‹ Le diable boiteux, tome IIChapitre 9 sur 11 · CHAPITRE XXI ET DERNIER

CHAPITRE XXI ET DERNIER

De ce que fit don Cléofas après que le diable boiteux se fut éloigné de lui, et de quelle façon l'auteur de cet ouvrage a jugé à propos de le finir.

Un moment après la retraite d'Asmodée, l'écolier, se sentant fatigué d'avoir été toute la nuit sur ses jambes et de s'être donné beaucoup de mouvement, se déshabilla et se mit au lit pour prendre quelque repos. Dans l'agitation où étaient ses esprits, il eut bien de la peine à s'endormir; mais enfin, payant avec usure à Morphée le tribut que lui doivent tous les mortels, il tomba dans un assoupissement léthargique où il passa la journée et la nuit suivante.

Il y avait déjà vingt-quatre heures qu'il était dans cet état, quand don Luis de Lujan, jeune cavalier de ses amis, entra dans sa chambre en criant de toute sa force: «Holà, ho! seigneur don Cléofas, debout!» Au bruit, Zambullo se réveilla, «Savez-vous, lui dit don Luis, que vous êtes couché depuis hier matin?--Cela n'est pas possible! répondit Léandro.--Rien n'est plus vrai, répliqua son ami; vous avez fait deux fois le tour du cadran. Toutes les personnes de cette maison me l'ont assuré.»

L'écolier, étonné d'un si long sommeil, craignit d'abord que son aventure avec le diable boiteux ne fût qu'une illusion; mais il ne pouvait le croire, et lorsqu'il se rappelait certaines circonstances, il ne doutait plus de la réalité de ce qu'il avait vu; cependant, pour en être plus certain, il se leva, s'habilla promptement, et sortit avec don Luis, qu'il mena vers la porte du Soleil, sans lui dire pourquoi. Quand ils furent arrivés là, et que don Cléofas aperçut l'hôtel de don Pèdre presque tout réduit en cendre, il feignit d'en être surpris. «Que vois-je? dit-il; quel ravage le feu a fait ici! A qui appartient cette malheureuse maison? Y a-t-il longtemps qu'elle est brûlée?»

Don Luis de Lujan répondit à ses deux questions, et lui dit ensuite: «Cet incendie fait moins de bruit dans la ville par le dommage considérable qu'il a causé, que par une particularité que je vais vous apprendre. Le seigneur don Pedro de Escolano a une fille unique qui est belle comme le jour; on dit qu'elle était dans une chambre remplie de flammes et de fumée, où elle devait périr nécessairement, et que néanmoins elle a été sauvée par un jeune cavalier dont je ne sais point encore le nom; cela fait le sujet de tous les entretiens de Madrid. On élève jusqu'aux nues la valeur de ce cavalier, et l'on croit que, pour prix d'une action si hardie, quoiqu'il ne soit qu'un simple gentilhomme, il pourra bien obtenir la fille du seigneur don Pèdre.»

Léandro Perez écouta don Luis sans faire semblant de prendre le moindre intérêt à ce qu'il disait; puis, se débarrassant bientôt de lui sous un prétexte spécieux, il gagna le Prado, où s'étant assis sous des arbres, il se plongea dans une profonde rêverie. Le diable boiteux vint d'abord occuper sa pensée. «Je ne puis, disait-il, trop regretter mon cher Asmodée; il m'aurait fait faire le tour du monde en peu de temps, et j'aurais voyagé sans éprouver les incommodités des voyages: je fais sans doute une grande perte; mais, ajoutait-il un moment après, elle n'est peut-être pas irréparable: pourquoi désespérer de revoir ce démon? Il peut arriver, comme il me l'a dit lui-même, que le magicien lui rende incessamment la liberté.» Pensant ensuite à don Pèdre et à sa fille, il prit la résolution d'aller chez eux, poussé par la seule curiosité de voir la belle Séraphine.

Dès qu'il parut devant don Pedro, ce seigneur courut à lui les bras ouverts, en disant: «Soyez le bien venu, généreux cavalier; je commençais à me plaindre de vous. Hé quoi! disais-je, don Cléofas, après les instances que je lui ai faites de me venir voir, est encore à s'offrir à mes yeux? Qu'il répond mal à l'impatience que j'ai de lui témoigner l'estime et l'amitié que je sens pour lui!»

