‹ Le DiableChapitre 6 sur 20 · VI

VI

Avant le printemps il se rendit à Sémionovskoié pour voir sa propriété, donner des ordres, et, principalement, aménager la maison où il devait revenir s’installer après le mariage.

Marie Pavlovna était mécontente du choix de son fils, et cela non seulement parce que ce n’était pas le mariage brillant auquel il pouvait prétendre, mais encore parce que la future belle-mère de son fils ne lui plaisait pas. Était-elle bonne ou méchante, elle l’ignorait et ne s’en préoccupait point, mais, à la première entrevue, Marie Pavlovna avait remarqué qu’elle n’était pas une femme distinguée, une lady, comme elle disait, et cela l’attristait. Cela l’attristait parce que, par habitude, elle appréciait la distinction, et sachant Eugène très susceptible sous ce rapport, elle craignait qu’il n’eût à en souffrir. Quant à la jeune fille, elle lui plaisait. Elle lui plaisait principalement parce qu’elle plaisait à Eugène. Il fallait donc se résigner à l’aimer, et Marie Pavlovna y était prête, tout à fait sincèrement.

Eugène trouva sa mère heureuse, contente. Elle arrangeait tout dans la maison, et elle-même se préparait à partir aussitôt qu’Eugène amènerait sa jeune femme. Il la pria de rester, et cette question resta en suspens.

Le soir, comme d’habitude, après le thé, Marie Pavlovna fit une patience. Eugène assis près d’elle l’aidait. C’était le moment des causeries intimes. Ayant terminé une patience, sans en recommencer une autre, Marie Pavlovna regarda Eugène et, un peu hésitante, commença ainsi :

— Voici, Eugène, ce que je voulais te dire. Sans doute je ne sais rien, mais, en général, mon conseil est, qu’avant le mariage, il faut en finir complètement avec toutes les aventures de célibataire, afin que ni toi, ni (Dieu préserve) ta femme, ne puissent être inquiétés plus tard. Tu me comprends ?

En effet, Eugène comprit aussitôt que Marie Pavlovna faisait allusion à ses relations avec Stepanida, rompues depuis l’automne, et que, comme la plupart des femmes qui vivent seules, elle attachait à ces relations beaucoup plus d’importance qu’elles n’en avaient. Eugène rougit moins de honte que de dépit, de voir la bonne Marie Pavlovna se mêler — par affection, il est vrai, mais en somme se mêler — de choses qu’elle ne comprenait pas et ne pouvait comprendre. Il l’assura qu’il n’avait rien à redouter, car il s’était toujours conduit de façon à ce que rien ne pût entraver son mariage.

— C’est très bien, mon ami. Ne t’offense pas, Eugène, dit Marie Pavlovna confuse.

Mais Eugène remarqua qu’elle n’avait point terminé et n’avait pas dit ce qu’elle voulait dire. Il en était bien ainsi. Un peu plus tard elle se mit à lui raconter qu’en son absence on lui avait demandé d’être marraine chez… les Petchnikoff. Eugène rougit de nouveau, et cette fois non plus de dépit ou de honte mais d’un sentiment étrange, de la conscience de l’importance de ce qu’on allait lui apprendre, de la conscience de quelque chose complètement en désaccord avec tous ses raisonnements. En effet, il arriva ce qu’il pressentait. Marie Pavlovna, sans arrière-pensée apparente, raconta que cette année il ne naissait presque que des garçons, que c’était probablement signe de guerre. Chez les Vassine, chez les Petchnikoff, le premier-né était aussi un garçon. Marie Pavlovna voulait raconter cela sans avoir l’air d’y toucher, mais à son tour elle fut prise de honte quand elle vit la rougeur du visage de son fils, ses mouvements nerveux avec son pince-nez et ses façons hâtives d’allumer une cigarette. Elle se tut ; il ne sut comment rompre ce silence, et tous deux demeurèrent convaincus de s’être compris.

— Oui, le principal, à la campagne, c’est la justice, pour qu’il n’y ait pas de favoris comme chez ton oncle.

— Maman ! fit tout d’un coup Eugène, je sais pourquoi vous dites tout cela. Mais c’est inutile. Ma future vie de famille est pour moi une chose sacrée, à laquelle, en aucun cas, je ne porterai atteinte. Tout ce qu’il y a eu dans ma vie de garçon est complètement fini ; je n’ai jamais eu aucune liaison durable et personne n’a aucun droit sur moi.

— C’est bien ; j’en suis heureuse, dit la mère. Je connais tes nobles sentiments.

Eugène accepta les paroles de sa mère comme un tribut mérité et se tut.

Le lendemain matin il partit en ville. Il pensait à sa fiancée, à tout au monde excepté Stepanida. Mais, comme exprès pour la rappeler à lui, en approchant de l’église, il rencontra des gens qui en revenaient à pied et en voiture. Il y avait le vieux Matthieu avec Semen, des enfants, des jeunes filles, puis deux femmes, l’une déjà âgée, l’autre élégante, en fichu rouge vif, qu’il lui sembla connaître. La jeune femme marchait d’un pas léger, assuré, et portait un enfant sur ses bras. Quand il arriva à leur niveau, l’aînée des femmes le salua à la façon d’autrefois, en s’arrêtant ; la jeune femme qui portait l’enfant inclina seulement la tête, et, de dessous le fichu, se posèrent sur lui des yeux gais, souriants, qu’il connaissait. « Oui, c’est elle ; mais tout est fini ; ce n’est pas la peine de la regarder. L’enfant ?… peut-être le mien, lui passa-t-il en tête. — Non, c’est stupide. Son mari était là. »

Il était tout à fait convaincu qu’il n’y avait eu là pour lui qu’une question de santé ; qu’ayant donné de l’argent, il ne devait rien de plus ; qu’il n’y avait entre lui et elle aucun lien, qu’il n’y en avait pas et n’en pouvait être. Et ce n’était pas qu’il étouffait la voix de la conscience, mais simplement sa conscience ne lui disait rien. Après sa conversation avec sa mère et après cette rencontre, il ne pensa plus à elle une seule fois et ne la rencontra plus.

Après Pâques, le mariage fut célébré en ville, et aussitôt Eugène partit avec sa jeune femme à la campagne. La maison était arrangée comme on arrange ordinairement la maison pour de nouveaux mariés. Marie Pavlovna voulut partir, mais Eugène, et surtout Lise, la prièrent de rester. Elle resta, mais s’installa dans le pavillon.

Ainsi commença pour Eugène une vie nouvelle.

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