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Chapitre 1

LE DIABLE

PEINT

PAR LUI-MÊME.

OUVRAGES NOUVEAUX

_Qui se trouvent chez le même libraire_:

DICTIONNAIRE INFERNAL _ou_ Recherches et anecdotes sur les démons, les fantômes, les spectres, les possédés, etc., etc.; 2 vol. in-8º, fig. Prix, 12 fr. et 15 fr.

RÉALITÉ DE LA MAGIE ET DES APPARITIONS _ou_ Contre-poison du Dictionnaire infernal; 1 vol. in-8º, 3 fr. et 3 fr. 50 c.

HISTOIRE DES FANTÔMES ET DES DÉMONS QUI SE SONT MONTRÉS PARMI LES HOMMES _ou_ Choix d'anecdotes et de contes, par madame Gabrielle de P***; 1 vol. in-12, fig.; 2 fr. 50 c. et 3 fr.

VOYAGE À TRIPOLI _ou_ Relation d'un séjour de dix années en Afrique, etc. 2 vol. in-8º avec gravures et cartes. Prix, 15 fr. et 17 fr. 50 c. franc de port.

VOYAGE EN CHINE, _ou_ Journal de la dernière ambassade anglaise à la Cour de Pékin, 2 vol. in-8º, gravures et cartes. Prix, 15 fr. et 17 fr. 50 c.

HISTOIRE DE RASSELAS, prince d'Abyssinie, suivie de _Dinarbas_, 3 vol in-12. Paris, 1819, 6 fr. et 7 fr. 50 c.

DICTIONNAIRE CRITIQUE ET RAISONNÉ DES ÉTIQUETTES DE LA COUR DE FRANCE, des usages du monde, des amusemens, des modes françaises, etc., etc., par mad. de Genlis. 2 vol. in-8º. Prix, 12 fr. et 15 fr.

ESQUISSE DE LA RÉVOLUTION DE L'AMÉRIQUE ESPAGNOLE, _ou_ Récit de l'origine, des progrès et de l'état actuel de la guerre, entre l'Espagne et l'Amérique espagnole, trad. de l'anglais. Paris, 1818; 1 vol. in-8º. Prix, 5 fr. et 6 fr.

PETITE MÉDECINE DOMESTIQUE, _ou_ Moyens simples et faciles de secourir les malades, les blessés, les asphyxiés, les empoisonnés, les femmes enceintes, etc., etc., par M. Bésuchet, médecin, 1 vol. in-12. Prix 3 fr. et 3 fr. 50 c.

LES TROIS ANIMAUX PHILOSOPHES, _ou_ les Voyages de l'ours de Saint-Corbinian, suivis des aventures du chat de Gabrielle, etc.; 1 fort vol. in-12, fig. Prix, 3 fr. 75 c. et 4 fr. 40 c.

LA PRISE DE CONSTANTINOPLE, roman historique: par l'auteur du _Dictionnaire infernal_; 2 vol. in-12. Paris, 1819. 5 fr. et 6 fr.

NOUVEAU COURS DE LANGUE ANGLAISE, avec deux traductions, dont l'une interlinéaire, et l'autre suivant le génie de la langue française: composé d'après les principes de MM. de _Port-Royal_, _Dumarsais_, et des meilleurs maîtres. Deux forts vol. in-12. Prix, 7 fr. 50 c. et 9 fr.

MÉDITATIONS D'UN SOLITAIRE INCONNU; publiés par M. de Sénancour. 1 vol. in-8º, 6 fr. et 7 fr. 50 c.

LA CHRONIQUE DES CHAMPS DE BATAILLE _ou_ la Bravoure française en action; 1 vol. in-12, 3 fr, et 3 fr. 50 c.

IMPRIMERIE DE FAIN, PLACE DE L'ODÉON.

[Illustration: _Entretien de l'Auteur avec le Diable_]

LE DIABLE PEINT PAR LUI-MÊME,

OU GALERIE DE PETITS ROMANS, DE CONTES BIZARRES, D'ANECDOTES PRODIGIEUSES,

Sur les aventures des démons, les traits qui les caractérisent, leurs bonnes qualités et leurs infortunes; les bons mots et les réponses singulières qu'on leur attribue; leurs amours, et les services qu'ils ont pu rendre aux mortels, etc., etc., etc.

EXTRAIT ET TRADUIT DES DÉMONOMANES, DES THÉOLOGIENS, DES LÉGENDES, ET DES DIVERSES CHRONIQUES DU SOMBRE EMPIRE.

Par J.-A.-S. COLLIN DE PLANCY, AUTEUR DU DICTIONNAIRE INFERNAL, etc., etc.

Conservez à chacun son propre caractère.

Boileau, _Art poétique_.

Les démons peuvent faire le bien, tout ainsi que les anges peuvent faire le mal.

Bodin, _Démonomanie_, liv. 1er, chap. 1er.

PARIS, P. MONGIE AINÉ, LIBRAIRE, BOULEVART POISSONNIÈRE, Nº. 18.

1819.

A MA FEMME.

