‹ Le discipleChapitre 5 sur 7 · IV

IV

CONFESSION D’UN JEUNE HOMME D’AUJOURD’HUI

« Maison d’arrêt de Riom, Janvier 1887.

Je vous écris, monsieur, ce mémoire sur moi-même que j’ai refusé à l’avocat, malgré les supplications de ma mère. Je vous l’écris à vous qui me connaissez si peu dans les faits, — et à quel moment de ma vie! — pour la même raison qui m’a fait vous apporter mon premier travail. Il existe de vous, le maître illustre, à moi votre élève, accusé d’un crime le plus infâme, un lien que les hommes ne sauraient comprendre, que vous ignorez vous-même, et que je sens, moi, aussi étroit qu’imbrisable. J’ai vécu avec votre pensée et de votre pensée si passionnément, si complètement, à l’époque la plus décisive de mon existence! Maintenant et dans la détresse de mon agonie intellectuelle, je me tourne vers vous comme vers le seul être de qui je puisse attendre, espérer, implorer une aide. Ah! ne me méconnaissez pas, monsieur et vénéré maître, et croyez que les troubles terribles où je me débats ne sont point causés par le vain appareil de justice qui m’environne. Je ne serais pas digne du nom de philosophe si je n’avais, dès longtemps, appris à considérer ma pensée comme la seule réalité avec quoi j’aie à compter, le monde extérieur comme une indifférente et fatale succession d’apparences. Dès ma dix-septième année, j’avais adopté pour règle de me répéter, dans les heures de contrariétés petites ou grandes, la formule de l’héroïque Spinoza : « La force par laquelle l’homme persévère dans l’existence est bornée, et celle des causes extérieures la surpasse infiniment. » Je serais condamné à mort dans six semaines, pour ce crime dont je suis innocent et dont je ne puis me justifier, — vous comprendrez pourquoi, après avoir lu ces pages, — que j’irais à l’échafaud sans trembler. Je supporterais cet événement avec le même sang-froid que si un médecin me diagnostiquait, après m’avoir ausculté, une maladie avancée du cœur. Condamné, j’aurais à vaincre la révolte de l’animal d’abord, ensuite à supporter le contre-coup du désespoir de ma mère. J’ai appris, par vos livres, le remède contre de telles épreuves, et en opposant à l’image de la mort prochaine le sentiment de l’inéluctable nécessité, en diminuant la vision de la douleur de ma mère par le rappel précis des lois psychologiques qui gouvernent les consolations, j’arriverais au calme relatif. Certaines phrases de vous y suffiraient, celle par exemple du cinquième chapitre du second livre dans votre Anatomie de la volonté, que je sais par cœur : « L’universel entrelacement des phénomènes fait que sur chacun d’eux porte le poids de tous les autres, en sorte que chaque parcelle de l’univers et à chaque seconde peut être considérée comme un résumé de tout ce qui fut, de tout ce qui est, de tout ce qui sera. C’est en ce sens qu’il est permis de dire que le monde est éternel dans son détail aussi bien que dans son ensemble. » Quelle phrase, et comme elle enveloppe, comme elle affirme et démontre l’idée que tout est nécessaire, en nous comme autour de nous, puisque nous sommes, nous aussi, une parcelle et un moment de ce monde éternel!... Hélas! pourquoi faut-il que cette idée, si lucide au regard de mon esprit, lorsque je raisonne comme on doit raisonner, avec ma tête, et à laquelle j’acquiesce de toute la force de mon être, ne puisse détruire en moi une espèce de souffrance si particulière qui envahit mon cœur, lorsque je me souviens du drame que j’ai traversé, de certaines actions que j’ai voulues, d’autres dont je suis l’auteur, bien qu’indirect? Pour vous dire la chose d’un mot, mon cher maître, quoique, encore une fois, je n’aie pas tué Mlle de Jussat, j’ai été mêlé de la manière la plus étroite au drame de son empoisonnement, et j’ai des remords, quand les doctrines auxquelles je crois, les vérités que je sais, les convictions qui forment l’essence même de mon intelligence, me font considérer le remords comme la plus niaise des illusions humaines. Ces convictions se trouvent impuissantes à me procurer cette paix de la certitude qui était la mienne. Je doute avec mon cœur de ce que mon esprit reconnaît comme vrai. Je ne pense pas que pour un homme dont la jeunesse fut consumée de passions intellectuelles, il y ait un supplice plus affreux que celui-là. Mais pourquoi essayer de vous traduire avec des phrases littéraires un état mental que je veux justement vous exposer par son détail, à vous le grand connaisseur des maladies de l’âme, pour que vous me donniez le seul secours qui puisse m’être bienfaisant : une parole qui m’explique à moi-même ce qui m’est inexplicable, qui m’atteste que je ne suis pas un monstre, qui me soutienne dans le désarroi de mes croyances, qui me prouve que je ne me suis pas trompé depuis des années, en adhérant à la foi nouvelle avec l’intime énergie d’une créature sincère? Enfin, mon cher maître, je suis très misérable, et j’ai besoin de dire ma misère. A qui m’adresser, sinon à vous, puisque je ne saurais espérer d’être intelligible à qui que ce soit, hors du psychologue dont je suis l’élève? Depuis deux mois tantôt que je vis dans cette prison, l’instant où j’ai pris cette résolution de vous écrire ce mémoire a été le seul où je me sois retrouvé tel que je fus avant ces terribles événements. J’avais essayé de m’absorber dans quelques travaux d’ordre abstrait, je n’avais pas pu. J’y aurai du moins gagné de vous écrire ces pages sans que l’on s’occupe de me surveiller. Voici quatre jours que je ne songe qu’à cela, et, grâces vous en soient déjà rendues, la force de la pensée me revient. J’ai trouvé même un peu du plaisir qui était le mien autrefois, quand j’écrivais mes premiers essais, à reprendre, pour ce travail, la froide sévérité de ma méthode, — de votre méthode. J’ai jeté hier sur le papier un plan de cette monographie de mon moi actuel, en pratiquant la division par paragraphes que vous avez adoptée dans vos travaux. Je me suis prouvé la vigueur persistante de ma réflexion en reconstruisant ma vie depuis son origine, comme je résoudrais un problème de géométrie par synthèse. Je vois distinctement, à l’heure présente, que la crise dont je souffre a pour facteurs mes hérédités d’abord, ensuite un milieu d’idées, celui où j’ai grandi, puis un milieu de faits, celui où j’ai été transplanté par mon arrivée chez les Jussat-Randon. La crise elle-même et les questions qu’elle soulève en moi seront la matière des derniers fragments d’une étude que je débarrasserai du parasitisme des souvenirs insignifiants pour la réduire à ce qu’un maître de notre temps appelle les génératrices. A tout le moins je vous aurai fourni un document exact sur des façons de sentir que j’ai crues autrefois précieuses et rares, et je vous aurai prouvé deux fois, par ma confiance dans votre absolue discrétion et par mon appel à votre appui philosophique, ce que vous avez été pour celui qui vous écrit ces lignes et qui, en vous demandant pardon de ce trop long préambule, commence aussitôt sa dissection. Je saurai bien vous la faire tenir, une fois finie.

§ I. — Mes hérédités.

« Aussi loin que je remonte en arrière dans mon passé, je constate que ma faculté dominante, celle qui s’est trouvée présente à travers toutes les crises de ma vie, petites ou grandes, comme elle se retrouve présente aujourd’hui, a été la faculté, j’entends le pouvoir et le besoin du dédoublement. Il y a toujours eu en moi deux personnes distinctes : une qui allait, venait, agissait, sentait, et une autre qui regardait la première aller, venir, agir, sentir, avec une impassible curiosité. A l’heure actuelle, et tout en sachant que je suis là en prison, accusé d’un crime capital, perdu d’honneur et aussi accablé de tristesse, que c’est bien moi, Robert Greslou, né à Clermont le 5 septembre 1864... et non pas un autre, — je pense à cette situation comme à un spectacle auquel je demeure étranger. Même est-il juste de dire je? Non, évidemment. Car mon véritable moi n’est, à proprement parler, ni celui qui souffre, ni celui qui regarde. Il est composé des deux, et j’ai eu de cette dualité une perception très nette, bien que je ne fusse pas capable alors de comprendre cette disposition psychologique exagérée jusqu’à l’anomalie, dès mon enfance, — cette enfance que je veux évoquer d’abord en essayant de tout abolir de l’heure présente et avec l’impartialité d’un historien désintéressé.

« Mes premiers souvenirs me représentent cette ville de Clermont-Ferrand, et dans cette ville une maison qui donnait sur une promenade aujourd’hui bien changée par la récente construction de l’école d’artillerie : le cours Sablon. La maison était bâtie, comme toutes celles de cette ville, en pierre de Volvic, une pierre grisâtre dans sa nouveauté, puis noirâtre, qui donne aux rues tortueuses une physionomie de cité du moyen âge. Mon père, que j’ai perdu tout jeune, était d’origine lorraine. Il occupait à Clermont la place d’ingénieur des ponts et chaussées. C’était un homme chétif, de santé faible, avec un visage à la barbe rare, empreint d’une sérénité mélancolique et qui m’attendrit quand j’y songe, après des années. Je le revois dans son cabinet de travail, par les fenêtres duquel s’apercevait la plaine immense de la Limagne avec la gracieuse éminence du puy de Crouël tout auprès, et au loin la ligne sombre des montagnes du Forez. La gare était voisine de notre maison, et le sifflement des trains arrivait sans cesse jusqu’à ce cabinet paisible. J’étais sur le tapis, au coin du feu, à jouer sans bruit, et cet appel strident produisait dès lors sur mes nerfs une étrange impression de mystère, d’éloignement, d’une fuite de l’heure et de la vie. Mon père traçait à la craie sur un tableau noir des signes énigmatiques, figures de géométrie ou formules d’algèbre, avec cette netteté dans les lignes des courbes ou les lettres des polynômes qui révélait l’habituelle méthode de son être intime. D’autres fois, il écrivait, debout, à une table d’architecte qu’il préférait à son bureau, — table composée simplement d’une large planche en bois blanc placée sur deux tréteaux. Les grands livres de mathématiques rangés avec minutie dans la bibliothèque, les figures froides des savants dont les portraits gravés en taille-douce et sous verre étaient les seuls objets d’art dont se décorassent les murs, la pendule qui représentait un globe du monde, deux cartes astronomiques pendues au-dessus du bureau, et, sur ce bureau, la règle à calculs avec ses chiffres et son coulant de cuivre, les équerres, les compas, la règle plate en forme de T, j’évoque à mon gré ces menus détails où tout n’était que pensée, et ces images m’aident à comprendre comment dès ma lointaine enfance le rêve d’une existence purement idéale et contemplative s’élabora en moi, favorisé sans doute par l’hérédité. Mes réflexions postérieures m’ont fait reconnaître dans plusieurs traits de mon caractère le résultat, transmis sous forme instinctive, de l’existence en études abstraites menée par mon père. J’ai constamment éprouvé, par exemple, une horreur singulière pour l’action, si faible fût-elle, au point que de faire une simple visite me causait autrefois un battement de cœur, que les plus légers exercices physiques m’étaient intolérables, que d’entrer en lutte ouverte avec une autre personne, même pour discuter mes idées les plus chères, m’apparaît, encore aujourd’hui, chose presque impossible. Cette horreur d’agir s’explique par l’excès du travail cérébral qui, trop poussé, isole l’homme au milieu des réalités. Il les supporte mal, parce qu’il n’est pas habituellement en contact avec elles. Je le sens bien, cette difficulté d’adaptation au fait me vient de ce pauvre père; de lui aussi cette faculté de généraliser, qui est la puissance, mais en même temps la manie de ma pensée; et c’est son œuvre encore qu’une prédominance morbide du système nerveux qui a rendu ma volonté si folle à de certaines heures. Mon père, qui devait mourir très jeune, n’avait jamais été robuste. Il avait dû, à l’âge de la croissance, subir cette épreuve de la préparation à l’Ecole polytechnique, meurtrière aux meilleures santés. Avec ses épaules étroites, avec ses membres appauvris par les longues séances de méditations sédentaires, ce savant aux mains transparentes semblait avoir dans les veines, au lieu des rouges globules d’un sang généreux, un peu de la poussière de cette craie qu’il a tant maniée. Il ne m’a pas légué des muscles capables de contre-balancer l’excitabilité de mes nerfs, en sorte que je lui dois, avec cette faculté d’abstraction qui me rend la moindre activité difficile, une effrénée intempérance du désir. Chaque fois que j’ai souhaité ardemment, il m’a été impossible de réprimer cette convoitise. C’est une hypothèse qui m’est souvent venue quand je m’analysais moi-même, que les natures abstraites sont plus incapables que les autres de résister à la passion, lorsque cette passion s’éveille, peut-être parce que le rapport quotidien entre l’action et la pensée est brisée en elles. Les fanatiques en seraient la preuve la plus éclatante. J’ai vu ainsi mon père, d’habitude extrêmement patient et doux, s’emporter en des colères d’une violence folle qui le faisaient presque s’évanouir. Sur ce point aussi, je suis bien son fils, et à travers lui le descendant d’un grand-père peu équilibré, sorte d’homme de génie primitif, demi-paysan parvenu à force d’inventions mécaniques à une demi-fortune d’ingénieur civil, puis ruiné par des procès. De ce côté-là de ma race, il y a toujours eu un élément dangereux, quelque chose de déchaîné par instants, à côté d’une intellectualité constante. J’ai considéré jadis comme un état supérieur cette double nature : des crises spasmodiques de passion jointes à cette énergie continue de pensée abstraite. J’ai eu pour rêve d’être à la fois fiévreux et lucide, le sujet et l’objet, comme disent les Allemands, de mon analyse, le sujet qui s’étudie lui-même et trouve dans cette étude un moyen d’exaltation à la fois et de développement scientifique. Hélas! Où cette chimère m’a-t-elle mené? Mais ce n’est pas l’heure de parler des effets, nous n’en sommes encore qu’aux causes.

« Parmi les circonstances qui agirent sur moi durant mon enfance, je crois que voici une des plus importantes : chaque dimanche matin, et aussitôt que je pus lire, ma mère commença de m’emmener avec elle à la messe. Cette messe se célébrait à huit heures dans l’église des Capucins, assez nouvellement bâtie sur un boulevard planté de platanes, qui monte du cours Sablon à la place du Taureau, en longeant le jardin des Plantes. A la porte de cette église se tenait assise, devant une boutique volante, une marchande de gâteaux, appelée la mère Girard, que je connaissais bien, pour lui acheter au printemps de petits bâtons auxquels quatre ou cinq cerises pendaient, attachées par du fil blanc. C’étaient les premiers de ces fruits que je mangeasse dans la saison. Cette friandise aigre et fraîche fut une des sensualités de ces jours d’enfance. Elle aurait pu devenir, pour quelqu’un qui m’eût observé, l’occasion de signaler en moi cette frénésie du désir dont je vous parlais. J’avais presque la fièvre quand je m’acheminais vers cette boutique. Ce n’était pas la seule raison qui me fît préférer cette église des Capucins, avec son architecture très simple, aux cryptes souterraines de Notre-Dame-du-Port et aux voûtes de la cathédrale soutenues par de si élégantes colonnes à faisceaux. Chez les Capucins, le chœur était fermé. Durant les offices, d’invisibles bouches chantaient, derrière les grilles, des cantiques qui remuaient étrangement mon imagination d’enfant. Ils me semblaient venir de si loin, comme d’un abîme ou d’un tombeau. Je regardais ma mère prier à côté de moi avec l’ardeur contenue qui se manifeste dans ses moindres actions, et je songeais que mon père n’était pas là, qu’il n’entrait jamais à l’église. Ma tête d’enfant se tourmentait de cette absence au point que j’avais un jour demandé :

— « Pourquoi papa ne vient-il pas à la messe avec nous? »

« Avec mes yeux inquisiteurs d’enfant, je n’avais pas eu de peine à démêler l’embarras où ma question jetait ma mère. Elle s’en tira pourtant avec une réponse analogue à des centaines d’autres que m’ont faites depuis ses lèvres de femme essentiellement éprise de principes fixes et d’obéissance :

— « Il entend une autre messe, à son heure; et puis, je t’ai déjà dit que les enfants ne doivent jamais demander pourquoi leurs parents font telle ou telle chose... »

« Toute la différence d’âme qui nous a séparés, ma mère et moi, tenait déjà dans cette phrase qu’elle prononçait par un froid matin d’hiver, en revenant sous les arbres du cours Sablon. Je vois encore sa pèlerine, ses mains dans son manchon de vison doublé de soie brune d’où sortait à moitié son livre, la sincérité de son visage même dans son pieux mensonge, et tandis qu’elle disait : « Il ne faut jamais demander pourquoi... » Je vois ses yeux qui, trop souvent depuis lors, m’ont regardé d’un regard qui ne me comprenait pas, et, dès cette époque, elle ne soupçonnait en rien ma nature d’enfant méditatif pour lequel penser c’était déjà se demander toujours et à propos de toutes choses : Pourquoi?... Oui, pourquoi ma mère m’avait-elle trompé? Car je savais que mon père n’allait à aucune espèce d’office. Et pourquoi n’y allait-il pas?... Les graves et tristes accents des moines cachés entonnaient les répons de la messe, et moi, je me perdais dans cette question. Je savais, sans bien apprécier les motifs de cette supériorité, que mon père comptait parmi les premiers de la ville. Que de fois, à la promenade, étions-nous, lui et moi, arrêtés par quelque ami, qui, tapotant ma joue, me disait : « Hé bien, nous deviendrons un grand savant, comme le père?... » Quand ma mère prenait son avis, c’était pour l’écouter avec la soumission d’un instinctif respect. Elle trouvait donc naturel qu’il n’accomplît pas certaines actions qui, pour nous, étaient obligatoires. Nous n’avions pas les mêmes devoirs, lui et nous. Cette idée ne se formulait pas dès lors dans mon cerveau d’enfant avec cette netteté, mais elle y déposait le germe de ce qui allait être plus tard une des convictions de ma jeunesse, à savoir que les mêmes règles ne gouvernent pas les hommes très intelligents et les autres. Ce fut là, dans cette petite église, et docilement penché sur mon paroissien, que le grand principe de ma vie a pris naissance : — ne pas considérer comme une loi, pour nous autres qui pensons, ce qui est et doit être une loi pour ceux qui ne pensent pas; — de même que j’ai reçu de mes conversations avec mon père, à ce même âge, durant nos promenades, le premier germe de ma vue scientifique du monde.

« La campagne autour de Clermont est merveilleuse, et quoique je sois, au rebours du poète, un homme pour qui le monde extérieur existe très peu, j’ai gardé à jamais au fond de ma mémoire l’image des horizons qui ont entouré ces promenades. Tandis que la ville d’un côté regarde vers la plaine de la Limagne, elle s’adosse de l’autre côté aux derniers contreforts de la chaîne des Dômes. L’échancrure des cratères éteints, la boursouflure des éruptions calmées, les coulées de lave refroidie donnent aux lignes de ces montagnes volcaniques une ressemblance avec les paysages que le télescope découvre dans ce cadavre de planète qui est la lune. C’est donc, là-bas, un sauvage et grandiose souvenir des plus terrible convulsions du globe, et, ici, la plus jolie rusticité de chemins pierreux entre des vignes, de ruisseaux murmurant sous des saules et parmi des châtaigniers. Les grands bonheurs de mon enfance ont consisté dans d’interminables vagabondages avec mon père sur tous les sentiers qui vont ainsi du puy de Crouël à Gergovie, de Royat à Durtol, de Beaumont à Gravenoire. Rien qu’à écrire ces noms, ma mémoire rajeunit mon cœur. Me revoici le petit garçon qu’un portrait conservé me montre avec ses longs cheveux, avec ses jambes serrées dans des guêtres de drap, qui chemine en tenant la main de son père. D’où lui venait ce goût des champs, à lui, le savant mathématicien, l’homme de cabinet et de réflexion abstraite? J’y ai souvent songé depuis, et je crois avoir découvert à son occasion une loi peu connue du développement des esprits : — nos goûts de jeunesse persistent même quand nous nous sommes développés dans un sens contraire à eux, et nous continuons de les pratiquer, en les justifiant par des raisons intellectuelles qui les excluraient. — Je m’explique. Mon père aimait la campagne, naturellement, parce qu’il avait été élevé dans un village, que tout petit il avait passé des journées entières au bord des ruisseaux, parmi les insectes et les fleurs. Au lieu de s’abandonner à ses goûts d’une manière simple, il y mélangeait ses préoccupations actuelles de savant. Il ne se serait point pardonné d’aller à la montagne sans y étudier la formation du terrain; de regarder une fleur sans en déterminer les caractères et sans en découvrir le nom; de ramasser un insecte sans se rappeler sa famille et ses mœurs. Grâce à la rigueur de sa méthode en tout travail, il était arrivé ainsi à une connaissance très complète de la contrée; et, quand nous marchions ensemble, cette connaissance faisait la matière unique de notre entretien. Le paysage des montagnes lui devenait un prétexte pour m’expliquer les révolutions de la terre. Il passait de là, sans efforts, avec une clarté de parole qui me rendait de telles idées perceptibles, à l’hypothèse de Laplace sur la nébuleuse, et j’apercevais distinctement en imagination les protubérances planétaires s’échappant du noyau enflammé, de ce torride soleil en rotation. Le ciel de la nuit, par les beaux mois d’été, devenait une espèce de carte qu’il déchiffrait pour mes yeux de dix ans, et où je distinguais l’Etoile polaire, les sept étoiles du Chariot, Véga de la Lyre, Sirius, tous ces univers inaccessibles et formidables dont la science connaît le volume, la position et jusqu’aux métaux. Il en était de même des fleurs qu’il me dressait à ranger dans un herbier, des cailloux que je cassais sous sa direction avec un petit marteau en fer, des insectes que je nourrissais ou que je piquais, suivant les cas. Bien avant que l’on ne pratiquât dans les collèges les leçons de choses, mon père appliquait à mon éducation première sa grande maxime : « Ne rien rencontrer que l’on ne s’en rende compte scientifiquement, » conciliant ainsi la paysannerie de ses premières impressions avec la précision acquise dans ses études mathématiques. J’attribue à cet enseignement le précoce esprit d’analyse qui se développa en moi dès cette première adolescence, et qui se serait sans doute tourné vers les études positives, si mon père avait vécu. Mais il ne devait pas achever cette éducation entreprise d’après un plan raisonné dont j’ai retrouvé la trace dans ses papiers. Justement au cours d’une de ces promenades, et dans l’été de ma dixième année, nous fûmes surpris, lui et moi, par un orage qui nous mouilla l’un et l’autre jusqu’aux os. Nous étions en nage d’avoir marché. Pendant le temps que nous mîmes à revenir avec nos vêtements ainsi trempés, mon père eut très froid. Le soir il se plaignit d’un frisson. Deux jours après, une fluxion de poitrine se déclarait, et la semaine suivante il était mort.

« Comme je veux, dans cette indication sommaire des diverses causes qui m’ont formé mon âme de jeune homme, éviter à tout prix ce que je hais le plus au monde, l’étalage de la sentimentalité subjective, je ne vous raconterai pas, mon cher maître, d’autres détails sur cette mort. Il y en eut de navants, mais je ne sentis leur tristesse qu’à distance et que plus tard. Je me rappelle, quoique je fusse un garçon déjà grand et remarquablement développé, avoir éprouvé plus d’étonnement que d’affliction. C’est aujourd’hui que je regrette vraiment mon père, que je comprends ce que j’ai perdu en le perdant. Je crois vous avoir nettement marqué ce que je lui dois : le goût et la facilité de l’abstraction, l’amour de la vie intellectuelle, la foi dans la science, le précoce maniement de la bonne méthode : voilà pour l’esprit; pour le caractère, la première divination de l’orgueil de penser, et aussi un élément un peu morbide, cette difficulté d’agir qui a pour conséquence la difficulté de résister aux passions lorsqu’elles vous entraînent. — Je voudrais marquer aussi nettement ce que je crois devoir à ma mère. Tout d’abord j’aperçois ce fait que cette seconde influence agit sur moi par réaction, tandis que la première avait agi directement. A vrai dire, cette réaction ne commença qu’au jour où, devenue veuve, elle voulut s’occuper de me diriger elle-même. Jusque-là, elle m’avait abandonné à l’éducation paternelle. Cela peut sembler étrange que, demeurés seuls en ce monde, elle et moi, elle si énergique, si dévouée, et moi si jeune, nous n’ayons pas vécu, au moins durant ces années-là, en complète communion du cœur. Il existe, en effet, une psychologie rudimentaire pour laquelle ces mots : mère et fils, sont synonymes d’absolue tendresse, d’entente intime des âmes. Peut-être en va-t-il ainsi dans les familles de tradition ancienne, quoique en nature humaine je ne croie guère à ce qui suppose une simplicité entière des rapports entre personnes d’âge et de sexe différents. En tout cas, les familles modernes présentent sous les étiquettes conventionnelles les plus cruels phénomènes de divorce secret, de mésintelligence foncière, quelquefois de haine, qui se comprennent trop quand on pense à leurs origines. Il se fait depuis cent ans des mélanges de province à province et de race à race qui ont chargé notre sang, à tous, d’hérédités par trop contradictoires. Des gens se trouvent être, nominalement, de même famille, qui n’ont pas un trait commun dans la structure mentale et morale. Par suite l’intimité quotidienne entre ces êtres devient une cause de conflits quotidiens, ou de dissimulation constante. Ma mère et moi, nous en sommes un exemple que je qualifierais d’excellent, si le plaisir de rencontrer la preuve très nette d’une loi psychologique ne s’accompagnait du cuisant regret d’en avoir été la victime.