Zambullo baissa respectueusement la tête à ce reproche obligeant, et dit au vieillard, pour s'excuser, qu'il avait craint de l'incommoder dans l'embarras où il avait jugé qu'il devait être le jour précédent. «Je ne suis pas satisfait de cette excuse, répliqua don Pedro; vous ne sauriez être incommode dans une maison où l'on serait, sans votre secours, dans une plus grande tristesse. Mais, ajouta-t-il, suivez-moi, s'il vous plaît: vous avez d'autres remercîments que les miens à recevoir.» En parlant de cette sorte, il le prit par la main et le conduisit à l'appartement de Séraphine.

Cette dame venait de faire la sieste: «Ma fille, lui dit son père, je viens vous présenter le gentilhomme qui vous a si courageusement sauvé la vie: marquez-lui jusqu'à quel point vous êtes pénétrée de ce qu'il a fait pour vous, puisque l'état où vous étiez avant-hier ne vous le permit pas.» Alors la señora Séraphina, ouvrant une bouche de rose, adressa la parole à Léandro Perez, et lui fit un compliment qui charmerait tous mes lecteurs, si je pouvais le rapporter mot pour mot; mais comme il ne m'a point été rendu fidèlement, j'aime mieux le passer sous silence que de le défigurer.

Je dirai seulement que don Cléofas crut voir et entendre une divinité; qu'il fut pris en même temps par les yeux et par les oreilles: il conçut aussitôt pour elle un amour violent; mais, bien loin de la regarder comme une personne qu'il ne pouvait manquer d'épouser, il douta, malgré tout ce que le démon lui avait dit, que l'on voulût payer d'un si beau prix le service qu'on s'imaginait qu'il avait rendu. Plus il la trouvait charmante, moins il osait se flatter de l'obtenir.

Ce qui acheva de le rendre tout à fait incertain d'un si grand avantage, c'est que don Pedro, dans la longue conversation qu'ils eurent ensemble, ne toucha point cette corde-là, et ne fit que l'accabler d'honnêtetés, sans lui laisser entrevoir qu'il eût la moindre envie d'être son beau-père. De son côté, Séraphine, aussi polie que le papa, tint des discours pleins de reconnaissance, sans se servir d'aucune expression qui pût donner sujet à Zambullo de penser qu'elle fût amoureuse de lui; de sorte qu'il sortit de chez le seigneur Escolano avec beaucoup d'amour et fort peu d'espérance.

«Asmodée, mon ami! disait-il en s'en retournant au logis, comme s'il eût été encore avec ce diable, quand vous m'avez assuré que don Pedro était dans la disposition de me faire son gendre, et que Séraphine brûlait d'une vive ardeur que vous lui avez inspirée pour moi, il faut que vous ayez voulu vous égayer à mes dépens, ou bien vous m'avouerez que vous ne savez pas mieux le présent que l'avenir.»

Notre écolier fut fâché d'avoir été chez cette dame; et regardant la passion qu'il sentait pour elle comme un amour malheureux qu'il fallait vaincre, il résolut de ne rien épargner pour cela: il fit plus: il se reprocha le désir qu'il avait eu de pousser sa pointe, supposé qu'il eût trouvé le père disposé à lui accorder sa fille, et il se représenta qu'il était honteux de devoir son bonheur à un artifice.

Il était encore plein de ces réflexions lorsque don Pedro, l'ayant envoyé chercher le jour suivant, lui dit: «Seigneur Léandro Perez, il est temps que je vous prouve par des actions qu'en m'obligeant vous n'avez pas fait plaisir à un de ces courtisans qui se contenteraient, à ma place, de vous donner de l'eau bénite de cour; je veux que Séraphine soit elle-même la récompense du péril que vous avez couru pour elle; je l'ai consultée là-dessus, et je la vois prête à m'obéir sans répugnance. Je vous dirai même que j'ai reconnu mon sang quand je lui ai proposé pour époux son libérateur: elle en a marqué sa joie par un transport qui m'a fait connaître que sa générosité répondait à la mienne. C'est donc une chose résolue, vous épouserez ma fille.»