_Vous trouverez souvent votre portrait dans le héros dont j'écris les aventures. Ce compliment sans doute vous aurait fait jeter les hauts cris, si l'ouvrage que je vous offre n'avait été entrepris et terminé sous vos yeux. On s'est fait du Diable une idée si fausse, qu'on croit montrer bien du discernement en le comparant à tout ce qui est mal dans le monde. Vous verrez ici qu'il en est autrement, et qu'on peut sans rougir se vanter de ressembler au Diable, en certaines choses; la bonté touchante, la simplicité antique, les manières naïves, les vertus quelquefois stoïques, le penchant à obliger, le désintéressement, la vivacité d'esprit, l'originalité d'imagination, la malice sans méchanceté: il y a dans le Diable mille qualités heureuses, que vous auriez le bon esprit d'envier, si vous ne les possédiez pas dans un degré éminent._

_C'est sur ces bonnes qualités, qui vous sont communes, que j'ai cru voir, entre vous et le Diable, une ressemblance morale. Il serait plus difficile de faire le même rapprochement pour le physique: vous avez vingt-quatre ans, le Diable a plus de quatre-vingts siècles; et ses traits sont loin des vôtres. Ses oreilles en forme de champignons, ses ailes de chauve-souris, son nez long de neuf pouces, sa peau assez semblable à un cuir bouilli, et généralement toutes ses difformités, font un contraste assez frappant avec vos perfections. Je ne vois pas non plus que nous ayons ses cornes. Quant aux griffes et à la queue, n'en parlons pas: on sait que les dames en ont peur, et n'en portent point._

_Enfin, j'étais près de vous quand cet ouvrage fut conçu: pour cela encore, il est juste que je vous le dédie. Agréez donc cette petite galanterie d'un époux, qui vous sera fidèle jusqu'à la fin._

AVERTISSEMENT.

«Vous vous occupez d'un travail inutile; la cause de la superstition est perdue; on ne croit plus aux revenans; le Diable est en plein discrédit; et, grâces aux lumières du siècle, la philosophie l'emporte enfin sur les préjugés populaires.» Voilà les objections qu'on me faisait lorsque j'ai entrepris l'ouvrage que je présente au public; et, comme quelques personnes pourraient me les faire encore, j'y répondrai d'avance en peu de mots.

La crainte du Diable et les superstitions ne sont point éteintes. Celui qui voudra montrer de la bonne foi reconnaîtra bientôt que la moitié des personnes qu'il fréquente redoutent, pendant la nuit, les apparitions de fantômes et de spectres, et conséquemment les démons. On remarquera aussi que la plupart des gens dont l'éducation a été négligée ou stérile, consultent tous les jours les cartes et les devineresses, pour en apprendre les choses futures. Or, les sciences divinatoires, si elles pouvaient exister, ne viendraient point de Dieu; et les divinations, aussi-bien que la foi aux visions et aux songes, sont des aveux tacites de l'influence surnaturelle qu'on attribue aux démons.

Assurément, ce grand nombre d'esprits faibles, qui hasardent le fruit de leurs sueurs dans les roues de la loterie, et sur la foi d'un songe insignifiant, ne pensent pas que Dieu s'amuse à leur donner l'idée de prendre tel _numéro_, qui doit les enrichir, et qui ne sortira pas.

Allez dans les campagnes, vous y verrez peu de morts rester en paix dans leur tombe. Toutes les semaines, dans chaque village, vous apprendrez l'histoire d'un nouveau revenant, qui demande des prières, qui frappe les murs à coups de poing, et qui tire les rideaux, sans se montrer; heureux encore si vous n'êtes pas témoin de quelque scène de possession, ou si quelque magicien ne s'occupe pas de vous ensorceler, ou de vous nouer l'aiguillette!

Toutes ces choses sont bien plus rares que dans le bon temps passé; mais elles existent encore; et c'est aujourd'hui, plus que jamais, le moment d'élever la voix contre la superstition, pour achever de l'étouffer.

Cette entreprise n'est pas aussi aisée qu'on le pense; car, tandis que les amis de l'humanité s'efforcent de lui rendre la paix de l'âme et de détruire les terreurs superstitieuses, il y a des hommes qui semblent avoir pris à tâche de ramener les vieilles erreurs, qui veulent de nouveau replonger les peuples dans la barbarie, et dominer par la crainte. Je ne parlerai point des missionnaires, qui portent le fanatisme dans les provinces, qui troublent les esprits par la peur d'un enfer effroyable, qui présentent de toutes parts le démon déchaîné contre la France, et qui achèveraient la ruine de la religion, si ses bases n'étaient trop solides pour se renverser jamais entièrement[1]. Mais je m'arrêterai un instant sur quelques écrivains, dont la plume avilie n'a su défendre que le mensonge et la fraude.

[1] On sait aussi que plusieurs prêtres refusent la sépulture aux morts, et envoient en enfer ceux qui partent de ce monde sans confession. De pareils abus sont bien les suites du fanatisme et de la superstition la plus brutale.

A leur tête est l'abbé Fiard, ex-jésuite, dont les écrits, imprimés à la fin du dernier siècle et au commencement de celui-ci[2], établissent cette maxime, que le Diable en personne a fait la révolution, qu'il est l'agent surnaturel de tout le mal qui se commet en France, qu'il fut le maître en impiété de Voltaire, de Diderot, etc.

[2] Lettres _philosophiques_ sur la magie;--la France trompée par les _démonolâtres_ du 18e siècle, etc.

