux soeurs coquettes, 193.--Dispute littéraire dans un café, 194.--Le bourgeois caution d'un licencié, 194.--Le jeune homme déguisé en fille, 194.--Le joaillier accusé de recel, 194.--Le polygame, 194.--Le traducteur du Misanthrope, 195.--L'amoureux à gages sans emploi, 196.--Le marchand devenu fou (V. t. I, 162), 196.--Le soldat qui a perdu sa grand'mère, 196.--L'imbécile, 196.--La vieille marquise et le jeune officier, 197.--La procureuse, 197.--La coquette qui a manqué un grand seigneur, 197.--Les deux servantes, 197.--Le courtisan, 197.--L'auteur de mérite, 197.--L'auteur sérieux, 198.--L'auteur qui copie les anciens et se croit original, 198.--L'amant mort de chagrin, 198.--L'avare mort de faim et son héritier mort d'excès, 198.--Le père dont la fille a été enlevée, 198.--Le jeune homme mort de pleurésie, 199.--La vieille fille morte d'ennui, 199.--La femme du trésorier, 199.--La femme du mari jaloux, 199.--Mort d'un dévot et d'une dévote, 199.--Le comédien qui allait à pied, 199.--L'auteur dramatique mort d'envie, 199.--La veuve inconsolable... pendant deux jours, 199.--La comtesse qui lit des romans, 200.--Le jeune homme qui rit en dormant, 200.--Le souffleur désappointé, 200.--Le courtisan qui rêve, 200.--Le comédien qui rudoie un auteur, 200.--L'académicien de la Crusca, 201.--Le notaire et sa femme, 201.--Séparation de l'écolier et du Diable boiteux, 201.

ENTRETIENS SÉRIEUX ET COMIQUES DES CHEMINÉES DE MADRID

ENTRETIEN I

LA CHEMINÉE A ET LA CHEMINÉE B.

LA CHEMINÉE A. C'en est fait, ma chère voisine, tout est perdu; les dieux Lares se glacent à mon foyer, et je sens le même froid me saisir depuis les pieds jusqu'à la tête.

LA CHEMINÉE B. Vous m'alarmez; d'où vient cette affreuse maladie? Comment pouvez-vous passer subitement du chaud au froid? Je vous ai toujours vue toute en feu.

LA CHEMINÉE A. Hélas! il faut bien que je suive la bonne et la mauvaise fortune de mon savant, et le pauvre homme...

LA CHEMINÉE B. Que lui est-il donc arrivé?

LA CHEMINÉE A. Le plus grand des malheurs. Ses revenus, c'est-à-dire ceux de sa plume (car il n'en a pas d'autres), sont arrêtés.

LA CHEMINÉE B. Je ne vous entends point encore.

LA CHEMINÉE A. Hé bien, écoutez-moi donc; je vous parle d'un auteur; son revenu était établi sur le produit certain des brochures amusantes qu'il composait, et l'on a proscrit ce genre.

LA CHEMINÉE B. Comment! ses brochures le faisaient vivre?

LA CHEMINÉE A. Et même fort à son aise; il ne perdait pas son temps à limer un volume, il en donnait sept ou huit au moins par an.

LA CHEMINÉE B. C'est grand dommage de lier les mains à un si bon ouvrier: et comment peut-on défendre l'amusement, qui est la meilleure chose du monde? Le public aime à être amusé, et il doit avoir la liberté d'acheter ce qui l'amuse.

LA CHEMINÉE A. Vous avez raison, et ce goût du public fait les intérêts des auteurs et le profit des libraires; mais voilà ce qui excite l'envie: on crie qu'on ne s'occupe aujourd'hui qu'à écrire des folies, des riens, et qu'on appellera notre siècle le siècle des romans et de la futilité. On dit que le bon goût se corrompt, que les brochures à parties sont une vraie exaction; qu'on allonge un roman à l'infini; enfin, qu'actuellement un homme projette d'en composer un à trois cent soixante et cinq parties, pour tous les jours de l'année.

LA CHEMINÉE B. Après les Mille et une nuits, les Mille et un jours, les Mille et un quarts d'heure, et tant de mille et une autres choses, un roman à trois cent soixante-cinq parties ne devrait pas révolter les esprits.

LA CHEMINÉE A. Jugez donc si on devrait chicaner mon auteur, qui n'est jamais allé, dans ses ouvrages, au delà de la huitième partie.

LA CHEMINÉE B. Je vous plains, ma chère amie, et toutes les cheminées des auteurs et des libraires qui vont se glacer comme vous.

LA CHEMINÉE A. C'est une faible consolation pour les malheureux, que d'avoir des compagnons de leur misère.

LA CHEMINÉE B. Vous êtes à plaindre, je vous plains. Que puis-je faire autre chose? D'ailleurs, je vous parle franchement: j'ai ouï dire, il y a longtemps, qu'on devrait réformer le goût du siècle pour la bagatelle, et arrêter le progrès du genre romancier.

LA CHEMINÉE A. Que me dites-vous?

LA CHEMINÉE B. Oui: et des gens d'esprit, et sans partialité, disent à présent que cette réforme est un grand bien pour la littérature. Qu'on écrive utilement, ou qu'on n'écrive point: voilà la décision; tout le monde l'approuve.

LA CHEMINÉE A. Mais ce qui plaît n'est-il pas utile?

LA CHEMINÉE B. Oui, ce qui plaît est nécessairement utile; mais outre cette utilité de plaisir, on veut quelque solidité, de l'instruction, des moeurs, du vrai. Par exemple, le Diable boiteux est un roman; mais il vaut mieux qu'un traité de morale. Voilà un roman agréable et utile; c'est-à-dire, utile par l'agréable et le solide. Que votre savant en fasse autant, et on lui donnera la permission de le faire imprimer, pourvu cependant qu'il ne le donne pas en huit parties; car vous sentez bien que ce serait voler le public pour enrichir l'imprimeur.

LA CHEMINÉE A. Finissons notre conversation; on voit bien que vous êtes la cheminée d'un homme de finances; vous êtes ignorante et ignorantissime sur les choses de littérature, et votre petit génie ne passe pas le calcul. Je suis au désespoir de vous avoir confié mes douleurs.

LA CHEMINÉE B. Vous m'insultez, tandis que je compatis sincèrement à votre malheur.

LA CHEMINÉE A. Est-ce y compatir que de louer ceux qui en sont cause? Allez, encore une fois, vous êtes aussi insolente que celui à qui vous appartenez.

LA CHEMINÉE B. Pour être glacée, la fumée vous monte bien vivement à la tête. Laissez là, je vous prie, mon financier: un billet de sa main vaut mieux que tous les volumes du Parnasse; tout ce qu'il écrit est solide, admirable et d'un goût universel. Tant que ses livres seront en règle, je ne crains pas le froid; mon feu sera mieux entretenu que celui des vestales, et votre pauvre auteur sera fort heureux de s'y venir chauffer. Pour vous, malgré vos injures, je vous souhaite, pour vous réchauffer, un financier comme le mien.

ENTRETIEN II

LA CHEMINÉE C ET LA CHEMINÉE D.

LA CHEMINÉE C. Quel prodige! quel miracle! savez-vous, ma bonne amie, ce qui vient de m'arriver?

LA CHEMINÉE D. Y a-t-il longtemps?

LA CHEMINÉE C. Environ une heure.

LA CHEMINÉE D. Non, ma chère voisine; j'assistais à un mariage qui se faisait sous mon manteau.

LA CHEMINÉE C. Un mariage!

LA CHEMINÉE D. Oui, et le mieux assorti qu'il soit possible. Lisandre et Célimène m'ont pris pour témoin de leurs serments, et mes dieux pénates seuls sont garants de la foi qu'ils se sont donnée; aucun mortel n'a été admis à cette cérémonie que Lisette, suivante fidèle de Célimène. Ils goûtent à présent les douceurs de cette union mystérieuse.

LA CHEMINÉE C. Voilà un mariage bien solide.

LA CHEMINÉE D. Je sais qu'il y manque certaines petites formalités, mais l'amour y suppléera; ils s'aiment, et je suis sûre que, malgré leurs parents, ils s'aimeront toujours. Trouve-t-on cela dans les mariages les plus réguliers?

LA CHEMINÉE C. Non sans doute: le mariage est communément un contrat politique, qui lie éternellement deux personnes qui ne s'aiment point, et qui se haïront toute leur vie.

LA CHEMINÉE D. Hé bien, je vous réponds que les noeuds qui viennent d'unir Lisandre à Célimène sont plus respectables; ce sont les chaînes mêmes de l'amour.

LA CHEMINÉE C. Je vous félicite, ma chère voisine; je vous sais bon gré de vous intéresser au bonheur des amants: nous leur devons cela, comme leurs confidentes; pour moi, je ferais tout au monde pour eux. Ecoutez donc ce qui m'est arrivé: mon aventure ressemble assez à la vôtre: vous savez que la chambre à laquelle j'appartiens est une vraie cellule.

LA CHEMINÉE D. Et que c'est la cellule d'une petite personne charmante, de Julie.

LA CHEMINÉE C. Julie était aimée d'un jeune officier fort aimable, nommé Trason, et Trason n'aimait point une ingrate.

LA CHEMINÉE D. Voilà ce que je ne savais pas.

LA CHEMINÉE C. Il ne manquait à leur bonheur que l'occasion d'être heureux; mais la mère de Julie avait plus d'yeux qu'Argus, et la chambre de cette fille malheureuse était plus inaccessible que la tour de Danaé.

LA CHEMINÉE D. Que vous êtes savante! vous possédez à merveille la fable; je crois qu'avant Julie vous aviez eu un poëte à votre foyer; mais la tour de Danaé, puisque vous me la citez, ne fut pas impénétrable à une pluie d'or.

LA CHEMINÉE C. Cela est vrai; vous savez aussi que Danaé avait pour amant un dieu, et un dieu qui pouvait convertir la pluie et les pierres en or; au lieu que Trason, après trois campagnes, ne doit pas être bien en espèces; ainsi il n'était pas question de recourir à la pluie d'or.

LA CHEMINÉE D. De quel autre expédient s'est-il donc servi?