« Mon père, je vous l’ai dit, était un ancien élève de l’Ecole polytechnique, et le fils d’un ingénieur civil. Je vous ai dit aussi qu’ils étaient tous deux de race lorraine. Il y a un proverbe qui dit : « Lorrain, traître à son roi et à Dieu même. » Cette épigramme exprime, sous une forme inique, cette observation très juste qu’il flotte quelque chose de très complexe dans l’âme de cette population de frontière. Les Lorrains ont toujours vécu sur le bord de deux races et de deux existences, la germanique et la française. Qu’est-ce que le goût de la traîtrise, d’ailleurs, sinon la dépravation d’un autre goût, admirable au point de vue intellectuel, celui de la complication sentimentale? Pour ma part, j’attribue à cet atavisme le pouvoir de dédoublement dont je vous parlais en commençant cette analyse. Je dois ajouter que j’ai souvent éprouvé, quand j’étais enfant, d’étranges plaisirs de simulation désintéressée qui procédaient évidemment du même principe. Il m’est arrivé de raconter à mes camarades toutes sortes de détails inexacts sur moi-même, sur mon endroit de naissance, sur l’endroit de naissance de mon père, sur telle promenade que je venais de faire, et non pas pour me vanter, mais pour être un autre, simplement. J’ai goûté plus tard des voluptés singulières à étaler les opinions les plus opposées à celles que je considérais comme la vérité, pour le même bizarre motif. Jouer un rôle à côté de ma vraie nature m’apparaissait comme un enrichissement de ma personne, tant j’avais d’instinct le sentiment que se déterminer dans un caractère, une croyance, une passion, c’est se limiter. Ma mère, elle, est une femme du Midi, absolument rebelle à toute complexité, pour qui les idées de choses sont seules intelligibles. Dans son imagination les formes de la vie se reproduisent, concrètes, précises et simples. Quand elle pense à la religion, elle voit son église, son confessionnal, la nappe de la communion, les quelques prêtres qu’elle a connus, le livre de catéchisme où elle a étudié petite fille. Quand elle pense à une carrière, elle en voit l’activité positive et les bénéfices. Le professorat, par exemple, où elle a désiré que j’entrasse, c’était pour elle M. Limasset, le professeur de mathématiques, l’ami de mon père, et elle me voyait pareil à lui, traversant la ville deux fois le jour, en jaquette d’alpaga et en panama l’été, les pieds protégés, l’hiver, par des socques et le corps pris dans un paletot fourré, avec un traitement fixe, les revenants-bons des répétitions et la douce assurance d’une retraite. J’ai pu étudier à propos d’elle combien cette nature d’imagination rend ceux qu’elle domine incapables de se figurer l’intérieur des autres âmes. On dit souvent de ces gens-là qu’ils sont despotiques et personnels, ou qu’ils ont un mauvais caractère. En réalité, ils sont, devant ceux qu’ils fréquentent, comme un enfant devant une montre. L’enfant voit marcher les aiguilles, il ne sait rien du rouage caché qui les fait mouvoir. De là, quand ces aiguilles ne vont pas à sa fantaisie, à les violenter et à fausser les ressorts de la montre, il y a juste l’épaisseur d’une impatience.

« Ma pauvre mère fut ainsi avec moi, et dès la semaine qui suivit notre commun désastre. Je me sentis presque aussitôt tomber vis-à-vis d’elle dans un état de malaise indéfinissable, mais sans qu’un fait précis eût donné corps à ce malaise. La première circonstance qui m’éclaira sur le divorce commencé dès lors entre nous deux — dans la mesure où ma tête d’enfant pouvait être éclairée — date d’un après-midi d’automne, quatre mois environ après la mort de mon père. L’impression reçue fut si forte que je me la rappelle comme si elle datait d’hier. Nous avions dû changer d’appartement, et nous avions loué le troisième étage d’une maison, toute en hauteur, dans la rue du Billard, ruelle étroite qui contourne les ombrages de la place des Petits-Arbres, devant le palais de la Préfecture. Ma mère avait été déterminée à ce choix par l’existence d’un balcon où j’étais justement en train de jouer durant ce bel après-midi. Mon jeu — vous y reconnaîtrez le tour scientifique imprimé par mon père à mon imagination — consistait à conduire un caillou, qui me représentait un grand explorateur, d’un bout à l’autre de ce balcon et parmi d’autres pierres prises dans les pots de fleurs. Ces autres pierres me figuraient, les unes des villes, les autres des animaux curieux dont j’avais lu la description. Une des fenêtres du salon donnait sur ce balcon. Elle était entr’ouverte, et, mon jeu m’ayant amené jusque-là, j’entendis que ma mère parlait de moi avec une visiteuse. Je ne pus me retenir d’écouter avec ce battement de cœur que m’a longtemps donné l’idée de ma personnalité jugée par les autres. Plus tard j’ai compris qu’entre notre être véritable et l’impression produite sur nos proches, même sur nos amis, il n’y a pas plus de rapports qu’entre la couleur exacte de notre visage et la couleur de son reflet dans une glace bleue, verte ou jaune.

— « Peut-être » disait la visiteuse, « vous trompez-vous sur le compte de ce pauvre Robert. A dix ans on est si peu formé... »

— « Dieu vous entende, » reprenait ma mère, « mais je tremble qu’il n’ait aucune espèce de cœur. Vous n’imaginez pas comme il a été dur lors de la mort de son père... Le lendemain, il avait l’air de n’y plus penser... Et depuis, jamais un mot... vous savez, un de ces mots qui font voir que l’on se souvient de quelqu’un... Quand je lui en parle, il me répond à peine... On dirait qu’il n’a jamais connu ce cher homme qui était si bon pour lui... »

« J’ai lu quelque part que Mérimée, tout enfant, avait été grondé, puis chassé d’une chambre par sa mère, qui, lui à peine sorti, éclata de rire. Mérimée entendit ce rire, il constata comme on lui avait joué la comédie de l’irritation, et il sentit se creuser sur son cœur un pli de défiance qui ne s’effaça jamais. Cette anecdote me frappa beaucoup lorsque je la rencontrai. L’impression du célèbre écrivain m’offrait une analogie saisissante avec l’effet que produisit sur moi le fragment de causerie entendu sur le balcon. C’était bien vrai que je ne parlais jamais de mon père, mais c’était si faux que je l’eusse oublié! J’y pensais au contraire sans cesse. Je ne longeais pas un trottoir, je ne traversais pas une rue, je ne regardais pas un de nos meubles, sans que le souvenir du mort ne s’éveillât en moi, avec une obsession qui me faisait mal. A cette obsession se mêlait un étonnement épouvanté qu’il eût disparu pour toujours, et le tout se confondait dans une espèce d’appréhension anxieuse qui me fermait la bouche quand on m’entretenait de lui. Je me rends bien compte maintenant que ce travail de ma pensée ne pouvait être connu de ma mère. Sur le moment, et quand je l’entendis condamner ainsi mon cœur, j’éprouvai une humiliation profonde. Il me sembla qu’en parlant de la sorte elle n’agissait pas avec moi comme elle aurait dû. Je la sentis injuste, et, par une timidité de petit garçon encore farouche et mal apprivoisé, au lieu de la ramener sur mon compte, je me crispai là, sur place, contre cette injustice. A partir de cette minute, une impossibilité de me montrer jamais à elle était née en moi. Je sentis cela aussi, et que lorsque ses yeux se poseraient sur les miens pour y chercher mes émotions, j’éprouverais un irrésistible besoin de lui cacher mon être intérieur.

« Ce fut là une première scène, — ce rien peut-il même s’appeler de ce gros nom? — bientôt suivie d’une seconde que je note malgré son insignifiance apparente. Les enfants ne seraient pas des enfants si les événements importants de leur sensibilité n’étaient pas puérils. J’étais, à cette époque déjà, passionné de lecture, et le hasard m’avait mis entre les mains des volumes très différents de ceux qui se donnaient en prix dans les distributions. Voici comment : quoique mon père, en sa qualité de mathématicien, eût peu de lettres, il aimait quelques auteurs, qu’il comprenait à sa manière; et, en retrouvant plus tard quelques-unes de ses notes sur ces auteurs, j’ai pu apprécier à quel degré la sensation des littératures est chose personnelle, irréductible, incommensurable, pour emprunter un mot à sa science favorite, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de commune mesure entre les raisons pour lesquelles deux esprits goûtent ou repoussent un même écrivain. Entre autres ouvrages, mon père possédait dans sa bibliothèque une traduction de Shakespeare en deux volumes sur lesquels on m’asseyait pour hausser ma chaise devant la table quand le temps fut venu de quitter mon siège de bébé. On me laissait ensuite, et sans y prendre garde, manier ces volumes, illustrés de gravures qui incitèrent bientôt ma curiosité à lire des morceaux du texte. C’était une lady Macbeth se frottant les doigts sous le regard terrifié du médecin et d’une servante, un Othello entrant le poignard à la main dans la chambre de Desdémone et penchant sa face noire sur la blanche forme endormie, un roi Lear déchirant ses vêtements sous les zigzags des éclairs, un Richard III couché dans sa tente et environné de spectres. Et, du texte qui accompagnait ces gravures, je lus tant et tant de fragments que je finis par me familiariser avant ma dixième année avec ces drames qui exaltaient mon imagination dans ce que j’en pouvais saisir, sans doute parce qu’ils ont été composés pour des spectateurs populaires et qu’ils comportent un élément de poésie primitive et un grossissement enfantin. J’aimais ces rois qui défilaient, joyeux ou désespérés, à la tête de leur armée, qui perdaient ou gagnaient des batailles en quelques instants, ces tueries accompagnées de fanfares parmi les drapeaux déployés et les apparitions, ces rapides passages d’un pays à un autre et cette géographie chimérique. Enfin ce qu’il y a de très abrégé, de presque rudimentaire dans ces pièces et particulièrement dans les chroniques me séduisait au point que, resté tout seul, il m’arrivait de les jouer avec des chaises, qui devenaient ainsi York ou Lancastre, Warwick ou Glocester. O naïveté!... Mon père, lui, dont les répugnances pour les réalités douloureuses de la vie étaient extrêmes, avait goûté dans Shakespeare les côtés touchants et purs, les profils de femme d’une délicatesse achevée; Imogène et Desdémone, Cordélie et Rosalinde lui avaient plu, quoique de tels rapprochements puissent sembler étranges, pour les mêmes raisons que les romans de Dickens, ceux de Topffer et jusqu’aux enfantillages de Florian et de Berquin. Voilà des contrastes qui prouvent l’incohérence des jugements artistiques uniquement fondés sur l’impression sentimentale. Tous ces livres, je les lisais aussi, et par surcroît ceux de Walter Scott, de même que les récits champêtres de George Sand, dans une autre édition illustrée. Il est certain qu’il eût mieux valu pour moi ne pas nourrir mon imagination d’éléments aussi disparates, et quelques-uns dangereux. Mais mon âge ne me permettait guère de comprendre que le quart des phrases, et d’ailleurs, tandis que mon père peinait à son tableau noir, en train de combiner ses formules, la foudre serait tombée sur la maison sans qu’il y prît garde, emporté qu’il était sur les ailes du puissant démon de l’abstraction. Ma mère, à qui ce démon-là est aussi étranger que la bête de l’Apocalypse, ne resta pas longtemps, sitôt les premières heures de notre découragement passées, sans fureter dans la pièce où je travaillais à mes devoirs; et, par-dessous un thème commencé, elle découvrit un grand volume ouvert : c’était l’Ivanhoë de Scott.

— « Qu’est-ce que c’est que ce livre? » demanda-t-elle; « qui t’a permis de le prendre?... »

— « Mais je l’ai déjà lu une fois, » répondis-je.

— « Et ceux-là?... » continua-t-elle en inspectant la petite bibliothèque qui, à côté de mes bouquins d’écolier, enfermait, outre le Shakespeare, les Nouvelles genevoises et Nicolas Nickleby, Rob-Roy et la Mare au Diable. « Ce n’est pas de ton âge, » insista-t-elle, « et tu vas me faire le plaisir d’emporter tous ces livres avec moi dans le salon, pour les enfermer dans la bibliothèque de ton père. »

« Je me vois encore transbordant, trois par trois, les volumes, dont quelques-uns étaient très lourds pour mes petits bras, dans la froide pièce garnie de housses qui donnait sur le balcon, — cette pièce où j’avais entendu ma mère, pas beaucoup de jours auparavant, juger si sévèrement mon cœur. De ses doigts qui sortaient tout blancs de leurs mitaines noires, elle prenait les volumes, les rangeait à côté des gros traités de mathématiques. Elle ferma la porte vitrée du meuble et en détacha la clef qui prit place, parmi d’autres, dans le trousseau qu’elle portait toujours avec elle. Puis elle ajouta sévèrement :

— « Quand tu voudras lire un livre, tu me le demanderas. »

« Moi, lui demander un de ces livres, mais lequel? Je savais si bien qu’elle me refuserait tous ceux que j’aurais eu envie de relire et dont je venais regarder les titres à travers le vitrage! Je me rendais déjà trop compte que nous ne pensions de la même manière sur aucun point. Je lui en voulus d’avoir arrêté mes plus vifs plaisirs de lecture, moins peut-être à cause de cette défense que pour la raison qu’elle m’en donna. Car elle crut devoir me répéter à cette occasion, et sur les dangers des romans, des phrases empruntées à quelque manuel de piété qui, dès lors, me parurent exprimer exactement le contraire de ce que j’avais éprouvé par moi-même. Elle prit aussi prétexte des dangers que j’avais courus dans ces lectures inconsidérées pour s’occuper plus attentivement de mes études et diriger mon éducation. C’était son devoir, mais le contraste fut trop grand entre les idées auxquelles mon père m’avait initié précocement et la misère de sa pensée, à elle, meublée d’impressions positives, mesquines et bourgeoises. J’allais avec elle maintenant à la promenade, et elle causait avec moi. Sa conversation portait uniquement sur des remarques de tenue, sur mes manières bonnes ou mauvaises, sur mes petits camarades et sur leurs parents. Mon intelligence, trop dressée au plaisir de penser, se sentait alors étouffée, comme opprimée. Le paysage immobile des volcans éteints me rappelait les épisodes grandioses du drame terrestre que mon père me retraçait autrefois. Les fleurs que je cueillais, ma mère les prenait pour quelques minutes, puis elle les laissait tomber sans presque les regarder. Elle ignorait leur nom, de même qu’elle ignorait celui des insectes qu’elle me faisait rejeter sitôt ramassés, comme malpropres et venimeux. Les chemins entre les vignes, que nous suivions ensemble, ne s’en allaient plus vers cette découverte du vaste monde à laquelle la parole fécondante du mort m’avait convié. Ils prolongeaient les rues de la ville et la misère des devoirs quotidiens. Je cherche des mots pour traduire la vague et bizarre sensation d’ennui, d’esprit mutilé, d’atmosphère raréfiée que m’infligeaient ces promenades, et je n’en trouve pas de précis. Le langage a été créé par des hommes faits pour exprimer des idées et des sentiments d’hommes faits. Les termes manquent qui correspondent aux perceptions inachevées des enfants, à leur pénombre d’âme. Comment raconter des souffrances qui ne se comprennent pas elles-mêmes et dont la révélation n’a lieu qu’une fois passées, celles, par exemple, qui furent les miennes, d’une tête où fermentent des conceptions hautes et larges, d’un cerveau sur le bord du grand horizon intellectuel et qui subit la tyrannie inconsciente d’un autre cerveau, rétréci, chétif, étranger à toute idée générale, à toute vue ample ou profonde? Aujourd’hui que j’ai traversé cette période d’une adolescence refoulée et contrariée, j’en interprète les moindres épisodes par les lois de constitution des esprits, et je me rends compte que le sort, en confiant l’éducation de l’enfant que j’étais à la femme qu’était ma mère, avait associé deux formes de pensée aussi irréductibles l’une à l’autre que deux espèces différentes. C’est par milliers que les détails me reviennent où je retrouve la preuve de cette antithèse constitutive entre nos deux natures. Je vous en ai dit assez pour que je me contente de noter avec précision le résultat de ce heurt silencieux entre nos âmes, et, pour emprunter des formules au style philosophique, je crois apercevoir que deux germes furent déposés en moi par cette éducation à contresens, le germe d’un sentiment et le germe d’une faculté : — le sentiment fut celui de la solitude du Moi, la faculté fut celle de l’analyse intérieure.

« Je vous ai dit que dans l’ordre de la sensibilité comme dans celui de la pensée, j’avais subi presque aussitôt l’impression de ne pouvoir pas me montrer à ma mère tout entier. J’apprenais ainsi, à peine né à la vie intellectuelle, qu’il y a en nous un obscur élément incommunicable. Ce fut d’abord chez moi une timidité. Cela devint par la suite un orgueil. Mais tous les orgueils, n’ont-ils-pas une origine analogue? Ne pas oser se montrer, c’est s’isoler; et s’isoler, c’est bien vite se préférer. J’ai retrouvé depuis, dans quelques philosophes nouveaux, M. Renan, par exemple, mais transformé en un dédain triomphant et transcendantal, ce sentiment de la solitude de l’âme. Je l’ai retrouvé transformé en maladie et en sécheresse dans l’Adolphe de Benjamin Constant, agressif et ironique dans Beyle. Chez un pauvre petit collégien d’un lycée de province qui trottait, son cartable sous le bras, les mains cuisantes d’engelures, les pieds gourds dans ses galoches, par les rues glacées de sa ville de montagnes, l’hiver, ce n’était qu’un obscur et douloureux instinct. Mais cet instinct, après s’être appliqué à ma mère, grandissait, grandissait, s’appliquant à mes camarades et à mes maîtres. Je me sentais différent d’eux, d’une différence que je résumerai d’un mot : je croyais les comprendre tout entiers et je ne croyais pas qu’ils me comprissent. La réflexion m’incline maintenant à croire que je ne les comprenais pas plus qu’ils ne me comprenaient; mais je vois aussi qu’il y avait en effet entre nous cette différence qu’ils acceptaient et leur personne et la mienne, simplement, bonnement, bravement, au lieu que je commençais à me compliquer déjà en pensant trop à moi-même. Si j’ai de très bonne heure senti qu’au rebours de la parole du Christ, je n’avais pas de prochain, c’est que je me suis habitué, de très bonne heure, à exaspérer la conscience de ma propre âme, par suite à faire de moi un exemplaire, sans analogue, d’excessive sensibilité individuelle. Mon père m’avait doué d’une curiosité prématurée d’intelligence. N’étant plus là pour me tourner vers le monde des connaissances positives, cette curiosité sans emploi retomba sur moi-même. L’esprit est une créature vivante, comme les autres, et chez qui toute puissance s’accompagne, comme chez les autres, d’un besoin. Il faudrait retourner le vieux proverbe et dire : Pouvoir, c’est vouloir. Une faculté aboutit toujours à la volonté de l’exercer. L’hérédité mentale et ma première éducation avaient fait de moi un intellectuel avant le temps. Je continuai de l’être, mais mon intelligence s’appliquant à mes propres émotions, faute d’un maître semblable à celui que j’avais perdu, je devins auprès de ma mère, qui ne le soupçonna jamais, un égotiste absolu, d’une extraordinaire énergie de dédain à l’égard de tous. Ces traits de mon caractère ne devaient d’ailleurs apparaître que plus tard, sous l’action des crises d’idées que j’ai traversées et dont je vous dois maintenant l’histoire.

§ II. — Mon milieu d’idées.

« Les influences diverses que je viens de résumer un peu abstraitement, mais dans des termes que vous comprendrez, vous, mon cher maître, eurent ce premier résultat, inattendu, de faire de moi, entre ma onzième et ma quinzième année, un enfant très pieux. Vraisemblablement, si j’avais été mis au collège comme interne, j’aurais grandi, pareil à ceux de mes camarades que j’ai pu étudier depuis et pour lesquels la fièvre religieuse n’a pas existé. A l’époque dont je parle, et qui marqua l’avènement définitif du parti démocratique en France, une grande vague de libre-pensée roula de Paris sur la province; mais j’étais le fils d’une femme très dévote, et je fus soumis à toutes les pratiques de la religion la plus sévère. Je trouve une preuve de ce que je vous ai raconté sur mon goût précoce de la dissection intime dans ce fait que je me sentis, au rebours de mes compagnons du catéchisme, séduit d’une manière presque passionnée par la confession. Oui, je peux dire que durant les quatre années de ma crise mystique d’adolescent, de 1876 à 1880, les grands événements de ma vie furent ces longues séances dans l’étroite guérite en bois de l’église des Minimes, notre paroisse, où j’allais, tous les quinze jours, m’agenouiller et parler à voix basse, le cœur battant, de ce qui se passait en moi. L’approche de ma première communion marque la naissance de cette sensation du confessionnal, si mélangée d’éléments contradictoires. Je croyais, et par suite mes petits péchés m’apparaissaient comme de vrais crimes, et de les avouer me faisait honte. Je me repentais, et j’avais la certitude que je me relèverais pardonné, avec le délice d’une conscience lavée de ses taches. J’étais un enfant imaginatif et nerveux, il y avait donc pour moi, dans le décor du sacrement, dans le silence froid de l’église, dans cette odeur de caveau et d’encens qui la remplissait, dans le balbutiement de ma propre voix disant « mon père », dans le chuchotement de la voix du prêtre répondant « mon fils », par derrière le grillage, une poésie de mystère que je percevais sans la comprendre encore. Il s’y joignait une singulière impression d’effroi qui dérivait de l’enseignement donné par l’abbé Martel, le prêtre chargé de nous préparer à cette première communion. C’était un homme petit et court, de mine apoplectique, avec un regard sombre, et d’un bleu dur dans un large et rouge visage. Il avait été élevé dans un séminaire de province, encore pénétré de jansénisme. Ses yeux, quand il nous parlait de l’enfer, dans la tribune des Minimes où il nous réunissait, dardaient des prunelles brillantes et soudain fixes, où passaient des visions d’épouvante, et cette épouvante, il nous la communiquait. J’en arrive à me réjouir qu’il soit mort, car je le verrais entrer dans ma prison, et qui sait? peut-être subirais-je une récurrence des émotions de terreur que sa présence m’infligeait dans cette salle aux murs blanchis à la chaux, meublée de bancs de bois et d’une petite chaire en bois peint. Le thème habituel de ses discours était le petit nombre des élus et la vengeance divine. « Qui empêcherait Dieu, » disait ce prêtre, « puisqu’il est tout-puissant, de contraindre l’âme de celui qui meurt à rester près du corps dont elle se sépare?... L’âme serait là, dans la chambre mortuaire, entendant les sanglots, voyant les larmes des proches, et il lui serait défendu de les consoler... Elle serait emprisonnée dans le cercueil, et là, obligée pendant des jours et des jours, des nuits et des nuits, d’assister à la corruption de cette chair qui fut la sienne, parmi les vers et la pourriture. Des images pareilles et de cette férocité d’invention abondaient sur sa bouche amère; elles me poursuivaient dans mon sommeil. La peur de l’enfer s’exaltait en moi jusqu’à la folie. D’autre part l’abbé Martel déployait la même éloquence à nous célébrer l’importance décisive qu’aurait pour notre salut cette approche de la sainte table, et, par suite, ma crainte des supplices éternels aboutissait à des examens de conscience d’un scrupule infini. Bientôt ces reploiements intimes, ce regard jeté à la loupe sur mes moindres détours de pensée, cette scrutation continue de mon être le plus caché, m’intéressèrent à un degré tel que l’attrait de n’importe quel jeu devint nul à côté. J’avais trouvé, pour la première fois depuis la disparition de mon père, un emploi à ce pouvoir d’analyse déjà définitif, presque constitutif en moi.

« Le développement donné ainsi à mon sens aigu de la vie intérieure aurait dû produire une amélioration de mon être moral. Il eut au contraire pour conséquence une subtilité qui par elle seule était déjà une corruption, du moins au point de vue de la stricte discipline catholique. Je devins en effet, au cours de ces examens de conscience, où il entra vite plus de plaisir que de repentir, extrêmement ingénieux à découvrir des motifs singuliers derrière mes actions les plus simples. L’abbé Martel n’était pas un psychologue assez fin pour discerner cette nuance et pour comprendre que de me déchiqueter ainsi l’âme me conduisait droit à préférer aux simplicités de la vertu les fuyantes complications du péché. Il n’y reconnaissait que le zèle d’un enfant très fervent. Par exemple, au matin de ma première communion, il me vit arriver auprès de lui tout en larmes, et je lui demandai à me confesser une fois encore. En tournant et retournant le fonds et le tréfonds de ma mémoire, je m’étais découvert un bizarre péché de respect humain. J’avais, six semaines auparavant, entendu deux de mes camarades bafouer, à la porte du lycée, une vieille dame qui entrait dans l’église des Carmes, juste en face. J’avais ri de leurs propos au lieu de les relever. La vieille dame allait à la messe; s’en moquer, c’était donc se moquer d’une action pieuse. J’avais ri, pourquoi? par fausse honte de protester contre ce scandale. Donc j’y avais participé. N’était-il pas de mon devoir d’aller trouver les deux moqueurs et de leur rappeler leur impiété, en les engageant à s’en repentir? Je ne l’avais pas fait. Pourquoi? Par fausse honte encore; par respect humain, d’après les définitions mêmes du catéchisme. Je passai toute la nuit qui précéda le grand jour de la première communion à me demander avec agonie si je pourrais rejoindre M. l’abbé Martel, le lendemain, assez à temps pour lui dire ce péché. Je me souviens du sourire avec lequel il tapota ma joue après m’avoir donné l’absolution, pour me calmer. J’entends le ton de sa voix devenue douce et me disant : « Puisses-tu rester toujours pareil!... » Il ne se doutait pas que ce scrupule puéril était le signe d’une réflexion maladivement exagérée, ni que cette réflexion allait m’empoisonner les délices ardemment souhaitées de l’Eucharistie. Je ne m’étais pas contenté, au cours des semaines précédentes, de m’analyser la conscience jusqu’aux moindres fibres, je m’étais abandonné à cette imagination anticipée de l’émotion qui est la conséquence forcée de cet esprit d’analyse. Je m’étais donc figuré avec une précision extrême les sentiments que j’éprouverais en recevant l’hostie sur mes lèvres. Je m’avançai vers la grille de l’autel drapée d’une nappe blanche avec une tension de tout mon être que je n’ai jamais retrouvée depuis, et j’éprouvai, en communiant, un frisson de déception glaçante, une défaillance devant l’extase dont je ne peux pas traduire le malaise. J’ai raconté plus tard cette impression sans analogue à un camarade resté très chrétien qui me dit : « Tu n’étais pas assez simple. » Sa piété lui avait donné le coup d’œil d’un profond observateur. C’était trop vrai. Mais qu’y pouvais-je?