Fort heureusement, l'abbé Fiard et ses pâles disciples sont de faibles ennemis pour les vrais philosophes; et, si les fatras de ces fauteurs de la superstition sont admirés des bigots, ils n'obtiennent que la risée des gens d'esprit, qu'ils endormiraient si on avait le courage de les lire sérieusement.

Mais les ouvrages superstitieux se multiplient tellement, qu'on peut redouter leurs funestes effets sur les esprits faibles. On ne parlera que de quelques-uns; on nommera d'abord les _Révélations de soeur Nativité_, que le lecteur ne connaît sûrement pas, qui vivent néanmoins depuis deux ans, et qui expliquent en trois volumes (édition compacte) comment soeur Nativité a vu _positivement_ l'enfer et le purgatoire; comment elle a prédit et révélé, il y a vingt-huit ans, les crimes de la révolution et tout ce qui s'en est suivi; comment il faut rétablir les dîmes et autres bonnes choses du temps d'autrefois; et comment on n'a publié ces susdites révélations et prophéties qu'après qu'elles ont été justifiées par l'événement, pour ne pas donner à mordre aux incrédules...

L'ouvrage, que M. le comte de Sallmart-Montfort a fait paraître à petit bruit, il y a trois ans[3], est encore un livre de prédictions. Mais, au moins, l'auteur a-t-il eu la bonne foi de le publier avant l'événement. Il est vrai que, comme il annonce la fin du monde et la venue de l'antéchrist, il n'y avait pas de temps à perdre[4].

[3] _De la Divinité, de l'homme, des différentes religions, idées sur la fin prochaine et générale du monde._

[4] Suivant les calculs de monsieur le comte, le monde finira en 1836.

Un autre écrivain a donné, l'année dernière, une _Explication de l'Apocalypse_, qui entre un peu dans le système de M. le comte de Sallmart-Montfort, et qui prouve _victorieusement_ que l'antéchrist est en chemin, que le monde va finir, parce que tous les fléaux avant-coureurs, prédits dans l'Apocalypse, sont déjà tombés sur la France, et que les démons y font sous main leur commerce. D'autres théologiens de la même force rapportent déjà des miracles modernes, et des aventures de possédées, _qui font frémir_.

M. le comte de Fortia-Piles s'est mis aussi dans la ligue des suppôts de l'erreur; et, après avoir bien regretté les temps féodaux, il gémit de voir le Diable un peu oublié, attendu _que la peur de cet être indéfinissable avait plus d'effet sur _LE PEUPLE_ que toutes les peines_[5]... «Je ne vois pas, ajoute-t-il avec douleur, qu'on prenne beaucoup de moyens pour rétablir cette crainte salutaire, dans une classe qui, depuis trente ans, a offert plus de crimes que les deux siècles précédens[6]...»

[5] _Nouveau dictionnaire français_... publié en 1818 et 1819, en 12 cahiers in-8.

[6] Cette dernière calomnie est si absurde, qu'elle ne mérite pas de réponse: qu'on lise seulement, dans Gilbert, la peinture qu'il a faite du dix-huitième siècle, on y verra des moeurs bien plus affreuses que les nôtres.

Il y a des imposteurs, qui paraissent au moins partager les superstitions et les erreurs qu'ils prêchent aux autres hommes, et qui affichent en eux la crainte du Diable, lorsqu'ils le présentent comme un épouvantail. M. de Fortia-Piles ne croit pas au Diable, ne le craint point; il laisse voir son opinion là-dessus; et il a le coeur assez _franc_ pour proposer au _peuple_ la peur du Diable comme un moyen de vertu!... C'est comme s'il disait: «Je suis un homme d'esprit et un honnête homme; je n'ai pas besoin de frayeurs pour me bien conduire. Mais vous, qui êtes des brutes, je vais vous épouvanter. Alors vous vous laisserez mener où l'on voudra, et vous serez de bonnes gens, bien estimables[7]...»

[7] On n'ose pas s'arrêter plus long-temps sur les ouvrages de superstition et de fanatisme qui paraissent maintenant. La nomenclature en serait trop longue, puisque les romans même sont souvent aujourd'hui des livres de controverse. Ceux qui ont lu _les Parvenus_ de madame de Genlis savent qu'elle prône les extases, les visions, les prophéties, les pèlerinages, etc.

Mais la plus forte preuve de l'opposition que les dévots entretiennent contre les lumières, c'est une nouvelle brochure, qui paraît depuis peu de jours, sous le titre de _Contre-poison du Dictionnaire infernal_, ou _Réalité de la Magie et des Apparitions_... Je suis fâché que le pieux auteur de ce pamphlet burlesque le publie un an après le _Dictionnaire infernal_. En s'annonçant plus tôt, il aurait pu se flatter d'en empêcher le succès; et alors il eût été de mon devoir de défendre mon ouvrage. Aujourd'hui que le Dictionnaire infernal est presque totalement épuisé, j'attendrai que le public ait porté son jugement sur les cent dix ou douze prodiges, anciens et modernes, que M. Simonnet raconte avec tant d'_énergie_ dans sa brochure. Si on s'en occupe, je pourrai répondre plus longuement, et faire voir, en quelques pages, les absurdités qu'il a recueillies si lentement et avec tant de soin.