LA CHEMINÉE C. Du plus simple qu'il fût possible. Trason demeure fort près d'ici; sans autre magie que celle de l'amour, il a monté par la cheminée, il est venu sur les toits jusqu'à mon chapiteau, qu'il a enlevé sans peine (car je n'avais pas la moindre envie de lui résister); ensuite il est descendu par mon tuyau dans la chambre de Julie, en se soutenant avec le dos et les genoux.

LA CHEMINÉE D. L'attendait-elle?

LA CHEMINÉE C. Non: elle le souhaitait seulement; et loin de recevoir entre ses bras son amant, elle en a eu une frayeur étonnante, en le voyant descendre.

LA CHEMINÉE D. Je gage qu'elle s'est évanouie.

LA CHEMINÉE C. On s'évanouirait à moins. Point de plaisanterie, s'il vous plaît! Le beau ramoneur s'est jeté aux pieds de Julie, et s'est bientôt fait reconnaître pour Trason. Jamais on n'a vu de situation si tendre. Voilà l'avantage que nous avons, nous autres cheminées; nous sommes témoins de mille jolies choses, que les hommes voudraient voir à quelque prix que ce fût. La peur de Julie est dissipée à présent, et son coeur est animé de sentiments bien différents.

LA CHEMINÉE D. Voilà, ma chère voisine, dans la même nuit deux mariages assez ressemblants.

LA CHEMINÉE C. A peu près: cependant mes amoureux n'ont pas seulement prononcé le voeu vénérable; mais les événements obligeront peut-être la mère de Julie à recevoir Trason pour gendre. Je me réjouis d'avance de la déconsolation de cette pauvre femme.

LA CHEMINÉE D. Et moi des plaisirs que goûte à présent sa chère fille.

ENTRETIEN III

LA CHEMINÉE E ET LA CHEMINÉE F.

LA CHEMINÉE E. Dites-moi, s'il vous plaît, comment faites-vous pour ne pas vous ennuyer avec vos vieilles filles? Du matin jusqu'au soir il n'y a qu'elles à votre foyer; toujours mêmes visages, mêmes discours. Je gage que vous en êtes bien lasse.

LA CHEMINÉE F. Je vous avoue que je souhaite souvent de les voir déloger; cependant je risquerais peut-être de ne pas respirer, lorsqu'elles n'y seraient plus, une si bonne fumée: elles sont dévotes, par conséquent n'ont pas moins de soin de leur corps que de leur âme: surtout quand certain grand chapeau vient les visiter, elles n'épargnent rien; leur cuisine vaut celle d'un fermier général, et la fumée que j'exhale alors est un vrai parfum.

LA CHEMINÉE E. Vous aimez la fumée, à ce que je vois; chacun a son goût, et le mien est uniquement pour la variété. Les visages nouveaux et les aventures me plaisent; c'est ma folie. Je suis, comme vous savez, cheminée de chambre garnie.

LA CHEMINÉE F. Et comme telle, il faut bien vous faire à la nouveauté.

LA CHEMINÉE E. J'y suis si bien faite, que je serais fâchée d'y voir six mois de suite les mêmes personnes. Aussi cela ne m'est-il guère arrivé depuis que j'existe.

LA CHEMINÉE F. C'est que vous n'êtes pas des anciennes du quartier.

LA CHEMINÉE E. Il s'en faut de beaucoup; mais je suis peut-être des plus instruites.

LA CHEMINÉE F. Racontez-moi donc quelques-unes de vos aventures, je vous en prie par notre voisinage.

LA CHEMINÉE E. Très-volontiers, si cela ne vous ennuie pas. Commençons dès mon existence, dont la date est encore nouvelle. Le premier humain qui s'est chauffé à mon feu était un cadet d'une province où les cadets n'ont d'autre patrimoine que leur épée et l'heureuse effronterie de vanter sans cesse leur noblesse. A ce talent, qu'il possédait au premier degré, mon chevalier de Mondonis en joignait un autre beaucoup plus lucratif; il jouait le plus heureusement du monde, et son bonheur était la force d'une étude très-assidue: tout le jour, à mon foyer, il s'occupait à chercher des combinaisons avantageuses dans les cartes, et il passait les nuits à les mettre en pratique.

LA CHEMINÉE F. Ainsi il ne manquait pas d'argent.

LA CHEMINÉE E. Vous vous trompez; il dissipait à proportion de son gain, de sorte qu'il était toujours au même point: il brillait; c'était sa manie, ou plutôt celle de sa nation; mais son fracas ne dura pas longtemps. Sa bonne fortune révolta contre lui toutes les académies de jeu, on lui fit de mauvaises affaires, et je le perdis au bout de quatre mois. Il était joli homme; je le regrette encore.

LA CHEMINÉE F. Par qui fut-il remplacé?

LA CHEMINÉE E. Par le plus singulier personnage qu'on puisse voir. C'était un mari fidèle au-delà du tombeau, inconsolable de la perte de sa chère moitié, insensible à tout autre plaisir qu'à celui des larmes; enfin un mari unique. Il fit d'abord tendre en noir toute la chambre, et fermer les fenêtres à la lumière du soleil; il ne conserva que la sombre lueur d'une lampe. Dans cette affreuse obscurité, il ne faisait que sangloter et verser des larmes: souvent il parlait tout haut, comme un fou, à une boîte qu'il semblait adorer, sur un tapis noir; il s'entretenait avec cette précieuse relique, et lui parlait comme si elle eût répondu à ses discours passionnés.

LA CHEMINÉE F. Il y avait peut-être un esprit enfermé dans cette boîte.

LA CHEMINÉE E. Un esprit enfermé! Quelle simplicité! Non, elle contenait le coeur de son épouse: c'était là l'objet de ses hommages et de son idolâtrie.

LA CHEMINÉE F. Quel excès de tendresse! Ce que vous me dites me paraît incroyable.

LA CHEMINÉE E. Je ne le croirais pas moi-même si je ne l'avais vu. J'ai entendu lire, il y a quelque temps, un livre qui rapporte un trait de fidélité ou de folie pareille dans un philosophe anglais, et je n'ose y ajouter foi, malgré ce que je viens de vous dire. Un exemple de cette nature doit être unique.

LA CHEMINÉE F. Mais combien de temps ce bon mari demeura-t-il dans sa folie?

LA CHEMINÉE E. Trois grands mois. Il est vrai que ses yeux commençaient à lui refuser ses larmes délicieuses, et il ne pouvait plus retrouver ses premières douleurs. Il ne continuait presque plus sa pénitence que par honneur. Heureusement pour lui, ses amis le découvrirent et le tirèrent d'affaire. Je crois qu'il leur sut bon gré de lui faire violence. Ils l'emmenèrent, et je perdis ainsi ce lugubre personnage.

LA CHEMINÉE F. Vous n'en fûtes pas, je crois, bien fâchée.

LA CHEMINÉE E. Nullement. La chambre, après lui, fut donnée à une femme; j'en fus charmée, parce que je n'avais encore connu que des hommes. Une parure, et quarante ans écrits sur son front, lui donnaient un air de gravité qui me frappa d'abord, et sur le portrait qu'on m'avait fait des dévotes, je crus que c'en était une.

LA CHEMINÉE F. Vous vous trompiez peut-être.

LA CHEMINÉE E. Je fus bientôt détrompée. C'était une femme prudente qui aimait son plaisir et chérissait sa réputation; et pour les concilier ensemble, elle venait du fond de sa province chercher à Madrid un asile contre la médisance: elle fut bientôt suivie de celui en faveur de qui elle faisait le voyage. Que je fus étonnée à la première visite que lui rendit son amant! Elle vola entre ses bras: sa gravité se changea en une folle vivacité, et le feu de son visage en effaça sur-le-champ la trace des années.

LA CHEMINÉE F. La plaisante dévote!

LA CHEMINÉE E. Elle aimait avec tout l'emportement imaginable; aussi ne négligeait-elle rien pour conserver sa conquête; elle savait parfaitement qu'à son âge il est permis d'orner la nature et d'employer quelques artifices.

LA CHEMINÉE F. De quels artifices pouvait-elle se servir?

LA CHEMINÉE E. Je veux dire qu'avec du blanc et du rouge elle se donnait la couleur qu'elle souhaitait; que les parfums, les bains, l'ajustement, tout était employé: sa toilette durait ordinairement jusqu'à ce que son amant fût venu, et recommençait dès qu'il était sorti: elle étudiait sans cesse devant son miroir les différents airs de langueur et de vivacité qu'elle devait prendre avec son amant; pour les caresses et les complaisances, elle en possédait l'art à merveille.

LA CHEMINÉE F. Avec tout cela il n'était pas possible qu'elle ne se fît point aimer.

LA CHEMINÉE E. Elle avait encore d'autres charmes infiniment plus puissants sur le coeur d'un jeune homme: elle était riche et donnait largement. Or il faudrait avoir l'âme bien dure pour ne pas aimer une femme généreuse; mais les jours de l'homme sont comptés. Lorsque ces deux amants étaient au comble de leurs plaisir, le cavalier tomba malade, et mourut en peu de temps, malgré tous les secours que les plus expérimentés médecins purent apporter.

LA CHEMINÉE F. Son amante en fut extrêmement touchée, sans doute?

LA CHEMINÉE E. Oui, elle pleura, reprit un air composé, et retourna édifier sa province par ses exemples. Ma chambre ne fut pas vide longtemps; elle fut aussitôt habitée par une autre femme, dont la profession était de faire des mariages.

LA CHEMINÉE F. Voilà un plaisant métier.

LA CHEMINÉE E. C'est un métier très-commun. Ces sortes de négociations demandent de l'adresse, et la bonne dame n'en manquait pas; elle faisait les propositions, facilitait les entrevues, et souvent menait à fin l'aventure. Combien de contrats se sont fabriqués sous mon manteau! Elle avait le talent de faire passer pour très-riche le plus mince gascon, et donnait du lustre à la vertu la plus équivoque.

LA CHEMINÉE F. L'admirable femme!