Après avoir ainsi parlé, le bon seigneur de Escolano, qui s'attendait avec raison que don Cléofas lui rendrait de très-humbles grâces d'une si grande faveur, fut assez surpris de le trouver interdit et embarrassé. «Parlez, Zambullo, lui dit-il: que faut-il que je pense du désordre où vous met la proposition que je vous fais? Qui peut vous révolter contre elle? Un simple gentilhomme doit-il se refuser à une alliance dont un grand se tiendrait honoré? La noblesse de ma maison a-t-elle quelque tache que j'ignore?

--Seigneur, répondit Léandro, je ne sais que trop la distance que le ciel a mise entre nous.--Pourquoi donc, reprit don Pèdre, paraissez-vous si peu content d'un mariage qui vous fait tant d'honneur? Avouez-le-moi, don Cléofas, vous aimez quelque dame qui a reçu votre foi, et son intérêt s'oppose en ce moment à votre fortune.--Si j'avais une maîtresse à qui je fusse lié par des serments, répondit l'écolier, rien sans doute ne serait capable de me les faire trahir. Mais ce n'est point cette raison qui m'empêche de profiter de vos bontés: un sentiment de délicatesse veut que je renonce au glorieux établissement que vous me proposez; et, loin de vouloir abuser de votre erreur, je vais vous détromper: je ne suis point le libérateur de Séraphine.

--Qu'entends-je! s'écria le vieillard fort étonné; ce n'est pas vous qui l'avez délivrée des flammes qui l'allaient consumer? Ce n'est point vous qui avez fait une action si hardie?--Non, Seigneur, répondit Zambullo: tout mortel l'aurait vainement entrepris, et je veux bien vous apprendre que c'est un diable qui a sauvé votre fille.»

Ces paroles augmentèrent la surprise de don Pedro, qui, ne croyant pas les devoir prendre au pied de la lettre, pria l'écolier de parler plus clairement. Alors Léandro, sans se soucier de perdre l'amitié d'Asmodée, raconta tout ce qui s'était passé entre ce démon et lui. Après quoi le vieillard reprit la parole, et dit à don Cléofas: «La confidence que vous venez de me faire me confirme dans le dessein de vous donner ma fille: vous êtes son premier libérateur. Si vous n'eussiez pas prié le diable boiteux de l'arracher à la mort qui la menaçait, il n'aurait pas manqué de la laisser périr. C'est donc vous qui avez conservé les jours de Séraphine; en un mot, vous la méritez, et je vous l'offre avec la moitié de mon bien.»

Léandro Perez, à ces mots qui levaient tous ses scrupules, se jeta aux pieds de don Pèdre pour le remercier de ses bontés. Peu de temps après, ce mariage se fit avec une magnificence convenable à l'héritière du seigneur de Escolano, et à la grande satisfaction des parents de notre écolier, lequel demeura par là bien payé de quelques heures de liberté qu'il avait procurées au diable boiteux.

FIN DU DIABLE BOITEUX.

APPENDICE AU DIABLE BOITEUX

I. PASSAGES DE LA PREMIÈRE ÉDITION SUPPRIMÉS DANS CELLE DE 1726.

Chapitre III, après le récit de la querelle d'Asmodée avec un autre démon:

Laissons là cette belle assemblée, dit D. Cléofas, et continuons d'examiner ce qui se passe en cette ville.--J'y consens, reprit le diable; rions un peu de ce vieux musicien qui chante une chanson passionnée à sa jeune femme. Il veut qu'elle en admire l'air, qu'il vient de composer; mais elle en aime mieux les paroles, parce qu'elles sont d'un beau cavalier dont elle est aimée, et qui les a données à son mari pour les mettre en chant.

Même chapitre, après l'article du souffleur:

Et qui sont, reprit l'écolier, ces femmes que je vois à table dans la maison voisine?--Ce sont deux fameuses courtisanes, répartit le diable; et ces deux cavaliers qui font la débauche avec elles sont deux des plus grands seigneurs de la cour.--Ah! qu'elles me paraissent jolies et amusantes! dit don Cléofas; je ne m'étonne pas si les gens de qualité les courent. (La suite à peu près comme dans l'histoire des trois Galiciennes, t. I, p. 33 de notre édition.)