Jusque-là, je dirai seulement que j'ai lu le pamphlet en question, et que j'y ai reconnu quelques traits qu'on verra aussi dans _le Diable peint par lui-même_. Mais l'auteur du _Contre-Poison du Dictionnaire infernal_ a traduit avec mauvaise foi, et il a souvent tronqué ses miracles pour en ôter le ridicule; je prierai donc le lecteur de comparer mes traductions aux originaux; ce qui sera d'autant plus facile, que j'ai cité très-exactement. On verra par là que je ne cherche qu'à répandre sincèrement la vérité.

Après avoir passé un an sur le _Dictionnaire infernal_, si M. Simonnet veut exercer pareillement sa critique sur _le Diable peint par lui-même_, je lui souhaite bon courage. Mais comme j'ai recueilli des traits qui présentent les démons sous un aspect un peu moins noir que le _Contre-Poison_, et que M. Simonnet voudra sans doute encore les rembrunir, je lui rappellerai ces deux vers de l'Art poétique (_chant troisième_):

Souvent, sans y penser, un écrivain qui s'aime Forme tous ses héros semblables à soi-même.

INTRODUCTION,

OU

ENTREVUE DE L'AUTEUR AVEC LE DIABLE.

_Diligitur nemo, nisi cui fortuna secunda est; Quæ simul intonuit, proxima quæque fugat._

OVIDE.

Le malheur avilit; un revers déshonore: Quand Satan était ange, il avait des amis; En exil, c'est _le Diable_; il est noir, on l'abhorre; Il rencontre partout des milliers d'ennemis.

Le Diable se présenta un jour à saint Antoine dans son désert. Il avait la figure triste et allongée. L'homme de Dieu lui demanda où il portait ses chagrins?--«Je n'en sais vraiment rien, répondit le Diable. Je deviens de jour en jour si malheureux, j'ai tant à me plaindre des hommes, que je crains bien d'en perdre la tête. Vos solitaires m'accusent de toutes les fautes qu'ils peuvent commettre. On ne se querelle jamais, on ne fait pas le moindre tort au prochain, on n'a pas la plus petite pensée charnelle, sans que j'en sois l'auteur. Et tous les chrétiens sont taillés sur le même modèle. Lorsqu'on prononce mon nom, c'est avec des malédictions effroyables. Enfin, je n'ose plus me montrer nulle part; et pourtant je ne fais de mal à personne; car vous savez que, quand j'aurais l'humeur aussi portée à nuire qu'on le dit, j'ai maintenant perdu toutes mes forces. Que vos solitaires veillent donc sur eux, s'ils n'ont pas envie de pécher; qu'on me laisse le peu de réputation qui me reste; et que je puisse en paix tisonner mon feu, ou visiter mes amis...»

Saint Antoine répondit au Diable:--«Quoiqu'on t'ait souvent accusé d'être un grand menteur, tu viens cependant de dire la vérité. Tu es ruiné de fond en comble; et le plus petit d'entre nous se moque de toi et des tiens...» (_Saint Athanase, vie de saint Antoine, ch. 13._)[8]--

[8] La légende Dorée, qui rapporte aussi ce trait, dit que, cette fois-là, le Diable était d'une taille tout-à-fait extraordinaire, puisque ses pieds touchaient à la terre, et sa tête au ciel. Malgré cela, il eut la modestie de dire à saint Antoine qu'_il était réduit à rien_, AD NIHILUM SUM REDACTUS. (_Legenda 21 de S. Antonio._) Quel Diable était-ce donc autrefois?...

Je venais de lire cette singulière histoire; et je réfléchissais profondément sur la discordance des théologiens et des saints pères. Tantôt le Diable est, avec eux, un ennemi encore terrible et toujours agissant; tantôt ce n'est plus qu'un malheureux, sans force et sans pouvoir. Saint Athanase et quelques autres flambeaux de l'église le représentent humble, soumis, et hors d'état d'intriguer désormais parmi les hommes[9]. Les théologiens modernes lui conservent sa vigueur, ses ressources; et l'abbé Fiard[10] prouve _victorieusement_ (comme il le dit), que le Diable n'a rien perdu de ses anciens priviléges; que la France est peuplée de ses adorateurs; qu'il est en plein commerce avec nous, etc... Cependant Jésus-Christ est venu; les oracles ont cessé; les faux dieux n'ont plus de culte; les esprits de ténèbres ont dû rentrer dans l'abîme... Ou saint Athanase n'est pas orthodoxe, et dans ce cas c'était à l'église à le condamner; ou l'abbé Fiard est un grand visionnaire, et alors c'est au bon sens à en faire justice...; mais l'église a mis saint Athanase au nombre des saints; et le bon sens place l'abbé Fiard au rang des fous...

[9] Saint Augustin dit aussi quelque part que _le Diable est un gros chien à l'attache. Il peut aboyer, mais il ne mord pas._

[10] Lettres _philosophiques_ sur la Magie, par l'abbé Fiard; avec cette ligne de Nicole, pour épigraphe: _Dieu et le Diable; c'est là toute la religion!_...

