‹ Le DiableChapitre 15 sur 20 · XV

XV

Lise se remettait peu à peu, commençait à marcher, et s’inquiétait du changement qui se faisait en son mari et qu’elle ne comprenait pas.

Varvara Alexievna partit pour un certain temps, et il ne restait plus chez eux que l’oncle et Marie Pavlovna.

Eugène se trouvait en cet état de demi-folie, quand arrivèrent, comme il arrive souvent après les orages de juin, de longues pluies, qui durèrent plusieurs jours. Ces pluies bouleversèrent tous les travaux ; on ne pouvait même ramasser le fumier à cause de l’humidité et de la boue ; les paysans restaient dans leurs demeures ; les bergers avaient beaucoup de peine à ramener leurs troupeaux dans les étables ; des vaches et des moutons s’enfuirent dans différentes cours, et des femmes, couvertes de châles, clapotaient pieds nus dans la boue à la recherche des vaches en fuite. Des cours d’eau se formaient sur les routes ; toutes les feuilles, toute l’herbe étaient trempées ; les ruisseaux et les mares débordaient.

Eugène était à la maison, avec sa femme, qui ce jour était particulièrement ennuyée. Plusieurs fois elle avait interrogé son mari sur la cause de son changement d’humeur, et chaque fois il lui avait répondu avec dépit qu’il n’avait rien. Elle avait cessé de l’interroger, mais elle était triste. Ils étaient assis au salon, après le déjeuner. L’oncle racontait pour la centième fois des histoires de son invention sur ses aventures mondaines. Lise tricotait un gilet et soupirait, se plaignant du mauvais temps et du mal de reins. L’oncle lui conseillait de se coucher et lui-même demandait du vin. À la maison Eugène s’ennuyait terriblement. Tout y était misérable et ennuyeux. Il fumait et lisait un livre sans rien comprendre. « Oui, il faut aller voir ce qui se passe, » se dit-il. Il se leva pour sortir.

— Prends ton parapluie.

— Mais non, j’ai mon paletot de cuir, et je ne vais pas loin.

Il mit ses bottes, son veston de cuir et partit à l’usine. Mais il n’avait pas fait vingt pas qu’Elle parut à sa rencontre, sa jupe relevée au-dessus de ses mollets blancs. Elle marchait en retenant avec ses mains le châle qui lui couvrait la tête et les épaules.

— Qu’as-tu ? demanda-t-il au premier abord, sans la reconnaître. Quand il la reconnut, il était déjà tard. Elle s’arrêta, et, en souriant, le regarda longuement.

— Je cherche un petit veau. Où allez-vous par ce mauvais temps ? lui demanda-t-elle comme s’ils se voyaient chaque jour.

— Viens dans la cabane, dit-il tout à coup, sans savoir comment, et comme si quelqu’un d’autre eût prononcé ces paroles.

Elle fit des yeux un signe d’acquiescement et s’en alla dans le jardin, vers la cabane ; lui poursuivit son chemin avec l’intention de contourner le massif de lilas et d’aller la rejoindre.

— Monsieur ! cria-t-on tout à coup derrière lui, Madame vous demande de venir pour un moment.

C’était Michel, leur domestique.

« Mon Dieu ! Tu me sauves pour la deuxième fois, » pensa Eugène, et aussitôt il retourna à la maison. Lise voulait lui rappeler qu’il avait promis une potion à une femme malade, et elle le priait de la prendre.

Pendant qu’on cherchait et préparait cette potion, une quinzaine de minutes s’écoulèrent ; ensuite, quand il sortit il n’osa pas aller directement à la cabane, dans la crainte d’être aperçu de la maison. Mais, dès qu’il fut hors de vue, il fit un détour et s’y dirigea. Dans son imagination, il la voyait déjà au milieu de la cabane, souriant gaiement. Mais elle n’y était pas, et rien n’indiquait qu’elle y fût venue. Déjà il pensait qu’elle n’était pas venue, qu’elle n’avait pas entendu ou compris ses paroles qu’il avait murmurées entre ses lèvres de peur qu’elle ne les entendît, ou que, peut-être, elle n’avait pas voulu venir. « Et pourquoi se jetterait-elle à mon cou ? pensa-t-il. Elle a son mari. C’est moi seul qui suis misérable à ce point : j’ai une femme, bonne, et je cours après une autre. » Ainsi pensait-il, assis dans la cabane, où, à un endroit, l’eau coulait. Quel bonheur c’eût été si elle était venue ! Seuls, ici, pendant cette pluie. La posséder au moins une fois, et après advienne que pourra ! « Ah ! oui, se souvint-il, si elle est venue, on peut trouver des traces. » Il regarda le sol, à l’endroit d’un petit sentier sans herbes, et il remarqua la trace fraîche d’un pied nu. Oui, elle était venue. « Maintenant c’est fini. N’importe où que je la rencontrerai, j’irai à elle. J’irai chez elle la nuit. » Longtemps il resta assis dans la cabane et en sortit tourmenté et exténué. Il porta la potion, rentra à la maison, et se coucha dans sa chambre en attendant le dîner.

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