Scène 5
Jocrisse, Plumet, Laflûte
Plumet (apercevant Jocrisse)
Ah ! mon Dieu ! qu’est-ce que c’est que cela, Jocrisse, apportes-tu un jardin ?
Jocrisse
Not’ maître, c’est un bouquet, et ce léger bouquet, ce bouquet… qu’est… l’embarras… non… l’emblématique de vos vertus… de vos bontés… de votre grand corps… c’est-à-dire… cœur… Ce bouquet… not’ maître, ben plus mince que les sentiments de Jocrisse et de Laflûte, vous est offert par eux, car, ils vous regardent comme leur bras tutilaire… et… et… enfin… M. Plumet ; c’est au nom de votre — anniversaire de l’oie rouge… non… de votre grande naissance… que… en ce jour… qui… je… que… enfin… not’ maître je vous l’offre et je vous remercie de tout mon cœur.
Laflûte (saluant)
Et moi aussi, not’ maître ?
Plumet
Merci, merci, mes enfants… vous me faites plaisir, je suis ému… j’accepte ton bouquet, Jocrisse, pose-le là, mon garçon… et pour vous récompenser tous deux… je…
Jocrisse (à part)
Il va nous inviter à dîner.
Plumet
Je vous permets de vous divertir ce soir à la cuisine.
Jocrisse, (à part)
Ah ! diable ! C’est ce que je n’veux pas.
Plumet
Il y a un an vous avez partagé le souper de mon anniversaire, parce qu’il y avait des circonstances, dont tu dois te rappeler, Jocrisse !
Jocrisse
Oh ! oui, not maître… et même qu’c’était un fier souper !… On s’en est-y donné !
Plumet
Oui… mais aujourd’hui, vois-tu, depuis un an tout est changé, on est obligé de tenir un certain rang, un décorum enfin… surtout depuis que j’ai été nommé capitaine de la garde nationale… Si j’étais seul, je vous dirais : mes enfants, vous partagerez le festin de votre maître… mais…
Jocrisse (imitant le mouton)
Mais…
Plumet (souriant)
Tu fais le mouton… Mais, voyez-vous, — j’ai des convives et surtout un, qui trouverait inconvenant si j’admettais à ma table — mes deux domestiques.
Jocrisse
Et ce convive, not’ maître, que’ qu’c’est donc, s’y vous plaît ?
Plumet
C’est mon plus grand ami, mon ami Vincent, l’homme riche et influent.
Jocrisse
(à part) Oui, influent en bêtises (haut) Ah ! Ah ! not’ maître je l’connais, il est déjà venu ici, j’l’ai déjà vû,… c’est y pas c’t’ancien fournisseur de l’armée que les soldats appellaient : riz, pain, sel ?
Plumet
Précisément. J’ai reçu hier sa lettre, tiens, la voici, je vais vous la lire, (il lit)
« Mon cher Anastase Plumet. J’ai reçu ta lettre par laquelle tu m’invites à ton gala à l’occasion de l’anniversaire de ta naissance ; je ferai en sorte de m’y rendre, à moins que de grandes circonstances m’en empêchent… car j’ai tant d’affaires !… Si je ne suis pas chez toi à quatre heures, ne m’attends plus, ce sera pour plus tard et nous n’en serons pas moins bon amis.
« À toi,
« Jérôme Vincent. »
Jocrisse (à part)
Du diable s’il dîne ici.
Plumet
Comment ?
Jocrisse
J’dis qu’ça convient… qu’vous avez raison, not’ maître.
Laflûte
Oui, mais ça nous rappelle l’souper de l’année dernière, et dame, voyez-vous, ça fait d’la peine.
Plumet
Eh bien, écoutez mes enfants, si mon ami Vincent ne vient pas, je vous promets que tous les deux, vous mangerez à ma table, car, il n’y a que lui seul, voyez-vous, lui seul, qui est un obstacle à cela, car, j’ai besoin de sa protection ; vous savez que c’est à lui que je dois mon grade de capitaine ?
Jocrisse (à part)
Bon ! la partie est gagnée ou j’y perds tous les boutons d’ma veste (haut). Ah ! not’ maître, ma parole, vous m’mettez la joie au cœur.
Air : T’en souviens-tu.
C’est-y tout d’bon que not’ maître nous invite ?
Plumet
Oui mes enfants, oui je le veux ainsi.
Laflûte
S’il vient du monde…
Plumet
Vous partirez tout d’suite.
Jocrisse
Ah ! qu’vous êtes bon ! que vous êtes poli.
Mais j’fons un rêve, je n’pouvons pas y croire.
Plumet
Non, mes enfants, non vous ne dormez pas.
Jocrisse et Laflûte
Plumet
Allons, je sors, je vais aller faire quelques emplettes et je reviendrai pour le dîner… Tout sera prêt n’est-ce pas ?
Jocrisse
Ah ! soyez tranquille not’maître… la broche, les casseroles, les poêles et tout le bataclan… ça va marcher son brain !… gare la bombe !
Plumet
Allons ! bon !… Ah ! à propos, Jocrisse, as tu bien cherché dans ta tête à nous trouver quelques morceaux choisies ? hein ? mon gaillard, toi qui connais les bons mets ?
Jocrisse (riant)
Ah ! ma foi, not’maître, à votr’école on n’peut pas aimer les mauvais.
Laflûte (à part)
En a t’y ! En a-t’y dans sa tête ?
Plumet
Voyons, voyons, un petit aperçu de ce que tu vis me donner, sauf, ce que je dois apporter en revenant.
Jocrisse
Dame ! Not’maître, j’ai tout r’passé dans ma mémoire les mets que j’sais d’votr’ goût : prima, premièrement, d’abord : Un salmis aux fines herbes, pommes d’amour pour entourage.