Chapitre VI, après l'histoire du palefrenier somnambule (T. II, p. 117 de notre édition):

Qui sont ces dames, dit D. Cléofas, que je vois prêtes à se coucher?--Ce sont deux soeurs coquettes qui logent ensemble. Elles s'entretiennent depuis sept heures du matin jusqu'à ce moment d'habits et d'ameublements qu'elles ont envie d'acheter, et elles ont pris tant de plaisir à cet entretien que, pour n'être pas interrompues, elles n'ont pas même voulu voir d'aujourd'hui leurs amants.

Même chapitre, après l'histoire du charivari (T. I, p. 32 de notre édition):

Malgré le bruit de cette sérénade, dit D. Cléofas, j'en entends, ce me semble, un autre.--Oui, dit le démon. Ce bruit part d'un café où il y a quelques beaux-esprits qui disputent depuis cinq heures, et que le maître ne saurait chasser. Ils parlent d'une comédie qui a été représentée aujourd'hui pour la première fois, et dont la représentation a été troublée par des huées et des sifflets. Les uns disent qu'elle est bonne, les autres soutiennent qu'elle est mauvaise. Ils en vont venir tout à l'heure aux gourmades, fin ordinaire de ces disputes.

Chapitre VIII, après l'histoire du cabaretier accusé d'avoir empoisonné un Allemand (T. I, p. 110 de notre édition):

Le second est un bourgeois emprisonné pour avoir servi de caution à un licencié qui voulait emprunter deux cents pistoles pour marier brusquement sa servante.

Même chapitre, après l'histoire du maître à danser (T. I, p. 111):

Le plus jeune a été découvert déguisé en fille dans un couvent de religieuses.

Même chapitre, après l'histoire de la sorcière (T. I, p. 111):

Considérez dans la chambre prochaine ces deux prisonniers qui s'entretiennent au lieu de se reposer. Ils ne sauraient dormir. Leurs affaires les inquiètent, et, franchement, elles sont assez délicates. Le premier est un joaillier accusé d'avoir recélé des pierreries dérobées. L'autre est un polygame. Il y a six mois qu'il se maria par intérêt avec une vieille veuve du royaume de Valence. Il a épousé par inclination, peu de temps après, une jeune personne de Madrid, et lui a donné tout le bien qu'il a reçu de la Valencienne. Ses deux mariages se sont déclarés. Ses deux femmes le poursuivent en justice. Celle qu'il a épousée par inclination demande sa mort par intérêt, et celle qu'il a épousée par intérêt le poursuit par inclination.

Chapitre IX, après l'histoire de la marquise qui lit Hippocrate (T. I, p. 153):

Apprenez-moi, je vous prie, dit l'écolier, ce qu'a fait aujourd'hui certain homme que je vois, ce grand personnage sec et décharné qui se promène dans une petite chambre, les bras croisés; je juge qu'il a la tête embarrassée.--Vous n'en jugez point mal, répondit le démon. C'est un auteur dramatique. Comme il entend la langue française, il s'est donné la peine de traduire le Misanthrope, l'une des meilleures comédies de Molière, fameux auteur français. Il l'a fait représenter aujourd'hui sur le théâtre de Madrid, et elle a été très-mal reçue. Les Espagnols l'ont trouvée plate et ennuyeuse. C'est cette pièce qui fait dans le café le sujet de la dispute dont vous avez entendu le bruit.

--Eh pourquoi, reprit don Cléofas, cette comédie a-t-elle eu en Espagne ce malheureux sort?--C'est, répondit le diable, que les Espagnols n'aiment que les pièces d'intrigues, de même que les Français ne veulent que des comédies de caractère.--Sur ce pied-là, répliqua l'écolier, si l'on jouait présentement en France nos plus belles pièces, elles n'y réussiraient pas.--Sans doute, dit Asmodée. Comme les Espagnols sont capables d'une extrême attention, ils sont bien aises qu'on les jette dans un embarras agréable. Ils suivent sans peine l'action la plus composée. Les Français, au contraire, n'aiment pas qu'on les occupe. Leur esprit se plaît à se détacher, et ils prennent plaisir à voir tourner leur prochain en ridicule, parce que cela flatte leur humeur satirique. Enfin, le goût des nations est différent.--Mais quelle sorte de comédie est la meilleure, répliqua don Cléofas, d'une pièce d'intrigue ou de caractère?--C'est une chose fort problématique, répartit le diable. Il n'en faut pas croire là-dessus les Espagnols ni les Français. Puisqu'ils sont parties en cette affaire, ils n'en sauraient être juges. Je ne la dois pas juger non plus, moi, parce qu'étant le démon de la luxure, je protége également tous les théâtres.

