CHAPITRE XVIII
Ce que le diable fit encore remarquer à don Cléofas.
Il faut, poursuivit Asmodée, que je vous fasse rire en vous apprenant un trait de cet homme qui entre chez un marchand de liqueurs. C'est un médecin biscayen; il va prendre une tasse de chocolat, après quoi il passera toute la journée à jouer aux échecs.
«Pendant ce temps-là, ne craignez pas pour ses malades; il n'en a point, et quand il en aurait, les moments qu'il emploie à jouer ne seraient pas les plus mauvais pour eux. Il ne manque pas d'aller tous les soirs chez une belle et riche veuve qu'il voudrait épouser, et dont il fait semblant d'être fort amoureux. Quand il est avec elle, un fripon de valet qu'il a pour tout domestique, et avec lequel il s'entend, lui apporte une fausse liste qui contient les noms de plusieurs personnes de qualité de la part desquelles on est venu chercher ce docteur. La veuve prend tout cela au pied de la lettre, et notre joueur d'échecs est sur le point de gagner la partie.
«Arrêtons-nous devant cet hôtel auprès duquel nous sommes; je ne veux point passer outre sans vous faire remarquer les personnes qui l'habitent. Parcourez des yeux les appartements: qu'y découvrez-vous?--J'y démêle des dames dont la beauté m'éblouit, répondit l'écolier. J'en vois quelques-unes qui se lèvent, et d'autres qui sont déjà levées. Que de charmes elles offrent à mes regards! je m'imagine voir les nymphes de Diane, telles que les poëtes nous les représentent.
--Si ces femmes que vous admirez, reprit le boiteux, ont les attraits des nymphes de Diane, elles n'en ont assurément pas la chasteté. Ce sont quatre ou cinq aventurières qui vivent ensemble à frais communs. Aussi dangereuses que ces belles demoiselles de chevalerie qui arrêtaient par leurs appas les chevaliers qui passaient devant leurs châteaux, elles attirent les jeunes gens chez elles. Malheur à ceux qui s'en laissent charmer! Pour avertir du péril que courent les passants, il faudrait faire mettre devant cette maison des balises, comme on en met dans les rivières pour marquer les endroits dont il ne faut pas s'approcher.
--Je ne vous demande pas, dit Léandro Perez, où vont ces seigneurs que je vois dans leurs carrosses: ils vont sans doute au lever du roi.--Vous l'avez dit, reprit le diable; et si vous voulez y aller aussi, je vous y conduirai; nous ferons là quelques remarques réjouissantes.--Vous ne pouvez rien me proposer qui me soit plus agréable, répliqua Zambullo; je m'en fais par avance un grand plaisir.»
Alors le démon, prompt à satisfaire don Cléofas, l'emporta vers le palais du roi; mais avant que d'y arriver, l'écolier, apercevant des manoeuvres qui travaillaient à une porte fort haute, demanda si c'était un portail d'église qu'ils faisaient. «Non, lui répondit Asmodée, c'est la porte d'un nouveau marché; elle est magnifique, comme vous voyez; cependant, quand ils l'élèveraient jusqu'aux nues, jamais elle ne sera digne des deux vers latins qu'on doit mettre dessus.
--Que me dites-vous? s'écria Léandro; quelle idée vous me donnez de ces deux vers! Je meurs d'envie de les savoir.--Les voici, reprit le démon; préparez-vous à les admirer.
Quam bene Mercurius nunc merces vendit opimas, Momus ubi fatuos vendidit ante sales!
«Il y a dans ces deux vers un jeu de mots le plus joli du monde.--Je n'en sens point encore toute la beauté, dit l'écolier; je ne sais pas bien ce que signifient ces fatuos sales.--Vous ignorez donc, répartit le diable, que la place où l'on bâtit ce marché pour y vendre des denrées fut autrefois un collége de moines qui enseignaient à la jeunesse les humanités? Les régents de ce collége y faisaient représenter par leur écoliers des drames, des pièces de théâtre fades, et entremêlées de ballets si extravagants, qu'on y voyait danser jusqu'aux prétérits et aux supins.--Oh! ne m'en dites pas davantage, interrompit Zambullo; je sais bien quelle drogue c'est que les pièces de collége. L'inscription me paraît admirable.»