« Le grand événement de mon adolescence, qui fut la perte de ma foi, ne date pourtant pas de cette déception. Les causes qui déterminèrent cette perte furent nombreuses, et je ne les comprends nettement qu’aujourd’hui. Il y en eut d’abord de lentes, de progressives, qui agirent sur mon âme comme le ver sur le fruit, dévorant l’intérieur sans que le dehors garde un autre signe de ce ravage qu’une petite tache presque invisible sur la pourpre de la belle écorce. La première fut, me semble-t-il, l’application à mon confesseur de ce terrible esprit critique, faculté destructive de la confiance, qui m’avait dès mon enfance séparé de ma mère. Je continuais à pousser jusqu’aux plus fines, aux plus ténues délicatesses mes examens de conscience, et l’abbé Martel continuait à ne pas même apercevoir ce travail de torture secrète qui m’anatomisait toute l’âme. Mes scrupules lui paraissaient, ce qu’ils étaient en fait, des enfantillages. Mais c’étaient les enfantillages d’un garçon très complexe et qui ne pouvait être dirigé que si on lui donnait la sensation d’être compris. J’en arrivai bientôt à éprouver, dans mes entretiens avec ce prêtre rude et primitif, la sensation contraire, celle de l’inintelligence. Ce n’était pas de quoi empêcher que je ne remplisse mes devoirs religieux. C’était assez pour enlever à ce directeur de ma première jeunesse toute véritable autorité sur ma pensée. En même temps, et c’est la seconde d’entre les causes qui m’ont détaché de l’Eglise, je retrouvais chez les hommes que je considérais alors comme supérieurs la même indifférence à l’endroit des pratiques religieuses que j’avais, tout petit, remarquée chez mon père. Je savais que les jeunes professeurs, ceux qui nous venaient de Paris avec le prestige d’avoir traversé l’Ecole normale, étaient tous des sceptiques et des athées. J’entendais ces mots prononcés par l’abbé Martel, avec une indignation concentrée, dans les visites qu’il rendait à ma mère. Involontairement je réfléchissais, en accompagnant cette dernière aux offices des Minimes, comme jadis aux Capucins, sur la pauvreté d’esprit des dévotes qui se pressaient à la messe le dimanche matin, et marmonnaient leur prières dans le silence de la cérémonie, coupé du bruit des chaises déplacées par la loueuse. Dans ces fronts qui se baissaient avec un mouvement de ferveur soumise, à l’Elévation, jamais une idée vive et claire n’avait allumé sa flamme. Je ne me formulais pas ce contraste avec cette netteté, mais j’évoquais, malgré moi, en regard, l’image de ces jeunes maîtres sortant du lycée d’un pied dégagé, causant les uns avec les autres d’une conversation que j’imaginais pareille à celles que mon père me tenait autrefois, où les moindres phrases se chargeaient de science, et un esprit de doute grandissait en moi sur la valeur intellectuelle des croyances catholiques. Cette défiance fut alimentée par une espèce d’ambition naïve qui me faisait souhaiter, avec une ardeur incroyable, d’être aussi intelligent que les plus intelligents, de ne pas végéter parmi ceux du second ordre. Il entrait bien de l’orgueil dans ce désir, je me l’avoue aujourd’hui, mais je ne rougis pas de cet orgueil. Il était tout intellectuel, entièrement étranger à une convoitise quelconque du succès extérieur. Et puis, si je me tiens encore debout à l’heure présente, et dans l’affreux drame de ma destinée, je le dois à cet orgueil premier. C’est lui qui me permet de vous montrer mon passé avec cette lucidité froide, au lieu de courir, comme ferait un vulgaire accusé, aux événements tapageurs de ce drame. Je vois si bien, moi, que les premières scènes de la tragédie ont commencé dès lors dans le collégien pâlot en qui s’agitait le jeune homme d’aujourd’hui!

« La troisième des causes qui concoururent à cette lente désagrégation de ma foi chrétienne fut la découverte de la littérature contemporaine, qui date de ma quatorzième année. Je vous ai raconté comment ma mère m’avait, peu de temps après la mort de mon père, supprimé un certain nombre de livres. Elle ne s’était pas relâchée de cette sévérité avec le temps, et la clef de la bibliothèque paternelle continuait à cliqueter sur l’anneau d’acier de son trousseau, entre celle de l’office et celle de la cave. Le résultat le plus net de cette défense fut d’aviver le charme du souvenir que m’avaient laissé ces volumes feuilletés autrefois longuement, les pièces à demi comprises de Shakespeare, les romans à demi oubliés de George Sand. Le hasard voulut que je rencontrasse, au commencement de ma troisième, quelques échantillons de la poésie moderne dans le livre d’auteurs français qui devait servir aux récitations de l’année. Il y avait là des fragments de Lamartine, une dizaine de pièces de Hugo, les Stances à la Malibran d’Alfred de Musset, quelques morceaux de Sainte-Beuve et de Leconte de Lisle. Ces pages, deux cents environ, me suffirent pour apprécier la différence absolue d’inspiration entre les modernes et les maîtres anciens, comme on apprécie la différence d’arôme entre un bouquet de roses et un bouquet de lilas, les yeux fermés. Elle réside tout entière, cette différence que je devinai par un instinct irraisonné, dans ce fait que, jusqu’à la Révolution, les écrivains n’ont jamais pris la sensibilité comme matière et comme règle unique de leurs œuvres. C’est le contraire depuis Quatre-Vingt-Neuf. De là résulte chez les nouveaux un je ne sais quoi d’effréné, de douloureux, une recherche de l’émotion morale et physique, qui est allée s’exaspérant jusqu’au morbide, et qui tout de suite m’attira d’un attrait irrésistible. La sensualité mystique des stances du Lac et du Crucifix, les chatoyantes splendeurs de plusieurs Orientales, me fascinèrent; mais surtout je fus séduit, à en avoir une fièvre physique, par ce qu’il traîne de coupable dans l’éloquence de l’Espoir en Dieu et dans quelques fragments des Consolations. Ces fuyantes complications du péché dont je vous parlais tout à l’heure, je les pressentis par delà les morceaux choisis de mon livre de classe; et je commençai d’avoir pour les œuvres des écrivains ainsi devinés une de ces curiosités d’imagination si fortes, presque folles, qui marquent le milieu de l’adolescence. On est sur le bord de la vie. On l’entend déjà sans la voir, comme la rumeur d’une chute d’eau à travers un bouquet d’arbres, et comme ce bruit vous enivre d’attente!... Une relation d’amitié avec un camarade qui habitait au premier étage de ma maison exaspéra encore cette curiosité. Cet ami, que je devais perdre trop jeune et qui s’appelait Emile, était aussi un liseur acharné, mais, plus heureux que moi, il ne subissait aucune surveillance. Son père et sa mère, âgés déjà, vivaient sur de petites rentes et passaient les longues heures de leur journée à jouer, devant la fenêtre qui regardait la rue du Billard, d’interminables parties de mariage avec un jeu de cartes acheté dans un café et qui sentait encore l’odeur du tabac. Emile, lui, seul dans sa chambre, pouvait s’abandonner à toutes les fantaisies de ses lectures. Comme nous suivions la même classe, que nous allions au lycée ensemble et que nous en revenions de même, ma mère me permettait volontiers de passer des heures entières chez ce charmant enfant, auquel je fis bientôt partager mon goût pour les vers que j’admirais si vivement, et mon désir d’en mieux connaître les auteurs. Nous prenions, pour nous rendre au collège, les rues étroites de la vieille ville, et nous passions devant l’étalage d’un vieux libraire auquel nous avions acheté quelques ouvrages classiques d’occasion. Que devînmes-nous en découvrant dans une des cases du bonhomme un Musset en assez mauvais état, les volumes de poésie, qui coûtaient quarante sous les deux? Ils étaient si usés, si maculés!... Nous commençâmes par les feuilleter, puis il nous devint impossible de ne pas les posséder. En réunissant nos deux « semaines », nous arrivâmes à les emporter, — et c’est là, dans la petite chambre d’Emile, assis, lui sur son lit, moi sur une chaise, que nous lûmes Don Paez, les Marrons du feu, Portia, Mardoche, Rolla. J’en tremblais, comme d’une grosse faute, et nous nous laissions envahir par cette poésie comme par un vin, longuement, doucement, passionnément.

« J’ai eu, depuis, entre les mains, dans cette même chambre d’Emile et dans la mienne propre, grâce à des ruses d’amant en danger, bien des volumes clandestins et que j’ai bien aimés, depuis la Peau de chagrin, de Balzac, jusqu’aux Fleurs du mal, de Baudelaire, sans parler des poèmes de Henri Heine et des romans de Stendhal. Je n’ai jamais éprouvé d’émotion comparable à celle de ma première rencontre avec le génie de l’auteur de Rolla. Je n’étais ni un artiste ni un historien. La valeur plus ou moins haute de ces vers, leur signification plus ou moins actuelle me laissait donc indifférent. C’était un frère aîné qui venait me révéler, à moi, chétif encore, et qui n’avais pas vécu, l’univers dangereux de l’expérience sentimentale. Ce que j’avais senti obscurément, cette infériorité intellectuelle de la piété par rapport à l’impiété, m’apparut alors sous un jour étrangement nouveau. Toutes les vertus que l’on m’avait prêchées durant mon enfance s’appauvrirent, se mesquinisèrent, si humbles, si grêles à côté des splendeurs, de l’opulence, de la frénésie de certaines fautes... La foi toute simple, c’étaient ces dévotes, les amies de ma mère, si tristement racornies et vieillottes. L’impiété, c’était ce beau jeune homme qui, au matin de sa dernière nuit, regarde la sanglante aurore et, dans un éclair, découvre tout l’horizon de l’histoire et des légendes pour revenir ensuite appuyer sa tête sur le sein d’une fille belle comme son plus beau songe, et qui l’aime trop tard. La chasteté, le mariage, c’étaient les bourgeois que je connaissais, qui allaient à la musique du jardin des Plantes, le jeudi et le dimanche, de leur même pas régulier, qui disaient du même ton les mêmes phrases. Mon imagination me dessinait en regard, éclairés par les couleurs chimériques de la poésie la plus brûlante, les visages des libertins et des adultères des Contes d’Espagne et des fragments qui suivent. C’était Dalti tuant le mari de Portia, puis errant avec sa maîtresse sur l’eau morte de la lagune, entre les escaliers des palais antiques. C’était don Paez assassinant Juana après s’être enlacé à elle dans une étreinte affolée par le philtre, Frank et sa Belcolore, Hassan et sa Namouna, l’abbé Cassio et sa Suzon. Je n’étais pas capable de critiquer la fausseté romanesque de tout ce décor ni d’établir un départ entre les portions sincères et les portions littéraires de ces poèmes. Les profondeurs scélérates de l’âme m’apparaissaient à travers les lignes, et elles me tentaient, elles attiraient en moi l’esprit déjà curieux de sensations nouvelles, la faculté d’analyse déjà trop éveillée. Les autres livres dont je vous ai cité les titres tout à l’heure furent pour moi des prétextes à une tentation analogue, quoique moins forte. Devant les plaies du cœur humain que les uns et les autres étalent avec tant de complaisance, j’ai ressemblé, dès ma quinzième année, à ces saints du moyen âge qu’hypnotisait la contemplation des blessures du Sauveur. La force de leur piété faisait apparaître sur leurs mains les stigmates miraculeux, et moi, mon ardeur d’admiration m’a ouvert sur l’âme, à l’âge des saintes ignorances et des puretés immaculées, les stigmates des ulcères moraux dont saignèrent tous les grands malades modernes. Oui, dans ces années où je n’étais encore et toujours que le collégien, ami du petit Emile, et qui se cachait de sa mère pour ses lectures, je me suis assimilé en pensée les émotions que l’enseignement craintif de mes maîtres m’indiquait comme les plus criminelles. Ma rêverie s’est repue des poisons les plus dangereux de la vie, tandis que je continuais, grâce à ma puissance native de dédoublement, à jouer le personnage d’un enfant très sage, très assidu à ses devoirs, très soumis à sa mère et très pieux. Mais non. Si bizarre que cela doive vous sembler, je ne jouais pas ce personnage. Je l’étais aussi, avec une contradiction spontanée qui peut-être m’a mis sur la voie du travail psychologique auquel j’ai consacré mes premiers efforts. Quand j’ai rencontré dans votre ouvrage sur la volonté ces suggestives indications sur la multiplicité du moi, comment n’y aurais-je pas adhéré aussitôt, après avoir traversé des époques comme celles que je vous décris aujourd’hui et dans lesquelles j’ai été réellement plusieurs êtres?

« Cette crise de sensibilité imaginative avait donc continué d’attaquer en moi la foi religieuse en me donnant la tentation du péché subtil et celle aussi du scepticisme douloureux. La crise de sensualité qui en résulta faillit raviver cette foi dans mon cœur déjà très malade. Je cessai d’être pur à dix-sept ans, et comme il arrive d’habitude, dans des conditions très prosaïques et très tristes. Une ouvrière d’environ trente ans, fraîche mais commune, qui venait chez ma mère, se trouvant un après-midi seule avec moi, profita de la circonstance pour m’attirer auprès d’elle et me donner des baisers qui m’affolèrent. Elle me demanda de venir chez elle, et la fièvre que ses caresses avaient allumée en moi, jointe à une palpitante curiosité des choses de la chair éveillée par mes lectures, me fit aller à ce rendez-vous. Là, dans une chambre de hasard, sur un lit aux gros draps de calicot rude, je perdis ma virginité entre les bras de cette fille dans les yeux de laquelle l’idée de mon innocence physique allumait un si bestial éclat qu’elle me fit peur. L’action ne fut pas plus tôt accomplie que je m’enfuis de cette chambre avec un dégoût inexprimable. Il me semblait que mes mains, que ma bouche, que tout mon corps, étaient souillés d’une souillure qu’aucune eau ne laverait. Ma première idée fut d’aller me confesser et d’implorer du Dieu auquel je croyais encore la force de ne pas recommencer. Ce dégoût persista pendant plusieurs jours, et puis je constatai, avec un mélange d’épouvante et de volupté, que le désir s’y insinuait petit à petit, et c’est alors que je pus observer ce trait de mon caractère que je vous ai signalé en vous parlant de mon père : l’incapacité à me servir de mon esprit pour me diriger et me dominer. Contre la honte d’une nouvelle chute dans l’abîme des sens, j’eus beau dresser et les convictions de ma piété encore intacte, et les délicatesses de mon imagination cultivée par tant de lectures; j’eus beau me dire que cela était à la fois infâme et trivial, que je ressemblais ainsi aux camarades les plus méprisés par Emile et par moi, ceux qui passaient leurs jeudis au café ou chez les filles, — un soir, vers les huit heures, je sortis de la maison, sous prétexte d’un mal de tête. — Oui, c’était un soir d’été. Je respire encore l’odeur de poussière mouillée qui flottait sur la place de Jaude arrosée de l’après-midi. Je m’acheminai vers le faubourg de Saint-Allyre, où demeurait Marianne, c’était le nom de la créature, avec l’angoisse qu’elle ne fût pas chez elle. Je la trouvai dans sa pauvre chambre, et cette seconde fois fut la première où je m’abandonnai vraiment au délire animal, quitte à me retirer en proie au même mortel dégoût. Dès lors, à côté des deux autres personnes qui vivaient déjà en moi, entre l’adolescent encore fervent, régulier, pieux, et l’adolescent romanesque imaginatif, un troisième individu naquit et grandit, un sensuel, tourmenté des désirs les plus bassement brutaux. Pourtant le goût de la vie intellectuelle subsistait en moi, si fort, si définitif, que, tout en souffrant de cet état singulier, j’éprouvais une sensation de supériorité à le constater, à l’étudier. Ce qu’il y avait de plus étrange, c’est que je ne m’abandonnais pas plus à cette dernière disposition qu’aux trois autres, avec une claire et lucide conscience. Je demeurais un adolescent à travers ces troubles, c’est-à-dire un être encore incertain, inachevé, en qui s’ébauchaient les linéaments de son âme à venir. Je ne m’affirmais ni dans mon mysticisme, puisque au fond, tout au fond, j’avais honte de croire, comme d’une infériorité; ni dans mes imaginations sentimentales, puisque je les considérais comme de simples jeux de littérature; ni dans ma sensualité, puisque j’avais la nausée, au sortir de la chambre de Marianne; et, d’autre part, je n’avais ni l’audace ni la théorie de ma curiosité à l’égard de mes fautes. C’était dans l’été de ma rhétorique. Emile, qui devait mourir l’hiver suivant de la poitrine, était déjà bien malade, et ne sortait plus guère. Il écoutait mes confidences avec un intérêt effrayé qui flattait mon amour-propre en me donnant à mes propres yeux une allure d’exception. Cet amour-propre ne m’empêchait pas d’avoir moi-même peur, comme à la veille de ma première communion, du regard que l’abbé Martel me jetait maintenant quand il me rencontrait. Il avait sans doute parlé à ma mère dans la mesure où le lui permettait le secret du confessionnal, car elle surveillait mes sorties, mais sans pouvoir les empêcher tout à fait, et surtout sans y voir autre chose que des causes possibles de tentations, tant je continuais à m’envelopper d’hypocrisie. Cette maladie de mon meilleur ami, cette surveillance de ma mère, l’appréhension des yeux du prêtre, achevaient de m’énerver, d’autant plus que dans ce pays de volcans il semble que les chaleurs d’été fassent sortir du sol une vapeur plus ardente, plus grisante. J’ai connu, dans ces moments-là, des journées littéralement folles, tant elles renfermaient en elles d’heures contradictoires, des journées où je me levais, plus fervent chrétien que jamais. Je lisais un peu d’Imitation, je priais, j’allais à ma classe avec le ferme propos d’être parfaitement régulier et sage. Sitôt rentré, je faisais mes devoirs, puis je descendais pour voir Emile. Nous nous livrions ensemble à quelque lecture troublante. Son père et sa mère, qui le voyaient mourir, et qui le gâtaient, lui laissaient prendre chez le libraire tous les livres qui lui plaisaient, et nous en étions maintenant aux écrivains plus modernes, à ceux d’aujourd’hui, dont les volumes, arrivés récemment de Paris, exhalaient une odeur de papier frais et d’encre neuve. Nous nous procurions ainsi un frisson du cerveau qui m’accompagnait tout l’après-midi, et cependant je retournais en classe. Là, dans l’étouffante chaleur du milieu du jour, tandis que les portes ouvertes sur la cour laissaient voir l’ombre courte des arbres, et aussi que l’on entendait les voix lointaines des professeurs dictant les devoirs, l’image de Marianne s’offrait à moi, et une tentation commençait, d’abord lointaine et vague, qui allait grandissant, grandissant. J’y résistais, en sachant que j’y succomberais, comme si de lutter contre mon obscur désir m’en faisait davantage sentir la force et l’acuité. Je rentrais. L’image impure me poursuivait. Je dépêchais mes devoirs avec une sorte de verve endiablée, trouvant du talent dans le désarroi de mes nerfs trop vibrants. Je dînais, la bouche desséchée par l’ardeur de sensualité qui, à présent, me brûlait. Je descendais sous le prétexte de revoir Emile, et je me précipitais vers la rue de Marianne. Je retrouvais auprès d’elle la sensation brutale, cuisante et âpre, suivie d’une nausée si étrange, et, revenu, il m’arrivait de passer des heures à ma fenêtre, regardant les étoiles de la vaste nuit d’été, me souvenant de mon père mort et de ce qu’il me disait jadis sur ces mondes lointains. Alors une extraordinaire impression du mystère de la nature me saisissait, du mystère de toute âme, de mon âme à moi, vivante, dans cette nature, et je ne sais ce que j’admirais le plus, des profondeurs de ce ciel taciturne, ou des abîmes qu’une journée, ainsi employée, me révélait dans mon cœur.

« Telles étaient mes dispositions intérieures, mon cher maître, lorsque j’entrai dans celle de mes classes qui devait être décisive pour mon développement : la philosophie. Dès les premières semaines du cours, mon ravissement commença. Quel cours cependant et combien empâté de fatras de la psychologie classique! N’importe, inexacte et incomplète, officielle et conventionnelle, cette psychologie me passionna. La méthode employée, la réflexion personnelle et l’analyse intime; — l’objet à étudier, le Moi humain considéré dans ses facultés et ses passions; — le résultat cherché, un système d’idées générales capables de résumer en de brèves formules un vaste tas de phénomènes; — tout, dans cette science nouvelle, s’harmonisait trop bien avec le genre d’esprit que mon hérédité, mon éducation et mes propres tendances m’avaient façonné. J’en oubliai jusqu’à mes lectures favorites, et je me plongeai dans ces travaux d’un ordre encore inconnu avec d’autant plus de frénésie que la mort d’Emile, de mon unique ami, survenue à cette époque, vint imposer de nouveau à mon intelligence si naturellement méditative ce problème de la destinée que je me sentais déjà presque impuissant à résoudre par ma foi première. Mon ardeur fut si vive que bientôt je ne me contentai plus de suivre mon cours. Je cherchai des ouvrages à côté qui pussent compléter l’enseignement du maître, et c’est ainsi que je tombai un jour sur la Psychologie de Dieu. Elle me frappa si profondément que je pris aussitôt la Théorie des passions et l’Anatomie de la volonté. Ce fut, dans le domaine des idées pures, le même coup de foudre que jadis, avec les œuvres de Musset, dans le domaine des sensations rêvées. Le voile tomba. Les ténèbres du monde extérieur et intérieur s’éclairèrent. J’avais trouvé ma voie. J’étais votre élève.

« Pour vous expliquer d’une façon très nette comment votre pensée pénétra la mienne, permettez-moi de passer aussitôt aux résultats de cette lecture et des méditations qui la suivirent. Vous verrez comment je pus tirer de vos ouvrages une éthique complète, raisonnée, et qui coordonna d’une manière merveilleuse les éléments épars en moi. Je rencontrai d’abord dans le premier de ces trois ouvrages, la Psychologie de Dieu, un apaisement définitif à cette angoisse religieuse dans laquelle je continuais de vivre, malgré mes doutes. Certes, les objections contre les dogmes ne m’avaient pas manqué depuis que je lisais au hasard tant de livres dont beaucoup manifestaient la plus audacieuse irréligion, et surtout je m’étais senti attiré vers le scepticisme, comme je vous l’ai dit, parce que je lui trouvais un double caractère de supériorité intellectuelle et de nouveauté sentimentale. J’avais subi, entre autres influences, celle de l’auteur de la Vie de Jésus. La magie exquise de son style, la grâce souveraine de son dilettantisme, la poésie langoureuse de sa pieuse impiété, m’avaient remué profondément, mais je n’étais pas pour rien le fils d’un géomètre, et je n’avais pas été satisfait de ce qu’il y a d’incertain, de nuancé jusqu’à l’à-peu-près, dans cet incomparable artiste. C’est la rigueur mathématique de votre livre, à vous, mon cher maître, qui s’empara de ma pensée. Vous me démontriez à la fois avec une dialectique irrésistible que toute hypothèse sur la cause première est un non-sens, l’idée même de cette cause première une absurdité, et que néanmoins ce non-sens et cette absurdité sont aussi nécessaires à notre esprit que l’illusion à nos yeux d’un soleil en train de tourner autour de la terre, quoique nous sachions que ce soleil est immobile et cette terre en mouvement. La puissante ingéniosité de ce raisonnement ravit mon intelligence, qui, s’abandonnant docilement à votre conduite, en arriva enfin à une vision du monde lucide et justifiée. J’aperçus l’univers tel qu’il est, épandant sans commencement et sans but le flot inépuisable de ses phénomènes. Le soin que vous avez eu d’appuyer toutes vos argumentations sur des faits empruntés à la Science correspondait trop bien aux lointains enseignements de mon père pour ne pas me séduire par cela aussi, par ce charme d’une ancienne habitude d’esprit, pratiquée à nouveau après des années. Je lisais et je relisais vos pages, les résumant, les commentant et m’appliquant, avec l’ardeur d’un néophyte, à m’en assimiler tout le suc. L’orgueil intellectuel que j’avais senti remuer en moi dès mon enfance s’exaltait dans le jeune homme qui apprenait de vous le renoncement aux plus douces, aux plus consolantes utopies. Ah! comment vous raconter ces fièvres d’une initiation qui fut pareille à un premier amour par les félicités de l’enthousiasme et ses ferveurs? J’avais comme une joie physique à renverser, vos livres à la main, l’antique édifice des croyances où j’avais grandi. Oui, c’était la mâle félicité qu’a célébrée Lucrèce, celle de la négation libératrice, et non plus les lâches mélancolies d’un Jouffroy. Cet hymne à la Science dont chacune de vos pages est comme une strophe, je l’écoutais avec un ravissement qui fut d’autant plus intense que la faculté d’analyse, principale raison de ma piété, trouvait à s’exercer, grâce à vous, avec une autre ampleur qu’au confessionnal et que vos deux grands traités m’éclairaient sur mon univers intérieur, en même temps que la Psychologie de Dieu m’éclairait sur l’univers extérieur, d’une lumière qui, même aujourd’hui, reste mon dernier, mon inextinguible fanal dans la tempête.