Plumet
Bravo ! C’est excellent ce plat-là ?
Jocrisse
Seconda pour le second plat. La percillade en vinaigrette, redoublement de tomates ou pommes d’amour avec addition de cornichons.
Plumet (il passe la langue sur ses lèvres à chaque mots)
De mieux en mieux, continue donc ?
Jocrisse
Troissio… Canards aux oignons, sauce parisienne à la russe et gélatine.
Plumet
Excellent ! excellent ! Ensuite ! ensuite ?
Jocrisse
« Quatritia. » Un petit cochon d’lait farcé aux truffes.
Plumet (vivement)
Un petit cochon de lait, Jocrisse, ah ! tu me mets dans le ravissement ! Un p’tit cochon d’lait ! Ah !… après ?
Jocrisse
Après… après… Dame not’maîtr’ j’crois qu’c’est déjà pas mal raisonnable.
Plumet
Oh ! Jocrisse ! Jocrisse ! Toi dont les idées fourmillent… tu oublies… tu oublies mon mets favori ?
Jocrisse
Quoi ?… Quoi ?… ma foi, du diable si j’y suis.
Plumet
Il est vrai qu’il y a diablement longtemps que je n’en ai mangé !… Eh bien, Jocrisse… ce mets… c’est !… des oreilles de cochon piquées, entrelardées de truffes et de fines herbes !… Hein ?
Jocrisse (à part et comme frappé d’une idée)
Des oreilles !… oh ! la bonne idée ! Merci, ma belle étoile ! Merci, mon génie tutélaire !
Plumet
Diable qu’est-ce que tu marmottes-là, avec tes choses tutélaires ?
Laflûte
J’gage qu’il est content d’vot’ idée.
Jocrisse
Oui, content, contenssimus, oui, not’ maître j’suis content parce que j’vas contenter vot’goût, j’veux qu’vot palais s’en rappelle de ces oreilles-là.
Plumet
Allons voilà pour un, maintenant je voudrais un pudding à la chipolata.
Jocrisse
Hein ? Hein ? Qué qu’ c’est que c’lui-là, c’est pas français ?
Plumet
Il l’est et il ne l’est pas, il vient de la Prusse.
Jocrisse
De… de la Prusse ? oh ! ben alors, not’ maître n’m’en parlez pas, j’ n’en suis pas, y a du bismark là dedans, c’est indigeste j’suis contre.
Plumet
Imbécile ! oui je serais de ton avis, mais ce plat, ce mets exquis, quoique venant de la Prusse a été inventé par un français cuisinier en Prusse et qui a parcouru la Suède, la Russie, la Norvège… la…
Jocrisse
Qui ça ? votre pudding ?
Plumet
Eh non ! Eh non, imbécile… Le cuisinier qui a donné ce nom là à ce pudding et qui s’est fait une grande réputation dans l’art culinaire.
Jocrisse
Allons not’ maître, j’vous en f’rai un y s’ra p’t’être pas tout à fait chicoulata, mais enfin ça s’ra ch’nu et ça s’ra tout à fait français.
Plumet
Enfin ce hue j’aime encore beaucoup et surtout mon ami Vincent… c’est…
Jocrisse
C’est…
Plumet
C’est un plat de macaroni.
Jocrisse
Je ne connais pas ce gibier.
Plumet (levant les épaules avec dédain)
Macaroni, Gibier !…
Jocrisse
Eh bien, cette plante.
Plumet (même geste)
Macaroni, une plante.
Jocrisse
Enfin cet oiseau ?
Plumet (même geste)
Macaroni, oiseau.
Jocrisse (impatienté)
Eh bien ! cet animal !
Plumete (vivement et en colère)
Animal toi-même ! Il te sied bien de traiter de macaroni d’animal, songe donc que le macaroni doit sa naissance à l’Italie, à la belle Italie ! À la noble Italie ! À la grande Italie.
Jocrisse
Oui, elle est propre votre grande Italie, j’en entends dire de belles choses, depuis qu’qu’ temps, surtout d’c’Roi, l’fameux Emmanuel, en v’là un d’macaroni.
Plumet
Silence ! Jocrisse ! Pas de politique, je n’en veux pas !… laissons faire, attendons et motus ! Tout viendra comme tout doit arriver… parlons et continuons.
Jocrisse
Ma foi, not’ maître j’suis rendu au bout vo’ mazzoni, macoroni, m’a donné l’vertigo, la chair de poule.
Plumet
Jocrisse ! Être indéfinissable, vas tu encore recommencer comme autrefois ?
Jocrisse
Eh ! non, not’ maître, mais vous prenez la mouche tout d’suite, vous vous enl’vez comme une soupe au lait, parce que j’ai dit que l’macaroni était un animal, quand on n’connaît pas les choses… ma foi… ma parole d’honneur ça m’suffoque ; moi, moi qui veux tout faire pour votre plaisir, vous m’rudoyez !… Ah faut avouer que j’suis ben malheureux !
(Il fait mine de pleurer)
Laflûte
Ah ! M. Plumet, voyez donc, mon pauvre cousin, ma parole, il pleure.
Plumet
Allons, allons Jocrisse, ne te chagrine pas, je me suis laissé un peu emporter, voyons n’en parlons plus… plus tard, tantôt je t’en apporterai de ce macaroui et tu verras que la chose est fort simple quoique très bonne !… Voyons, mes enfants à la besogne, chacun de votre côté… pour moi, je sors, je rentrerai le plus tôt possible et mon ami Vincent vient avant mon retour, recevez-le avec respect, avec égard… allons, au revoir.
(Il sort)
Jocrisse et Laflûte
Au revoir not’ maître.