LA CHEMINÉE E. Tout cela n'était pour elle qu'un jeu: elle aurait trompé toutes les expertes. Aussi fit-elle fortune dans cette adroite profession; mais elle s'avisa d'avoir des scrupules, et les poussa si loin, qu'elle crut devoir aller cacher dans un cloître la honte de sa vie passée; c'est ainsi que la dévotion me fit perdre cette habile négociatrice.

LA CHEMINÉE F. Heureusement votre indifférence naturelle vous empêcha de la regretter.

LA CHEMINÉE E. Cela est vrai: cependant, après elle, j'eus longtemps des personnages très-communs, comme des plaideurs, des plaideuses, gens fort ennuyeux, ou des provinciaux que la curiosité seule amenait à Madrid, et qui s'en retournaient chez eux sans avoir rien vu qu'en perspective. Mais il est tard, ma voisine; je vous souhaite le bon soir; je vous achèverai une autre fois les portraits des originaux que j'ai vus à mon foyer.

LA CHEMINÉE F. Adieu, ma chère voisine; je vous ferai souvenir de la parole que vous me donnez.

FIN DES CHEMINÉES DE MADRID.

UNE JOURNÉE DES PARQUES

SONGE.

AVANT-PROPOS

Un après souper, je m'amusai à lire les remarques de monsieur Dacier sur les odes d'Horace, et je lus surtout avec attention un endroit où ce savant commentateur parle ainsi des Parques: «Suivant l'opinion des anciens, Clotho, Lachesis et Atropos étaient trois soeurs, filles de Jupiter et de Thémis. Hésiode les fait filles de la Nuit, et Platon, de la Nécessité. Clotho tient la quenouille et tire le fil; Lachesis tourne le fuseau et Atropos coupe. Elles sont maîtresses de la vie des hommes, depuis qu'ils sont nés jusqu'à ce qu'ils meurent: elles n'épargnent personne, et le fil tranché par Atropos est l'heure fatale de la mort.»

Dans un autre endroit, monsieur Dacier dit: «Les Parques se servaient de deux sortes de laines, de blanche et de noire. Elles employaient la blanche pour filer une vie longue et heureuse, et l'autre pour filer des jours malheureux et de peu de durée: ou plutôt (ajoute-t-il) elles filaient des laines qu'elles tiraient des paniers qui étaient à leurs pieds, et dans lesquels il y avait des fusées noires et des fusées blanches. Elles mêlaient ces laines en filant lorsque la vie des hommes était mêlée, c'est-à-dire que, pour marquer un malheur qui devoit arriver, elles prenaient de la laine noire, qu'elles quittaient pour se servir de la blanche lorsque ce malheur devait finir. Enfin, quand un mortel touchait à son dernier moment, et qu'Atropos se préparait à donner le coup de ciseau, le fil devenait tout noir.»

En lisant ce que je viens de rapporter, je m'arrêtais de moment en moment, et tâchais de me faire une image du travail des Parques; mais la confusion des idées qui s'offraient là-dessus à mon esprit m'assoupit peu à peu, et donna la nuit occasion à un songe fort singulier. Je rêvai que j'étais au haut des cieux, dans une salle qui ressemblait au magasin d'un marchand de draps: j'y voyais tout autour des rayons sur lesquels il y avait une infinité de paquets de filasse et d'écheveaux de fils et au bas une grande quantité de vases de différentes grandeurs et qui me paraissaient d'une matière transparente, et semblable à celle de ces boules de savon que les enfans font pour s'amuser. La salle était vaste et bien éclairée; les étoiles du firmament lui servaient de plafond.

Tandis que je regardais de tous mes yeux cette salle céleste, les trois Parques y parurent subitement, sans que je visse par où elles y étaient entrées. Elles avaient la forme de trois petites vieilles, sèches et laides à faire peur. Elles ne firent pas semblant de m'apercevoir, et commencèrent à s'entretenir, sans prendre garde à moi, qui entendis leur conversation.

A mon réveil, trouvant mon songe assez plaisant, j'entrepris de l'écrire pendant que les images en étaient récentes. Voici à peu près quel fut l'entretien des Parques.

UNE JOURNÉE DES PARQUES

DIVISÉE EN DEUX SÉANCES

SÉANCE PREMIÈRE

CLOTHO, LACHESIS, ATROPOS.

LACHESIS. Holà! filles de Jupiter et de Thémis, Atropos, Clotho, venez, mes soeurs; mettons-nous à l'ouvrage: il est temps, ce me semble, de commencer la journée.

CLOTHO. Oh, pour cela, oui! Le nectar que nous venons de boire à la table des immortels nous a un peu amusées; mais nous en reprendrons notre travail avec plus d'ardeur.

LACHESIS. Vous avez raison. Ça, Clotho, préparez la quenouille; mes doigts ne demandent qu'à tourner le fuseau. Filons, filons!

ATROPOS. Coupons, coupons! Vulcain m'a fait un ciseau neuf, je veux l'essayer: voyons qui en aura l'étrenne.

CLOTHO. Faisons d'abord descendre aux royaumes sombres quelques milliers d'hommes; nous filerons et réglerons ensuite les destinées des humains qui naîtront aujourd'hui.

LACHESIS. C'est bien dit. Que nous allons passer agréablement la journée!

CLOTHO, à Atropos, en lui présentant un paquet de fils. Tenez, Atropos, je ne puis offrir un plus beau coup d'essai à votre ciseau, qu'en lui donnant à couper une partie de ce gros paquet de fils: ce sont les vies de deux cent mille combattants qui vont en découdre sur les frontières de Perse.

ATROPOS. Que j'en vais coucher par terre! (Elle coupe.)

En voilà pour le moins trente mille à bas.

CLOTHO. Laissons vivre le reste, jusqu'à ce qu'il nous prenne envie d'en faire un nouveau carnage. Il faut avouer que depuis quelques années nous avons envoyé bien des Turcs et bien des Persans aux enfers.

ATROPOS. Nous n'avons pas moins expédié de Maures, tant blancs que noirs. Quel plaisir pour nous d'avoir une autorité despotique sur tous les mortels, et de faire sentir, quand il nous plaît, à ces petites créatures qu'il dépend de nous d'abréger ou de prolonger leurs jours! Allons, mes soeurs, secondez-moi; je suis en train de faire de la besogne. Je vous vois toutes deux dans la même disposition.

LACHESIS. Vous auriez tort d'en douter.

ATROPOS. Que de gens vont passer le pas après ces mahométans!

CLOTHO, apportant un autre paquet de fils. Autre paquet de guerriers que je vous livre. Ce sont deux autres armées qui s'observent sur les bords du Pô avec une vigilance infatigable, qu'une fureur égale anime, et qui brûlent d'impatience d'en venir aux mains.

LACHESIS. Il faut qu'elles se satisfassent.

ATROPOS, coupant. J'en vais exterminer un grand nombre de part et d'autre.

CLOTHO. Vous venez d'abattre bien des Français et des Piémontais.

ATROPOS. Et encore plus d'Allemands.

LACHESIS, présentant deux écheveaux. On assiége en Allemagne une place importante: outre une nombreuse garnison qui la défend, le Rhin, pour la rendre inaccessible, enfle ses eaux, et par des débordements affreux semble vouloir noyer les assiégeants: mais plus ceux-ci trouvent d'obstacles, plus ils s'opiniâtrent à les surmonter: ils vont attaquer l'ouvrage-à-corne, et les assiégés se préparent à les repousser.

ATROPOS, coupant une partie des deux écheveaux. Détruisons plus d'assiégeants que d'assiégés; mais cela n'empêchera pas que la place ne se rende au premier jour: c'est un de nos arrêts.

LACHESIS. Oui, mais ajoutons, s'il vous plaît, que les assiégeants perdront une tête dont la perte sera plus grande pour eux que celle de la ville pour les assiégés.

CLOTHO, montrant un autre écheveau. Tranchez cet écheveau, vous ferez périr d'un seul coup cent cinquante tant matelots que soldats et passagers qui sont dans un vaisseau vénitien, sur la mer Adriatique. Une horrible tempête vient de s'élever: les vents qui sifflent et les flots qui mugissent font trembler les rivages voisins. Le bâtiment est déjà démâté, fracassé; il va couler à fond, si nous n'en ordonnons autrement.

ATROPOS. Qu'il s'abîme, qu'il s'abîme! aussi bien les hommes qu'il porte ne sont bons qu'à noyer.

LACHESIS. Je demande grâce pour un jeune bel esprit Français qui se trouve parmi les passagers: qu'il se sauve sur une planche, et gagne les côtes d'Albanie.

CLOTHO. Soit.

ATROPOS. Hé bien, il se sauvera, puisque vous le souhaitez; il ira se faire circoncire à Constantinople, où six mois après il sera empalé, pour avoir parlé avec irrévérence du grand prophète des musulmans.

LACHESIS. Je n'ai voulu le sauver du naufrage que pour le faire traiter ainsi par les Turcs.

CLOTHO. Puisque vous êtes si bien intentionnée pour ce bel esprit, qu'il échappe donc à la fureur des eaux, et que tous les autres deviennent la pâture du poisson. Nous régalons si souvent de semblables mets les habitants aquatiques, que je ne sais si les hommes mangent plus de poissons que les poissons ne mangent d'hommes.

ATROPOS, coupant tout l'écheveau à un fil près. Les monstres marins vont faire bonne chère.

LACHESIS, apportant un autre écheveau. Nouveau paquet de fils à couper. Un effroyable tremblement de terre se fait sentir dans ce moment dans une ville d'Italie; toutes les maisons s'ébranlent, et la terre s'ouvre pour les engloutir avec les malheureux mortels qui les habitent. Combien ferons-nous périr de citoyens?

CLOTHO. Deux mille seulement. Quelque plaisir que nous prenions à massacrer les hommes, nous devons mettre des bornes à notre fureur; autrement le genre humain finirait bientôt.

ATROPOS. Vous ne pensez pas à ce que vous dites, Clotho. Quand nous donnerions aujourd'hui la mort à deux cent mille personnes, ce ne serait pas une nuit de Londres, de Paris et de Pékin.