« Toutes les incohérences de ma jeunesse, en effet, comme vous me les expliquiez! Cette solitude morale dont j’avais tant souffert, auprès de ma mère, auprès de l’abbé Martel, auprès de mes camarades, de tous, même d’Emile, — je la comprenais maintenant. Dans votre Théorie des passions, n’avez-vous pas démontré que nous sommes impuissants à sortir du Moi, et que toute relation entre deux êtres repose sur l’illusion, comme le reste? Ces chutes des sens dont j’avais eu des remords si atroces, votre Anatomie de la volonté m’en révélait les motifs nécessaires, l’inéluctable logique. Les complications que je m’étais reprochées en m’y attardant, comme un manque de franchise, vous m’y faisiez reconnaître une loi de l’existence même, imposée par l’hérédité à notre personne. Je me rendais compte aussi, grâce à vous, qu’en recherchant dans les romanciers et les poètes de ce siècle des états de l’âme coupables et morbides, j’avais, sans m’en douter, suivi une vocation innée de psychologue. N’est-ce pas vous qui avez écrit : « Toutes les âmes doivent être considérées par le savant comme des expériences instituées par la nature. Parmi ces expériences, les unes sont utiles à la société, et l’on prononce alors le mot de vertu; les autres nuisibles, et l’on prononce le mot de vice ou de crime. Ces dernières sont pourtant les plus significatives, et il manquerait un élément essentiel à la science de l’esprit si Néron, par exemple, ou tel tyran italien du quinzième siècle n’avait pas existé... » Par ces chaudes journées d’été, je me revois partant en promenade, un de ces livres dans la poche, et, une fois seul dans la campagne, lisant quelqu’une de ces phrases et m’exaltant à en méditer le sens. J’appliquais au paysage qui m’environnait cette interprétation philosophique de ce qu’il est convenu d’appeler le mal. Sans doute, les éruptions qui avaient soulevé la chaîne des Dômes, au pied desquels j’errais ainsi, avaient dû dévaster de lave brûlante la plaine voisine et détruire des êtres. Pourtant elles avaient produit cette magnificence d’horizon qui me ravissait, quand mes yeux contemplaient la coupe gracieuse du Pariou, le puy de Dôme et toute la ligne de ces nobles montagnes. Le long des chemins verdoyaient des euphorbes en fleur, dont je brisais les tiges pour voir le poison en dégoutter, blanc comme du lait. Mais ces fleurs vénéneuses nourrissaient la belle chenille thytimale, verte avec des taches sombres, et un papillon en devait naître, un sphinx aux ailes colorées des plus fines nuances. Parfois une vipère glissait entre les pierres de ces routes poudreuses, que je regardais aller, grise sur la pouzzolane rouge, avec sa tête plate et la souplesse de son corps tacheté. La dangereuse bête m’apparaissait comme une preuve de l’indifférence de cette nature, qui n’a d’autre souci que de multiplier la vie, bienfaisante ou meurtrière, avec la même inépuisable prodigalité. Je sentais alors, avec une force inexprimable, se dégager de ces choses la même leçon que de vos œuvres, à savoir que nous n’avons rien à nous que nous-même, que le Moi seul est réel, que cette nature nous ignore, comme les hommes, qu’à elle comme à eux nous n’avons rien à demander sinon des prétextes à sentir ou à penser. Mes vieilles croyances en un Dieu père et juge me semblaient des songes d’enfant malade et je me dilatais jusqu’aux extrêmes limites du vaste paysage, jusqu’aux profondeurs de l’immense ciel vide, en songeant que moi, chétif, j’avais assez réfléchi pour comprendre de ce monde ce qu’aucun des paysans que je voyais passer ne comprendrait jamais. Ils venaient de la montagne, conduisant leurs grands chariots attelés de bœufs paisibles, et ils saluaient les croix dévotement. Avec quelles délices je les méprisais dans mon cœur de leur grossière superstition, eux, et l’abbé Martel, et ma mère, quoique je ne me fusse pas décidé à déclarer mon athéisme, prévoyant trop quelles scènes cette déclaration provoquerait. Mais ces scènes n’importent guère, et j’arrive maintenant à l’exposé d’un drame qui n’aurait pas de sens si je ne vous avais pas fait entrer d’abord dans l’intime de ma pensée et de sa formation.

§ III. — Transplantation.

« Je fis, à la suite de cette année d’études, peut-être trop vivement poussées, une assez grave maladie qui me força d’interrompre ma préparation à l’Ecole normale. Une fois guéri, je redoublai ma classe de philosophie, tout en suivant une partie des cours de la rhétorique. Je me présentai à l’Ecole vers cette date, qui est aussi celle où j’eus l’honneur d’être reçu chez vous. Les événements qui suivirent, vous les connaissez. J’échouai à l’examen. Mes compositions manquaient de ce brillant littéraire qui ne s’acquiert que dans les lycées de Paris. En novembre 1885, j’acceptai d’entrer comme précepteur chez les Jussat-Randon. Je vous écrivis alors que je renonçais à mon indépendance afin d’éviter de nouvelles dépenses à ma mère. Il se joignait à cette raison l’espoir secret que les économies réalisées dans ce préceptorat me permettraient, une fois ma licence passée, de préparer mon agrégation à Paris. Le séjour dans cette ville m’attirait surtout, mon cher maître, je peux bien vous l’avouer aujourd’hui, par la perspective de me loger auprès de la rue Guy-de-la-Brosse. Ma visite dans votre ermitage m’avait produit une impression bien profonde. Vous m’étiez apparu comme une sorte de Spinoza moderne, si complètement identique à vos livres, par la noblesse d’une vie tout entière consacrée à la pensée! Je me forgeais d’avance un roman de félicité à l’idée que je saurais les heures de vos promenades, que je prendrais l’habitude de vous rencontrer dans cet antique jardin des Plantes qui ondoie sous vos fenêtres, que vous consentiriez à me diriger, qu’aidé, soutenu par vous, je pourrais marquer, moi aussi, ma place dans la Science; enfin, vous étiez pour moi la Certitude vivante, le Maître, ce que Faust est pour Wagner dans la symphonie psychologique de Gœthe. D’ailleurs les conditions où s’offraient ce préceptorat étaient particulièrement douces. Il s’agissait surtout de tenir compagnie à un enfant de douze ans, le second fils du marquis de Jussat. J’ai su depuis comment cette famille avait été amenée à se retirer pour tout l’hiver dans ce château, près du lac d’Aydat, où ils passaient d’ordinaire les seul mois d’automne. M. de Jussat, qui est originaire d’Auvergne, et qui a exercé les fonctions de ministre plénipotentiaire sous l’Empereur, venait, déjà entamé par le krach, de perdre une très grosse somme à la Bourse. Ses propriétés étant hypothéquées, et son revenu fortement diminué, il avait trouvé à louer son hôtel des Champs-Elysées, tout meublé et pour un prix très élevé. Il était arrivé dans sa terre de Jussat un peu plus tôt, comptant de là partir pour sa villa de Cannes. Une occasion avantageuse de louer aussi cette villa s’était présentée. Le désir de libérer son budget l’avait séduit, d’autant plus qu’une croissante hypocondrie lui faisait envisager sans trop de désagrément la perspective d’une année entière passée dans la solitude. Il avait été surpris, dans ce moment même, par le départ subit du précepteur de son fils Lucien, — lequel s’était sans doute peu soucié de s’enterrer ainsi pour des mois, — et, dare dare, il était arrivé à Clermont. Il y avait fait ses mathématiques, trente-cinq ans plus tôt, sous M. Limasset, le vieux professeur, ami de mon père. L’idée lui était venue de demander à son ancien maître un jeune homme instruit, intelligent, capable d’entretenir Lucien dans ses études pour toute cette année. Il offrait cinq mille francs. M. Limasset pensa très naturellement à moi, et j’acceptai, pour les raisons que je vous ai dites, d’être présenté au marquis comme candidat à cette place. Dans un salon d’un des hôtels qui donnent sur la place de Jaude, je vis un homme assez grand, chauve, avec des yeux d’un gris clair dans une face plaquée de rouge, et qui ne prit même pas la peine de m’examiner. Il parla tout de suite et tout le temps, entremêlant les détails sur sa santé — il était malade imaginaire — aux plus vives critiques contre l’éducation moderne. Je l’entends encore, disant pêle-mêle des phrases qui révélaient de la sorte les diverses facettes de son caractère :

— « Voyons, mon pauvre Limasset, quand viendrez-vous nous voir là-haut?... Il y a un air excellent. C’est ce qu’il me faut. A Paris, je ne respirais pas assez. On ne respire jamais assez... J’espère, monsieur, » et il se tournait vers moi, « que vous n’êtes point partisan de ces nouvelles méthodes d’enseignement. La Science, toujours la Science! Et Dieu, messieurs les savants, qu’en faites-vous?... » Puis revenant à M. Limasset : « De mon temps, de notre temps, je peux dire, il y avait encore partout un sentiment de la hiérarchie et du devoir. On ne négligeait pas absolument l’éducation pour l’instruction. Vous rappelez-vous notre aumônier, l’abbé Habert, et comme il savait parler?... Quelle santé! Comme il vous marchait d’un bon pied et par tous les temps, sans douillette!... Mais vous, Limasset, quel âge?... Soixante-dix ans, hein? Soixante-dix, et pas une douleur? Pas une?... Vous me trouvez mieux, n’est-ce pas, depuis que je vis dans la montagne?... Je ne suis jamais bien malade, mais toujours quelque petite chose... Tenez, j’aimerais mieux l’être, vraiment, malade. Au moins je me soignerais... »

« Si je vous rapporte ces incohérents discours, tels qu’ils me reviennent à la mémoire, mon cher maître, c’est d’abord pour vous montrer ce que vaut l’intelligence de cet homme qui, je le sais par ma mère, s’est permis de mêler à mon procès votre nom vénéré. C’est aussi pour que vous compreniez bien dans quelles dispositions j’arrivai, quatre jours après cette conversation, à ce château où je me suis heurté contre de si terribles hasards. Le marquis m’avait agréé dès cette première visite, et il avait tenu à m’emmener dans son landau. Durant ce trajet de Clermont à Aydat, il eut le loisir de me raconter toute sa famille. Il m’expliqua successivement, avec ce bavardage invincible qui est le sien, et toujours coupé par quelques rappels de sa personne, que sa femme et sa fille n’aimaient pas beaucoup le monde et qu’elles étaient d’excellentes ménagères; — que son fils aîné, le comte André, se trouvait chez lui pour quinze jours et que je n’eusse pas à me froisser de sa brusquerie, car elle cachait le meilleur des cœurs; — que son autre fils Lucien avait été très souffrant et que la grosse affaire était surtout de lui rendre la santé. Puis, sur ce mot de santé, il partit, partit, et après une heure de confidences sur ses migraines, ses digestions, ses sommeils, ses maux passés, présents et futurs, fatigué sans doute par l’air vif et par ce flux de paroles, il s’endormit dans le coin de la voiture. Je me souviens si nettement des plans que je roulais dans ma tête, tandis que, délivré de ce fâcheux, l’objet déjà de mon plus entier mépris, je regardais le beau paysage que nous traversions entre des montagnes ravinées et des bois jaunis par l’automne, avec le puy de la Vache à l’horizon, dont le cratère s’échancre, tout déchiré, tout rouge de poussière volcanique! Ce que j’avais vu déjà du marquis, ce que ses discours m’annonçaient de sa maison, aurait suffi, si je n’avais pas été préparé à cette idée par avance, pour me convaincre que j’allais être exilé parmi ceux que j’appelais les barbares. Je donnais ce nom, depuis des années, aux personnes que je jugeais irréparablement étrangères à la vie intellectuelle.

« La perspective de cet exil ne m’effrayait pas. La doctrine d’après laquelle je devais régler mon existence était si nette dans ma tête! J’étais résolu à ne vivre qu’en moi, à n’habiter que moi, à défendre ce moi contre toute intrusion du dehors. Ce château où je me rendais et les gens qu’il abritait ne me seraient qu’une matière à exploitation pour le plus grand profit de ma pensée. Mon programme était arrêté : durant les douze ou quatorze mois que je vivrais là, j’emploierais mes loisirs à travailler l’allemand, à dépouiller les deux volumes de la Psychologie de Beaunis qui bondaient ma petite malle, derrière la voiture, avec vos œuvres, mon cher maître, avec mon Ethique, avec plusieurs volumes de M. Ribot, de M. Taine, d’Herbert Spencer, quelques romans d’analyse et les livres nécessaires à la préparation de ma licence. Je comptais passer cet examen au mois de juillet. Un cahier tout blanc attendait des notes que je me proposais de prendre sur les caractères de mes hôtes. Je m’étais promis de les démonter, rouage par rouage, et j’avais acheté à cet effet avant mon départ un livre, fermé par une serrure à clef, sur la feuille de garde duquel j’avais écrit cette phrase de l’Anatomie de la volonté : « Spinoza se vantait d’étudier les sentiments humains comme le mathématicien étudie ses figures de géométrie; le psychologue moderne doit les étudier, lui, comme des combinaisons chimiques élaborées dans une cornue, avec le regret que cette cornue ne soit pas aussi transparente, aussi maniable que celles des laboratoires... » Je vous raconte cet enfantillage pour vous prouver le degré de ma sincérité intime et combien je ressemblais peu, tandis que le landau roulait sur la route d’Aydat, au jeune homme ambitieux et pauvre que tant de romans ont dépeint. Avec mon goût habituel du dédoublement, je me souviens d’avoir, dès cette heure-là, constaté non sans orgueil, cette différence. Je me rappelais le Julien Sorel de Rouge et Noir, arrivant chez M. de Rênal, les tentations de Rubempré, dans Balzac, devant la maison des Bargeton, quelques pages aussi du Vingtras de Vallès. J’analysais la sensation qui se dissimule derrière les convoitises ou les révoltes de ces divers héros. C’est toujours l’étonnement de passer d’un monde dans un autre. De cet étonnement avide ou rancunier, je ne trouvais pas une trace en moi. Je regardais le marquis sommeiller, enveloppé, par ce frais après-midi de novembre, dans une fourrure dont le col relevé cachait à demi son visage. Une couverture garantissait ses jambes, d’une laine souple et sombre. Des gants de peau bruns et brodés de noir protégeaient ses mains, qui tenaient cette couverture. Son chapeau, d’un feutre aussi fin que la soie, s’abaissait sur ses yeux. Rien que ces détails représentaient une sorte d’existence bien différente de la nôtre, de la pauvre et mesquine économie de notre intérieur que la propreté méticuleuse de ma mère sauvait seule de la misère. Je me réjouissais de n’éprouver aucune envie, pas le plus petit atome, devant ces signes d’une fortune supérieure, — ni envie, ni timidité. Je me tenais bien en main, sûr de moi-même et cuirassé contre toute vulgaire atteinte par ma doctrine, votre doctrine, et par la supériorité souveraine de mes idées. Je vous aurai tracé un portrait complet de mon âme à cette minute si j’ajoute que je m’étais promis, une fois pour toutes, de rayer l’amour du programme de ma vie. J’avais eu, depuis ma première aventure avec Marianne, une autre petite histoire que je vous ai passée sous silence, avec la femme d’un professeur du lycée, si absolument sotte et avec cela si ridiculement prétentieuse que j’en étais sorti raffermi plus que jamais dans mon mépris pour l’inintelligence de la « Dame », comme je disais d’après Schopenhauer et aussi dans mon dégoût pour la sensualité. J’attribue aux profondes influences de la discipline catholique cette répulsion à l’égard de la chair qui a survécu en moi aux dogmes de la spiritualité. Je savais bien, par une expérience trop souvent répétée, que cette répulsion était insuffisante pour empêcher mes chutes dans le désir sensuel. Mais je savais aussi que ce désir naissait en moi, au temps de Marianne, par exemple, par la certitude de son assouvissement, et je comptais sur la solitude du château pour m’affranchir de toute tentation et pratiquer dans sa pleine rigueur la grande maxime du Sage ancien : « Faire remonter tout son sexe dans son cerveau. » Ah! cette idolâtrie de mon cerveau, de mon Moi pensant, je l’ai eue si forte que j’ai songé à étudier les règles monastiques pour les appliquer à la culture de cette pensée. Oui, j’ai projeté de faire tous les jours mes méditations, comme les moines, sur les quelques articles de mon credo philosophique, de célébrer chaque jour, comme les moines, la fête d’un de mes saints à moi, de Spinoza, de Hobbes, de Stendhal, de Stuart Mill, de vous, mon cher maître, en évoquant l’image et les doctrines de l’initiateur ainsi choisi et m’imprégnant de son exemple. Je comprends que tout cela était très jeune et très naïf. Du moins, vous le voyez, je n’ai pas été celui que cette famille flétrit aujourd’hui, le plébéien intrigant qui rêve un beau mariage, et si l’idée de la séduction de Mlle de Jussat entra en effet dans mon esprit, ce fut implantée, inspirée, pour ainsi dire, par les circonstances.

« Je ne vous écris pas pour me peindre sous un jour romanesque, et je ne vois pas pourquoi je vous cacherais que parmi ces circonstances, qui devaient me pousser vers cette entreprise de séduction, si éloignée de mes sentiments d’arrivée, la première fut l’impression produite sur moi par le comte André, par le frère de cette pauvre morte, dont le souvenir, à présent que j’approche du drame, se fait vivant pour moi jusqu’à la torture. Mais remontons-y, à cette arrivée... Il est près de cinq heures. Le landau marche plus vite. Le marquis s’est éveillé. Il me montre la nappe frissonnante du petit lac d’Aydat, rose et froide sous un ciel du couchant qui empourpre les feuillages séchés des hêtres et des chênes; et, là-bas, le château, une grande bâtisse de construction moderne, blanche avec ses tours trop grêles et ses toits en poivrière, se rapproche à chaque lacis de la route grise. Le clocher d’un village, d’un hameau plutôt, dresse ses ardoises au-dessus des quelques maisons à toits de chaume. Il est dépassé. Nous voici dans l’allée d’arbres qui mène au château, puis devant le perron, et tout de suite dans le vestibule. Nous entrons dans le salon. Qu’il était paisible, ce salon, éclairé par les lampes aux larges abat-jour, avec le feu qui brûlait gaiement dans la cheminée! Et, par groupes, la marquise de Jussat travaillait avec sa fille à des ouvrages au crochet pour les pauvres; mon futur élève regardait un livre d’images, debout contre le piano ouvert avec sa musique; la gouvernante de Mlle Charlotte et une religieuse se tenaient assises, plus loin, et cousaient. Le comte André parcourait un journal qu’il déposa au moment de notre arrivée. Oui, que ce salon était paisible, et qui m’eût dit que mon entrée marquait la fin de cette paix pour ces personnes qui se dessinent à cette seconde dans le champ de vision de mon souvenir avec une netteté de portraits? J’aperçois le visage de la marquise d’abord, de cette grande et forte femme aux traits un peu gros, si différents de l’aspect que mon imagination ignorante eût donné à une grande dame. Elle était bien en effet la ménagère modèle dont m’avait parlé le marquis, mais une ménagère d’une éducation accomplie, et, tout de suite, rien qu’en me parlant de la belle journée que nous avions eue pour notre voyage, elle me mit à mon aise. J’aperçois le profil effacé de Mlle Elisa Largeyx, la gouvernante, et dans cette figure terne le sourire toujours approbateur de la vieille fille, — type innocent de servilité heureuse, d’une calme vie en complaisances et en félicités matérielles. J’aperçois la sœur Anaclet avec ses yeux de paysanne et sa bouche mince. Elle logeait en permanence dans le château pour servir de garde-malade au marquis, toujours préoccupé d’une attaque possible. J’aperçois le petit Lucien et ses grosses joues d’enfant paresseux. J’aperçois celle qui n’est plus, et sa taille fine dans sa robe claire et ses yeux gris si doux dans leur pâleur, et ses cheveux châtains, et la coupe allongée de son visage, et le geste par lequel sa main offrait à son père et à moi une tasse de thé contre le froid de la route. J’entends sa voix disant au marquis :

— « Père, avez-vous vu comme le petit lac était rose ce soir?... »

« J’entends la voix de M. de Jussat répondant entre deux gorgées de son grog :

— « J’ai vu qu’il y avait du brouillard dans les prairies et du rhumatisme dans l’air... »

« J’entends la voix du comte André reprenant :

— « Oui, mais quel beau coup de fusil demain!... » — puis se tournant vers moi : « Vous chassez, monsieur Greslou?... »

— « Non, monsieur, » lui répondis-je.

— « Montez-vous à cheval? » me demanda-t-il encore.

— « Pas davantage. »

— « Je vous plains, » fit-il en riant; « après la guerre, ce sont les deux plus grands plaisirs que je connaisse. »

« Ce n’est rien, ce bout de dialogue, et, ainsi transcrit, il ne vous expliquera pas pourquoi ces simples phrases furent cause que je regardai André de Jussat, là, aussitôt, comme un être à part de tous ceux que j’avais connus jusque-là; pourquoi, une fois monté dans ma chambre, où un domestique commença de déballer ma malle, j’y pensai plus encore qu’à sa fragile et gracieuse sœur; ni pourquoi, à la table du dîner et toute la soirée, je n’eus d’observation que pour lui. Mon naïf étonnement en présence de ce mâle et fier garçon dérivait pourtant d’un fait très simple. J’avais grandi jusqu’à cette heure dans un milieu purement cérébral, où les seules formes estimées de la vie étaient les intellectuelles. J’avais eu pour camarades les premiers de ma classe, tous délicats et frêles comme je l’étais moi-même, sans daigner jamais prêter attention aux autres, à ceux qui excellaient dans les exercices du corps, et qui d’ailleurs ne trouvaient dans ces exercices qu’un prétexte à brutalité. Tous mes maîtres préférés et les quelques anciens amis de mon père étaient, eux aussi, des cérébraux. Quand je m’étais dessiné des héros de romans d’après mes lectures, j’avais toujours imaginé des mécaniques mentales plus ou moins compliquées, jamais leurs conditions physiques. En un mot, si j’avais songé à la supériorité que représente la belle et solide énergie animale de l’homme, ç’avait été d’une manière abstraite, mais je ne l’avais pas sentie. Le comte André, âgé d’un peu plus de trente ans, présentait un exemplaire admirable de cette supériorité-là. Figurez-vous un homme de moyenne taille, découplé comme un athlète, des épaules larges et une tournure mince, des gestes qui trahissent à la fois la force et la souplesse, — de ces gestes où l’on sent que le mouvement se distribue avec cette perfection qui fait l’agilité adroite et précise, — des mains et des pieds nerveux, disant seuls la race, avec cela le visage le plus martial, un de ces teints bistrés derrière lesquels le sang coule, riche en fer et en globules, un front carré dans un casque de cheveux très noirs, une moustache de la couleur des cheveux sur des lèvres serrées et fermes, des yeux bruns rapprochés d’un nez un peu busqué, ce qui donne au profil un vague caractère d’oiseau de proie. Enfin un menton découpé hardiment et frappé d’une fossette achève cette physionomie dans un caractère d’invincible volonté. Et la volonté, c’est bien là ce personnage : l’action faite homme. Il semble qu’il n’y ait, dans cet officier rompu à tous les exercices du corps, prêt à toutes les bravoures, aucune rupture d’équilibre entre penser et agir, et que son être passe toujours tout entier dans ses moindres gestes. Je l’ai vu, depuis ce premier soir, monter à cheval de manière à réaliser devant moi la fable antique du Centaure, mettre au pistolet dix balles de suite à trente pas dans une carte à jouer, sauter des fossés à la promenade et pour se divertir, avec la légèreté d’un gymnaste de profession, de même que, parfois, et pour amuser son jeune frère, il franchissait une table en y posant seulement les deux mains. J’ai su que, pendant la guerre, et quoiqu’il n’eût encore que dix-sept ans, il s’était engagé et qu’il avait fait toute la campagne, résistant aux pires fatigues et rendant du cœur aux vétérans. Il me suffit de l’étudier, au dîner, ce premier soir, mangeant posément, avec cette belle humeur d’appétit qui décèle la vie profonde; parlant peu, mais de cette voix pleine et qui commande, pour éprouver, à un degré surprenant, l’impression que j’étais devant une créature différente de moi, mais accomplie, mais achevée dans son espèce. Il me semble, en écrivant, que cette scène date d’hier et que je suis là, tandis que le marquis commence un bésigue avec sa fille après le dîner, à causer avec la marquise, tout en regardant à la dérobée le comte André jouer seul au billard. Je le voyais, à travers la baie ouverte, souple et robuste dans la mince étoffe de son costume de soirée, un noir cigare au coin de la bouche, qui poussait les billes avec une justesse si parfaite qu’elle en était élégante; et moi, votre élève, moi si orgueilleux de l’amplitude de ma pensée, je suivais bouche bée les moindres gestes de ce jeune homme se livrant à un sport aussi vulgaire, avec l’espèce d’admiration envieuse qu’un moine lettré du moyen âge, inhabile aux robustes jeux des muscles, pouvait ressentir devant un chevalier en train de marcher dans son armure.