Même chapitre, le passage relatif aux deux entremetteuses (T. I, p. 101) est plus long dans la première édition, et se termine ainsi:

Bon! s'il y en a! répondit le diable; il y en a partout, et principalement en France; mais il faut avoir un mérite reconnu pour y en trouver, et je vous dirai à ce sujet qu'à Paris, ces jours passez, un chevalier d'industrie s'entretenant là-dessus avec un de ses amis, lui disait: «Parbleu, mon cher, il faut que je sois bien malheureux! Il y a quinze jours entiers que je cherche une femme tributaire. Je parcours tous les matins les églises. L'après-dînée, j'épluche toutes les beautés des Tuileries. Je me montre à l'Opéra. Je parais tout débraillé à la Comédie, où tantôt je me couche sur les bancs du théâtre, et tantôt je me tiens debout derrière les acteurs. Cependant tout cela ne me mène à rien. Je n'ai pas même encore trouvé une bonne fortune sexagénaire, tandis que les plus jeunes et les plus aimables personnes de Paris sont en proie au chevalier de Tiremailles, qui n'a, sans vanité, ni ma taille ni ma jeunesse.--Oh! ne t'y trompe pas! interrompit son ami; le chevalier de Tiremailles est un fameux libertin. Il a ruiné deux femmes. Il a eu des affaires d'éclat. Il a la meilleure réputation du monde.»

Chapitre X, après l'histoire de Zanubio (T. I, p. 162):

Immédiatement après Zanubio, continua le diable, est un marchand que la nouvelle d'un naufrage a rendu fou. Dans la loge suivante est renfermé un soldat qui n'a pu résister à la douleur d'avoir perdu sa grand'mère.--Et le jeune homme qui suit ce bon soldat, dit don Cléofas, quel est le genre de sa folie?--Oh! pour celui-là, répondit Asmodée, c'est un pauvre garçon né imbécile. C'est le fils d'une Hollandaise et d'un gros commis de la douane.

Plus loin, dans le même chapitre, l'histoire des folles commence ainsi:

La première, reprit Asmodée, est une vieille marquise qui aimait un jeune officier qui servait en Flandres. Elle lui avait donné une grosse somme pour faire sa campagne. Elle s'avisa de consulter une devineresse pour savoir ce qu'il faisait. La devineresse le lui montra dans un verre. La marquise le vit aux genoux d'une jeune Flamande, et elle en a perdu l'esprit.

Plus loin, même chapitre, après l'histoire de la femme du corrégidor:

La troisième est une procureuse qui pressait son mari de lui acheter une croix de diamants de dix mille ducats. Il n'en a voulu rien faire. Elle en est devenue folle. Après la procureuse est une coquette à qui la tête a tourné de dépit d'avoir manqué un grand seigneur dont elle avait médité la ruine.--Dans ces deux petites loges au-dessous de ces dames, il y a deux servantes qui ont perdu l'esprit, l'une de douleur de n'être pas sur le testament d'un vieux garçon qu'elle a servi, et l'autre de joie en apprenant la mort d'un riche trésorier dont elle est unique héritière.

Chapitre XI, après l'histoire des deux femmes qui se rajeunissent (T. I, p. 196):

Je remarque dans une même maison, poursuivit Asmodée, deux hommes qui ne sont pas trop raisonnables. L'un est un aventurier qui va tous les jours aux audiences des grands seigneurs. Il est assez fou pour croire qu'un quart d'heure après qu'il leur a parlé ils se souviennent encore de ce qu'il leur a dit.

Même chapitre, après l'histoire du licencié qui fait imprimer ses oeuvres de jeunesse (T. I, p. 200):

Je découvre dans le voisinage de ce licencié un des meilleurs auteurs que vous ayez. C'est un excellent esprit. Ses ouvrages sont pleins de sel attique. Ils sont parsemés de pensées fines et brillantes. Il a des tours neufs, des expressions hardies et toujours heureuses. Passons à son voisin: c'est un homme...--Eh! n'allez pas si vite! interrompit avec précipitation don Cléofas; vous ne dites que du bien de cet auteur, et vous me le montrez avec des fous.--Ah! il est vrai, reprit le diable; j'oubliais son défaut. Quand il lit ses pièces, il s'arrête à tous les endroits qui lui paraissent mériter des applaudissements, pour laisser à ses auditeurs le temps de lui en donner, et pour en savourer lui-même toute la douceur.