LACHESIS. Atropos dit la vérité. Exerçons hardiment la puissance que nous avons sur les humains. Malgré la vaste étendue des mers et les espaces immenses de terre qui séparent les peuples, nous allons des uns aux autres en un clin-d'oeil: en un mot, nous avons l'univers sous nos yeux; nous voyons tout ce qui s'y passe; immolons sans miséricorde ceux que nous voudrons ôter du monde.

CLOTHO, apportant un gros paquet de fils. Voici les fils des habitants de la ville de Mexique, où règne une maladie contagieuse: nous retranchâmes hier du nombre des vivants mille de ces malheureux; faisons-en mourir aujourd'hui quinze cents, non compris quelques Espagnols qui, par nécessité, ont épousé des Mexicaines, et qui aiment mieux vivre misérablement dans la nouvelle Espagne, que de s'en retourner dans l'ancienne sans avoir fait fortune.

ATROPOS, coupant une partie des fils. Que ces Espagnols sont glorieux!

LACHESIS, présentant un nouvel écheveau. Ce petit écheveau contient les fils de cinquante Indiens du Pérou qui se sont assemblés sur une montagne haute et pointue, pour y célébrer la mémoire de leur Inca le bon Atabalippa. Ne nous opposons point à leur courageuse résolution: ils ont pour témoins de l'action immortelle qu'ils vont faire plus de dix mille spectateurs qui sont accourus là pour les voir et les admirer. Ces cinquante victimes ont déjà chanté des vers à la louange de leur Inca: ils ont fait entendre les tristes sons de leurs flûtes; les voilà qui tombent dans une humeur noire; ils vont se dévouer à la mort, et se précipiter du haut en bas, pour aller dans l'autre monde rendre service à leur prince.

ATROPOS, après avoir coupé l'écheveau. Ces Indiens du Pérou sont de bonnes gens; en vérité, ils méritaient bien que les Espagnols, en faisant la conquête de leur pays, les traitassent un peu plus humainement qu'ils n'ont fait.

CLOTHO, donnant un petit paquet de fils. Jupiter va lancer sa foudre auprès de Saint-Domingue sur le vaisseau d'un corsaire anglais. Tout l'équipage, par des actions impies et barbares, s'est attiré la colère des dieux: le tonnerre tombe en cet instant sur l'endroit du navire où sont les poudres; le bâtiment saute en l'air avec tous les hommes qui sont dessus.

ATROPOS, coupant. Qu'ils aillent joindre Ajax dans les enfers.

LACHESIS, présentant un écheveau. Vous voyez soixante-quinze religieux mendiants assemblés dans un chapitre général qui se tient actuellement dans un coin de la Basse-Bretagne: ceux qui sont nobles d'origine disent que les premières dignités de leur ordre appartiennent de droit aux moines gentilshommes: les roturiers prétendent y avoir part, et proposent qu'on rende les dignités alternatives. C'est la querelle des patriciens et des plébéiens. Les révérends pères, de part et d'autre, s'échauffent là-dessus, et vont finir leurs débats à coups de bâton: ils tirent de dessous leurs robes des gourdins dont ils sont armés, et les voilà qui s'assomment. Combien souhaitez-vous qu'il en demeure sur le carreau?

CLOTHO. Quinze: savoir, dix simples religieux, trois gardiens, un provincial et un définiteur.

ATROPOS, après avoir coupé. L'affaire en est faite; il y a quinze morts et vingt blessés.

LACHESIS. Ce n'est pas trop pour un combat capitulaire de moines bas-bretons.

CLOTHO, tenant plusieurs fils. Nouvelle opération pour nous.

ATROPOS. De qui sont ces fils que vous tenez?

CLOTHO. De quatre Allemands qui font la débauche à Strasbourg avec deux comédiennes françaises; depuis vingt-quatre heures qu'ils sont à table, ils ont bu deux cents bouteilles de vin; ils ne peuvent plus se soutenir sur leurs chaises. Les ferons-nous crever tous?

LACHESIS. Non pas, s'il vous plaît: passe pour les hommes: à l'égard des femmes, qu'elles n'en soient pas même incommodées, car elles doivent recommencer demain sur nouveaux frais, avec deux officiers de la garnison qui leur donnent à souper; je suis bien aise que cette partie se fasse. Vous souvient-il, mes soeurs, que nous avons filé à ces deux demoiselles des jours bien agréables.

ATROPOS. Oh qu'oui, je m'en souviens.

CLOTHO. Et moi pareillement: à telle enseigne que nous avons décidé qu'elles iront toutes deux à Paris, où elles feront différemment leur fortune: l'une abandonnera sa profession, pour se rendre esclave d'un riche galant qui la traitera à la turque, la tiendra prisonnière dans un appartement magnifique, où elle ne verra que son geôlier et ses guichetiers.

LACHESIS. Effectivement, tel a été notre décret.

ATROPOS. J'ai oublié ce que nous avons ordonné de sa compagne.

CLOTHO. Sa compagne, plus heureuse, jouira d'une entière liberté, brillera sur la scène, se nippera suivant le goût de quelques seigneurs généreux, et amassera beaucoup d'espèces; mais une vie si délicieuse ne sera pas de longue durée. Cette actrice, à la fleur de son âge, disparaîtra subitement: nous la déroberons d'un coup de ciseau aux applaudissements du public; et malgré tout son bien, ses funérailles seront aussi modestes que celles d'une de ses pareilles seront superbes, presque dans le même temps, chez un peuple voisin.

LACHESIS. Ce peuple-là fait trop d'honneur au talent dramatique, et les Français n'en font point assez. Les génies des nations sont différents, comme vous voyez.

CLOTHO, apportant un écheveau. Cette petite botte de fils parisiens va nous amuser quelques moments.

ATROPOS. Que vous me faites du plaisir, ma chère Clotho, en m'apportant ces fils! Je suis charmée quand j'expédie des habitants de Paris.

LACHESIS. Et c'est ce qui nous arrive tous les jours.

CLOTHO. Je vous livre d'abord ce philosophe chimiste, qui, se voyant parvenu à son quatorzième lustre, a rompu tout commerce avec ses amis, et s'est renfermé dans son laboratoire pour n'en plus sortir: il ne veut plus voir personne qu'une gouvernante qui a soin de lui depuis trente ans: il s'ennuie, dit-il, de vivre; et quoiqu'il se porte à merveille, il se tient toujours au lit comme un malade qui se croit près de sa fin.

LACHESIS. Ce pauvre philosophe s'est brûlé le cerveau en faisant ses opérations chimiques.

ATROPOS, coupant le fil. Puisque la vie n'est plus qu'un fardeau pour lui, je veux bien par pitié l'en délivrer.

CLOTHO, tirant un autre fil de l'écheveau. Tandis que vous êtes si pitoyable, tirez de peine ce malheureux bourgeois, qui, s'étant toujours trouvé dans l'indigence, a depuis peu enterré son frère qui lui a laissé deux cent mille francs en bonnes espèces. Peu s'en est fallu que la joie de recueillir une si riche succession ne lui ait troublé l'esprit, et il serait moins à plaindre qu'il n'est si ce malheur lui était arrivé.

LACHESIS. D'où vient donc...?

CLOTHO. C'est qu'il ne sait ce qu'il doit faire de son argent: la crainte de le mal placer l'agite sans cesse; il n'a pas un moment de repos, rien ne lui paraît sûr: c'est un garçon bien embarrassé.

ATROPOS, coupant. Je vais par charité mettre fin à son embarras.

CLOTHO, souriant et tirant un fil du même écheveau. Quelle bonté! il faut que je vous fournisse encore une occasion de faire une action charitable.

ATROPOS. Je ne la laisserai pas échapper.

CLOTHO. C'est trop laisser languir ce bon chanoine octogénaire qui, sans compter l'asthme qui l'étouffe, a une ankylose au genou droit, et une sciatique à la cuisse gauche. Guérissons-le radicalement de tous ces maux; aussi bien n'est-il plus d'aucune utilité sur la terre. Il y a au moins dix ans que nous aurions dû faire vaquer sa prébende.

LACHESIS. Véritablement, on voit comme cela dans le monde d'antiques figures dont on n'a pas tort de nous reprocher la trop longue existence. C'est un défaut d'attention dont nous devons nous corriger.

ATROPOS. Corrigeons-nous-en donc, ne faisons point de quartier à la décrépitude.

CLOTHO, montrant un autre fil. Faites donc main-basse sur ce vieux professeur de l'université qui, depuis plus de soixante ans, ne fait point nettoyer ses habits de peur de les user. C'est un pédant entêté des anciens. Il est tombé malade; et comme il croit qu'il ne reviendra pas de sa maladie, il disait ce matin à un de ses amis: Ce qui me console en mourant, c'est de n'avoir jamais lu aucun auteur moderne.

LACHESIS, riant. La plaisante consolation.

ATROPOS, coupant. Qu'il meure donc content, ce fidèle partisan de l'antiquité.

CLOTHO, présentant trois fils à la fois. Voici encore trois mortels qui sont cause qu'on crie après nous tous les jours, et que nous semblons en effet avoir entièrement mis en oubli. Ce sont trois vieillards qui ne sauraient plus s'acquitter de leurs fonctions ordinaires: un avocat qui ne peut plus employer son éloquence à soutenir l'injustice; un médecin célèbre qui ne tue plus de malades; et un bon père capucin qui ne peut plus sortir de son couvent pour aller dîner en ville.

LACHESIS. Faisons promptement disparaître ces vénérables personnages.

ATROPOS, tranchant les trois fils. C'est leur faire plaisir que d'abréger une vie triste.

CLOTHO, montrant un autre fil. Ce fil délié attend de nous la même grâce: c'est le tissu des jours d'une belle et vertueuse comtesse, fort avancée dans sa carrière. Nous lui avons filé une vie longue et sans traverses; mais la bonne dame est une dévote qui s'aime et qui vieillit de mauvaise grâce. Au lieu de laisser tranquillement ses charmes tomber en ruine, elle en pleure tous les matins la perte à sa toilette, en se regardant dans son miroir. Je suis d'avis que nous terminions le cours de sa vie, pour prévenir le désespoir où elle serait bientôt de se voir décrépite.

ATROPOS, coupant. J'y consens; épargnons-lui ce chagrin.