« Quand je prononce le mot d’envie, je vous supplie de me bien comprendre et de ne pas m’attribuer une bassesse qui ne fut jamais la mienne. Ni ce soir-là, ni durant les jours qui suivirent, je n’ai jalousé le nom du comte André, ni sa fortune, ni un seul des avantages sociaux qu’il possédait et dont j’étais si dépourvu. Je n’ai pas ressenti non plus cette étrange haine de mâle à mâle, très finement notée par vous dans vos pages sur l’amour. Ma mère avait eu cette faiblesse de me dire souvent dans mon enfance que j’étais joli garçon. Marianne et mon autre maîtresse me l’avaient répété. Sans être un fat, je me rendais compte que je n’avais rien pour déplaire, ni dans mon visage, ni dans ma tournure. Je vous dis cela, non par vanité, mais afin de vous prouver au contraire que la vanité n’entra pas pour un atome dans la sorte de rivalité subite qui fit de moi, dès ces premières heures, un adversaire, presque un ennemi du comte André, sans que d’ailleurs il s’en doutât une minute. Je le répète, dans cette rivalité il entrait autant d’admiration que d’antipathie. A la réflexion, j’ai trouvé dans le sentiment que j’essaie de vous définir la trace probable d’un atavisme inconscient. J’ai questionné plus tard le marquis, dont je flattais ainsi l’orgueil nobiliaire, sur la généalogie des Jussat-Randon, et je crois savoir qu’ils sont de pure race conquérante, au lieu que dans les veines du descendant des cultivateurs lorrains qui vous écrit ces quelques lignes coule un sang de race conquise, le sang d’aïeux asservis à la glèbe durant des siècles. Certes, entre mon cerveau et celui du comte André, il y a la même indifférence qu’entre le mien et le vôtre, mon cher maître, plus grande encore, puisque je peux, moi, vous comprendre, et que je le défie de suivre un seul de mes raisonnements, même celui que je fais, à cette minute, sur nos rapports. Pour parler franc, je suis un civilisé, il n’est qu’un barbare. Hé bien! j’ai subi aussitôt la sensation que mon affinement était moins aristocratique que sa barbarie. J’ai senti là, du coup, et dans les profondeurs de cet instinct de la vie, où la pensée descend avec tant de peine, la révélation de cette préséance de la race que la Science moderne affirme nettement et qui, vraie de toute la nature, doit être vraie aussi de l’homme. Pourquoi même le prononcer, cet inexact mot d’envie qui sert d’étiquette à des hostilités irraisonnées comme celle que m’inspira aussitôt le comte? Pourquoi cette hostilité ne serait-elle pas héritée, elle aussi, comme le reste? Une acquisition humaine quelconque, celle par exemple du caractère et de l’énergie active, suppose que, pendant des siècles et des siècles, des files d’individus, dont on est l’addition suprême, ont voulu et ont agi. L’acquisition d’une pensée puissante résume au contraire des files d’individus qui ont moins voulu que réfléchi, moins agi que médité. Durant cette longue succession d’années, une antipathie, tantôt lucide et tantôt obscure, a rendu les individus du premier groupe odieux aux individus du second, et quand deux représentants de ce souverain labeur des âges, aussi typiques chacun dans leur genre que nous l’étions, le comte et moi, se rencontrent, comment ne se dresseraient-ils pas aussitôt l’un en face de l’autre, tels que deux bêtes d’espèces différentes? Le cheval qui n’a jamais approché de lions frémit d’épouvante lorsqu’on lui tasse sa litière avec de la paille sur laquelle a couché un de ces fauves. Donc la peur s’hérite, et la peur n’est-elle pas une des formes de la haine? Pourquoi toute haine ne s’hériterait-elle point? Dans des centaines de cas, l’envie ne serait donc que cela, ce qu’elle fut pour moi à coup sûr, — l’écho en nous de haines autrefois ressenties par ceux dont nous sommes les fils, et qui continuent de poursuivre à travers nous des combats de cœur commencés il y a des centaines d’années.

« C’est un proverbe courant que les antipathies sont réciproques, et, si l’on admet mon hypothèse sur l’origine séculaire de ces antipathies, ce phénomène de réciprocité devient très simple. Il arrive pourtant que cette antipathie ne se manifeste pas dans les deux êtres à la fois. C’est le cas, lorsqu’un de ces deux êtres ne daigne pas regarder l’autre, et aussi que l’autre se cache. Je ne crois pas que le comte André ait éprouvé, dès cette première rencontre, l’aversion qu’il aurait eue pour moi s’il avait lu jusqu’au fond de mon âme. D’abord, il fit très peu d’attention à ce petit roturier, venu de Clermont au château pour y être précepteur, puis j’étais décidé à une dissimulation constante de mon vrai Moi, emprisonné chez des étrangers. Je ne professais pas plus de répugnance pour cette hypocrisie défensive, que le jardinier des Jussat n’en avait eu à empailler les groseillers du jardin afin de conserver à travers les neiges et les gelées la fraîcheur de leurs fruits. Le mensonge d’attitude, qui m’a toujours attiré par mon goût natif de dédoublement, correspondait trop bien à mon orgueil intellectuel pour que je ne m’y adonnasse pas avec délices. Mais lui, le comte André, n’avait aucun motif pour rien me cacher de son caractère, et dès ce même soir qui suivit mon entrée dans la maison, à l’heure de nous retirer, il me pria de venir dans son cabinet afin de causer un peu. Il m’avait regardé à peine, et je compris tout de suite que son intention était, non pas de se mettre davantage en familiarité avec moi, mais de me donner ses idées, à lui, sur mon rôle de précepteur. Il occupait dans une aile un petit appartement composé de trois pièces : une chambre à coucher, une chambre à toilette et le fumoir où nous nous trouvions. Un grand divan drapé, quelques fauteuils, un large bureau, meublaient ce fumoir. Aux murs miroitaient des armes de toute provenance : fusils marocains rapportés de Tanger, sabres et mousquets du premier Empire, et un casque de soldat prussien que le comte me montra, presque aussitôt entrés. Il avait allumé une courte pipe en bois de bruyère, préparé deux verres d’eau-de-vie coupée d’eau de seltz, et, la lampe à la main, il m’éclairait de près la pointe de cuivre de ce casque en me disant :

— « Celui-là, je suis bien sûr de l’avoir descendu moi-même... Vous ne connaissez pas cette sensation de tenir un ennemi au bout de son fusil, de l’ajuster, de le voir qui tombe, et de se dire : Un de moins?... C’était dans un village, pas loin d’Orléans... J’étais de garde, à la petite pointe du jour, dans l’angle du cimetière... Par-dessus le mur, je vois une tête qui passe, qui regarde, des épaules qui suivent... C’était un curieux qui venait voir un peu ce que nous faisions... Il n’est pas retourné le dire. »

« Il reposa la lampe, et, après avoir ri à ce souvenir, son visage devint sérieux. J’avais cru devoir tremper mes lèvres par politesse dans ce mélange d’alcool et d’eau gazeuse qui m’écœurait, et le comte reprit :

— « J’ai tenu à vous parler dès ce soir, monsieur, pour bien vous expliquer le caractère de Lucien et dans quel sens vous aurez à le diriger. Le précepteur que vous allez remplacer était un excellent homme, mais très faible, très indolent. J’ai appuyé votre candidature parce que vous êtes jeune, et, pour la tâche à remplir auprès de Lucien, un homme jeune convient mieux qu’un autre... L’instruction, monsieur, pour moi, ce n’est rien, pire que rien quelquefois, quand ça vous fausse les idées... La grande chose dans cette vie, je devrais presque dire : l’unique chose, c’est le caractère... »

« Il fit une pause comme pour me demander mon opinion; je répondis par une phrase banale et qui appuyait dans son sens.

— « Très bien, » continua-t-il, « nous nous entendrons. A l’heure présente, voyez-vous, il n’y a en France, pour un homme de notre nom, qu’un métier : soldat... Tant qu’à l’intérieur ce pays-ci sera aux mains de la canaille et qu’au dehors nous aurons l’Allemagne à battre, notre place est dans le seul endroit propre qui nous reste : l’armée... Grâce à Dieu, mon père et ma mère partagent ces idées. Lucien sera soldat, et un soldat n’a pas besoin d’en savoir si long, quoi qu’en jabotent les gens d’aujourd’hui... De l’honneur, du sang-froid et des muscles, quand avec cela on aime bien la France, tout va. J’ai eu toutes les peines du monde à être bachelier, moi qui vous parle... C’est vous dire que cette année à la campagne doit être pour Lucien, avant tout, une année de grand air, de vie un peu rude, et, pour les études, seulement d’entretien. C’est sur vos causeries avec lui que j’appelle votre attention. Vous devez insister sur le côté pratique, positif des choses, et sur les principes. Il a quelques défauts qu’il importe de redresser dès maintenant. Vous le trouverez très bon, mais très mou; il faut qu’il s’apprenne à tout supporter. Exigez, par exemple, qu’il sorte par tous les temps, qu’il marche des deux à trois heures chaque jour. Il est très inexact, et je tiens à ce qu’il devienne ponctuel comme un chronomètre. Il est aussi un peu menteur. C’est pour moi le plus horrible des vices. Je pardonne tout à un homme, oui, bien des folies. Moi, le premier, j’ai fait les miennes. Je ne pardonne jamais, jamais, un mensonge... Nous avons eu, monsieur, par le vieux maître de mon père, de si bons renseignements sur vous, sur votre vie auprès de madame votre mère, sur votre dignité, sur votre droiture, que nous comptons beaucoup sur votre influence. Votre âge vous permet d’être justement pour Lucien un camarade autant qu’un précepteur... L’exemple, voyez-vous, c’est le meilleur des enseignements. Dites à un conscrit qu’il est noble et beau de marcher au feu, il vous écoutera sans vous comprendre. Marchez-y devant lui, là, crânement, et il devient plus crâne que vous... Quant à moi, je rejoins mon régiment dans quelques jours, mais, absent ou présent, vous pouvez compter sur mon appui, s’il s’agit jamais d’une mesure à prendre pour que cet enfant devienne, ce qu’il doit devenir, un homme qui puisse servir bravement son pays et, si Dieu permet, son roi... »

« Ce petit discours, que je crois bien vous reproduire presque fidèlement, n’avait rien qui dût m’étonner. Il était trop naturel que dans une maison où le père était un vieux maniaque, la mère une simple ménagère, la sœur timide et très jeune, le frère aîné tînt une place dirigeante, et qu’il prît langue avec un précepteur arrivé du jour. Il était trop naturel aussi qu’un soldat et un gentilhomme élevé dans les idées de sa classe et de son métier me parlât en soldat et en gentilhomme. Vous, mon cher maître, avec votre universelle compréhension des natures, avec votre facilité à dégager le lien nécessaire qui unit le tempérament et le milieu aux idées, vous eussiez vu dans le comte André un cas très défini et très significatif. Et moi-même, pourquoi avais-je préparé mon cahier à fermoir, sinon pour recueillir des documents, et de cette espèce, sur la nature humaine? N’en avais-je pas là de tout nouveaux dans la personne de cet officier si un et si simple, qui manifestait une manière de penser évidemment identique à sa manière d’être, de respirer, de bouger, de fumer, de manger? Je me rends trop compte que ma philosophie n’était pas comme du sang dans mes veines, comme de la moelle dans mes os, car ce discours et les convictions qu’il exprimait, au lieu de me plaire par cette rare rencontre de logique, avivèrent encore la plaie d’antipathie subitement ouverte je ne sais où, — dans mon amour-propre peut-être, car enfin j’étais le chétif et le frêle en face du fort, — à coup sûr, dans ma sensibilité la plus intime. Aucune des idées émises par le comte n’avait à mes yeux la moindre valeur. C’étaient pour moi de pures sottises, et voici qu’au lieu de simplement mépriser ces sottises comme j’aurais fait dans n’importe quelle autre occasion, je me mis à les haïr sur sa bouche. Le métier de soldat? Je le considérais comme si misérable à cause des fréquentations brutales et aussi du temps perdu, que je m’étais réjoui d’être fils de veuve afin d’échapper à la barbarie de la caserne et aux misères de la discipline. La haine de l’Allemagne? Je m’étais appliqué à la détruire en moi, comme le pire des préjugés, par dégoût des camarades imbéciles que je voyais s’exalter dans un patriotisme ignorant, et aussi par admiration, par religion pour le peuple à qui la psychologie doit Kant et Schopenhauer, Lotze et Fechner, Helmholtz et Wundt. La foi politique? Je professais un égal dédain pour les hypothèses grossières qui, sous le nom de légitimisme, de républicanisme, de césarisme, prétendent gouverner un pays à priori. Je rêvais, avec l’auteur des Dialogues philosophiques, une oligarchie de savants, un despotisme de psychologues et d’économistes, de physiologistes et d’historiens. La vie pratique? C’était la vie diminuée, pour moi qui ne voyais dans le monde extérieur qu’un champ d’expériences où une âme affranchie s’aventure avec prudence, juste assez pour y recueillir des émotions. Enfin ce mépris pour le mensonge que professait mon interlocuteur me frappait comme un affront, en même temps que cette confiance absolue dans ma moralité, fondée sur une fausse image de moi, me gênait, me froissait, me blessait. Certes, la contradiction était piquante : je me donnais comme pareil au portrait que le vieil ami de mon père avait tracé de ma personne; il me plaisait par certains côtés que l’on me crût tel, et je me sentais irrité que lui, le comte André, ne se défiât pas de moi. Il y a là un détour du cœur qui déconcerte mon analyse. Qu’est-ce que cela prouve, sinon que nous ne nous connaissons jamais entièrement nous-même? Vous l’avez dit, mon maître, avec magnificence : « Nos états de conscience sont comme des îles sur un océan de ténèbres qui en dérobe à jamais les soubassements. C’est l’œuvre du psychologue de deviner par des sondages le terrain qui fait de ces îles les sommets visibles d’une même chaîne de montagnes, invisible et immobile sous la masse mobile des eaux... »

« Si j’ai insisté sur cette soirée qui suivit mon arrivée au château, ce n’est pas qu’elle ait eu des conséquences immédiates, puisque je me retirai après avoir assuré au comte André que j’étais absolument de son avis sur la direction à donner à son jeune frère, et que, remonté dans ma chambre, je me bornai à consigner ses paroles sur mon livre de notes, avec un commentaire plus ou moins dédaigneux. Mais cette première impression vous fera bien comprendre quelles impressions analogues lui succédèrent, et la crise inattendue, quoique très naturelle, qui en résulta. C’est là une de ces chaînes sous-marines dont vous parlez, et j’en retrouve aujourd’hui tout le détail en jetant la sonde au fond, bien au fond de mon cœur. Sous l’influence de vos livres, mon cher maître, et sous celle de votre exemple, je m’étais intellectualisé de plus en plus. Je croyais, comme je vous l’ai raconté tout à l’heure, avoir renoncé définitivement à cette morbide curiosité des passions qui m’avait fait trouver autrefois de cuisants plaisirs dans mes lectures coupables et jusque dans les dégoûts de ma liaison sensuelle avec Marianne. Nous gardons ainsi en nous-mêmes des portions d’âme que nous avons connues très vivantes, que nous croyons mortes et qui ne sont qu’assoupies. Et voilà que peu à peu, à fréquenter pendant seulement quinze jours cet homme, mon aîné de neuf ou dix ans à peine, et qui était, lui, tout réalité, tout énergie, cette existence de pur spéculatif jadis si sincèrement rêvée commença de me sembler... comment dirai-je? Inférieure? Oh! non, puisque je n’aurais pas consenti, au prix d’un empire, à devenir le comte André, avec son titre, sa fortune, ses supériorités physiques et ses idées. Décolorée? Non encore. Je n’avais qu’à me souvenir de cette apparition unique, votre profil détaché sur la fenêtre de votre cabinet de travail avec ce fond de paysage parisien si vaste et si triste, pour en goûter à nouveau la méditative poésie. Le mot d’incomplet me paraît seul résumer la singulière défaveur que la soudaine comparaison entre le comte et moi répandit sur mes propres convictions. C’est dans le sentiment de cet incomplet que résida le principe tentateur dont je fus la victime. Il n’y a rien de bien original, je crois, dans cet état d’âme d’un homme qui, ayant cultivé à l’excès en lui-même la faculté de penser, rencontre un autre homme ayant cultivé au même degré la faculté d’agir, et qui se sent tourmenté de nostalgie devant cette action pourtant méprisée. Gœthe a tiré tout son Faust de cette nostalgie. Je n’étais pas un Faust; je n’avais pas, comme le vieux docteur, épuisé la coupe des sciences; et cependant il faut croire que mes études de ces dernières années en m’exaltant dans un sens trop spécial, avaient laissé en moi des puissances inemployées, qui tressaillirent d’émulation à l’approche de ce représentant d’une autre race. Tout en l’admirant, l’enviant et le dédaignant à la fois, durant les jours qui suivirent, je ne pouvais empêcher ma tête de travailler et mes raisonnements d’aller. Et je songeais : « Un homme qui vaudrait celui-ci par l’action et qui me vaudrait par la pensée, celui-là serait vraiment l’homme supérieur que j’ai souhaité d’être. » Mais l’action et la pensée ne s’excluent-elles pas l’une l’autre? Elles ne s’excluaient pas à la Renaissance, et, plus près de nous, elles ne se sont pas exclues chez ce Gœthe qui a incarné en lui-même la double destinée de son Faust, tour à tour philosophe et courtisan, poète et ministre; ni chez Stendhal, romancier et lieutenant de dragons; ni chez Constant, qui fut l’auteur d’Adolphe et un orateur de feu, en même temps qu’un duelliste, un joueur et un séducteur. Cette culture accomplie du Moi dont j’avais fait le résultat dernier, la fin suprême de mes doctrines, allait-elle sans ce double jeu des facultés, sans ce parallélisme de la vie vécue et de la vie pensée? Probablement le premier regret que j’eus à me sentir dépossédé ainsi de tout un monde, celui du fait, ne fut que d’orgueil. Mais chez moi, et par la nature essentiellement philosophique de mon être, les sensations se transforment aussitôt en idées. Les moindres accidents me servent à poser des problèmes généraux. Chaque événement de ma destinée me mène à des théories sur toute destinée. Là où un autre jeune homme se fût dit : « C’est dommage que le sort ne m’ait permis qu’une seule espèce de développement », je me pris à me demander si je ne m’étais pas trompé sur la loi de tout développement. Depuis que j’avais, grâce à vos admirables livres, affranchi mon âme et terrassé les vaines terreurs religieuses, je ne gardais de mes anciennes pratiques de piété qu’une seule, l’habitude d’un examen de conscience quotidien, sous forme de journal, et, de temps à autre, je faisais ce que j’appelais une oraison. Je transportais, comme je vous l’ai dit déjà, et avec une jouissance étrange, les termes de la religion dans le domaine de ma sensibilité personnelle. J’appelais cela encore la liturgie du Moi. Je me souviens qu’un des soirs de la seconde semaine que je passai au château de Jussat, j’employai ainsi plusieurs heures à rédiger une confession générale, c’est-à-dire à dresser un tableau complet de mes instincts divers depuis le plus lointain éveil de ma conscience. J’arrivai à cette conclusion que le trait essentiel de ma nature, la caractéristique de mon être intime avait toujours été, comme je l’ai marqué en commençant le présent travail, la faculté de dédoublement. Cela signifiait une tendance constante à être tout ensemble passionné et réfléchi, à vivre et à me regarder vivre. Mais en m’emprisonnant, comme je le voulais, dans la réflexion pure, en négligeant justement de vivre pour n’être plus qu’un regard ouvert sur la vie, ne risquais-je pas de ressembler à cet Amiel dont le douloureux journal paraissait alors, de me stériliser par l’abus de l’analyse à vide? Pour me renforcer dans ma résolution d’une existence abstraite, en vain votre image me revenait, mon cher maître. Je me rappelais les phrases sur l’amour dans la Théorie des passions. « Il n’a pas toujours été ce qu’il est », me disais-je, « un mystère criminel a dû traverser sa jeunesse », et je vous voyais, à mon âge, vous abandonnant aux expériences coupables qui déjà me tentaient obscurément à travers ces allées et venues de mes pensées.

« Je ne sais si cette chimie d’âme, très compliquée et très sincère pourtant, vous semblera suffisamment lucide. Le travail par lequel une émotion s’élabore en nous et finit par se résoudre dans une idée reste si obscur que cette idée est parfois précisément le contraire de ce que le raisonnement simple aurait prévu! N’eût-il pas été naturel, par exemple, que l’antipathie admirative soulevée en moi par la rencontre du comte André aboutît soit à une répulsion déclarée, soit à une admiration définitive? Dans le premier cas, j’eusse dû me rejeter davantage vers la Science, et dans l’autre, souhaiter une moralité plus active, une virilité plus pratique dans mes actes? Oui, j’eusse dû. Mais le naturel de chacun, c’est sa nature. La mienne voulait que, par une métamorphose dont je vous ai marqué de mon mieux les degrés, l’antipathie admirative pour le comte devînt chez moi un principe de critique à mon propre égard, que cette critique enfantât une théorie un peu nouvelle de la vie, que cette théorie réveillât ma disposition native aux curiosités passionnelles, que le tout se fondît en une nostalgie des expériences sentimentales et que, juste à ce moment, une jeune fille se rencontrât dans mon intimité, dont la seule présence aurait suffi pour provoquer le désir de lui plaire chez tout jeune homme de mon âge. Mais j’étais trop intellectuel pour que ce désir naquît dans mon cœur sans avoir traversé ma tête. Du moins, si j’ai subi le charme de grâce et de délicatesse qui émanait de cette enfant de vingt ans, je l’ai subi en croyant que je raisonnais. Il y a des heures où je me demande s’il en a été ainsi, où toute mon histoire m’apparaît comme plus simple, où je me dis : « J’ai tout bonnement été amoureux de Charlotte, parce qu’elle était jolie, fine, tendre, et que j’étais jeune; puis je me suis donné des prétextes de cerveau parce que j’étais un orgueilleux d’idées qui ne voulait pas avoir aimé comme un autre. » Quel soulagement quand je parviens à me parler de la sorte! Je peux me plaindre moi-même, au lieu de me faire horreur, comme cela m’arrive lorsque je me rappelle ce que j’ai pensé alors, cette froide résolution caressée dans mon esprit, consignée dans mes cahiers, vérifiée, hélas! dans les événements, la résolution de séduire cette enfant sans l’aimer, par pure curiosité de psychologue, pour le plaisir d’agir, de manier une âme vivante, moi aussi, d’y contempler à même et directement ce mécanisme des passions jusque-là étudié dans les livres, pour la vanité d’enrichir mon intelligence d’une expérience nouvelle. Mais oui, c’est bien ce que j’ai voulu, et je ne pouvais pas ne pas le vouloir, dressé comme j’étais par ces hérédités, par cette éducation que je vous ai dites, transplanté dans le milieu nouveau où me jetait le hasard, et mordu, comme je le fus, par ce féroce esprit de rivalité envers cet insolent jeune homme, mon contraire?

« Et pourtant qu’elle était digne de rencontrer un autre que moi, qu’une froide et meurtrière machine à calcul mental, cette fille si pure et si vraie! Rien que d’y songer me fend soudain le cœur et me déchire, moi qui me voudrais sec et précis comme un diagnostic de médecin. Elle, ce n’est pas dès le premier soir que je l’ai remarquée. Elle n’offrait pas au premier regard cette perfection des lignes du visage, cet éclat du teint, cette royauté du port qui font dire d’une femme qu’elle est très belle. Tout dans sa physionomie était délicatesse, effacement, demi-teinte, depuis la nuance de ses cheveux châtains jusqu’à celle de ses prunelles, d’un gris un peu brouillé, dans un visage ni trop pâle ni trop rose. Elle appelait nécessairement à l’esprit le terme de modeste, quand on étudiait son expression, et celui de fragile, quand on prenait garde aux finesses de ses pieds et de ses mains, à la grâce presque trop menue de ses mouvements. Quoiqu’elle fût plutôt petite, elle paraissait grande à cause de la proportion de sa tête et de l’attache du col qu’elle avait dégagée et si naturellement noble. Si le comte André reproduisait un de leurs communs ancêtres par un atavisme évident, elle trouvait, elle, le moyen de ressembler à leur père, avec une telle idéalité de lignes que c’était à ne pas admettre cette ressemblance, lorsqu’on ne les voyait pas l’un à côté de l’autre. Il était néanmoins aisé de reconnaître en elle l’influence des dispositions nerveuses qui, chez le père, créaient l’hypocondrie. Charlotte était d’une sensibilité presque morbide, que révélait, à de certaines minutes, un léger tremblement des mains et des lèvres, ces belles lèvres sinueuses où résidait une bonté presque divine. Son menton très ferme dénonçait une rare force de volonté dans cette enveloppe frêle, et je comprends aujourd’hui que la profondeur de ses yeux, parfois immobiles et comme attirés vers un point visible pour eux seuls, trahissait une tendance fatale à l’idée fixe. Comment l’aurais-je remarqué dès lors? Le premier trait que j’ai observé en elle — dès la seconde semaine qui suivit mon arrivée — fut cette extrême bonté, et cela, grâce au petit Lucien. Cet enfant me raconta qu’elle l’avait prié de savoir de moi, à plusieurs reprises, s’il ne me manquait rien dans ma chambre, — humble détail très puéril, mais qui me toucha, parce que je me sentais bien seul dans cette grande maison où personne, depuis mon arrivée, ne semblait faire la moindre attention à moi. Le marquis n’apparaissait qu’au déjeuner, enveloppé d’une robe de chambre, et pour gémir sur sa santé ou sur la politique. La marquise s’occupait à parfaire le confortable du château, et elle soutenait de longues conférences avec un tapissier venu de Clermont. Le comte André montait à cheval le matin, il chassait l’après-midi, et, le soir, il fumait ses cigares sans plus m’adresser la parole. La gouvernante et la religieuse s’observaient et m’observaient avec une discrétion qui me glaçait. Mon élève était un garçon paresseux et lourd, qui n’avait qu’une qualité, celle d’être très simple, très confiant, et de me raconter tout ce que je voulais bien entendre sur lui-même et les siens. J’avais appris ainsi tout de suite que le séjour à la campagne, cette année, était l’œuvre du comte André, ce qui ne m’étonna point, car je le sentais de plus en plus le vrai chef de la famille. J’appris que, l’année précédente, il avait voulu faire épouser à sa sœur un de ses camarades, un M. de Plane, que Charlotte avait refusé et qui était parti pour le Tonkin. J’appris... Mais qu’importe ce détail? Dans nos deux classes quotidiennes, le matin de huit heures à neuf heures et demie, l’après-midi de trois heures à quatre heures et demie, j’avais une peine extrême à fixer l’attention du petit flâneur. Assis sur sa chaise, en face de moi, de l’autre côté de la table, et roulant sa langue contre sa joue tandis qu’il couvrait le papier de sa maladroite et grosse écriture, il me guignait de l’œil. Il épiait sur mon visage la moindre trace de distraction. Avec cet instinct animal et sûr des enfants, il vit bientôt que je le ramenais moins vite à ses leçons quand il m’entretenait de son frère ou de sa sœur, et voilà comment cette innocente bouche me révéla qu’il y avait, dans cette froide maison étrangère, quelqu’un pour qui mon bien-être comptait, qui pensait à moi. Ma mère me manquait tant, quoique je ne voulusse pas en convenir avec moi-même. Et ce fut ce rien — il ne représentait cependant qu’un intérêt de banale politesse — qui me fit regarder Mlle de Jussat avec plus d’attention.