A peine Asmodée et don Cléofas furent-ils sur l'escalier du palais du roi, qu'ils virent plusieurs courtisans qui montaient les degrés. A mesure que ces seigneurs passaient auprès d'eux, le diable faisait le nomenclateur: «Voilà, disait-il à Léandro Perez, en les lui montrant du doigt l'un après l'autre, voilà le comte de Villalonso, de la maison de la Puebla d'Ellerena; voici le marquis de Castro Fueste; celui-là c'est don Lopez de Los Rios, président du conseil des finances; celui-ci, le comte de Villa Hombrosa.» Il ne se contentait pas de les nommer, il faisait leur éloge; mais ce malin esprit y ajoutait toujours quelque trait satirique: il leur donnait à chacun son lardon.
«Ce seigneur, disait-il de l'un, est affable et obligeant; il vous écoute avec un air de bonté. Implorez-vous sa protection, il vous l'accorde généreusement et vous offre son crédit. C'est dommage qu'un homme qui aime tant à faire plaisir ait la mémoire si courte, qu'un quart d'heure après que vous lui avez parlé, il oublie ce que vous lui avez dit.
«Ce duc, disait-il en parlant d'un autre, est un des seigneurs de la cour du meilleur caractère: il n'est pas, comme la plupart de ses pareils, différent de lui-même d'un moment à un autre: il n'y a point de caprice, point d'inégalité dans son humeur. Ajoutez à cela qu'il ne paye pas d'ingratitude l'attachement qu'on a pour sa personne ni les services qu'on lui rend; mais par malheur il est trop lent à les reconnaître. Il laisse désirer si longtemps ce qu'on attend de lui, qu'on croit l'avoir bien acheté lorsqu'on l'a obtenu.»
Après que le démon eût fait connaître à l'écolier les bonnes et les mauvaises qualités d'un grand nombre de seigneurs, il l'emmena dans une salle où il y avait des hommes de toute sorte de conditions, et particulièrement tant de chevaliers, que don Cléofas s'écria: «Que de chevaliers! parbleu! il faut qu'il y en ait bien en Espagne!--Je vous en réponds, dit le boiteux, et cela n'est pas surprenant, puisque pour être chevalier de saint-Jacques ou de Calatrave il n'est pas nécessaire, comme autrefois pour devenir chevalier romain, d'avoir vingt-cinq mille écus de patrimoine: aussi s'aperçoit-on que c'est une marchandise bien mêlée.
«Envisagez, continua-t-il, la mine plate qui est derrière vous.--Parlez plus bas, interrompit Zambullo, cet homme vous entend.--Non, non, répondit le diable; le même charme qui nous rend invisibles ne permet pas qu'on nous entende. Regardez cette figure-là: c'est un Catalan qui revient des îles Philippines, où il était flibustier. Diriez-vous à le voir que c'est un foudre de guerre? Il a pourtant fait des actions prodigieuses de valeur. Il va ce matin présenter au roi un placet par lequel il demande certain poste pour récompense de ses services; mais je doute fort qu'il l'obtienne, puisqu'il ne s'adresse pas auparavant au premier ministre.
--Je vois à la main droite de ce flibustier, dit Léandro Perez, un gros et grand homme qui paraît faire l'important: à juger de sa condition par l'orgueil qu'il y a dans son maintien, il faut que ce soit quelque riche seigneur.--Ce n'est rien moins que cela, répartit Asmodée: c'est un hidalgo des plus pauvres, qui, pour subsister, donne à jouer sous la protection d'un grand.
«Mais je remarque un licencié qui mérite bien que je vous le fasse observer. C'est celui que vous voyez qui s'entretient auprès de la première fenêtre avec un cavalier vêtu de velours gris-blanc. Ils parlent tous deux d'une affaire qui fut hier jugée par le roi: je vais vous en faire le détail.
«Il y a deux mois que ce licencié, qui est académicien de l'académie de Tolède, donna au public un livre de morale qui révolta tous les vieux auteurs castillans; ils le trouvèrent plein d'expressions trop hardies et de mots trop nouveaux. Les voilà qui se liguent contre cette production singulière: ils s'assemblent et dressent un placet qu'ils présentent au roi, pour le supplier de condamner ce livre comme contraire à la pureté et à la netteté de la langue espagnole.