Sur ces pensées rassurantes, je m'endormis paisiblement. Bientôt je crus sentir une main un peu froide se promener légèrement sur ma figure. Il me sembla que je m'éveillais, et que ma chambre était éclairée d'une lumière douce. Je jetai les yeux autour de moi, et je vis à ma droite un grand vieillard du plus bizarre aspect. Sa tête touchait presque au plafond de ma chambre, qui n'a à la vérité que huit pieds de hauteur. Mais il était un peu voûté, et s'appuyait sur un gros bâton, surmonté d'une espèce de croissant. Au reste, sa grosseur était bien proportionnée à sa taille. Il avait le regard triste, la figure mitigée, le nez extrêmement long, les oreilles grosses, les joues et le front sillonnés de rides profondes, le teint pâle, et les cheveux d'un beau noir d'ébène.

Comme la vue de ce personnage me causait une surprise, qui approchait de la frayeur, je voulus éveiller ma femme, pour n'avoir pas peur tout seul. L'inconnu m'en empêcha, et me prenant la main:--Arrête, me dit-il, d'une voix un peu cassée, je ne veux me laisser voir que de toi; et j'ai bien des choses à te dire... Écoute-moi sans crainte; je ne suis pas venu ici avec des intentions hostiles, et tu ne seras pas fâché de me connaître.

Le mouvement qu'il fit, en m'arrêtant la main, me laissa entrevoir sur ses épaules deux grandes ailes rognées... Cette nouvelle particularité redoubla mon embarras: Serait-ce un génie, me disais-je? et les contes de la cabale et de la féerie auraient-ils quelque fondement?... Je levai les yeux sur la face du géant: son front était chargé de trois petites cornes, que je n'avais pas vues d'abord... Plus de doute, c'est un démon; et les histoires d'apparitions sont véritables!... Mais l'effroi n'était plus de saison. Le taciturne inconnu, qui me visitait, paraissait doux et maniable; et il attendait, en silence, que je daignasse lui adresser une parole...

Je m'efforçai d'apaiser les battemens de mon coeur; et je retrouvai enfin la voix, pour prier l'esprit de s'asseoir et de me dire qui il était. Il se plaça comme il put sur un petit tabouret; et la forme abaissée de son siége, diminuant la hauteur de sa taille, nous nous trouvâmes à peu près face à face. Une longue queue, qui frétillait au derrière de l'inconnu, frappa ma vue aussitôt qu'il fut assis, et acheva de fixer mes idées.

--Tu ne devines pas qui je suis, me demanda-t-il en même-temps?

--Peut-être ai-je deviné de travers, lui répondis-je; mais je pense que vous pourriez bien être le Diable?

--Ou celui que vous appelez de ce nom, répliqua-t-il; je suis le souverain de ces anges, que l'orgueil et une folle présomption ont fait exiler du ciel.

--Je vous croyais bien autrement bâti...

--Ma figure te surprend?... On m'a fait si laid et si noir, que je conçois ton étonnement. Autrefois j'avais quelque beauté; je l'ai perdue; mais je ne suis pas encore si monstrueux... Autrefois je gouvernais un beau pays dans le ciel; j'ai voulu, comme bien d'autres, commander en maître, où je devais obéir; et comme bien d'autres, je suis tombé...

--Cependant vous êtes toujours roi?...

--Oui, mais roi d'une triste contrée, entouré de tristes sujets, réduit à passer de tristes jours... Avant le Messie, je me mêlais de temps en temps parmi les hommes. Depuis qu'il est venu, je ne puis venir sur la terre qu'une fois par an; et mes sujets n'en ont jamais approché.

--Ce que vous dites là ne s'accorde ni avec la théologie, ni avec les démonomanes. On raconte de vous de vilaines choses.

--On ment. Depuis plus de dix-huit cents ans, je n'ai fait aucun tort aux hommes; et quand j'en aurais le vouloir, je n'en aurais plus le pouvoir. D'ailleurs, saint Bernard a dit que je n'en avais pas même la volonté[11].

[11] On trouve véritablement cette phrase: _Quand le Diable aurait la puissance de nous faire du mal, dit saint Bernard, _IL N'EN A PAS LA VOLONTÉ__; dans le tombeau des hérétiques de Georges l'apôtre; 3e partie.

--Vous les avez donc eus ces moyens de nuire?

--Oui, mais très-étroits; et je peux dire hardiment que j'en ai toujours usé avec un but honnête.

--Alors, pourquoi vous a-t-on interdit l'approche de notre terre?

--Parce que les chrétiens avaient peur de moi; et que leur dieu qui les aime ne voulait pas les laisser vivre dans une frayeur continuelle. Mais sa bonté pour eux n'a pas été bien sentie; on n'a pas compris les paraboles de l'Évangile; on a mal interprété les sentences du messie; et les théologiens ont toujours fait de moi un épouvantail. Les méchans y ont trouvé leur compte: tout fiers du peu de biens qu'ils font par hasard, ils mettent sur mon dos les crimes, les fautes, les misères qui entourent ce globe. Il y a long-temps que je m'en plains; mais les hommes sont si endurcis que je ne puis obtenir justice. Il n'y a pas de livre un peu dévot, un peu théologique, où je ne sois défiguré à ne me plus reconnaître. On me donne toutes les formes, tous les noms...

--Et quelle est votre forme naturelle?

--Depuis ma chute, c'est la forme où tu me vois. J'en ai quelquefois pris d'autres pour passer le temps; mais jamais horribles, et toujours bizarres.

--Et votre nom?