« Le second trait que je découvris en elle, après la bonté, fut le goût du romanesque; non qu’elle eût lu beaucoup de romans, mais elle avait, comme je vous l’ai dit, une sensibilité trop vive, et cette sensibilité lui avait donné comme une appréhension du réel. Sans qu’elle s’en doutât, elle était par ce point très différente de son père, de sa mère et de ses frères. Elle ne pouvait ni se montrer à eux dans la vérité de sa nature, ni les voir dans la vérité de la leur, sans en souffrir. Aussi ne se montrait-elle pas, et se contraignait-elle à ne pas les voir. Elle s’était, spontanément, naïvement, formé sur ceux qu’elle aimait des idées en harmonie avec son cœur à elle, et si contraires à l’évidence qu’elle aurait passé pour fausse ou flatteuse aux yeux d’un observateur malveillant. Elle disait à sa mère, si commune d’âme, si matérielle : « Vous, maman, qui êtes si fine...; » à son père, si cruellement égoïste : « Vous, papa, qui êtes si bon...; » à son frère, si absolu, si entier : « Toi qui comprends tout...; » et elle le croyait. Mais cette illusion où s’emprisonnait cette créature ingénue et trop tendre la laissait en proie à la solitude morale la plus complète, et dépourvue, à un degré bien dangereux, de toute entente des caractères. Elle s’ignorait comme elle ignorait les autres. Elle se languissait, à son insu, du besoin de rencontrer quelqu’un qui eût une analogie de sentiment avec elle. Il lui arrivait, par exemple, je l’observai dès les premières promenades que nous fîmes ensemble, d’être la seule à sentir vraiment la beauté du paysage formé par le petit lac, les bois qui l’environnent, les volcans lointains et le ciel d’automne, souvent plus beau que le ciel d’été à cause du contraste de son azur avec les ors des feuillées, parfois si voilé, si tristement vaporeux et lointain. Elle tombait ainsi dans des silences sans cause apparente qui venaient de ce que son être trop ému se dissolvait réellement dans le charme des choses. Elle possédait, à l’état d’instinct obscur et de sensation inconsciente, cette faculté qui fait les grands poètes et les grandes amoureuses, de s’oublier, de se disperser, de s’abîmer tout entière dans ce qui touchait son cœur, ce que fût un horizon voilé, une forêt silencieuse et jaunie, un morceau de musique joué par sa gouvernante au piano, l’émotion d’une histoire attachante racontée devant elle. Je ne me lassais pas, dès ce début de notre connaissance, de constater le contraste entre l’animal de combat qu’était le comte et cette créature de grâce et de douceur qui descendait les escaliers de pierre du château d’un pas si léger, posé à peine, et dont le sourire était si accueillant à la fois et si timide! J’oserai tout dire, puisque encore une fois je n’écris pas ceci pour me peindre en beau, mais pour me montrer. Je n’affirmerais pas que le désir de me faire aimer par cette adorable enfant, dans l’atmosphère de laquelle je commençais de tant me plaire, n’ait pas eu aussi pour cause ce contraste entre elle et son frère. Peut-être l’âme de cette jeune fille, que je voyais toute pleine de ce frère si différent, devint-elle comme un champ de bataille pour la secrète, pour l’obscure antipathie que deux semaines de séjour commun transformèrent aussitôt en haine. Oui, peut-être se cachait-il, dans mon désir de séduction, la cruelle volupté d’humilier ce soldat, ce gentilhomme, ce croyant, en l’outrageant dans ce qu’il avait au monde de plus précieux. Je sais que c’est horrible, mon cher maître, ce que je dis là, mais je ne serais pas digne d’être votre élève si je ne vous donnais ce document aussi sur l’arrière-fond de mon cœur. Et, après tout, ce ne serait, cette nuance odieuse de sensations, qu’un phénomène nécessaire, comme les autres, comme la grâce romanesque de Charlotte, comme l’énergie simple de son frère et comme mes complications à moi, — si obscures à moi-même!

§ IV. — Première crise.

« Je me souviens avec une extrême netteté du jour où ce projet de séduire la sœur du comte André se posa devant moi, non plus comme une donnée de roman imaginaire, mais comme une possibilité précise, prochaine, presque immédiate. Après deux mois consécutifs de présence au château, j’étais allé chez ma mère pour y passer les fêtes de janvier et je n’étais rentré de Clermont que depuis une semaine. La neige venait de tomber pendant quarante-huit heures. Les hivers, dans nos montagnes, sont si durs que la manie de Mlle de Jussat peut seule expliquer cette obstination à séjourner là, dans cette sauvage lande de lave indéfiniment balayée par les rafales. Il est vrai d’ajouter que la marquise veillait au confortable de la maison avec une merveilleuse entente des ressources quotidiennes, et d’ailleurs, bien qu’Aydat passe pour très isolé, par Saint-Saturnin et Saint-Amand-Tallende, les communications avec Clermont demeurent libres même dans la pire rigueur de la saison. Puis cette saison, si elle est en effet très rigoureuse, offre de soudaines et radieuses éclaircies. A des journées de tourmente succèdent des après-midi d’un incomparable azur où le paysage rayonne, comme transformé par la soudaine magie d’un enchantement de lumière. Ce fut le cas durant le jour, que j’essaie d’évoquer en ce moment-ci, où ma fatale résolution se fixa et prit corps. Je revois le lac couvert d’une mince lame de glace, sous les plis de laquelle se devinait le frisson souple de l’eau. Je revois la vaste coulée de la Cheyre, blanche de neige avec des taches sombres de lave apparues dans cette blancheur; et tout blanc aussi, mais sans une tache, se dressait le cirque des montagnes, le puy de Dôme, le puy de la Vache, celui de Vichatel, celui de la Rodde, celui de Mont-Redon, tandis que le ballon de Charmont et la forêt de Rouillat détachaient sur le fond de neige et d’azur les masses noires de leurs sapins. Des détails revivent devant mes yeux de ces menus détails qui se remarquent à peine, et puis ils demeurent cachés, on ne sait dans quel arrière-fond de la mémoire. Je revois un bouquet de bouleaux dont les ramures dépouillées se teintaient de rose. Je revois les cristaux de givre qui brillaient à la pointe des branches, une touffe de genêts qui pointait maigre et encore verte, sur le tapis immaculé la trace des pattes d’un renard, et, à une minute, le volètement d’une pie qui cria au milieu de la route, et ce cri aigu rendit le silence de cet immense horizon de neige comme perceptible. Je revois des brebis jaunâtres et brunes poussées par un berger vêtu d’une blouse bleue, coiffé d’un large chapeau rond et bas, qu’accompagnait un chien roux et velu, avec des yeux jaunes, luisants et rapprochés. Oui, je revois tout de ce paysage, et les quatre personnes en train de s’y promener sur la route qui monte vers Fontfrède : Mlle Largeyx, Mlle de Jussat, mon élève et moi-même. La taille de Charlotte était prise dans une jaquette d’astrakan; un boa de fourrure enroulé autour de son cou faisait paraître sa tête encore plus petite et plus gracieuse sous la toque pareille à la jaquette. Après ces longues heures d’emprisonnement dans le château, cet air si vif semblait la griser. Le rose d’un sang animé par la marche colorait ses joues. Ses pieds fins s’enfonçaient vaillamment dans la neige, où ils imprimaient leur trace légère, et ses yeux exprimaient cette exaltation naïve devant la beauté de la nature, privilège des cœurs restés simples qui ne se retrouve pas quand on s’est desséché l’âme à force de raisonnements, de théories abstraites et de lectures. Je marchais auprès d’elle qui allait très vite, si bien que nous eûmes très tôt dépassé Mlle Largeyx, dont les socques glissaient avec peine sur le chemin. L’enfant, lui, tantôt en avant, tantôt en arrière, s’arrêtait ou courait, avec une vivacité de jeune animal. Entre ces deux gaîtés, celle du petit Lucien et celle de Charlotte, je me sentais devenir de plus en plus taciturne et sombre. Etait-ce l’irritation nerveuse qui nous rend, à de certaines heures, antipathiques à une joie que nous constatons à côté de nous sans l’éprouver? Etait-ce l’ébauche, à demi inconsciente encore, de mon plan futur de séduction, et voulais-je me faire remarquer de la jeune fille par une espèce d’hostilité contre son plaisir? Durant toute cette promenade, moi qui avais déjà pris l’habitude de causer beaucoup avec elle, je coupai à peine par des monosyllabes les phrases admiratives qu’elle jetait au hasard de la route, comme pour me convier au partage de ses émotions heureuses. De réponses brusques en silences, ma mauvaise humeur devint si évidente que Mlle de Jussat finit, malgré son état d’enthousiasme, par s’en apercevoir. Elle me regarda deux ou trois fois, avec une question sur le bord des lèvres qu’elle n’osa pas formuler, puis ce fut un assombrissement de son mobile visage. Sa gaieté tomba au contact de ma bouderie, peu à peu, et je pus suivre sur cette physionomie transparente le passage par lequel elle cessa d’être sensible à la beauté des choses pour ne plus voir que ma tristesse. Un instant vint où elle ne fut plus capable de dominer l’impression que cette tristesse lui causait, et, d’une voix que la timidité rendait comme un peu étouffée, elle me demanda :

— « Est-ce que vous êtes souffrant, monsieur Greslou »?

— « Non, mademoiselle, » lui répondis-je avec une brusquerie qui dut la blesser, car sa voix tremblait davantage encore pour insister :

— « Alors, quelqu’un vous a fait quelque chose? Vous n’êtes pas comme à votre ordinaire... »

— « Personne ne m’a rien fait, » répondis-je en secouant la tête; « mais c’est vrai, » ajoutai-je, « j’ai des raisons d’être triste, très triste, aujourd’hui... C’est pour moi l’anniversaire d’un grand chagrin, que je ne peux pas dire... »

« Elle me regarda de nouveau. Elle ne se surveillait pas et je continuais de suivre dans ses yeux les mouvements qui l’agitaient comme on suit les allées et venues du mécanisme d’une montre à travers une boîte en cristal. Je l’avais vue inquiète de mon attitude au point d’en perdre du coup la sensation du divin paysage. Je la voyais maintenant à la fois soulagée d’apprendre que je n’avais contre elle aucun grief, touchée de ma mélancolie, curieuse d’en connaître la cause, et n’osant pas m’interroger. Elle dit seulement :

— « Pardon de vous avoir questionné... » Puis elle se tut. Ces quelques minutes suffisaient pour me révéler la place que j’occupais déjà dans sa pensée. Devant la preuve de ce délicat et noble intérêt, j’aurais dû avoir honte de mon mensonge, car c’en était un que ce soi-disant rappel d’un grand chagrin, — un mensonge gratuit et instantané dont la soudaine invention m’a souvent étonné moi-même quand j’y ai songé depuis lors. Oui, pourquoi ai-je imaginé subitement de me draper ainsi dans la poésie d’une grande douleur, moi dont la vie, depuis la mort de mon père, avait été si douce, somme toute, si peu sacrifiée? Ai-je cédé à ce goût inné de me dédoubler qui fut toujours si fort en moi? Cette simagrée romanesque dénonçait-elle l’hystérie de vanité qui pousse quelques enfants à mentir, eux aussi, sans raison et avec tant d’inattendu? Une vague intuition me fit-elle apercevoir dans un cabotinage de déception et de mélancolie le plus sûr moyen d’intéresser davantage la sœur du comte André? Je ne me rends pas bien compte des mobiles précis qui me dominèrent à ce moment de notre promenade. Assurément, je ne prévoyais avec exactitude ni l’effet de ma tristesse affectée ni celui de mon mensonge, mais je me rappelle qu’aussitôt cet effet constaté, une résolution s’installa en moi : celle d’aller jusqu’au bout et de voir quel effet je produirais sur cette âme en continuant avec conscience et calcul la comédie à demi instinctive commencée par ce lumineux après-midi de janvier, devant la magnificence d’un paysage qui aurait dû servir de cadre à d’autres rêves.

« Aujourd’hui que l’irréparable s’est accompli, et par une pénétration rétrospective horriblement douloureuse, — car elle me convainc moi-même d’inintelligence tout ensemble et de cruauté, — je comprends que j’avais dès lors inspiré à Charlotte le plus vrai, le plus tendre aussi des sentiments. Toute la diplomatie psychologique à laquelle je me suis livré fut donc l’odieux et ridicule travail d’un écolier dans la science du cœur. Je comprends que je n’ai pas su respirer les fleurs qui poussaient pour moi naturellement dans cette âme. Je n’avais qu’à me laisser aller pour connaître, pour goûter les émotions dont j’avais soif, pour vivre une vie sentimentale exaltée et amplifiée jusqu’à égaler ma vie intellectuelle. Au lieu de cela, je me suis paralysé le cœur à coups d’idées. J’ai voulu conquérir une âme conquise, jouer une partie d’échecs quand il suffisait d’être simple, et je n’ai même pas aujourd’hui l’orgueilleuse consolation de me dire que j’ai du moins dirigé à mon gré le drame de ma destinée, que j’en ai combiné les scènes, provoqué les épisodes, conduit l’intrigue. Il se jouait tout entier en elle et sans que j’y comprisse rien, ce drame où la Mort et l’Amour, les deux fidèles ouvriers de l’implacable Nature, ont agi sans mon ordre et en se moquant des complications de mes analyses. Charlotte m’a aimé pour des raisons absolument différentes de celles qu’avait su aménager ma naïve psychologie. Elle est morte, désespérée, quand, à la lumière d’une explication tragique, elle m’a vu dans ma vérité. Alors je lui ai fait horreur, et elle m’a donné ainsi la preuve la plus irréfutable que mes subtiles réflexions n’ont jamais rien pu sur elle. J’ai cru résoudre dans cet amour un problème de mécanique mentale. Hélas! j’avais tout uniquement rencontré, sans en sentir le charme, une sincère et profonde tendresse. Pourquoi n’ai-je pas deviné alors ce que j’aperçois aujourd’hui avec la netteté de la plus cruelle évidence? Egarée par les côtés romanesques de son être intime, c’était si naturel que cette enfant s’abusât sur mon compte. Mes longues études m’avaient acquis cet air un peu souffrant qui intéressera toujours l’instinctive charité féminine. D’avoir été élevé par ma mère m’avait donné des manières douces, une finesse de geste et de voix, un soin méticuleux de ma personne qui sauvaient mes gaucheries et mes ignorances. J’avais été présenté, par le vieux maître qui m’avait recommandé, comme un garçon d’une noblesse irréprochable d’idées et de caractère. C’en était assez pour qu’une jeune fille très sensible et très isolée s’intéressât à moi d’une façon très particulière. Hé bien! je n’eus pas plus tôt reconnu cet intérêt, dans la promenade dont je vous ai parlé, que je pensai à en abuser au lieu d’en être touché. Qui m’eût vu seul dans ma chambre durant la soirée qui suivit cet après-midi, assis à ma table et écrivant, un gros livre d’analyse auprès de moi, n’eût jamais cru que c’était là un jeune homme d’à peine vingt-deux ans, en train de méditer sur les sentiments qu’il inspirait ou voulait inspirer à une jeune fille de vingt... Le château dormait. Je n’entendais plus que le passage d’un valet de pied occupé à éteindre les lampes de l’escalier et des corridors. Le vent enveloppait la vaste bâtisse de son gémissement tour à tour plaintif et apaisé. Ce vent d’ouest est terrible sur ces hauteurs, où, parfois, il emporte d’une bourrasque toutes les ardoises d’un toit. Cette lamentation de la rafale a toujours augmenté en moi le sentiment de la solitude intérieure. Mon feu brûlait, paisible, et je griffonnais sur ce cahier à serrure, brûlé avant mon arrestation, le récit de ma journée et le programme de l’expérience que je me proposais de tenter sur l’esprit de Mlle de Jussat. J’avais recopié le passage sur la pitié qui se trouve dans votre Théorie des passions, vous vous souvenez, mon cher maître; c’est celui qui commence : « Il y a dans ce phénomène de la pitié un élément physique et qui, chez les femmes particulièrement, confine à l’émotion sexuelle... » C’est par la pitié aussi que je me proposais d’agir d’abord sur Charlotte. Je voulais profiter du premier mensonge par lequel je l’avais déjà remuée, l’enlacer par une suite d’autres, et achever de me faire aimer en me faisant plaindre. Il y avait, dans cette exploitation du plus respecté des sentiments humains au profit de ma fantaisie curieuse, quelque chose de radicalement contraire aux préjugés généraux, qui flattait mon orgueil jusqu’au délice. Tandis que je rédigeais ce plan de séduction, avec textes philosophiques à l’appui, je me représentais ce qu’en eût pensé le comte André, s’il eût pu, comme dans les anciennes légendes, du fond de sa ville de garnison, déchiffrer les mots tracés par ma plume. En même temps, la seule idée de diriger à mon gré les rouages subtils d’un cerveau de femme, toute cette horlogerie intellectuelle et sentimentale si compliquée et si ténue, me faisait me comparer à Claude Bernard, à Pasteur, à leurs élèves. Ces savants vivisectent des animaux. N’allais-je pas moi, vivisecter longuement une âme?

« Pour tirer de cet effet de pitié, surpris plutôt que provoqué, le résultat demandé, il s’agissait d’abord de le prolonger. A cette fin, je résolus de continuer par calcul la comédie de tristesse improvisée par hasard, tout en préparant, pour le jour plus ou moins éloigné d’un entretien explicatif, un petit roman attendrissant de fausses confidences. Je m’attachai donc, pendant la semaine qui suivit cette promenade, à feindre une mélancolie de plus en plus absorbée, et à la feindre non seulement en présence de Charlotte, mais encore durant les heures où je restais seul avec mon élève, sûr que cet enfant rapportait à sa sœur les impressions de nos tête-à-tête. Vous avez là, mon cher maître, la preuve de l’inutile rouerie que je m’appliquais à déployer. Etait-il besoin de mêler ce garçon qui m’étais confié à cette triste intrigue, et pourquoi joindre cette ruse aux autres quand Mlle de Jussat ne songeait guère à mettre ma bonne foi en doute, fût-ce une minute? Mais, par un étrange détour de conscience, je plaçais ma fierté à multiplier les complications du piège. Nous prenions, Lucien et moi, nos leçons dans une vaste pièce décorée du nom de bibliothèque à cause du rayonnage qui garnissait un pan du mur. Là, derrière les grilles doublées d’une toile verte, s’entassaient d’innombrables volumes reliés en basane, notamment toute la suite de l’Encyclopédie. C’était un héritage du fondateur du château, grand seigneur philosophe, parent et ami de Montlausier, et qui s’était construit cette habitation en pleine montagne afin d’y élever ses deux fils dans la nature et d’après les préceptes de l’Emile. Le portrait de ce gentilhomme libre-penseur, assez médiocre peinture dans le goût de l’époque, avec de la poudre et un sourire à la fois sceptique et sensible, décorait un côté de la porte; de l’autre côté se trouvait celui de sa femme, encore coquette sous une haute coiffure étagée et des mouches aux joues. En regardant ces deux peintures, tandis que Lucien traduisait un morceau d’Ovide ou de Tite-Live, je me demandais ce que faisaient mes aïeux, à moi, durant les années de l’autre siècle où vivaient les deux personnes représentées dans ces portraits. Je les voyais, ces rustres, ces vilains dont j’étais sorti, poussant la charrue, émondant la vigne, hersant la terre dans les plaines brumeuses de Lorraine, pareils aux paysans qui passaient sur la route devant les portes du château, par tous les temps, et qui, bottés jusqu’aux genoux, traînaient un bâton ferré attaché à leur poignet par une courroie. Cette image donnait l’attrait d’une vengeance presque légitime au soin que je prenais de composer ma physionomie. Chose singulière, quoique je détestasse en théorie les doctrines de la Révolution et le spiritualisme médiocre qu’elles dissimulent, je me retrouvais plébéien dans ma joie profonde à songer que moi, l’arrière-petit-fils de ces cultivateurs, j’arriverais peut-être à séduire l’arrière-petite-fille de ce grand seigneur et de cette grande dame par la seule force de ma pensée. J’appuyais mon menton sur ma main, je contraignais mon front et mes yeux à se faire tristes, sachant que Lucien épiait les expressions de mon visage dans l’espoir de couper son travail par une causerie. Lorsqu’il eut à plusieurs reprises constaté qu’il ne rencontrait plus chez moi ni le sourire accueillant ni l’indulgence de regards des leçons précédentes, il devint lui-même soucieux. Comme il est naturel, le pauvre garçon prenait ma tristesse pour de la sévérité, mes silences pour du mécontentement. Un matin, il se hasarda jusqu’à me demander :

— « Est-ce que vous êtes fâché contre moi, monsieur Greslou? »

— « Non, mon enfant, » répondis-je en flattant sa joue fraîche avec ma main; et je continuai de garder ma physionomie songeuse, tout en contemplant la neige qui fouettait les vitres. Elle tombait maintenant, du matin jusqu’au soir, par larges étoiles tourbillonnantes, avec un enveloppement, un endormement de tout le paysage, et, dans les pièces tièdes du château, c’était un charme silencieux d’intimité, une lointaine mort des moindres bruits de la montagne, tandis que les carreaux des fenêtres, revêtus de givre au dehors et de vapeur au dedans, tamisaient une lumière plus adoucie, comme malade. Cela faisait un fond de mystère à la figure de mélancolie que je me façonnais et que j’imposais à l’observation de Charlotte durant les heures où nous nous rencontrions. Quand la cloche du déjeuner nous réunissait dans la salle à manger, je surprenais, dans les yeux avec lesquels elle m’accueillait, la même curiosité timide et compatissante remarquée dans la promenade d’où datait ce que j’appelais sur mon journal, mon entrée en laboratoire. Ses yeux me regardaient du même regard quand nous nous trouvions de nouveau tous ensemble, assis dans le salon au moment du thé, sous la clarté des premières lampes, puis à la table du dîner et encore dans la longue solitude de la soirée, à moins que, sous le prétexte d’un travail à finir, je ne me retirasse dans ma chambre plus tôt que les autres. La monotonie de la vie et des discours était si entière, que rien ne l’aidait à secouer cette impression d’énigme émouvante que je lui infligeais ainsi. Le marquis, en proie aux contrastes presque fous de son caractère, maudissait sa funeste résolution de séjour dans cet isolement. Il annonçait, pour la prochaine éclaircie, un départ qu’il savait impossible. C’eût été trop coûteux maintenant, et d’ailleurs, où aller? Il calculait ses chances de recevoir la visite d’amis clermontois qui étaient venus déjeuner en effet à plusieurs reprises, mais lorsque les quatre heures de route entre Aydat et la ville n’étaient pas doublés par le mauvais temps. Puis il s’installait à la table de jeu, tandis que la marquise, la gouvernante et la religieuse vaquaient à leurs infinissables ouvrages. J’étais chargé de surveiller Lucien qui feuilletait des livres à gravures ou bien combinait quelque patience. Je m’installais dans une place, choisie de façon qu’en levant les yeux de dessus les cartes qu’elle tenait pour jouer avec son père, la jeune fille fût obligée de me voir. Je m’étais occupé d’hypnotisme, et j’avais en particulier étudié par le menu, dans votre Anatomie de la volonté, le chapitre consacré aux singuliers phénomènes de certaines dominations morales, que vous avez intitulé : Des demi-suggestions. Je comptais obséder de la sorte cette tête inoccupée, jusqu’à la minute propice où, pour compléter ce travail de hantise quotidienne, je me déciderais à lui raconter sur moi-même une histoire qui, justifiant mes tristesses et commentant mes attitudes, achevât d’accaparer cette imagination que je jugeais déjà troublée.