Même chapitre, après l'histoire du bachelier qui achète pour enrichir son inventaire (T. I, p. 201):

Il demeure chez ce bachelier un auteur qui réussit dans un genre d'écrire fort sérieux. Il n'est propre qu'à ce qu'il fait. Cependant il se croit propre à tout, et il ne veut point faire de comédies, parce que son comique serait, dit-il, trop fin pour affecter le parterre. S'il disait trop froid, je me garderais bien de mettre parmi les fous un homme si raisonnable.

Et quelques lignes plus loin:

Mais avant que de quitter le lieu où nous sommes, il faut que je vous parle encore d'un certain auteur que je viens d'apercevoir. C'est un homme qui possède les auteurs grecs et latins. Il emprunte d'eux toutes les pensées qu'il met dans ses ouvrages. Cependant il se croit original, et il ne traite de plagiaires que les auteurs qui pillent Lope ou Calderon.

Le chapitre XII, Des Tombeaux, débute par plusieurs histoires supprimées en 1726:

Le premier de ces huit tombeaux que vous apercevez à main droite renferme le corps d'un jeune amant mort de chagrin de n'avoir pas remporté le prix d'une course de bagues. Dans le second est un avare qui s'est laissé mourir de faim, et dans le troisième son héritier, mort deux ans après lui pour avoir fait trop bonne chère. Il y a dans le quatrième un père qui n'a pu survivre à l'enlèvement de sa fille unique. Dans le suivant est un jeune homme emporté par une pleurésie pour avoir pris des remèdes rafraîchissants.

Puis vient l'histoire de l'officier que sa femme trompait, et ensuite:

Le septième cache une vieille fille de qualité, laide et peu riche, que la tristesse et l'ennui ont consumée; et dans le dernier repose la femme d'un trésorier, morte de dépit d'avoir été obligée, dans une rue étroite, de faire reculer son carrosse pour laisser passer celui d'une duchesse. (V. t. I, p. 175.)

Ensuite viennent l'histoire du vieux mari et de sa jeune femme (T. I, p. 223), et celle du chanoine mort pour avoir fait son testament, après quoi on lit:

Auprès de cet imprudent chanoine est une belle dame immolée aux soupçons de son mari jaloux. Dans le quatrième est un dévot qui a perdu la vie pour s'être promené dans son jardin une demi-heure sans parasol, et dans le dernier une dévote pour s'être fait saigner trop souvent par précaution.

Après l'histoire du Français assassiné pour avoir donné de l'eau bénite à une dame:

Ici gît un comédien que le déplaisir d'aller à pied, pendant qu'il voyait la plupart de ses camarades en équipage, a consumé peu à peu.

Après l'histoire de la vestale morte en couches:

Et près d'elle repose un auteur dramatique qui mourut subitement d'envie au bruit des applaudissements du parterre, à la première représentation d'une pièce d'un de ses amis.

Chapitre XVI, des Songes. Immédiatement après les réflexions sur la jalousie des femmes, on trouve:

A l'égard de dona Théodora, dit l'écolier, son caractère me charme. Une femme mourir de regret d'avoir perdu son mari! O merveille de nos jours!--Cela est admirable, assurément, interrompit le démon. L'on enterra, il y a deux mois, un avocat dont la veuve ne ressemble point à celle-ci. L'avocat étant à l'agonie, sa femme en pleurs céda aux empressements de sa famille, qui, pour lui épargner la vue d'un si triste spectacle, l'enleva de sa maison. Mais avant que de sortir, l'avocate affligée appelle sa femme de chambre: «Béatrix, lui dit-elle, aussitôt que mon cher mari sera mort, va porter cette fâcheuse nouvelle à don Carlos, et dis-lui que j'en suis si touchée que je ne le veux voir de deux jours.»

L'histoire de la comtesse femme du comte galant et libéral est racontée ainsi:

C'est une liseuse de romans, une tête pleine d'idées de chevalerie. Elle fait un songe assez plaisant: elle rêve qu'elle est impératrice de Trébisonde, qu'on l'accuse d'adultère, et que tous les chevaliers qui se présentent pour soutenir son innocence sont vaincus par ses accusateurs.