LACHESIS, J'opine aussi pour qu'on lui rende ce service. Il faut avouer qu'il y a des moments où nous sommes tout à fait obligeantes.

CLOTHO, présentant deux fils. Ces deux fils féminins méritent aussi un coup de ciseau. Ce sont deux vieilles extravagantes; l'une est veuve, et l'autre fille. La première a fait la folie de se dépouiller de tous ses biens pour établir avantageusement ses enfants, qui, par reconnaissance, la laissent manquer de tout. La dernière, née tendre et généreuse, se trouve sans biens et sans adorateurs, après avoir pendant cinquante ans soudoyé des cadets.

LACHESIS, d'un air railleur. Je plains ces deux pauvres créatures.

ATROPOS, coupant les deux fils. Cessez de les plaindre, elles ne vivent plus.

CLOTHO, donnant un autre fil. Donnez promptement un passe-port pour les enfers à ce vieux goutteux de banquier en cour de Rome: vous comblerez par-là les voeux de sa jeune épouse, qui brûle d'impatience de se voir en état de faire remplir sa place par un gros chantre dont elle apprend la musique.

ATROPOS, coupant. Il faut la satisfaire; mais je crois qu'elle aurait un peu moins d'empressement à convoler en secondes noces, si elle savait que son maître à chanter doit changer de note dès qu'il sera devenu son mari.

LACHESIS, apportant un fil. Purgeons la terre de ce vieux prêtre qui a passé les deux tiers de sa vie dans la pauvreté, et qui possède à présent vingt bonnes mille livres de rente en bénéfices, qu'il doit moins à sa vertu qu'à l'esprit intrigant dont nous l'avons doué le jour de sa naissance. Bien loin de faire part de ses richesses aux pauvres, il se plaît à thésauriser. Il est si attaché à ses louis d'or, qu'il se fait un plaisir de les compter tous les soirs et de les baiser l'un après l'autre en les remettant dans son coffre. Enfin il ne vit plus, comme autrefois, du produit de ses messes; et il est si las d'en avoir dit, qu'il ne veut plus même en entendre.

ATROPOS, coupant. Voilà qui est fini, il ne baisera plus ses louis d'or, qui vont être partagés entre deux ou trois héritiers que, par avarice et par orgueil, il n'a pas voulu voir pendant sa vie.

CLOTHO va prendre un nouveau fil qu'elle apporte. Parmi les vieillards qui vivent encore par notre négligence, j'en aperçois un qui s'attire ma compassion. C'est un religieux que ses confrères tiennent depuis trente années enfermé dans un cachot noir, où ils le nourrissent si sobrement, qu'il n'a plus que la peau et les os.

LACHESIS. Une pénitence si rude suppose qu'il a commis quelque grand crime.

CLOTHO. Quelque grande que soit sa faute, il l'a bien expiée par les maux qu'il a soufferts. Il y a plus de vingt-cinq ans qu'il s'efforce en vain tous les jours de fléchir sa communauté par des prières et par des larmes. Il n'implore plus que notre secours: faisons voir que nous avons moins de dureté que les moines.

ATROPOS coupe le fil. Prêtons-lui donc notre assistance.

LACHESIS, présentant un autre fil. Payons en même temps les dettes d'un vieil évêque obsédé, tourmenté, persécuté par une foule importune de créanciers. Comme sa grandeur n'a point d'autres revenus que ceux de son évêché, qui ne lui rapporte que cinquante mille livres par an, elle a été obligée d'emprunter de toutes parts pour mieux soutenir la dignité de prince de l'Église. On veut aujourd'hui qu'il fasse à ses créanciers des délégations qui le réduiraient à vivre bourgeoisement.

ATROPOS. Bourgeoisement! ah, quel affront on veut faire à un prélat! Il faut le lui épargner. Envoyons monseigneur dans les champs qu'habitent les ombres heureuses. (Elle coupe le fil.)

CLOTHO. Bon; qu'il aille dans ce charmant séjour, pourvu que messieurs les juges ne lui fassent pas prendre la route du Tartare pour venger ses créanciers.

LACHESIS, apportant un nouveau fil. Il me vient une maligne envie que je veux satisfaire. Un vieux et riche bourgeois a deux enfants mâles. Il a revêtu l'aîné, dont il est idolâtre, d'une charge fort honorable; et pour faire tomber sur lui tout son bien, il a forcé son second fils, qu'il n'aime point, à se jeter dans un couvent. Ce cadet, pour obéir à son père, a pris le froc sans vocation; et après avoir fait des voeux qui le lient, il vient d'apostasier. Pour punir le vieillard d'avoir fait un mauvais moine, tranchons les jours de son fils aîné, qui n'a point d'enfants.

ATROPOS, coupant. Cela n'est pas mal imaginé: c'est en effet le moyen de mortifier le père; il aura le chagrin d'avoir, pour enrichir un de ses fils, causé inutilement le malheur de l'autre.

LACHESIS. Et de penser que ses collatéraux, qu'il hait et ne voit point, vont devenir ses héritiers. Lachesis et Clotho prennent chacune plusieurs fils qu'Atropos coupe à mesure qu'ils lui sont présentés.

CLOTHO. J'ai aussi mes fantaisies, moi.

ATROPOS. Qui vous empêche de les contenter?

CLOTHO, présentant trois fils à la fois. Point de miséricorde pour ces trois fils retors que j'abandonne à votre ciseau. Ce sont deux Normands et une aventurière de Gascogne: ils ont quitté leur pays pour aller chercher fortune à la bonne ville de Paris, mère nourrice des cadets de ces deux nations. Un de ces Normands, après avoir pris la livrée d'un fermier général, et passé par les emplois qui y sont attachés, est devenu le seigneur du village où il est né. L'autre, qui a fait ses études dans la ville de Caen, a mis son latin à profit, en se glissant chez un gros collateur, dont il a trouvé le moyen de gagner l'amitié, et d'attraper deux bénéfices considérables; et la Gasconne, aussi prudente que jolie, s'est fait un petit fonds de cinquante mille écus des deniers des trois états.

ATROPOS, tranchant les trois fils. Puisque vous le voulez, le seigneur de village, l'aventurière et le bénéficier vont se rendre dans un instant à la redoutable prairie[4] où Æacus les attend pour les interroger. Je crois que ce juge n'aura pas besoin de Minos pour savoir s'il doit les condamner à prendre le chemin du Tartare.

[4] Platon, dans le Gorgias, dit qu'Æacus et Rhadamante rendaient leurs arrêts dans une prairie où il y avait deux routes, qui conduisaient, l'une au Tartare, et l'autre aux Champs Elysées; que la juridiction d'Æacus s'étendait sur l'Europe, celle de Rhadamante sur l'Asie, et que quand il se trouvait des difficultés que ces deux juges ne pouvaient résoudre, ils avaient recours à Minos, qui, le sceptre d'or à la main, se tenait assis et prononçait souverainement.

Du temps de Platon, la terre n'était divisée qu'en deux parties.

LACHESIS, donnant un fil à couper. Délivrons le genre humain de cet abbé prodigue qui ne peut vivre avec soixante mille livres de rente, qui s'endette de tous côtés, qui friponne le tiers et le quart, et qu'enfin la nécessité d'avoir de l'argent rend capable de tout. Sa bourse, comme le tonneau des Danaïdes, se vide sitôt qu'elle est remplie. Si tous les rois de la terre lui voulaient envoyer leurs revenus, il viendrait à bout de les dépenser.

ATROPOS, se hâtant de couper. Ah, quel bourreau d'argent! il ne mérite pas de voir le jour.

CLOTHO, présentant un nouveau fil. Point de pardon pour ce plaideur extravagant. Sa partie est une femme qui a été sa maîtresse pendant vingt années pour le moins; il l'a depuis peu épousée, et il plaide en séparation.

ATROPOS, coupant. Quel fou!

LACHESIS, donnant un autre fil. Finissons les divisions qui règnent dans la famille d'un marchand injuste et capricieux; quoiqu'il ait soixante-quinze ans passés, il ne veut pas que ses deux fils se mêlent de ses affaires, qu'ils conduiraient pourtant bien mieux que lui.

ATROPOS, tranchant le fil du père. Je vais mettre d'accord le père et les enfants.

CLOTHO, offrant un autre fil. Coupez ce fil; c'est celui d'un ecclésiastique des plus patelins qu'il y ait dans le séminaire: l'hypocrite a si bien fait qu'on l'a nommé à une abbaye considérable; il a déjà envoyé son argent à Rome pour payer ses bulles; elles sont en chemin; faisons disparaître monsieur l'abbé avant qu'elles arrivent.

ATROPOS, tranchant le fil. Il n'aura pas le plaisir de les voir.

LACHESIS, donnant un autre fil et riant. Un gros cochon d'homme gourmand rêve qu'il est à table, et se réveille en sursaut; il sonne une clochette pour appeler son cuisinier, et lui ordonner de lui préparer pour son dîner les mets qu'il vient de voir en dormant: ayons la malice de priver ce gourmand du plaisir de faire ce repas.

ATROPOS, coupant. Vous voilà satisfaite.

CLOTHO, apportant un écheveau. Ces fils sont ceux de vingt voleurs et d'autres pareils honnêtes gens, qui sortent des prisons de Londres pour aller subir le châtiment auquel ils ont été condamnés par la justice. L'étonnante nation! Ces criminels se rendent d'un air tranquille au lieu de leur supplice.

ATROPOS, coupant l'écheveau. Oh! les Anglais sont des hommes bien résolus; ils quittent pour la plupart sans regrets la vie, et ne craignent pas la maison de Pluton, soit qu'ils croient qu'il n'y en a point, soit que, persuadés qu'il faut tôt ou tard cesser de vivre, il leur soit indifférent de mourir aujourd'hui ou demain.

LACHESIS. Attendez, mes chères soeurs: je fais une réflexion. Nous sommes trop bonnes aujourd'hui; nous ne détruisons que des sujets insensés, inutiles ou incommodes dans la société civile: à quoi pensons-nous donc? Est-ce ainsi que les Parques, qui ne sont pas moins cruelles que les Euménides, doivent s'occuper? On dirait, à voir le choix que nous faisons de nos victimes, que nous cherchons à paraître équitables aux yeux des hommes; il semble que nous ayons peur qu'ils désapprouvent nos actions, comme si nous nous mettions en peine de leurs plaintes et de leurs murmures.