--Mon vrai nom, depuis que j'ai quitté le ciel, est _Satan_, qui signifie le Rebelle. Les Juifs m'ont appelé _Béelzebuth_[12]; les Grecs, _Pluton_[13]; quelques Orientaux, Arimane[14]; les Gaulois _Teutatès_[15]; les Théologiens du douzième siècle, _Lucifer_[16]; les Sorciers, _Léonard_; etc. D'autres peuples m'ont donné d'autres noms, avec tant de variété qu'on en pourrait faire un volume.

[12] _Béelzebuth_ signifie au positif _roi des mouches_; et par extension, _souverain de l'air et des esprits ailés_.

[13] _Pluton_ vient du Grec _Plutos_ qui signifie _la richesse_. On donnait ce nom au prince de l'enfer, parce qu'on plaçait son royaume au centre de la terre, et qu'on le regardait comme le maître des trésors et des mines qui y sont enfouies. Les antiquaires disent que Pluton fut un roi d'Épire ou d'Espagne, qui fit exploiter plusieurs mines.

[14] _Arimane_, le _génie_ ou le principe _du mal_, suivant Zoroastre.

[15] _Teutatès_, le Pluton des Gaulois. Ce nom signifiait, en Celtique, et signifie encore, en Bas-Breton, _père du peuple_. Les Gaulois se disaient descendans de Teutatès, et le traitaient assez respectueusement, pour qu'il n'ait pas à se plaindre d'eux.

[16] Lucifer, _lumineux, qui porte la lumière_. C'est l'étoile du matin, ou la planète de Vénus, lorsqu'elle paraît avant l'aube du jour. Lucifer, selon les païens, était fils de Jupiter et d'Aurore. Chez eux, cette divinité devait naissance au sabéisme, ou culte des astres. Chez les chrétiens, c'est une suite du paganisme; et on ne conçoit pas pourquoi ils ont appelé le Diable _Lucifer_.

--Les sorciers, qui vous nomment _Léonard_, vous nomment aussi _le grand Nègre_; et disent que vous vous montrez au sabbat, sous la figure d'un bouc hideux?...

--Hélas! je ne suis pas si noir qu'on veut bien le dire, et je n'ai jamais paru au sabbat. Quant à la peau de bouc, je ne l'ai point encore revêtue. Dieu permettrait-il que des créatures immortelles prissent des formes d'animaux?...

--Cependant, vous savez les histoires des loups-garoux?

--Il n'y en a jamais eu, mon enfant.

--Et les magiciens qui se transformaient en monstres inconnus?...

--Il n'y a pas plus de magiciens que de lycanthropes, ou d'hommes-loups.

--Ces choses-là sont singulières dans votre bouche. Vous vous êtes montré sûrement, sous des formes animales?...

--Sous des formes bizarres, je te l'ai dit. Quand on a cru voir en moi une bête parfaite, on s'est trompé. Un abbé ignorant disait à un malade qu'il venait de voir le Diable.--Quelle figure avait-il?--La figure d'un âne.--Il y a toute apparence, répondit le malade, que vous avez eu peur de votre ombre... On en pourrait dire autant à mille autres, qui m'ont rencontré en cheval, en mulet, en oison, etc.

--Mais vous avez tant de difformité!... Vos cornes sentent un peu le bouc?...

--Mes cornes! je ne les ai pas toujours portées. Les femmes et les nourrices me les ont plantées là, pour effrayer les marmots; et par un ordre du souverain maître, je suis obligé de recevoir tout ce qu'on me donne, jusqu'à ce qu'on veuille bien me l'ôter. Aussi je dois me résoudre à porter les cornes, car on ne cesse de m'en coiffer.

--Et vos oreilles, pourquoi sont-elles si enflées?

--Je dois cela aux exorcistes. Tous les soufflets que ces messieurs déchargent sur les joues des possédées rejaillissent sur les miennes. Il n'y a pas plus d'un siècle que j'avais les oreilles plus grosses que les fesses. Mais depuis qu'on n'exorcise plus, elles désenflent de jour en jour; et j'ai bon espoir de les revoir bientôt dans leur forme naturelle, qui est celle d'un champignon.

--Quant à la queue qui vous pend au derrière, vous l'avez sans doute depuis le commencement du monde?

--Non pas, s'il vous plaît. Les théologiens se sont avisés de me la mettre, il y a douze ou quinze cents ans; ils m'ont en même-temps rogné les ailes.

--Et votre nez? qui l'a si fort allongé?

--S. Dunstan, archevêque de Cantorbéri, dans le dixième siècle. Tu peux lire, dans le huitième chapitre de sa vie, et dans la quatrième des _Pieuses Gaietés_ du révérend père Angelin de Gaza, que S. Dunstan était forgeron, aussi-bien qu'évêque; que j'allais le voir, sans mauvaises intentions; qu'il me prit le nez avec ses tenailles, et qu'il ne lâcha prise qu'après l'avoir allongé d'un bon pied.

--Et quoi! les hommes qui vous disent si puissant, ont donc quelque pouvoir sur vous?

--Assurément, et beaucoup plus que je n'en ai sur eux. Je pourrais te le prouver par une foule de petites anecdotes comme celles-ci. Vois mes doigts qui sont tous brûlés. Ce mauvais service m'a été rendu par saint Dominique, comme tu peux le voir au chapitre 7 du livre II de sa vie. Je fus obligé, une certaine nuit, de lui tenir la chandelle, pendant qu'il écrivait; et les extrémités de mes doigts, mal guéris de leurs brûlures, témoignent assez que je l'ai tenue jusqu'au bout.