Après l'histoire du vicomte Aragonais:

Si je ne me trompe, dit don Cléofas, j'aperçois dans la même maison un jeune homme qui rit en dormant.--Vous ne vous trompez pas, répartit le diable; c'est un bachelier qui fait un songe fort agréable: il rêve qu'un vieillard de ses amis épouse une belle et jeune personne; mais je remarque à deux pas de là trois hommes qui font des songes bien mortifiants.

Le premier est un souffleur qui rêve qu'on donne un curateur à un marquis dont il commence à souffler le patrimoine.

Puis viennent l'histoire des deux frères médecins et celle d'un courtisan qui rêve que le ministre le regarde de travers, et ensuite:

Je vois encore un courtisan qui vient de se réveiller en sursaut. Il rêvait tout à l'heure qu'il était sur le sommet d'une montagne, avec deux autres personnes de la cour, qui l'ont poussé sans qu'il y ait pris garde et l'ont fait tomber de haut en bas.

Après l'histoire du licencié qui défend l'immortalité de l'âme:

Auprès du licencié demeure un comédien qui songe qu'il répond des duretés à un auteur qui lui fait des compliments.

Je remarque dans un hôtel garni deux hommes qui font des songes que je ne veux point passer sous silence. L'un est un Italien de l'Académie de la Crusca. Il rêve qu'il lit à quelques-uns de ses confrères un mauvais poëme de sa façon, qu'ils applaudissent à charge d'autant.

Suit l'histoire de Fanfarronico, après laquelle on lit:

Vis-à-vis de l'hôtel garni, un notaire fait sa résidence. Vous voyez sa femme et lui couchés dans deux petits lits jumeaux. Ils font tous deux en ce moment des songes bien différents: le mari rêve qu'il rafraîchit une vieille écriture, et madame sa femme songe qu'elle est chez un marchand, où elle achète et paye argent comptant une riche étoffe, au même prix qu'une duchesse l'a refusée à crédit.

Cette histoire est la dernière de l'édition originale. Immédiatement après vient le dénouement:

Asmodée allait continuer, mais il lui prit tout à coup un frisson qui l'en empêcha. L'écolier lui demanda pourquoi il tremblait: «Ah! seigneur don Cléofas, répondit le démon, je suis perdu. Le magicien qui me tenait en bouteille vient de s'apercevoir de ma fuite. Il m'appelle; il me menace. Il fait des conjurations si fortes que tout l'enfer en retentit. Il faut que j'obéisse à sa voix. Je vais vous porter dans votre appartement, et puis je vole au galetas funeste d'où vous m'avez tiré.» En achevant ces mots, il embrassa l'écolier, l'enleva et disparut à ses yeux, après l'avoir transporté dans sa chambre.

II. Dédicace de la première édition.

AU TRÈS-ILLUSTRE AUTEUR LOUIS VELEZ DE GUEVARA.

Souffrez, seigneur de GUEVARA, que je vous adresse cet ouvrage. Il n'est pas moins de vous que de moi. Votre Diablo Cojuelo m'en a fourni le titre et l'idée. J'en fais un aveu public. Je vous cède la gloire de l'invention, sans approfondir si quelque auteur grec, latin ou italien ne pourrait pas justement vous la disputer.

Je dirai même qu'en y regardant de près, on reconnaîtra dans le corps de ce livre quelques-unes de vos pensées; car je vous ai copié autant que me l'a pu permettre la nécessité de m'accommoder au goût de ma nation.

Cela ne m'empêche pas de rendre justice à votre Cojuelo. Je le crois digne des applaudissements qu'il a reçus en Espagne et du bruit qu'il a fait particulièrement en Aragon, où vous l'avez mis en lumière. Je conçois bien que vos façons de parler figurées, vos images bizarres et vos pensées extraordinaires ont pu trouver chez vous des approbateurs; mais vous devez concevoir aussi que des hommes nés sous un autre climat en peuvent juger autrement. Les Français surtout, eux qui ont la justesse et le naturel en partage, ne les goûteraient pas. Je me suis donc souvent écarté du texte, ou, pour mieux dire, j'ai fait un nouveau livre sur le même fonds.