CLOTHO. Le reproche est juste. Nous faisons des destinées une espèce de chambre de justice; nous n'y songeons pas effectivement: frappons des coups moins mesurés; baignons-nous dans le sang humain; que l'on nous reconnaisse à la malice et à la barbarie de nos opérations.

ATROPOS. Ces sentiments me charment. Apportez-moi, mes mignonnes, les fils des mortels les plus respectés sur la terre, et soyons insensibles à la douleur que nous allons causer.

LACHESIS. Vous pouvez compter sur notre fermeté.

CLOTHO, tirant un fil d'un nouvel écheveau. Le beau coup à faire, ma chère Atropos! remplissons d'étonnement l'Europe et l'Asie. Tranchez ce fil; c'est un meurtre digne de nous: ôtons la vie et la couronne à ce jeune Empereur, qui fait concevoir à ses peuples de si belles espérances: il a jeté les yeux sur une princesse de sa cour, et il se dispose à la faire monter sur le trône: tout est prêt pour son mariage, dont la cérémonie se fera demain si nous l'avons pour agréable; mais prenons plaisir à tromper l'attente de ce jeune monarque: changeons l'appareil de ses noces en funérailles; répandons la consternation dans son palais, et divertissons-nous de la tristesse de ses plus chers courtisans.

ATROPOS, coupant. L'affaire en sera bientôt faite: le fil de la vie d'un souverain n'est pas plus difficile à couper qu'un autre.

LACHESIS, apportant un fil. Une jeune et charmante princesse, qui fait l'ornement d'une des plus belles cours de l'univers, est malade: elle est environnée de médecins qui se flattent qu'ils la guériront; mais rendons leurs espérances vaines, comme nous faisons le plus souvent dans les maladies aiguës.

ATROPOS, coupant. Je vais lui porter le coup mortel, sans être touchée des larmes du prince son époux, qui se désespère au pied de son lit, ni des lamentations des femmes qui sont autour d'elle.

CLOTHO. A cette inhumaine et noble fermeté, je reconnais ma soeur. Courage, Atropos; après les deux expéditions que vous venez de faire, je ne crains pas que vous refusiez de prêter la main à celle-ci. (Elle lui présente un fil.)

ATROPOS. Qu'est-ce que ce fil?

CLOTHO. C'est celui d'un général d'armée, d'un grand capitaine, qui réunit en lui toutes les qualités des héros: faites-lui sentir votre ciseau au milieu de ses troupes; vous trancherez une vie que le fer et le feu respectent depuis soixante-dix ans.

ATROPOS, coupant. Nous lui avons filé tant de jours glorieux, qu'il doit mourir content.

LACHESIS, donnant un autre fil. Main basse, main basse sur cet illustre magistrat, qui aime l'éclat et la dépense, juge fort aimé, fort estimé et des plus éclairés.

ATROPOS, d'un air étonné. Vous n'y faites pas réflexion, Lachesis?

LACHESIS. Pardonnez-moi.

ATROPOS. Nous ferons mal notre cour à ma mère, en ôtant sitôt du nombre des vivants un de ses plus zélés sacrificateurs.

LACHESIS. Coupez, coupez toujours à bon compte. Thémis nous grondera d'abord; ensuite elle s'apaisera quand nous lui représenterons que les Parques n'épargnent personne, et que d'ailleurs ce magistrat qu'elle affectionne sera fort bien remplacé.

ATROPOS. Oh! Thémis se contentera de ces raisons... (Elle coupe le fil.)... Voilà notre magistrat dépouillé du pouvoir de juger les autres: il va paraître lui-même devant les juges des enfers, et entendre prononcer son arrêt.

SÉANCE DEUXIÈME

CLOTHO, LACHESIS, ATROPOS.

CLOTHO. Sauf votre meilleur avis, mes soeurs, je juge à propos que nous nous reposions un peu.

LACHESIS. Que dites-vous, Clotho? Est-ce que nous sommes faites pour le repos?

CLOTHO. Non; mais nous nous délassons en changeant de travail. Ainsi, pour quelques moments, cessons de couper des fils; commençons à nous servir de la quenouille. Le plaisir de filer les aventures des enfants qui naissent est celui qui a le plus de charmes pour moi.

ATROPOS. Je vous dirai la même chose, quoique je me divertisse fort à jouer des ciseaux.

LACHESIS. Nous sommes donc d'accord toutes trois: filer est mon occupation favorite; aussi suis-je chargée de tourner le fuseau. Allons, mes petites, apportez vite les paniers où sont nos filasses blanches et nos filasses noires; arrangez autour de moi tous les vases où je trempe ordinairement le bout de mes doigts quand je file, et qui contiennent diverses liqueurs, dont les unes communiquent aux hommes les vices, et les autres les vertus.

ATROPOS, apportant un vase. Voici déjà un des vases où vous mettez le plus souvent la main; c'est celui de la volupté.

CLOTHO, apportant deux vases. Et voilà les vases du jeu et de l'ivrognerie: vous n'y trempez pas moins souvent les doigts.

ATROPOS, apportant un autre vase. Vous voyez celui dont la liqueur a été puisée dans le Styx, et qui fait les tyrans, les assassins et les autres mauvais hommes.

CLOTHO, apportant deux nouveaux vases. Ces vases sont ceux du mensonge et de la trahison. (Atropos et Clotho apportent tous les vases des passions, des vices et des vertus, et les arrangent autour de Lachesis.)

LACHESIS, regardant de tous côtés. Je ne vois point ici les vases de la douceur et de la beauté.

ATROPOS. Ils sont l'un et l'autre à votre main gauche.

LACHESIS. Ah! oui, oui, je les démêle... (Elle s'aperçoit que Clotho cherche quelque chose)... Que cherchez-vous, Clotho?

CLOTHO. Je cherche un vase que je ne trouve point; on dirait que nous ne l'avons plus.

LACHESIS. Quel vase est-ce donc?

CLOTHO. Celui de la chasteté.

LACHESIS. Je sais où il est; mais nous n'en aurons pas besoin peut-être aujourd'hui: il ne faut pas nous en servir tous les jours; nous ne pouvons assez le ménager: nous avons dans les premiers temps du monde fait une si grande consommation de la liqueur qu'il y avait dedans, qu'à peine nous en reste-t-il pour faire des filles religieuses.

ATROPOS. Passons-nous-en donc, ainsi que du vase de l'humanité: il est encore bien précieux, celui-là; aussi le conservons-nous fort soigneusement; nous ne nous en servons presque plus, même quand nous faisons des moines.

LACHESIS. Ça, filons... mais attendez: il nous manque encore quelque chose.

CLOTHO. Quoi?

LACHESIS. Le petit panier où il y a des fils d'or et des fils de soie. La fantaisie peut nous prendre aujourd'hui de rendre quelque mortel heureux.

ATROPOS. C'est une fantaisie que nous avons bien rarement.

CLOTHO, apportant un petit panier de fils d'or et de soie. Si par hasard cette envie nous vient, voici de quoi la satisfaire.

LACHESIS. Filons donc présentement les destinées des enfants qui vont naître.

CLOTHO. Il en est déjà né plusieurs depuis que nous sommes à l'ouvrage. Il vient d'éclore entr'autres, dans le sérail du grand-seigneur, un prince dont la sultane favorite est accouchée; commençons par-là. (Elle tire la filasse pour filer.)

LACHESIS, filant. Arrêtons, statuons et ordonnons que la vie de ce prince naissant soit longue; qu'il passe sa plus tendre enfance dans le sein de son père et de sa mère, et qu'il augmente en eux, par ses gentillesses, l'amour dont il est le doux fruit.

ATROPOS. Marquez, Lachesis, marquez par quelques nuances noires l'affreux péril dont je veux qu'il soit menacé avant qu'il ait atteint sa sixième année. Les janissaires, si redoutables à leur maître, se révolteront contre le gouvernement, déposeront le père du jeune prince, et mettront sur le trône le frère du sultan déposé. Le nouvel empereur d'abord sera tenté de suivre les maximes sanguinaires de ses prédécesseurs, et de faire étrangler son neveu; mais il ne succombera point à une si cruelle tentation; au contraire, il concevra pour lui l'amitié la plus forte, et prendra autant de soin de son éducation que s'il était son propre fils.

CLOTHO. Ajoutons à cela, je vous prie, que le jeune prince demeurera pendant un grand nombre d'années dans le sérail; après quoi, par une nouvelle révolution, qui coûtera la vie à plus de soixante mille musulmans, son oncle sera déposé à son tour, et lui élevé à l'empire: il reprendra donc la place de son père, qui sera mort; et, usant aussi d'humanité, il épargnera le sang de sa famille.

LACHESIS. Je souscris à ces décisions. Qu'elles soient des arrêts irrévocables des Parques. Passons à un autre enfant.

ATROPOS. Doucement, ma soeur. D'où vient qu'en filant la vie de ce prince nouveau-né, vous n'avez fait aucun usage de nos vases? C'est pour en faire sans doute un prince sans vices et sans vertus.

LACHESIS. Hé bien, ce ne sera pas le premier que nous aurons fait de ce caractère-là.

CLOTHO. J'en demeure d'accord; mais donnez-lui du moins une dose raisonnable de volupté; voulez-vous qu'il vive dans son sérail comme un chartreux dans sa cellule?

LACHESIS, souriant, et trempant ses doigts dans le vase de la volupté. Non, vraiment; je n'y pensais pas. J'allais faire là un pauvre sultan.

ATROPOS. Passons de Constantinople à Pékin. Nous venons de régler les principaux événements de la vie d'un prince turc, filons présentement le sort d'une princesse née depuis un quart-d'heure au palais de l'empereur de la Chine; c'est la cinquième fille de ce grand monarque. La mère de cette princesse est une des trois concubines de la seconde classe[5], et la même qui, l'année dernière, accoucha d'un prince que Sa Majesté chinoise doit un jour choisir pour son successeur. Nous avons, comme vous savez, doué l'enfant mâle de toutes les inclinations de son père, surtout d'un grand attachement aux cérémonies de la secte des bonzes, avec une extrême curiosité d'apprendre des choses qu'il ne convient guère aux rois de savoir: quelles qualités jugez-vous à propos de donner à la femelle?