« Cette histoire, je l’avais machinée savamment d’après deux des principes que vous posez, mon cher maître, au courant de votre beau chapitre sur l’Amour. Ces chapitres, les théorèmes de l’Ethique sur les passions, le livre de M. Ribot sur les Maladies de la volonté, étaient devenus mes bréviaires. Permettez-moi de vous rappeler ces deux principes, au moins dans leur essence. Le premier, c’est que la plupart des êtres n’ont de sentiment que par imitation; abandonnés à la simple nature, l’amour, par exemple, ne serait pour eux, comme pour les animaux, qu’un instinct sensuel, aussitôt dissipé qu’assouvi. Le second, c’est que la jalousie peut très bien exister avant l’amour; par suite, elle peut quelquefois le créer, de même qu’elle peut souvent lui survivre. Très frappé par la justesse de cette double remarque, je m’étais dit que le roman à raconter devant Mlle de Jussat devait exciter tout ensemble son imagination et irriter sa vanité. J’avais réussi à toucher en elle la corde de la pitié, je voulais toucher d’un seul coup celle de l’émulation sentimentale et celle de l’amour-propre. J’avais donc calculé mon histoire d’après cette idée que toute femme intéressée par un homme est froissée dans sa vanité si cet homme lui montre qu’il continue d’appartenir tout entier à la pensée d’une autre femme. Mais c’est vingt pages que j’aurais à vous transcrire pour vous montrer comment j’avais tourné et retourné ce problème de la fable à inventer. L’occasion de la dire, cette fable tentatrice, me fut fournie par ma victime elle-même quinze jours après que j’avais commencé la mise en œuvre de ce que je continuais de dénommer fièrement mon expérience. Le marquis s’était avisé que dans la collection de l’Encyclopédie il se trouvait un volume consacré aux cartes. Il voulait y rechercher quelques jeux anciens tels, que l’Impériale, l’Hombre, la Manille, pour les essayer. Cette belle idée lui était venue après le déjeuner, à rencontrer dans un journal une chronique sur un jeu nouveau, le Poker, à propos duquel le journaliste dressait une liste de divertissements démodés. Quand ce maniaque conçoit une fantaisie, il ne peut supporter d’attendre, et sa fille avait dû monter aussitôt dans la bibliothèque, où j’étais occupé à prendre des notes. Je dépouillais le livre d’Helvétius sur l’Esprit, égaré parmi d’autres ouvrages du dix-huitième siècle. Je me mis à la disposition de Mlle de Jussat pour dénicher le volume qu’elle désirait, et, quand elle le prit de mes mains, après que j’en eus secoué la poussière, elle me dit avec sa grâce habituelle :

— « J’espère que nous découvrirons là quelque jeu auquel vous puissiez prendre part avec nous... Nous avons si peur que vous ne vous ennuyiez ici, vous êtes toujours si triste... »

« Elle avait prononcé ces derniers mots avec ce même air de me demander pardon pour une indélicatesse, qui m’avait tant frappé dans notre promenade, et en sauvant la familiarité de sa phrase par un « nous », que je savais trop bien mensonger. Sa voix s’était faite si douce, nous étions si seuls pour ces dix ou quinze minutes, que l’instant me sembla venu de lui expliquer ma feinte tristesse :

— « Ah! mademoiselle, » répondis-je, « si vous connaissiez ma vie!... » Charlotte n’eût pas été la créature crédule, la romanesque enfant qu’elle était demeurée, malgré deux ou trois saisons de monde, à Paris, — elle eût reconnu que je lui débitais un récit préparé d’avance, rien qu’à ce début, et aussi à la tournure des phrases par lesquelles je continuai. En les prononçant, ces phrases, je les trouvais moi-même trop maladroites, trop gauchement apprêtées. Je lui racontai donc que j’avais été fiancé à Clermont avec une jeune fille, mais secrètement. Je crus poétiser davantage cette aventure à ses yeux, en insinuant que cette jeune fille était une étrangère, une Russe de passage chez une de ses parentes. J’ajoutai que cette fille m’avait laissé lui dire que je l’aimais, qu’elle m’avait, elle aussi, dit qu’elle m’aimait. Nous avions échangé des serments, puis elle était partie. Un riche mariage s’offrait pour elle, et elle m’avait trahi pour de l’argent. J’eus soin d’insister sur ma pauvreté, jusqu’à laisser entendre que ma mère vivait presque uniquement de ce que je gagnais. C’était là un détail inventé sur place, car l’hypocrisie se redouble elle-même en s’exprimant. Enfin, ce fut une scène d’une comédie enfantine et scélérate, que je jouai sans grande adresse. Mais les raisons qui me déterminaient à mentir de la sorte étaient si spéciales qu’elles exigeaient une pénétration extraordinaire pour être comprises, une entente totale de mon esprit, presque votre génie d’observateur, mon cher maître. Le visible embarras de mon attitude pouvait si bien être attribué au trouble inséparable de pareils souvenirs. Comme j’étais resté de plein sang-froid en débitant cette fable, je pus, tandis que je parlais, observer Charlotte. Elle m’écoutait sans donner le moindre signe d’émotion, les yeux baissés sur le gros livre contre lequel s’appuyait sa main. Elle prit ce livre quand j’eus fini, en me répondant avec une voix devenue blanche, comme on dit, une de ces voix qui ne laissent rien passer des sentiments de celui qui parle ainsi :

— « Je ne comprends pas que vous ayez pu avoir confiance dans cette jeune fille, puisqu’elle vous écoutait à l’insu de ses parents... »

« Et elle s’en alla, emportant l’épais volume à tranche rouge avec une simple inclination de sa gracieuse tête. Comme elle était jolie dans sa robe de drap clair, et fine, et presque idéale avec sa taille mince, son corsage frêle, son visage un peu long qu’éclairaient ses yeux d’un gris pensif! Elle ressemblait à une Madone gravée d’après Memling, dont j’avais tant admiré autrefois la silhouette, fervente, gracile et douloureuse, à la première page d’une grande Imitation appartenant à l’abbé Martel. Expliquez-moi cette autre énigme du cœur, vous, le grand psychologue, jamais je n’ai mieux senti le charme suave et pur de cet être qu’à cette seconde où je venais de lui tant mentir, et de lui mentir, m’imaginai-je aussitôt d’après sa réponse, inutilement. Oui, j’eus la naïveté de la prendre au pied de la lettre, cette réponse, qui aurait dû tout au contraire m’encourager à l’espérance. Je ne devinai pas que d’avoir écouté seulement une confidence d’un ordre si intime constituait de la part d’un être aussi fier et réservé, aussi éloigné de moi par la condition, une preuve d’une sympathie bien puissante. Je ne m’en rendis pas compte, cette phrase presque sévère, jetée en réponse à cette trompeuse confidence, était dictée en partie par la jalousie secrète que j’avais justement voulu éveiller chez elle, en partie par un besoin de se raidir dans ses propres principes afin de justifier à ses propres yeux son excessive familiarité. De même qu’elle n’avait pas su lire le mensonge dans mon récit, je ne sus pas déchiffrer, moi, la vérité derrière sa réplique. Je restai là, devant la porte refermée, à sentir s’écrouler toutes les espérances que j’échafaudais depuis quinze jours. Non. Je ne l’intéressais pas d’un intérêt véritable et que je pusse transformer en passion. Et d’ailleurs, étais-je niais d’avoir pris mes chimères pour des réalités! Je fis aussitôt le bilan de nos relations, d’après lesquelles j’avais conçu cette possibilité de la séduire. Quelles preuves avais-je eues de cet intérêt? Les délicatesses des soins matériels dont elle m’avait enveloppé? C’était un simple effet de sa bonté. Son attention à épier mon attitude de mélancolie? Hé bien! elle avait été curieuse, et voilà tout. L’accent intimidé de sa voix quand elle m’avait interrogé? J’avais été un sot de n’y pas reconnaître l’habituelle modestie d’une jeune fille délicate. Conclusion : ma comédie de ces deux semaines, mes mines à la Chatterton, les mensonges de mon soi-disant drame intime, autant de ridicules manœuvres qui ne m’avaient pas avancé d’une ligne dans ce cœur que je voulais conquérir. Cette petite phrase de Charlotte, prononcée sèchement, avait suffi pour que je me jugeasse de la sorte, là, dans le quart d’heure qui suivit ce court entretien, tant je suis soumis à ces crises soudaines d’analyse qui, en un instant, me glacent l’être, comme une tombée d’eau froide détruit le déchaînement d’un jet furieux de vapeur.

« Je m’étais accoudé de nouveau sur le livre de l’Esprit, mais je n’étais plus capable de fixer mon attention au texte abstrait d’Helvétius. Je vous rapporte cet enfantillage, mon cher maître, pour que vous aperceviez mieux quelle étrange mixture d’innocence et de dépravation s’élaborait alors dans ma tête. Que pouvait en effet cette déception subite, sinon que je m’étais imaginé diriger les pensées de Charlotte en appliquant à cette jeune fille des lois de psychologie empruntées aux philosophes, absolument comme son frère, le comte André, dirigeant les billes du billard à son gré, le soir où il m’avait comme médusé par ses moindres gestes? La blanche touche la rouge un peu à gauche, part sur la bande, revient sur l’autre blanche. Cela se dessine à la main sur le papier, cela s’explique par une formule, cela se prévoit et s’exécute dix fois, vingt fois, cent fois, dix mille fois. Malgré mes énormes lectures, à cause d’elles peut-être, je voyais alors le jeu des passions comme un schéma de cette simplicité idéale. Je n’ai compris que plus tard combien je me trompais. Pour définir les phénomènes du cœur, c’est au monde végétal qu’il faut emprunter des analogies et non à la mécanique. Pour conduire ces phénomènes, c’est des procédés de botaniste qu’il convient d’employer, de patientes greffes, de longues attentes, de minutieuses éducations. Un sentiment naît, grandit, s’épanouit, se dessèche comme une plante, par une évolution, parfois ralentie, parfois rapide, toujours inconsciente. Le germe de pitié, de jalousie et de dangereux exemple déposé par ma ruse dans l’âme de Charlotte devait y développer son action, mais après des jours et des jours, et cette action serait d’autant plus irrésistible que la jeune fille me croyait épris d’une autre et que par suite elle ne songeait pas à se défendre contre moi. Mais pour se rendre compte à l’avance de ce travail et en escompter l’espoir, il aurait fallu être un Ribot, un l’aine, un Adrien Sixte, c’est-à-dire un connaisseur d’âmes d’une supériorité souveraine, au lieu que je ressemblais, moi, au promeneur ignorant qui traverse une plaine, et qui, ne sachant pas que la terre recouvre du grain, ne soupçonne pas la moisson prochaine de l’été. Encore le promeneur a-t-il pour excuse qu’il n’a pas vu semer le grain, au lieu que je l’avais semé moi-même, ce grain fécondant, et je n’en devinais pas davantage la récolte à venir!

« Cette conviction que j’avais échoué d’une manière définitive dans mon premier effort pour me faire aimer de Charlotte augmenta durant les jours qui suivirent cette fausse confidence. Car elle ne me parla qu’à peine. J’ai su depuis, par ses propres aveux, qu’elle dissimulait sous cette froideur un trouble grandissant qui la déconcertait elle-même par sa nouveauté, sa force et sa profondeur. En attendant, elle paraissait absorbée par l’étude du jeu de trictrac dont le marquis avait découvert les règles en feuilletant le volume de l’Encyclopédie. Se rappelant que c’était le passe-temps favori de son grand-père l’émigré, il avait renoncé à étudier les autres jeux détaillés dans le livre. Tout de suite un marchand de Clermont avait dû envoyer de quoi satisfaire ce caprice. La table de trictrac à peine installée dans le salon, les soirées se passaient pour le père et pour la fille à jeter les dés qui sonnaient avec un bruit sec contre le rebord de bois. Les termes cabalistiques de petit jan, de grand jan, de jan de retour, de bezet, de terne, de quine, les « je bats » et les « je remplis » se mélangeaient maintenant aux propos tenus par la marquise et ses deux compagnes de travail. Quelquefois le curé d’Aydat, un vieux prêtre qui disait la messe dans la chapelle du château par les dimanches trop rudes, l’abbé Barthomeuf, venait relever Charlotte de sa corvée et tenir la partie du marquis. Quoique ce dernier pratiquât avec moi une politesse irréprochable, il ne m’avait jamais demandé si j’aurais ou non de la répugnance à apprendre le jeu. La différence qu’il établissait entre l’abbé Barthomeuf et moi m’humiliait, par la plus bizarre contradiction, car je préférais de beaucoup me tenir sur ma petite chaise à lire un livre ou bien à imaginer les caractères des diverses personnes d’après leurs physionomies. Mais n’en est-il pas de la sorte pour quiconque se trouve dans une position qu’il juge inférieure? Toute inégalité de traitement blesse l’amour-propre. Je m’en vengeais en observant les ridicules de l’abbé, qui professait, pour le château en général et le marquis en particulier, une admiration idolâtre. Son visage déjà trop rouge tournait à l’apoplexie quand il prenait place vis-à-vis du vieux gentilhomme, et en même temps la perspective de gagner les pièces blanches destinées à intéresser la partie faisait trembler le cornet dans sa main lors des coups décisifs. Cette observation ne m’occupait pas longtemps, et j’en revenais vite à suivre du regard la jeune fille qui, rendue à la liberté, s’asseyait pour travailler près de sa mère. L’insuccès de ma tentative pour me faire aimer d’elle m’était rendu plus cruel à mesure que j’admirais davantage la grâce ingénue de cette enfant. Pour tout dire, je commençais à subir, dans son atmosphère, des émotions d’un ordre beaucoup plus sensuel que psychologique. J’étais un jeune homme, et j’avais, dans ma chair, malgré mes résolutions de philosophe, cette mémoire du sexe dont vous avez si magistralement analysé les fatalités persistantes et les invincibles reviviscences. L’animal impur, greffé en moi sur l’animal pensant, pour employer une de vos métaphores, par mes expériences voluptueuses, tressaillait au frôlement de cette robe de jeune fille. La souplesse de son buste, celle de ses gestes, son pied apparu au bord de sa jupe, ses épaules un peu maigres devinées sous l’étoffe de son corsage, sa nuque blonde avec ses cheveux simplement relevés au sommet de la tête, un petit signe brun qu’elle avait près de sa bouche fraîche, les moindres détails de sa personne physique, irritaient en moi un vague et presque douloureux désir. Je m’étais préparé à la séduire, et c’était moi qui me sentais séduit, avec quelle révolte cachée, vous le comprendrez d’après ce que je vous ai dit sur mon orgueil et sur mon ambition de me tenir tout entier en main! Et vous qui avez si bien montré l’élément de haine farouche qu’enveloppe l’appétit sexuel, vous comprendrez aussi que cette vaine irritation du désir s’accompagnât par instants d’une fureur féroce contre ce charmant visage, toujours immobile dans sa rêveuse froideur, et qui me troublait si profondément sans avoir l’air de s’en apercevoir.

« Combien de temps avait duré cette période d’inertie à la fois passionnée et découragée? Je ne le sais pas. Nous étions, Mlle de Jussat et moi, dans une situation très particulière, poussés l’un vers l’autre, elle par un amour naissant et qui s’ignorait encore, moi par toutes les raisons confuses que je vous ai analysées et que je regardais plus que je ne la regardais elle-même. Bien que nous fussions ensemble à tant d’heures du jour, aucun de nous deux ne soupçonnait donc les sentiments de l’autre. Dans des données pareilles, on ne se rend pas compte si les événements qui marquent une nouvelle crise sont des effets ou s’ils sont des causes, si leur importance réside en eux-mêmes ou bien s’ils nous servent simplement à manifester les états latents de notre âme. Mais ne pourrait-on pas poser cette question à propos de chaque destinée prise en son ensemble? Que de fois, surtout depuis que j’use mes heures dans cette cellule nº 5, entre ces quatre murs blanchis à la chaux, ne voyant que le ciel vide par les quatre ouvertures percées au bord du toit, à scruter et scruter encore l’intime de ma courte histoire, oui, que de fois me suis-je demandé si notre sort nous crée notre pensée, ou si, au contraire, ce n’est pas notre pensée qui nous crée notre sort, même extérieur? A coup sûr, nous devions, Charlotte et moi, saisir la première occasion qui nous serait offerte, à elle, de s’abandonner à un sentiment d’autant plus dangereux qu’il ne se comprenait pas entièrement; à moi, de reprendre mon expérience interrompue. Voici comment cette occasion se présenta. Il arriva qu’un soir le marquis, adossé au feu dans cette robe de chambre où il drapait, parfois toute la journée, sa maladie imaginaire, parla longuement à sa femme d’un article paru dans un journal du matin. Il y était question d’une fête donnée chez des gens de leur connaissance. Je tenais ce journal en ce moment même, et M. de Jussat, le remarquant, me dit tout d’un coup :

— « Si vous nous le lisiez, cet article, monsieur Greslou?... »

« J’admirai en moi-même, une fois de plus, avec quel art ce grand seigneur rendait insolentes les moindres demandes. Rien que son ton avait suffi pour me froisser. J’obéis cependant, et je commençai de lire cette chronique, plus finement écrite que ne le sont d’ordinaire ces sortes d’articles, et dans laquelle revivait le pittoresque et le chatoyant d’un bal costumé, avec un curieux mélange de reportage et de poésie, et comme un rappel des subtilités de style propres aux frères de Goncourt. Pendant cette lecture, le marquis me regardait avec étonnement. Il faut vous dire, mon cher maître, qu’aux temps de mon amitié avec Emile, j’avais acquis un réel talent de diction. Durant sa maladie, mon petit camarade n’avait pas de plus vif plaisir que de m’écouter lui lire de longs passages choisis dans nos auteurs préférés. Ma voix, que j’ai naturellement un peu sourde, s’était exercée ainsi à devenir douce et claire.

— « Mais vous lisez très bien, très bien!... » s’écria M. de Jussat, lorsque j’eus fini. Son étonnement fit de son éloge une nouvelle blessure à mon amour-propre. Il laissait trop voir combien peu il s’attendait à rencontrer le moindre talent chez un petit jeune homme de Clermont, silencieux, timide, venu au château sur la recommandation du vieux Limasset, pour y être valet de lettres. Puis, suivant comme d’habitude l’impulsion de son caprice, il continua :

— « C’est une idée, cela... Vous nous ferez un peu de lecture, le soir... Ça nous distraira plus que ce trictrac... Petit jan, grand jan, jan de retour, un trou, deux trous, trois trous, c’est toujours la même chose, et puis ce bruit de dés m’agace... Chien de pays!... Si la neige reprend, nous n’y restons pas huit jours... Tu ris, Charlotte, et tu te moques de ton vieux père! Pas huit jours. ... Et quel livre allez-vous nous choisir pour commencer?... »

« Ainsi, je me trouvais du coup promu à une nouvelle domesticité, sans avoir pu même calculer si cela convenait ou non à mes études, puisque, même le soir, j’apportais souvent dans le salon des ouvrages de licence afin de travailler un peu sans quitter Lucien. Mais je ne pensai pas une seconde à esquiver cette corvée, ni même à en souffrir. D’abord la brusquerie du marquis m’avait valu un coup d’œil presque suppliant de la jeune fille, un de ces coups d’œil par lesquels une femme sait demander pardon, sans parler, pour un tort de quelqu’un qu’elle aime. Puis, un projet nouveau venait de s’ébaucher immédiatement dans ma tête. Cette corvée de lecture, ne pourrais-je pas l’utiliser au profit de l’entreprise de séduction commencée, abandonnée, et que le regard de Mlle de Jussat venait de me faire considérer de nouveau comme possible? A la question du marquis sur le choix du livre, je répondis que je chercherais. Je cherchai en effet, mais un ouvrage qui put me permettre de m’approcher de la proie autour de laquelle je tournais, comme j’avais vu une fois, près du puy de Dôme, un milan tourner au-dessus d’un joli oiselet. N’était-ce pas le cas de tenter par un autre procédé cette influence d’imitation que j’avais vainement espérée de ma fausse confidence? C’est à vous, mon cher maître, que l’on doit les plus fortes pages qui aient été écrites sur ce que vous appelez si justement l’Ame Littéraire, sur ce modelage inconscient de notre cœur à la ressemblance des passions peintes par les poètes. J’entrevoyais donc un moyen d’action sur Charlotte auquel je me reprochai de n’avoir pas pensé encore. Mais comment trouver un roman qui fût assez passionné pour la troubler, assez correct d’extérieur pour être lu devant la famille assemblée? Je fouillai en tous sens la bibliothèque. Sa composition incohérente et contrastée reflétait les séjours successifs des maîtres et les hasards de leur goût. Il y avait là tout ce fonds d’ouvrages du dix-huitième siècle dont je vous ai parlé, — puis une lacune. Durant l’émigration, le château était demeuré inoccupé. Ensuite un lot de livres romantiques dans leurs premières éditions attestait les aspirations littéraires du père du marquis, que je savais avoir été l’ami de Lamartine. On retombait ensuite aux pires romans contemporains, à ceux qui s’achètent en chemin de fer et se jettent, à demi débrochés, coupés quelquefois au doigt, sur un rayon perdu, et à des traités d’économie politique, marotte abandonnée de M. de Jussat. Je finis par découvrir dans ce fatras une Eugénie Grandet, qui me parut remplir la double condition désirée. Rien de plus attirant pour une imagination jeune que ces idylles à la fois chastes et brûlantes où l’innocence enveloppe la passion dans une pénombre de poésie. Mais le marquis devait connaître par cœur ce célèbre roman, et j’appréhendais qu’il ne refusât d’en écouter la lecture.

— « Bravo! » répliqua-t-il au contraire lorsque je lui soumis mon idée, « c’est un de ces livres qu’on lit une fois, dont on parle toujours et qu’on oublie tout à fait... Je l’ai vu une fois, à Paris, ce Balzac, chez les Castries... Il y a plus de quarante ans de cela, j’étais un blanc-bec alors... Mais je me le rappelle bien, un gros trapu et court, bruyant, important, de beaux yeux vifs, l’air commun... »

« Le fait est qu’après les premières pages, il commença de sommeiller, tandis que la marquise, Mlle Largeyx et la religieuse tricotaient sans rien laisser deviner de leur pensée, et que le petit Lucien, en possession d’une boîte à couleurs depuis peu de jours, enluminait consciencieusement les illustrations d’un gros volume. Moi, en lisant, j’observais surtout Charlotte, et je n’eus pas de peine à constater que pour cette fois mon calcul avait été juste, et qu’elle vibrait sous les phrases du roman, comme un violon sous un habile archet. Tout la préparait à recevoir cette impression, depuis ses sentiments déjà troublés jusqu’à ses nerfs un peu tendus par une influence d’un ordre physique. On ne vit pas impunément des semaines dans une atmosphère comme celle de ce château, toujours tiède, presque étouffante. L’hypocondrie du marquis exigeait que le calorifère chauffât la maison jour et nuit. C’était, ce petit énervement quotidien, un auxiliaire auquel je n’aurais jamais osé songer, et que ma conscience de psychologue a comme un plaisir à marquer aujourd’hui. Dès ce soir-là, je vis cette enfant comme suspendue à mes lèvres, à mesure que les naïves amours d’Eugénie et de son cousin Charles déroulaient leurs touchants épisodes. Ce même instinct de comédie qui m’avait guidé dans ma fausse confidence me fit mettre derrière chaque phrase l’intonation que je jugeais devoir lui plaire davantage. Certes, je goûte ce petit livre, quoique je lui préfère dix autres romans dans l’œuvre de Balzac, ceux, par exemple, comme le Curé de Tours, qui sont de véritables écorchés littéraires, et où chaque phrase ramasse en elle plus de philosophie qu’une scolie de Spinoza. Je m’efforçai pourtant de paraître remué par les infortunes de la fille de l’avare jusque dans mes fibres les plus secrètes. Ma voix s’apitoyait sur la douce recluse de Saumur. Elle devenait rancunière contre le déloyal cousin. Ici, comme avant, je me donnais un mal inutile. Il n’était pas besoin d’un art si compliqué. Dans la crise de sensibilité imaginative que traversait Charlotte, tout roman d’amour était un péril. Si le père et la mère avaient possédé, même à un faible degré, cet esprit d’observation que les parents devraient sans cesse exercer autour d’eux, ils auraient deviné ce péril à la physionomie de leur fille, toujours et toujours plus captivée durant les trois soirs que dura cette lecture. La marquise fit simplement remarquer que des caractères de la noirceur du père Grandet et du cousin n’existent pas. Quant au marquis, il avait trop vécu pour proférer des opinions de cette naïveté, il formula d’un mot les causes de son ennui pendant la lecture :

— « Décidément, c’est bien surfait. Ces descriptions qui n’en finissent pas, ces analyses, ces calculs de chiffres... C’est très bien, je ne dis pas... Mais quand je lis un roman, moi, c’est pour m’amuser... »

« Et il conclut qu’il fallait demander au libraire de Clermont la suite entière des comédies de Labiche. Cette nouvelle fantaisie me désola. J’allais donc me retrouver dans l’impuissance d’agir sur l’imagination tentée de la jeune fille, juste au moment où je venais d’entrevoir le succès probable. C’était mal connaître le besoin que cette âme, déjà touchée, éprouvait à l’insu d’elle-même, — celui de se rapprocher de moi, de me comprendre et de se faire comprendre, de vivre en contact avec ma pensée. Le lendemain du jour où le marquis avait porté cet arrêt de proscription contre les romans d’analyse, je vis Mlle de Jussat entrer dans la bibliothèque à l’heure où j’y travaillais avec son frère. Elle venait remettre à sa place le volume maintenant inutile de l’Encyclopédie, puis avec un demi-sourire embarrassé :

— « Je voudrais vous demander un service, » me dit-elle; et timidement : « J’ai beaucoup d’heures libres ici et dont je ne sais trop que faire... Je voudrais avoir vos conseils pour mes lectures... Le livre que vous aviez choisi l’autre jour m’avait fait tant de plaisir... » Elle ajouta : « D’ordinaire les romans m’ennuient, et celui-là m’a tellement intéressée... »

« Je ressentis, à l’entendre me parler de la sorte, la joie que le comte André dut goûter en voyant le soldat ennemi, qu’il a tué pendant la guerre, ériger sa tête curieuse au-dessus du mur. Moi aussi, il me sembla que je tenais mon gibier humain au bout d’un fusil. En m’offrant de diriger ses lectures, Charlotte ne venait-elle pas se placer d’elle-même à ma portée? La réponse à cette demande me parut d’une importance telle que je feignis un grand embarras. Tout en la remerciant de sa confiance, je lui dis qu’elle me chargeait là d’une mission si délicate et dont je me jugeais incapable. Bref, je fis mine de décliner une faveur que j’étais ravi, jusqu’à l’ivresse, d’avoir obtenue. Elle insista, et je finis par lui promettre que je lui donnerais le lendemain même une liste d’ouvrages. Il s’agissait de ne pas me tromper dans ce choix, autrement difficile que celui d’Eugénie Grandet. Je passai la soirée et une partie de la nuit à prendre et à rejeter en pensée des centaines de volumes. Comment déterminer ceux qui remueraient son imagination sans la bouleverser, qui la troubleraient sans la révolter? Enfin, je me dis tout haut, en imitant la voix de mon père, sa formule favorite : « Procédons méthodiquement, » et je ramenai ce problème à cet autre : comment les livres avaient-ils agi sur mon imagination à moi, dans mon adolescence, et quels livres? Je constatai — ainsi que je vous l’ai indiqué déjà dans cette minutieuse confession — que j’avais été attiré surtout vers la littérature par l’inconnu de l’expérience sentimentale. C’était le désir de m’assimiler des émotions inéprouvées qui m’avait ensorcelé. J’en concluais que c’était la loi générale de l’intoxication littéraire. Je devais donc choisir pour la jeune fille des livres qui éveillassent chez elle ce même désir, en tenant compte de la différence de nos caractères. J’avais aimé parmi les écrivains les compliqués et les sensuels, parce que c’étaient là les deux traits profonds, constitutifs, de ma nature. Charlotte était fine, pure et tendre. Il convenait de l’engager sur le dangereux chemin de la curiosité romanesque par des peintures de sentiments analogues à son cœur. Je jugeai en dernière analyse que le Dominique de Fromentin, que la Princesse de Clève, Valérie, Julia de Trécœur, le Lys dans la vallée, les romans champêtres de George Sand, certaines comédies de Musset, en particulier On ne badine pas avec l’amour, les premières poésies de Sully-Prudhomme et celles de Vigny, serviraient le mieux mon dessein. Je me donnai la peine de rédiger cette liste en l’accompagnant d’un commentaire tentateur, où j’indiquais de mon mieux la nuance de délicatesse propre à chacun de ces écrivains. C’est la lettre que la pauvre enfant avait gardée et dont les magistrats ont dit qu’elle correspondait à un commencement de cour. Ah! l’étrange cour, et si différente de la vulgaire ambition de mariage que ces grossiers esprits m’ont sottement reprochée! Quand je n’aurais pas, pour refuser de me défendre, une raison d’orgueil que je vous dirai à la fin de ce mémoire, je me tairais par dégoût de ces basses intelligences dont pas une ne saurait même concevoir une action dictée par de pures idées. Qu’on vous donne à moi pour juge, mon cher maître, vous et les autres princes de la pensée moderne. Alors je pourrai parler, comme je vous parle maintenant. Mais vous savez, vous, que j’étais fatalement déterminé à cette heure décisive, comme à celle où je vous écris, et cette société de mensonges aime mieux vivre en dehors de la Science — de cette Science que je servais moi-même alors — uniquement.