C'est ainsi que j'ai traité le seigneur Alonso Fernandez de Avellaneda. Je n'ai pas traduit plus fidèlement son D. Quichotte que votre Cojuelo. Cependant cet Avellaneda, qui avait déjà subi le sort des écrivains abandonnés des lecteurs, est présentement en quelque réputation parmi nous, au lieu que si je l'avais suivi littéralement, on me saurait mauvais gré de l'avoir tiré de l'oubli.

J'espère que vous aurez la même destinée. Si je n'ai pu prêter à votre Cojuelo tous les agréments dont il a besoin pour plaire à nos Français, je crois du moins ne lui avoir rien laissé qui doive le rebuter. Après tout, vous ne risquez rien. Si le livre n'a point de succès, vous êtes en droit de dire que je l'ai tellement défiguré qu'il n'est pas reconnaissable. Et s'il réussit, vous m'aurez obligation de vous avoir procuré l'estime de gens dont peut-être sans moi vous n'auriez jamais été connu.

III. Dédicace de 1726.

AU TRÈS-ILLUSTRE AUTEUR LOUIS VELEZ DE GUEVARA.

C'est à vous, seigneur de Guevara, que j'ai dédié cet ouvrage dans sa nouveauté. Si je me fis un devoir alors de vous rendre cet hommage, rien ne doit me dispenser aujourd'hui de vous le renouveler. J'ai déjà déclaré et je déclare encore publiquement que votre Diablo Cojuelo m'en a fourni le titre et l'idée. Ainsi je vous cède l'honneur de l'invention, sans vouloir, comme je vous l'ai dit, approfondir si quelque auteur grec, latin ou italien ne pourrait pas justement vous le disputer.

J'avouerai même encore qu'en y regardant de près, on reconnaîtrait dans le corps de ce livre quelques-unes de vos pensées. Plût au ciel qu'il y en eût davantage, et que la nécessité de m'accommoder au génie de ma nation m'eût permis de vous copier exactement! J'aurais fait gloire d'être votre traducteur; mais j'ai été obligé de m'écarter du texte, ou, pour mieux dire, j'ai fait un ouvrage nouveau sur le même plan.

Sous la forme que je lui ai prêtée d'abord, il a été réimprimé en France, je ne sais combien de fois. Nous avons partagé tous deux l'honneur du succès qu'il a eu; mais, que dis-je, partagé? J'ai passé, à Paris, pour votre copiste, et je n'ai été loué qu'en second. Il est vrai, en récompense, qu'à Madrid la copie a été traduite en espagnol et qu'elle y est devenue un ouvrage original.

J'en donne aujourd'hui une nouvelle édition que je vous adresse encore, Seigneur Louis Velez; mais, pour la rendre plus digne de revoir le jour après dix-neuf années, il a fallu le retoucher et le remettre, pour ainsi dire, à la mode. Quoique le monde soit toujours le même, il s'y fait une succession continuelle d'originaux qui semble y apporter quelque changement.

Je n'ai pas seulement corrigé l'ouvrage; je l'ai refondu et augmenté d'un volume, que les sottises humaines m'ont aisément fourni. C'est une source de tomes inépuisable; mais je n'ai point entrepris de l'épuiser. J'abandonne ce travail immense à quelqu'un de ces auteurs laborieux qui veulent bien employer une longue vie à mériter d'occuper une toise de place dans les bibliothèques. Pour moi, qui borne mon ambition à égayer pendant quelques heures mes lecteurs, je me contente de leur offrir en petit un tableau des moeurs du siècle.

Après avoir reconnu, Seigneur de Guevara, que votre Diable a toujours hypothèque sur le mien, il faut encore confesser, pour la décharge de ma conscience, que j'ai emprunté des vers et quelques images de Francisco Santos, auteur du livre intitulé: Dia y noche de Madrid. Quoique le larcin ne soit pas de grande importance, je déclare que je l'ai fait, afin que quelque mauvais plaisant ne vienne pas me comparer aux voleurs qui, pour vendre impunément une vaisselle qu'ils ont volée, en ôtent les armoiries.

Puisse le public recevoir aussi favorablement cette dernière édition qu'il a reçu la première. Je n'oserais me flatter de ce bonheur, quoique l'ouvrage soit plus nouveau qu'il n'était et que j'aie fait de mon mieux pour engager ceux qui le liront à y prendre un nouveau goût.

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