[5] Les femmes de l'empereur de la Chine sont divisées en six classes. La première n'est que de la reine son unique épouse. Il y a dans la seconde classe trois concubines; dans la troisième, neuf; dans la quatrième, vingt-sept; dans la cinquième, dix-huit; et le nombre de la sixième n'est pas fixé.

M. Le Gentil, dans son Voyage autour du monde.

CLOTHO. De bonnes et de mauvaises. Qu'elle ait de l'esprit, de la beauté, avec des pieds si petits[6] qu'elle ne puisse se soutenir dessus; mais qu'elle ait des moments de caprice et d'humeur noire qui fassent enrager les femmes qui sont auprès d'elle.

[6] Les Chinoises s'estropient le plus souvent à force de vouloir avoir les pieds petits.

LACHESIS, après avoir mis la main dans les vases du caprice et dans les vases de l'esprit et de la beauté. Cette princesse, je vous assure, sera bien difficile à servir.

ATROPOS. De la fille d'un empereur, daignerez-vous descendre à deux enfants du commun?

CLOTHO. Hé pourquoi non? Est-ce que tous les hommes ne sont pas égaux pour nous?

LACHESIS. Sans doute. A mesure qu'ils naissent, nous devons sans distinction filer leurs aventures.

ATROPOS. Nous sommes encore à la Chine. Une brodeuse de l'île d'Emouy vient d'enfanter deux garçons à la fois. Leur père, qui vit dans l'indigence, se voyant hors d'état de les bien élever, s'attendrit sur leur misère, et, poussé par une cruelle compassion, il est tenté de les aller noyer dans la mer.

CLOTHO. C'est qu'il croit à la métempsychose, et qu'il espère qu'à la première transmigration les âmes de ses enfants animeront des corps plus heureux.

LACHESIS. Arrachons ces jumeaux à la barbare pitié de leur père.

ATROPOS. Volontiers; faisons-les adopter, l'un, par un officier du mandarin qui connaît des affaires civiles dans la province; l'autre, par un marchand de soie crue, lequel, ne pouvant avoir d'enfants ni de sa femme, ni de ses concubines, aura recours à cette adoption, dans la vue d'avoir, après sa mort, un fils qui vaque aux sacrifices domestiques, et brûle de petits morceaux de papier doré devant les âmes de leurs aïeux.

CLOTHO. J'admire la pieuse tendresse de ces bons Chinois pour leurs ancêtres: ils ont beau croire la mortalité de l'âme ou la métempsychose, cela ne les empêche pas d'aller toujours leur train, et de s'imaginer que les esprits de leurs défunts parents voltigent autour des tablettes où leurs noms sont gravés en lettres d'or.

LACHESIS. Rien ne prouve mieux le pouvoir que la coutume a sur les hommes.

ATROPOS. Que deviendront nos jumeaux adoptés?

CLOTHO. Celui que l'officier du mandarin aura fait son héritier s'adonnera de tout son coeur aux sciences, et son père adoptif aura la satisfaction de le voir parvenir au degré glorieux de licencié.

LACHESIS, après avoir trempé les doigts dans les vases des sciences. Trois ans après, notre petit brodeur obtiendra une place honorable dans le collége des docteurs qui écrivent les annales de l'empire chinois, et sont chargés du soin de recueillir les lois, tant anciennes que modernes.

CLOTHO. Dans la suite il sera tiré de ce collége: il deviendra précepteur du prince aîné de la Chine, et le reste de sa vie ne sera qu'un enchaînement d'honneurs et de plaisirs.

ATROPOS. Comme il nous a pris fantaisie de faire un sujet vertueux et fortuné de cet enfant, faisons aussi par caprice un fripon et un malheureux de son frère. C'est ce que nous faisons tous les jours.

LACHESIS. Vous me prévenez.

CLOTHO. C'est ce que j'allais vous proposer.

ATROPOS, souriant. Dans la disposition où nous sommes toutes trois, nous allons faire un aimable garçon... Allons, Lachesis, mettez d'abord la main dans tous les vases des vices. Il s'agit ici de former un mortel qui soit capable de tout.

LACHESIS, après avoir trempé les doigts dans plusieurs vases. Vous pouvez, mes soeurs, ordonner présentement de ce garçon tout ce qu'il vous plaira: je vous proteste que je viens de lui donner les dispositions nécessaires à bien jouer dans le monde les personnages que vous voudrez.

CLOTHO. Ces bonnes semences qu'il reçoit de votre main bienfaisante vont germer à vue d'oeil: il fera mille espiégleries dans son enfance. Le marchand de soie crue, après avoir en vain mis en usage tous les châtiments pour le corriger, l'abandonnera. Le jeune homme, suivant ses mauvaises inclinations, tombera bientôt entre les mains de la justice, qui se contentera de le punir, pour la première fois, en lui faisant appliquer sur les fesses cinquante coups de canne de bois de bambou, ce qui ne le rendra pas plus sage. Il se fera condamner aux galères pour trois ans; après quoi il ira se présenter aux bonzes de la pagode qui est auprès de la ville de Fo-cheu. Ils le recevront gracieusement, et lui permettront d'aspirer à l'honneur d'être de leur secte.

LACHESIS. Oh! puisqu'il doit devenir bonze, il faut que je lui donne l'esprit de son état. Je n'ai pas trempé les doigts dans le vase de l'hypocrisie... (Elle met la main dans le vase de l'hypocrisie.)... Il ne lui manque à présent aucune des vertus qu'ont ces vénérables solitaires.

CLOTHO. Avant que les bonzes l'initient à leurs mystères, ils lui laisseront croître la barbe et les cheveux pendant l'espace d'une année entière, lui feront porter une robe déchirée, et l'obligeront d'aller de porte en porte chanter les louanges de Foë, l'idole de cette pagode. De plus, il ne mangera rien que des herbes et des fruits. Il faudra qu'il combatte sans cesse le sommeil; et quand il n'y pourra résister, un de ses confrères, chargé du soin de le réveiller à coups de bâton, s'en acquittera fort exactement. Après un si doux noviciat, il endossera une longue robe grise: on lui mettra sur la tête un bonnet de carton sans bords et doublé d'une toile noire; ensuite tous les bonzes entonneront des hymnes dont personne n'entendra le sens, et leur chant, accompagné de petites clochettes, fera une espèce de charivari assez réjouissant. Enfin la cérémonie de la réception de ce nouveau bonze finira par un repas où il y aura plus d'abondance que de délicatesse, et où tous les confrères boiront à l'envi, jusqu'à ce qu'ils soient ivres-morts.

ATROPOS, à Clotho. Est-ce là tout ce que vous voulez ordonner qu'il arrive à ce pieux Chinois?

CLOTHO. Ajoutez-y ce qu'il vous plaira.

ATROPOS. C'est ce que je vais faire. Quinze ans après avoir été reçu bonze de la façon que vous venez de dire, il se verra supérieur de la pagode. Alors il édifiera le public par l'éclat d'une aventure dont il sera le héros, et qui fera beaucoup de bruit dans toutes les provinces de la Chine.

LACHESIS. Je suis curieuse de savoir quel doit être ce grand événement dont vous prétendez embellir l'histoire de ce bonze.

CLOTHO. Et moi tout de même.

ATROPOS. Le voici. La fille d'un docteur chinois, suivie de deux jeunes servantes, passera un jour devant la pagode, dont la porte sera ouverte; elle y entrera pour faire sa prière; n'apercevant personne, elle s'avancera jusqu'à l'autel de l'idole, où elle se mettra dévotement à genoux. Notre supérieur, caché dans un endroit d'où il pourra tout voir sans être vu, la regardera; et la trouvant fort à son gré, il ira promptement chercher ses compagnons, auxquels il ordonnera d'enlever ces trois femmes.

LACHESIS. Et cet ordre apparemment n'aura pas plus tôt été donné, qu'il sera brusquement exécuté?

ATROPOS. Assurément. Le docteur, étonné de ne plus voir sa fille, et fort en peine de savoir ce qu'elle est devenue, fera tant de perquisitions qu'il apprendra que les bonzes l'auront en leur pouvoir. Il s'adressera aussitôt au général des Tartares de la province, et se plaindra du ravissement de sa fille. Le général, prompt à rendre justice, se transportera d'abord à la pagode avec le docteur, et demandera les personnes enlevées. Les bonzes répondront que Foë est devenu amoureux de la maîtresse, et l'a fait enlever avec ses deux suivantes. Le supérieur, payant d'effronterie, ajoutera que Foë, en voulant bien honorer de ses embrassements la fille du docteur, le comble de gloire, lui et toute sa famille; mais le général tartare, sans s'arrêter aux fables des bonzes, visitera lui-même tous les réduits de sa maison et du jardin. Il entendra des voix confuses qui sortiront d'une grotte percée dans un rocher; il fera abattre une porte de fer qui fermera l'entrée, et trouvera dans ce lieu souterrain la fille du docteur avec plusieurs autres compagnes de son infortune. Elles seront toutes rendues à leurs familles, et l'on mettra, par ordre du général, le feu aux quatre coins de la pagode, qui sera réduite en cendres avec ses infâmes ministres[7].

[7] M. Le Gentil dit dans son Voyage autour du monde que les missionnaires qui étaient de son temps à la Chine l'assurèrent que pareille aventure était arrivée dans une pagode.

CLOTHO, à Lachesis. Que vos doigts se préparent à filer les jours d'une fille qui prend naissance en ce moment dans l'Amérique méridionale. Une Portugaise naturelle du Brésil donne une héritière à son époux, qui est un des plus riches maîtres de plantations qu'il y ait dans la ville de San Salvador. Prodiguons les vertus à l'enfant, faisons-en une petite Lucrèce.