«Le placet parut digne d'attention à Sa Majesté, qui nomma trois commissaires pour examiner l'ouvrage. Ils estimèrent que le style en était effectivement répréhensible, et d'autant plus dangereux qu'il était plus brillant. Sur leur rapport, voici de quelle manière le roi a décidé: il a ordonné, sous peine de désobéissance, que ceux des académiciens de Tolède qui écrivent dans le goût de ce licencié ne composeront plus de livres à l'avenir; et que même, pour mieux conserver la pureté de la langue castillane, ces académiciens ne pourront être remplacés, après leur mort, que par des personnes de la première qualité.
--Cette décision est merveilleuse, s'écria Zambullo en riant: les partisans du langage ordinaire n'ont plus rien à craindre.--Pardonnez-moi, répartit le démon: les auteurs ennemis de cette noble simplicité qui fait le charme des lecteurs sensés ne sont pas tous de l'académie de Tolède.»
Don Cléofas fut curieux d'apprendre qui était le cavalier habillé de velours gris-blanc qu'il voyait en conversation avec le licencié. «C'est, lui dit le boiteux, un cadet catalan, officier de la garde espagnole: je vous assure que c'est un garçon très-spirituel. Je veux, pour vous faire juger de son esprit, vous citer une répartie qu'il fit hier à une dame en fort bonne compagnie; mais pour l'intelligence de ce bon mot, il faut savoir qu'il a un frère, nommé don André de Prada, qui était il y a quelques années officier comme lui dans le même corps.
«Il arriva qu'un jour un gros fermier des domaines du roi aborda ce don André, et lui dit: «Seigneur de Prada, je porte même nom que vous; mais nos familles sont différentes. Je sais que vous êtes d'une des meilleures maisons de Catalogne, et en même temps que vous n'êtes pas riche. Moi, je suis riche et d'une naissance peu illustre. N'y aurait-il pas moyen de nous faire part mutuellement de ce que nous avons de bon l'un et l'autre? Avez-vous vos titres de noblesse?» Don André répondit qu'oui. «Cela étant, répliqua le fermier, si vous voulez me les communiquer, je les mettrai entre les mains d'un habile généalogiste qui travaillera là-dessus, et nous rendra parents en dépit de nos aïeux. De mon côté, par reconnaissance, je vous ferai présent de trente mille pistoles. Sommes-nous d'accord?» Don André fut ébloui de la somme: il accepta la proposition, confia ses pancartes au fermier, et, de l'argent qu'il en reçut, acheta une terre considérable en Catalogne, où il vit depuis ce temps-là.
«Or, son cadet, qui n'a rien gagné à ce marché, était hier à une table où l'on parla par hasard du seigneur de Prada, fermier des domaines du roi; et là-dessus une dame de la compagnie, adressant la parole à ce jeune officier, lui demanda s'il n'était pas parent de ce fermier? «Non, Madame, lui répondit-il, je n'ai pas cet honneur-là: c'est mon frère.»
L'écolier fit un éclat de rire à cette répartie, qui lui parut des plus plaisantes. Puis apercevant tout à coup un petit homme qui suivait un courtisan, il s'écria: «Hé, bon Dieu! que ce petit homme qui suit ce seigneur lui fait de révérences! il a sans doute quelque grâce à lui demander.--Ce que vous remarquez là, reprit le diable, vaut bien la peine que je vous dise la cause de ces civilités. Ce petit homme est un honnête bourgeois qui a une assez belle maison de campagne aux environs de Madrid, dans un endroit où il y a des eaux minérales qui sont en réputation. Il a prêté sans intérêt cette maison pour trois mois à ce seigneur, qui y a été prendre les eaux. Le bourgeois en ce moment prie très-affectueusement ledit seigneur de le servir dans une occasion qui s'en présente, et le seigneur refuse fort poliment de lui rendre service.