--On dit encore que vous aimez à _singer Dieu_[17], que vous faites des prodiges?...

[17] Le très-spirituel Henri Boguet, donne ce talent au Diable, dans son _Discours des exécrables sorciers_.

--Moi faire des prodiges, et chercher à imiter l'Éternel!... C'est comme si tu disais que l'âne veut singer le rossignol!... Mais le temps s'avance; si ta curiosité est satisfaite, si tu as de moi meilleure opinion que le commun des hommes, je vais t'exposer en deux mots le sujet qui m'amène.

--Dites, dites; c'est ce qu'il me presse le plus de savoir.

--Eh bien! écoute-moi. Chacun a son grain d'amour-propre; et je n'en suis pas plus dépourvu qu'un autre. Quoique la terre où vivent les hommes soit bien éloignée de la mienne, je suis las de m'y voir maltraité. Je viens donc te prier de me prêter ta plume, et de défendre ma cause... Elle te paraît mauvaise... Mais fais bien attention que toutes les charges qui pèsent sur moi sont le plus souvent appuyées sur des contes, et qu'il te sera aisé de les réfuter... Parle donc hardiment. Considère-moi sous mon véritable point de vue, et me dépeins tel que que je suis.

--Fort bien. Je recueillerai des traits de tout genre. Je rapprocherai ceux qui vous font honneur, je tairai les peccadilles...

--Non pas. Rapporte tout ce qui te tombera dans les mains, et prouve que les méchancetés qu'on me suppose sont apocryphes. Quant aux faits et gestes qui m'honorent, les hommes en ont si peu conservé, que tu auras bien de la peine à en trouver vingt ou trente. Mais fais pour le mieux.

--Et quel libraire voudra se charger d'un pareil livre?

--Le premier libraire qui ne sera pas un sot.

--Le public le lira-t-il?

--Les gens d'esprit, oui sûrement.

--Mais il y a si peu de gens d'esprit, que ce n'est pas là m'assurer un succès; et c'est un succès que je demande.

--Ah! je ne puis rien te dire là-dessus.

--Comment! ne savez-vous pas l'avenir?

--Pas le moins du monde.

--Et qui a dicté les oracles, s'il vous plaît?

--La crédulité humaine.

--Qui a fait parler les sibylles?

--L'imagination.

--Qui inspire les devins?

--L'intérêt.

--Mais toutes les prophéties qu'on vous attribue?

--Je m'en lave les mains. Je ne connais pas plus l'avenir que les hommes ne connaissent le passé. Pour celui-là, je puis me vanter d'en avoir quelque teinture; et c'est ma longue expérience qui prête une certaine sagesse à quelques-uns de mes conseils. En vertu de cette expérience, je puis te prédire que si tu fais le livre que je te demande, il en arrivera des choses remarquables; et que si tu viens jamais dans mon royaume, tu y recevras des égards.

--Grand merci; mais à propos où est logé votre royaume? car enfin les uns disent que vous régnez au centre de la terre; les autres, dans le vague des airs; ceux-ci, dans le soleil; ceux-là dans la lune...

--Mon royaume, personne ne l'a vu. Contente-toi de savoir qu'il est situé sur un grand globe, loin du soleil et de ce qui l'environne.

--Ainsi Orphée, Pythagore, S. Patrice, Charles-le-Chauve, Vétin, et mille autres nous en ont conté, en nous disant qu'ils avaient fait le voyage aux enfers?

--Certainement. Nul être mortel ne peut y mettre le pied.

--J'entends par là que vous êtes immortel?

--Je le pense; quoique Ménasseh-ben-Israël nous ait condamnés à mourir à la fin des siècles. Mais c'en est assez, continua-t-il en se levant, il est heure de me retirer. Travaille; tu auras probablement quelques lecteurs...

--Et si vous pouviez me dicter un peu?

--Cela m'est défendu.

--Quoi! vous n'avez pas dicté des livres de magie?

--Non sûrement.

--Et l'ouvrage qu'on attribue à Cham, fils de Noé?... Et ceux de Zoroastre?... Et celui de Médée?...

--On n'écrivait pas, quand ces gens-là ont vécu.

--Mais les livres magiques de Démocrite, d'Orphée, de Numa, d'Albert-le-Grand, de Saint-Cyprien?

--Ces fatras sont supposés. D'ailleurs les platitudes qu'ils renferment devraient te dire assez qu'un esprit n'y a pas eu la moindre part.

--Eh bien! fascinez un peu les sens des lecteurs; l'abbé Fiard dit, par parenthèse, que vous êtes grand physicien[18]?

[18] Tertullien dit pareillement que le Diable est d'une adresse merveilleuse en physique, et qu'on l'a vu porter de l'eau dans un crible, sans en perdre une seule goutte. (_Apologet. cap. 22_.) Nous n'avons plus le bonheur de voir d'aussi belles choses!

--L'abbé Fiard, en disant cela, a prouvé qu'il ne l'était pas.

--Au moins, donnez-moi quelque argent qui me nourrisse pendant mon travail.

--Je n'ai jamais eu le sou, parce qu'il n'y en a point dans mes terres; et que je n'en ai pas besoin.

--Et tous les gens que vous avez enrichis?