LACHESIS. Fi donc, Clotho, vous plaisantez apparemment; ce serait bien déplacer la chasteté. Non, non, ce n'est pas la peine d'aller chercher le vase qui donne cette vertu, et dont il ne faut nous servir qu'à la prière de Minerve ou de Junon. Une fille sage en Guinée y paraîtrait un phénomène nouveau... (Elle trempe le bout de ses doigts dans les vases de la beauté et de la volupté)... Contentons-nous de rendre celle-ci parfaitement belle. Pour cet effet, je veux qu'elle ait un teint noir et luisant, le nez fort écrasé, une très-grande bouche et de très-petits yeux. Quand elle aura quinze ans, elle sera l'idole des Portugais du Brésil.

ATROPOS, riant. Ah! ah! ah! je ne puis m'empêcher de rire, en voyant Lachesis mettre la main dans le vase de la beauté pour faire une pareille créature, qui serait un monstre pour les Européens.

LACHESIS. Oui, comme un teint de lis et de roses, une petite bouche vermeille et deux grands yeux bien fendus paraîtraient bien effroyables aux Ethiopiens brûlés.

CLOTHO. Véritablement, la beauté est locale: c'est pourquoi la liqueur de ce vase, s'accommodant aux lieux, forme la beauté sur le goût, ou, si vous voulez, sur le caprice des nations.

ATROPOS. Je sais bien cela; mais je ne suis point du goût des Portugais du Brésil.

LACHESIS. Ni moi non plus. Il faut qu'une femme, pour me paraître belle, ressemble à Vénus, à Junon ou à Pallas.

CLOTHO. Sur les bords du Danube, la femme d'un pauvre baron allemand vient d'accoucher d'un enfant mâle dans sa chaumière. De quelles qualités jugez-vous à propos de douer ce petit Allobroge?

LACHESIS. Pour compenser sa pauvreté, j'en vais faire un garçon plus beau que le plus beau jour, et qui aura la taille d'un héros de roman.

ATROPOS. Donnez-lui avec cela de la prudence, de l'esprit et du courage.

LACHESIS, filant après avoir mis les doigts dans plusieurs vases. Il aura les bonnes qualités que vous lui souhaitez; mais il aimera le vin, le jeu et les femmes.

CLOTHO. Je vais sur cela composer un tissu des aventures qui doivent lui arriver. Il deviendra orphelin à douze ans, et, se voyant sans bien, il se fera page de l'envoyé d'un prince de l'Empire, et ira en France avec lui. Il ne sera pas sitôt à Paris qu'il se déniaisera. Il aura le bonheur de plaire à une princesse qui, voulant l'avoir pour page, priera l'envoyé de le lui donner. Elle l'obtiendra, et le gardera jusqu'à ce qu'il ait vingt-cinq ans. Alors notre baron témoignera à sa maîtresse qu'il voudrait bien s'en retourner à son pays; elle ne s'y opposera point, et lui fera une gratification de mille écus; mais au lieu d'aller en Allemagne, il partira pour l'Angleterre, qu'il lui prendra fantaisie de voir, sur le rapport qu'on lui aura fait des merveilles de la ville de Londres.

ATROPOS. Je suis curieuse d'apprendre ce qui lui doit arriver là; car vous ne l'y faites point aller pour rien.

CLOTHO. Non, sans doute: je lui prépare un événement assez singulier, et qui ne lui sera pas infructueux. Il passera près d'un mois à parcourir la ville de Londres, sans qu'il lui arrive la moindre aventure; mais un soir, entre neuf et dix heures, il entrera dans l'hôtel garni où il sera logé un homme qui, le tirant en particulier, lui dira en allemand: Une telle dame qui vous a vu à la promenade souhaite de vous entretenir cette nuit, pourvu que vous vous laissiez conduire les yeux bandés. Au reste, vous ne courrez aucun péril que celui de prendre trop d'amour.

LACHESIS. Notre jeune baron, malgré sa prudence, acceptera la proposition.

CLOTHO. Sans balancer.

ATROPOS. Il montera sur-le-champ en carrosse avec son guide, qui lui bandera les yeux, et le mènera fort honnêtement à une grande maison où, l'introduisant dans un appartement superbe, il lui fera voir la dame en question.

CLOTHO. Elle sera masquée, et n'ôtera point son masque pendant une conversation de deux heures qu'ils auront ensemble, quelques instances que lui fasse le cavalier pour l'obliger à se découvrir. Après quoi le guide, le remenant à son hôtel de la même manière qu'il l'aura amené, lui dira: Monsieur, je viendrai vous reprendre si l'on a besoin de vous. Le baron jugera, par ces paroles, que l'héroïne de l'aventure sera une jeune dame mariée à quelque vieux seigneur anglais qui voudra avoir d'elle un héritier. Et ce qui le confirmera dans cette opinion, c'est qu'un mois après son guide le reviendra voir pour lui apporter trois cents guinées, qu'il lui comptera en lui disant: Dans quelque endroit du monde que vous soyez, vous toucherez tous les ans la même somme. Effectivement, il la recevra pendant vingt années consécutives, sans savoir à la vérité de quelle part, mais bien persuadé que ce sera pour avoir fait un mylord.

LACHESIS. Après vingt ans, pourquoi ne jouira-t-il plus de sa pension?

CLOTHO. C'est que le jeune seigneur anglais son fils prendra le parti des armes, et périra dès sa première campagne.

ATROPOS. La femme d'un acteur de l'opéra de Bruxelles vient d'enfanter deux jumelles dans les coulisses. Regardons ces enfants d'un oeil favorable; faisons-en deux sujets fameux.

LACHESIS. Volontiers. Que l'une ait la voix d'une syrène, et que l'autre danse aussi bien que Terpsichore.

CLOTHO. Elles entreront dans leur puberté à l'opéra de Paris, d'où elles ne sortiront que chargées d'or et de pierreries.

ATROPOS. Oui, mais j'ajoute à cela qu'elles trouveront ensuite de jolis hommes dont le commerce n'augmentera pas leurs effets.

LACHESIS. Ecoutez, mes soeurs: entendez-vous les cris que pousse une femme en travail dans un fort bel hôtel au milieu de Paris? C'est l'épouse d'un des plus riches particuliers de France, d'un homme que Plutus chérit, et qui voudrait avoir un héritier. Elle nous invoque sous nos trois noms mystérieux.

CLOTHO. Pour l'amour du dieu des richesses, sauvons-la de la mort, et finissons ses douleurs.

ATROPOS. Nous le devons.

LACHESIS. Elle est délivrée. Elle met au monde un garçon dans cet instant.

CLOTHO. Que nous ferons plaisir à Plutus, si nous filons à cet enfant des jours d'or et de soie!

ATROPOS. Il n'y faut pas manquer.

LACHESIS. Non. Faisons-lui une destinée digne d'envie.

CLOTHO. Donnons-lui toutes les qualités d'un galant homme. (A Lachesis.) Trempez vos doigts dans les vases du bon goût, du bon esprit et de la probité.

ATROPOS. Que surtout il soit bienfaisant et libéral; car un homme riche qui n'est pas généreux est un monstre.

CLOTHO. Avec les vertus dont nous voulons bien le douer, qu'il ait quelque vice léger. Il ne serait pas juste qu'il y eût des mortels plus parfaits que les dieux.

LACHESIS, filant, après avoir mis la main dans plusieurs vases. Laissez-moi faire... Il sera bien partagé, sur ma parole. Sa vie sera longue, exempte de chagrin, ou plutôt égayée par une succession continuelle de plaisirs. Il aura des passions; mais elles ne troubleront point son repos. Moins leur esclave que leur maître, il saura goûter leurs douceurs sans éprouver leur tyrannie. Il sera bon, galant, généreux, et, ce que nous n'avons encore accordé à personne, quoique payeur il possédera le coeur de ses maîtresses.

ATROPOS. Passons d'une extrémité à l'autre. Une bourgeoise de Paris vient de mettre au jour un enfant mâle: faisons-en un auteur; aussi bien nous n'en avons pas encore fait d'aujourd'hui, nous qui ne passons point de jour que nous n'en fassions pour le moins une centaine.

CLOTHO. C'est fort bien dit; faisons-en un auteur universel, un écrivain qui compose tantôt en vers, tantôt en prose, pour tous les théâtres de Paris: et que ce soit un de nos irrévocables décrets, qu'il fera pendant sa vie cinquante-cinq pièces dramatiques, dont quatre auront un heureux succès.

LACHESIS. Encore ces quatre heureuses productions seront assez mal reçues du public, lorsque dix ans après leur nouveauté on s'avisera de les remettre au théâtre.

ATROPOS. Je vois une vieille femme de chambre qui met un gros paquet de linge dans une allée, au pied d'un escalier: ce paquet est un enfant nouveau-né qu'on expose.

CLOTHO. Oui, c'est le fruit des honteuses amours d'une fille de condition.

Dans cet endroit de l'entretien des Parques, je me réveillai...

FIN.

TABLE DES MATIÈRES DU TOME SECOND.

Pages CHAPITRE XIII. La force de l'amitié, histoire 5

CHAPITRE XIV. Le démêlé d'un auteur tragique avec un auteur comique 47

CHAPITRE XV. Suite et conclusion de l'histoire de la force de l'amitié 59

CHAPITRE XVI. Des songes 109

CHAPITRE XVII. Où l'on verra plusieurs originaux qui ne sont pas sans copies 124

CHAPITRE XVIII. Ce que le diable fit encore remarquer à Don Cléofas 135

CHAPITRE XIX. Des captifs 149

CHAPITRE XX. De la dernière histoire qu'Asmodée raconta; comment, en la finissant, il fut tout à coup interrompu, et de quelle manière désagréable pour ce démon Don Cléofas et lui furent séparés 165

CHAPITRE XXI. De ce que fit Don Cléofas après que le Diable boiteux se fut éloigné de lui, et de quelle façon l'auteur de cet ouvrage a jugé à propos de le finir 182

APPENDICE.

I. Passages de la première édition supprimés dans celle de 1726 193

II. Dédicace de la première édition 201

III. Dédicace de 1726 203

IV. Table analytique 205

ENTRETIENS DES CHEMINÉES DE MADRID 213

UNE JOURNÉE DES PARQUES 233

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