«Il ne faut pas que je laisse échapper ce cavalier de race plébéienne, lequel fend la presse en tranchant de l'homme de condition. Il est devenu excessivement riche en peu de temps par la science des nombres. Il y a dans sa maison autant de domestiques que dans l'hôtel d'un grand, et sa table l'emporte sur celle d'un ministre pour la délicatesse et l'abondance. Il a un équipage pour lui, un autre pour sa femme et un autre pour ses enfants. On voit dans ses écuries les plus belles mules et les plus beaux chevaux du monde. Il acheta même ces jours passés, et paya argent comptant, un superbe attelage que le prince d'Espagne avait marchandé et trouvé trop cher.--Quelle insolence! dit Léandro; un Turc qui verrait ce drôle-là dans un état si florissant ne manquerait pas de le croire à la veille d'essuyer quelque fâcheux revers de fortune.--J'ignore l'avenir, dit Asmodée, mais je ne puis m'empêcher de penser comme un Turc.
«Ah! qu'est-ce que je vois? continua le démon avec surprise; peu s'en faut que je ne doute du rapport de mes yeux! je démêle dans cette salle un poëte qui n'y devrait pas être. Comment ose-t-il se montrer ici, après avoir fait des vers qui offensent de grands seigneurs espagnols? il faut qu'il compte bien sur le mépris qu'ils ont pour lui.
«Considérez attentivement ce respectable personnage qui entre appuyé sur un écuyer. Remarquez comme, par considération, tout le monde se range pour lui faire place. C'est le seigneur don Joseph de Reynaste et Ayala, grand juge de police: il vient rendre compte au roi de ce qui est arrivé cette nuit dans Madrid. Regardez ce bon vieillard avec admiration.
--Véritablement, dit Zambullo, il a l'air d'être un homme de bien.--Il serait à souhaiter, reprit le boiteux, que tous les corrégidors le prissent pour modèle. Ce n'est pas un de ces esprits violents qui n'agissent que par humeur et par impétuosité; il ne fera point arrêter un homme sur le simple rapport d'un alguazil, d'un secrétaire ou d'un commis. Il sait trop bien que ces sortes de gens, pour la plupart, ont l'âme vénale, et sont capables de faire un honteux trafic de son autorité. C'est pourquoi, lorsqu'il est question d'enfermer un accusé, il approfondit l'accusation jusqu'à ce qu'il ait démêlé la vérité; aussi n'envoie-t-il jamais des innocents dans les prisons; il n'y fait mettre que des coupables, encore n'abandonne-t-il pas ceux-ci à la barbarie qui règne dans les cachots. Il va voir lui-même ces misérables, et a soin d'empêcher qu'on n'ajoute l'inhumanité aux justes rigueurs des lois.
--Le beau caractère! s'écria Léandro; l'aimable mortel! je serais curieux de l'entendre parler au roi.--Je suis bien mortifié, répondit le diable, d'être obligé de vous dire que je ne puis contenter ce nouveau désir sans m'exposer à recevoir une insulte. Il ne m'est pas permis de m'introduire auprès des souverains; ce serait empiéter sur les droits de Léviatan, de Belfégor et d'Astarot. Je vous l'ai déjà dit, ces trois esprits sont en possession d'obséder les princes. Il est défendu aux autres démons de paraître dans les cours, et je ne sais à quoi je pensais lorsque je me suis avisé de vous amener ici: c'est avoir fait, je l'avoue, une démarche bien téméraire. Si ces trois diables m'apercevaient, ils viendraient avec fureur fondre sur moi, et, entre nous, je ne serais pas le plus fort.
--Puisque cela est, répliqua l'écolier, éloignons-nous promptement de ce palais: j'aurais une mortelle douleur de vous voir houspiller par vos confrères sans pouvoir vous secourir; car si je me mettais de la partie, je crois que vous n'en seriez guère mieux.--Non, sans doute, répondit Asmodée; ils ne sentiraient point vos coups, et vous péririez sous les leurs.
«Mais, ajouta-t-il, pour vous consoler de ce que je ne vous fais pas entrer dans le cabinet de votre grand monarque, je vais vous procurer un plaisir qui vaudra bien celui que vous perdez.» En achevant ces paroles, il prit par la main don Cléofas, et fendit avec lui les airs du côté de la Merci.