--La niaiserie que tu dis là (sauf le respect que je te dois), ne fait pas honneur à ton bon sens. Tous les visionnaires qui se sont dits magiciens étaient plus gueux que Job dans sa misère.

--Jésus! vous savez la Bible!...

--Je sais bien autre chose; la plupart des grands hommes, tant anciens que modernes, sont venus faire un petit tour dans mon royaume, en sortant de ce monde; et ils m'ont fait l'amitié de me réciter leurs ouvrages, de me raconter leur histoire...

--Eh bien! faisons pacte ensemble; si vous ne pouvez pas m'enrichir, vous m'instruirez au moins par de bonnes leçons.

--Tu demandes toujours la chose impossible. Je ne puis pas faire alliance avec des êtres d'une nature autre que la mienne, avec un homme que je ne suis pas sûr de revoir...

--Quoi donc! n'en avez-vous pas contracté autrefois avec des milliers de mortels?...

--Jamais; autrefois on était plus sot qu'à présent, et les âmes simples du temps passé croyaient tout ce que le premier fripon leur donnait à croire. Enfin, je te l'ai déjà dit, je ne viens qu'une fois par an sur la terre, et je n'ai pas le droit de me montrer deux années de suite dans le même pays. Je ne te reverrai que dans quarante ans, si tu n'es pas mort; à moins que tu ne viennes me chercher dans le pays des Talapoins, où j'irai l'année prochaine.

--En ce cas, donnez-moi donc des livres, nombreux et bien choisis. Je me contenterai de ce petit miracle, si vous voulez bien le faire en ma faveur.

--Je n'ai pas de livres, et je ne sais pas faire de miracles.

--Mais les hommes en font bien!

--Dis plutôt qu'ils se vantent d'en faire; et rappelle-toi cette phrase d'un philosophe qui, pour avoir déraisonné quelquefois en parlant de Dieu et de l'âme, n'en a pas moins dit bien souvent de grandes et belles choses:--_Je ne crois pas aux témoins oculaires, quand ils prétendent avoir vu des choses absurdes._ C'est de pareils sentimens qu'il faut te pénétrer, pour défendre ma cause.

--Ah! vous citez Voltaire... Cet homme-là vous aurait-il perverti?... Moi, je vous répondrai, avec l'abbé Fiard, que si l'on prenait cet apophthegme de Voltaire pour règle de sa conduite, il mènerait directement à nier toute espèce de prodige...

--C'est aussi ce que fait le sage, et ce que ne faisait pas ton abbé Fiard. Le créateur de tous les mondes a donné à la nature un cours constant et invariable. Tout ce que tu vois sur la terre est un miracle continuel; et il n'en faut point d'autres. Dieu ne met point sa puissance infinie aux ordres d'un insensé; et la sagesse éternelle ne se plie point aux bizarres et vains caprices d'un charlatan ou d'un fou... Mais voici bientôt l'aurore. Hâte-toi de me dire si je puis compter sur tes bons offices...

--La tâche est difficile...

--Elle est neuve...

--Je le sais... et le public aura peut-être quelque indulgence...

--Assurément. En ce cas, je compte sur toi.

--Pas encore. Si je vais en Espagne, l'inquisition me brûlera?

--Eh bien! tu n'iras pas en Espagne.

--Si je tombe entre les mains des dévots?...

--Après? tu n'es plus sous ces règnes où des moines conduisaient l'état. Le fanatisme a les ongles bien rognés; et un gouvernement sage ne peut se fâcher, quand on a la vérité dans la bouche, quand on détruit les calomnies...

--Tout cela est fort bien; mais puisqu'il faut trancher le mot, les hommes se vendent aujourd'hui; je suis las de vivre pauvre, et je voudrais savoir ce que me rapportera mon travail... Si vous n'avez pas le sou...

--Ah! tu as aussi l'âme vénale!... Je t'avoue que je ne le pensais pas... Voilà ce qui m'a fait rejetter de tous les écrivains dont j'ai déjà réclamé la plume: je n'ai point d'argent...

Cette grande tristesse, que cause subitement une espérance perdue, se peignit alors sur la face du Diable. Il se leva pour sortir. Ses longs malheurs attendrirent mon âme. Je le rappelai:--Ne me croyez point vil, lui dis-je; mais il faut de grands frais de livres, pour l'ouvrage que vous me demandez; et je suis loin d'être riche. Cependant je vais l'entreprendre; et je vous promets d'y employer tous mes soins.

--A la bonne heure, répondit le Diable; tu ranimes mon coeur abattu; compte sur une reconnaissance sans bornes, si tu laves ma réputation, et...

En ce moment, on entendit le chant d'un coq du voisinage; le Diable s'évanouit, avec la rapidité de l'éclair. Il me restait encore bien des choses à lui demander. Comme je ne voulais pas l'aller attendre chez les Talapoins, je me vis forcé de m'en rapporter aux livres, qui traitent des faits et gestes des démons. Je mis le lendemain la main à l'oeuvre, et j'offre aux méditations du lecteur le fruit de mes recherches. Il les jugera suivant son goût. J'observerai seulement que je ne lui ai pas fait l'injure de réfuter des traits qui se réfutent d'eux-mêmes, et de faire des réflexions, lorsqu'elles naissent tout naturellement du sujet.

LE DIABLE

PEINT

PAR LUI-MÊME.