« Les ouvrages ainsi désignés arrivèrent de Clermont. Ils ne furent l’objet d’aucune remarque de la part du marquis. Il faut avoir une autre portée d’esprit que ce pauvre homme, pour comprendre qu’il n’y a pas de mauvais livres. Il y a de mauvais moments pour lire les meilleurs livres. Vous avez, vous, mon cher maître, une comparaison si juste dans votre chapitre sur l’Ame Littéraire quand vous assimilez la plaie ouverte sur certaines imaginations par certaines lectures au phénomène bien connu qui se produit sur les corps empoisonnés de diabète. La plus inoffensive piqûre s’y envenime de gangrène. S’il était besoin d’une preuve à cette théorie de « l’état préalable », comme vous dites encore, je la trouverais dans ce fait que Mlle de Jussat chercha surtout dans ces livres, de provenances si diverses, des renseignements sur moi, sur mes manières de sentir, de penser, de comprendre la vie et les caractères. Chaque chapitre, chaque page de ces dangereux volumes lui devint une occasion de me questionner longuement, passionnément et naïvement. Oui, je suis certain qu’elle était de bonne foi et qu’elle s’imaginait ne rien faire de mal quand elle venait causer avec moi maintenant, à propos de telle ou telle phrase sur Dominique ou sur Julia, sur Félix de Vandenesse ou sur Perdican. Je me souviens encore de l’horreur qu’elle ressentit pour ce jeune homme, le plus séduisant et plus coupable des héros de Musset, et de la chaleur avec laquelle je lui fis écho, en flétrissant sa duplicité de cœur entre Camille et Rosette. Or, il n’y avait pas de personnage qui me plût dans aucun livre au même degré que cet amant traître à la fois et sincère, déloyal et tendre, ingénu et roué, qui exécute, lui aussi, à sa manière, son expérience de vivisection sentimentale sur sa jolie et fière cousine. Je vous cite cet exemple, entre vingt autres, pour vous donner une idée des conversations que nous avions sans cesse à présent dans ce château où nous nous trouvions si étrangement isolés. Personne, en effet, ne nous surveillait. La dissimulation dont je m’étais masqué dès mon arrivée continuait de me couvrir. Le marquis et la marquise s’étaient façonné de moi dès la première semaine une image absolument différente de ma vraie nature. Ils ne se donnaient plus la peine de vérifier si cette première impression était exacte ou fausse. La bonne Mlle Largeyx, installée dans la douceur de son parasitisme complaisant, était bien trop innocente pour soupçonner les pensées de dépravation intellectuelles que je roulais dans ma tête. L’abbé Barthomeuf et la sœur Anaclet, que séparait une rivalité secrète, cachée sous les formes d’une amabilité tout ecclésiastique, n’avaient qu’un souci celui de bien disposer les maîtres du château, le prêtre pour son église, la religieuse pour son ordre. Lucien était trop jeune, et quant aux domestiques, je n’avais pas encore appris ce qui se voilait de perfidie sous l’impassibilité de leur visage rasé et l’irréprochable tenue de leur livrée brune, à boutons de métal. Nous étions donc, Charlotte et moi, libres de nous parler presque tout le long du jour. Elle apparaissait une première fois le matin, dans la salle à manger où nous prenions le thé, mon élève et moi, sous le prétexte de déjeuner ensemble, nous causions dans un coin de table, elle avec toute la fraîcheur parfumée de son bain comme respirable autour d’elle, avec ses cheveux tressés dans une lourde natte, et la souplesse de son charmant corps, visible pour moi sous l’étoffe de sa robe à demi ajustée. Ensuite je la voyais dans la bibliothèque, où elle avait toujours quelque motif de venir; — là elle n’était déjà plus la même, coiffée maintenant, et sa taille prise dans son corsage de jour. Nous nous retrouvions dans le salon, avant le second déjeuner, et encore après; et elle mettait sa grâce ordinaire à nous servir tous, distribuant le café un peu en hâte pour s’attarder auprès de moi, qu’elle servait le dernier, ce qui nous permettait de causer encore dans un angle de fenêtre. Quand le temps le permettait, nous sortions, tous les quatre le plus souvent, la gouvernante, Charlotte, mon élève et moi, dans l’après-midi. Le thé de cinq heures nous réunissait, puis le repas, où j’étais assis près d’elle, puis la soirée, en sorte que nos entretiens, pris et repris à si peu de distance, n’en formaient qu’un seul pour ainsi dire. Je comparais mentalement le phénomène qui se passait chez cette jeune fille à celui que j’avais déjà observé à plusieurs reprises en apprivoisant des bêtes. J’avais eu à une époque la curiosité d’écrire quelques chapitres de psychologie animale, et si ma mère, comme je le lui ai demandé, vous communique, après ma mort, ce que la justice lui rendra de mes papiers, vous y trouverez des notes sur ces relations dociles de la bête avec l’homme. J’ai tout lieu de les croire inédites et dignes de votre attention. Un théorème de Spinoza m’avait servi de point de départ. Je ne m’en rappelle plus le texte, mais en voici le sens : — se représenter un mouvement, c’est le refaire en soi-même... Cela est vrai de l’homme, et cela est vrai de l’animal. Un savant d’un rare mérite et que vous connaissez bien, M. Espinas, a expliqué ainsi que toute société est fondée sur la ressemblance. J’en ai conclu, moi, que pour un homme, apprivoiser un animal, l’amener à vivre en société avec lui, c’est ne faire dans ces rapports avec cet animal que des mouvements dont cet animal puisse se rendre compte en les refaisant, c’est lui ressembler. J’avais vérifié cette loi en constatant la mystérieuse analogie de physionomie qui s’établit entre les chasseurs et leurs chiens, par exemple. Je constatais de même — et c’était le signe qu’en effet Mlle de Jussat s’apprivoisait chaque jour un peu davantage — que nous commencions elle et moi, à employer dans nos phrases des expressions analogues, des tournures presque pareilles. Je me surprenais timbrant mes mots d’un accent qui ressemblait au sien, et j’observais en elle des gestes qui ressemblaient aux miens. Enfin, je devenais une portion de sa vie, sans qu’elle s’en aperçût elle-même, tant j’avais souci de ne pas effaroucher cette âme, en train de se prendre, par un mot qui lui fît sentir le danger.

« Cette vie d’une diplomatie surveillée, à laquelle je me condamnai durant près de deux mois que durèrent ces rapports simplement intellectuels, n’allait pas sans des luttes intérieures et presque quotidiennes. Intéresser cet esprit, envahir petit à petit cette imagination, ce n’était pas là tout mon programme. Je voulais être aimé, et je me rendais compte que cet intérêt moral n’était que le commencement de la passion. Ce commencement devait aboutir, pour ne pas demeurer inutile, à une autre intimité que l’intimité sentimentale. Il y a dans votre Théorie des Passions, au bas d’une page, mon cher maître, une note que je relisais continuellement à cette époque-là, et j’en sais encore le texte par cœur : « Une étude bien faite sur la vie des séducteurs professionnels, » dites-vous, « jetterait un jour définitif sur le problème de la naissance de l’amour. Mais les documents nous manquent. Ces séducteurs ont presque tous été des hommes d’action, et qui, par suite, ne savaient pas se raconter. Pourtant quelques morceaux d’un intérêt psychologique supérieur, les Mémoires de Casanova, la Vie privée du maréchal de Richelieu, le chapitre de Saint-Simon sur Lauzun, nous autorisent à dire que dix-neuf fois sur vingt l’audace et la familiarité physiques sont les plus sûrs moyens de créer l’amour. Cette hypothèse confirme d’ailleurs notre doctrine sur l’origine animale de cette passion. » Je me la récitais tout bas, cette phrase, tandis que je poursuivais avec Charlotte ces causeries littéraires, avec d’autant plus de conviction que la nature, comme je vous ai dit, parlait en moi, et que la présence de la jeune fille réveillait la brûlure de mes souvenirs les plus cuisants. Parfois, lorsque nous étions seuls ensemble quelques minutes, et qu’elle bougeait, que ses pieds marchaient vers moi, qu’elle respirait, que je la sentais vivante, l’ondée fiévreuse du désir courait dans mes veines, et il me fallait détourner mes yeux qui lui auraient fait peur. Je regardais sa main blanche feuilleter un livre, son doigt fin s’allonger pour me montrer une ligne. Si je la prenais pourtant, cette petite main, si je la serrais doucement, longuement dans la mienne? Je me disais que je le devais. Puis, je n’osais pas. — Souvent aussi, et lorsque nous n’étions plus en présence, il me semblait que l’audace me serait d’autant plus facile qu’elle serait plus complète. Je me promettais alors de la serrer dans mes bras, de coller ma bouche sur sa bouche. Je la voyais se trouvant mal sous ma caresse, domptée, foudroyée par cette brutale révélation de mon ardeur. Qu’arriverait-il ensuite? Mon cœur battait à cette idée. Ce n’était pas la peur d’être chassé honteusement qui me retenait. Il était plus honteux pour mon orgueil de ne pas oser. Et je n’osais pas. Que de fois des résolutions plus folles encore m’ont tenu éveillé la nuit! Je me levais de mon lit après des heures d’une agitation qui me couvrait le corps d’une sueur glacée. « Si j’allais maintenant dans sa chambre, » me disais-je; « si je me coulais auprès d’elle; si elle se réveillait enlacée à moi, nos lèvres unies, nos corps liés?... » Je poussais la frénésie de ce projet jusqu’à ouvrir ma porte avec des précautions de voleur, je descendais un étage, je tournais par le corridor jusqu’à une autre porte, celle de Charlotte. C’était risquer d’être surpris et chassé, cette fois pour rien. Je posais ma main sur le loquet. Le froid du cuivre me brûlait les doigts. Puis je n’osais pas. — Ne croyez point que ce fût chez moi simplement de la timidité. L’impuissance à l’action est bien un trait de mon caractère, mais quand je ne suis pas soutenu dans cette action par une idée. Que l’idée soit là, et elle m’infuse une invincible énergie jusqu’au fond de l’être. Même d’aller à la mort me paraît alors aisé. On le verra bien, si je suis condamné. Non, ce qui me paralysait auprès de Mlle de Jussat comme d’une influence magnétique, c’était, je m’en rends compte sans bien me l’expliquer, sa pureté. Cela semble absurde, au premier abord, que de courtiser une vierge soit plus difficile que de s’attaquer à une femme qui s’est donnée et qui, sachant tout, peut mieux se défendre. Cela est ainsi pourtant. Du moins je l’ai subi, moi, avec une force singulière, ce recul forcé devant l’innocence. Souvent, lorsque je sentais entre Charlotte et moi cette invincible barrière, je me suis rappelé la légende des Anges gardiens, et j’ai compris la naissance de cette poétique imagination du catholicisme. Réduit à sa réalité par l’analyse, ce phénomène prouve simplement que, dans les rapports entre deux êtres, il y a une réciprocité d’action de l’un sur l’autre, même à l’insu de cet un et de cet autre. Si par calcul je m’efforçais d’apprivoiser cette jeune fille en lui ressemblant, je subissais sans calcul la force de la suggestion morale que dégage tout caractère très vrai. L’extrême simplicité de son âme triomphait par instants et de mes idées, et de mes souvenirs, et de mes désirs. Enfin, tout en jugeant cette faiblesse indigne d’un cerveau comme le mien, je respectais Charlotte — ah! qu’on est ouvert à l’envahissement des préjugés! — comme si je n’avais pas su la valeur de ce mot respect et qu’il représente la plus sotte de nos ignorances. Respectons-nous le joueur qui passe dix fois de suite à la roulette avec la rouge ou la noire? Hé bien! Dans cette loterie hasardeuse de l’univers, la vertu et le vice, c’est la rouge et la noire. Une honnête fille et un joueur heureux ont juste autant de mérite.

« Le printemps arriva, dans ces alternatives, pour moi si troublantes, de projets audacieux, de timidités folles, de raisonnements contradictoires, de savantes combinaisons, de naïves ardeurs. Et quel printemps! Il faut avoir connu l’âpreté de l’hiver dans ces montagnes, puis la subite douceur du renouveau, pour savoir quel charme de vivre flotte dans cette atmosphère quand Avril et Mai ramènent la saison sacrée. C’est d’abord à travers les prairies humides comme un réveil de l’eau qui frémit sous la glace plus mince; elle la brise, cette glace aiguë, puis elle court, légère, transparente et libre, en chantant. C’est, dans les bois abandonnés, un infini murmure des neiges qui, se détachant une par une, tombent sur les branches toujours vertes des pins, sur le feuillage jauni et desséché des chênes. Le lac, débarrassé de son gel, se prit à frissonner sous le vent qui balaya aussi les nuages, et l’azur apparut, cet azur du ciel des hauteurs, plus clair, semble-t-il, plus profond que dans la plaine, et en quelques jours la couleur uniforme du paysage se nuança de teintes tendres et jeunes. Sur les ramures jusque-là toutes nues, les frêles bourgeons pointèrent. Les chatons verdâtres des noisetiers alternèrent avec les chatons jaunâtres des saules. Même la lave noire de la Cheyre parut s’animer avec la nature. Les fructifications veloutées des mousses s’y mêlèrent aux taches blanchissantes des lichens. Le cratère du puy de la Vache et celui du puy de Lassolas découvrirent, morceau par morceau, la chaude splendeur de leur sable rouge. Les fûts argentés des bouleaux et les fûts chatoyants des hêtres brillèrent au soleil d’un éclat plus vif. Dans les halliers commencèrent d’éclore les belles fleurs que je cueillais autrefois avec mon père et dont les corolles me regardaient comme des prunelles, dont l’arôme me suivait comme une haleine. Les pervenches, les primevères et les violettes apparurent les premières, puis je retrouvai successivement la cardamine des pres avec sa nuance lilas, le bois-gentil qui porte ses fleurs roses avant de porter ses feuilles, la blanche anémone, le muscari à l’odeur de prune, la scille à deux feuilles et sa senteur de jacinthe, le sceau de Salomon avec ses clochettes blanches et le mystère de sa racine qui marche sous la terre, le muguet dans les creux des petites vallées, et l’églantine le long des haies. La brise qui venait des dômes encore blancs passait sur ces fleurs. Elle roulait en elle des parfums, du soleil et de la neige, quelque chose de si caressant à la fois et de si frais, que respirer, à de certains moments, c’était s’enivrer d’un air de jeunesse, c’était participer au renouveau du vaste monde; et moi aussi, tout tendu que je fusse dans mes doctrines et mes théories, je ressentis cette puberté de toute la nature. La glace d’idées abstraites où mon âme était emprisonnée se fondit. Quand j’ai relu plus tard les feuillets du journal, aujourd’hui détruit, où je notais alors mes sensations, je suis demeuré étonné de voir avec quelle force les sources de la naïveté, se rouvrirent en moi sous cette influence qui n’était pourtant que physique, et de quel flot jaillissant elles inondèrent mon cœur! Je m’en veux de penser avec cette lâcheté. Pourtant j’éprouve une douceur à me dire qu’à cette époque j’ai sincèrement aimé celle qui n’est plus. Oui, je me répète, avec un soulagement réel, que du moins le jour où j’ai osé enfin lui parler de mon amour, — jour fatal et qui marqua le commencement de notre perte à tous les deux, — j’étais la dupe sincère de mes propres paroles. Vous voyez, mon cher maître, comme je suis redevenu faible, puisque je revendique comme une excuse la sincérité de cette duperie. Excuse de quoi? Et qu’est-ce autre chose que la misérable abdication du savant devant l’expérience instituée par lui?

« Pour tout dire et ne pas me faire plus fort que je ne l’ai été, cette déclaration, sur laquelle j’avais tant délibéré, fut simplement l’effet du moins préparé des hasards. Je me souviens, nous étions au 12 mai. C’est la date exacte. Dire qu’il y a moins d’un an et que depuis!... Dans la matinée, le temps avait été plus radieux encore, et nous partions dans l’après-midi, Mlle Largeyx, Lucien, Charlotte et moi, pour aller jusqu’au village de Saint-Saturnin à travers un massif de chênes, de bouleaux et de noisetiers qui sépare ce village du château ruiné de Montredon et qui s’appelle le bois de la Pradat. La route qui coupe ce parc sauvage est excellente. Aussi avions-nous pris la petite charrette anglaise, où l’on pouvait tenir quatre à la rigueur. Nous devions y monter à tour de rôle. Non, jamais la journée n’avait été plus tiède, plus bleu le ciel, plus grisante l’odeur de printemps éparse dans le vent... Nous n’avions pas marché une lieue que déjà Mlle Largeyx, fatiguée du soleil, s’installai sur la banquette de la voiture que conduisait le second cocher. Le drôle a depuis déposé cruellement contre moi et il a rappelé tout ce qu’il a su ou deviné de ce que je vais, moi, vous raconter. Lucien se déclara bientôt lassé aussi, et rejoignit la gouvernante, en sorte que je me trouvai marcher seul avec Mlle de Jussat. Elle s’était mis en tête de composer un bouquet de muguets, et je l’aidais à cette besogne. Nous nous engageâmes sous les branches qu’un feuillage tendre, à peine déployé, saupoudrait d’une sorte de nuage finement vert. Elle marchait en avant, attirée loin de la lisière par la recherche de ces fleurs qui tantôt poussent en tapis épais et tantôt manquent entièrement. A force d’avancer, nous nous trouvâmes, à un moment, dans une clairière, et si éloignés que nous ne voyions même plus, à travers le taillis pourtant dépouillé, le groupe formé par la petite voiture et les trois personnes. Charlotte s’aperçut la première de notre solitude. Elle tendit l’oreille, et, n’entendant pas le bruit que faisaient les sabots du cheval sur le sol de la route, elle s’écria avec un rire d’enfant :

— « Nous sommes perdus... Heureusement que le chemin n’est pas difficile à rembourser, comme dit la pauvre sœur Anaclet... Voulez-vous attendre que j’aie rangé mon bouquet? Ce serait si dommage de gâter ces belles fleurs... »

« Elle s’assit sur un rocher baigné de soleil, et elle étala sur sa jupe sa fraîche cueillette, prenant un par un les brins de muguet. Je respirais le parfum musqué de ces pâles grappes, assis moi-même sur l’autre extrémité de la pierre. Jamais cette créature vers qui tendaient depuis des mois toutes mes pensées ne m’avait paru aussi délicate, aussi adorablement délicate et fine qu’à cette minute, avec son visage coloré de rose par le grand air, avec la pourpre vive de ses lèvres qui se plissaient dans un demi-sourire, avec la claire limpidité de ses yeux gris, avec l’élégance de son être entier. Elle portait, sur une robe de drap sombre, une sorte de veston qui dessinait à demi sa taille. Ses pieds, chaussés de bottines lacées, dépassaient le bord de sa jupe, et ses cheveux châtains, massés sous un chapeau de feutre noir, luisaient dans la lumière avec des reflets fauves. Pour mieux manier les tiges de ses fleurs, elle avait ôté ses gants, et je voyais ses belles mains blanches dont les doigts fragiles allaient et venaient. Elle s’harmonisait d’une façon presque surnaturelle avec le paysage où nous nous trouvions, par le charme de jeunesse qui émanait d’elle. Plus je la regardais, plus cette idée s’imposait à moi qu’il fallait saisir cette occasion de lui dire ce que je voulais lui dire depuis trop longtemps. Certainement, je n’en retrouverais jamais une autre aussi propice. De quelles profondeurs de mon âme cette idée était-elle sortie, et à quelle seconde? Je ne sais pas, mais je sais qu’à peine entrée en moi, elle grandit, grandit... Un remords obscur s’y mêlait, celui de la voir, elle, si confiante, si peu soupçonneuse du patient travail par lequel, abusant de notre intimité quotidienne, je l’avais amenée à me traiter avec une douceur presque fraternelle. Mon cœur battait. La magie de sa présence remuait tout mon sang. Pour son malheur, elle se tourna vers moi à un moment, afin de me montrer son bouquet presque achevé. Sans doute elle aperçut sur mon visage la trace de l’émotion que l’orage de mes pensées soulevait en moi, car, elle-même, sa physionomie si joyeuse, si ouverte, se voila soudain d’une inquiétude. Je dois ajouter que, durant nos entretiens de ces deux mois où nous étions devenus si étroitement amis, nous avions évité, elle par délicatesse, moi par ruse, toute allusion au faux roman de déception par lequel j’avais essayé d’émouvoir sa pitié. Je compris combien elle avait cru à ce roman et qu’elle n’avait pas cessé d’y songer, quand elle me dit, avec un passage d’involontaire mélancolie dans ses yeux :

— « Pourquoi vous gâtez-vous à vous-même cette belle journée par de tristes souvenirs? Vous paraissiez être devenu plus raisonnable... »

— « Non! » lui répondis-je; « vous ne savez pas ce qui me rend triste... Ah! Ce ne sont pas des souvenirs... Vous faites allusion à mes chagrins d’autrefois, je le vois bien... Vous vous trompez... Il n’y a pas de place en moi pour eux, non, — pas plus qu’il n’y a place, sur ces branches, pour les feuilles de l’an passé.... »

« Je lui montrais la ramure jeune d’un bouleau dont l’ombre découpée tombait, juste à cette seconde, sur la pierre où nous étions assis. J’entendis ma voix prononcer cette phrase, comme si c’eût été celle d’un autre. En même temps je lus dans les yeux de ma compagne que, malgré la comparaison poétique par laquelle j’avais sauvé ce que cette phrase enfermait de sens direct, elle m’avait compris. Que se passa-t-il en moi et comment ce qui m’avait été impossible jusqu’à cette heure me devint-il facile? Comment osai-je ce que je croyais ne devoir jamais oser? Je pris sa main, que je sentis trembler dans la mienne, comme si la pauvre enfant était saisie d’une terreur foudroyante. Elle eut la force de se lever pour s’en aller, mais ses genoux tremblaient aussi, et je n’eus pas de peine à la contraindre de se rasseoir. J’étais si bouleversé de ma propre audace que je ne me possédais plus, et je commençai de lui dire mes sentiments pour elle avec des mots que je ne pourrais pas retrouver aujourd’hui, tant j’obéissais peu à un calcul quelconque, en ce moment-là. Toutes les émotions que j’avais traversées depuis mon arrivée au château, oui, toutes, depuis les plus détestables, celles de mon envie contre le comte André, jusqu’à la meilleure, mon remords d’abuser ainsi d’une jeune fille, se fondaient dans une adoration presque mystique, à demi folle, pour cette créature si frémissante, si émue, si belle!... Je la voyais devenir, à mesure que je parlais, aussi pâle que les fleurs qui demeuraient éparses sur sa robe. Je me souviens que les phrases me venaient, exaltées jusqu’à la folie, désordonnées jusqu’à l’imprudence, et que je finis par répéter comme dans un spasme : « Que je vous aime! Ah! Que je vous aime!... » en serrant sa main dans les miennes et m’approchant d’elle davantage encore. Elle se penchait, comme si elle avait perdu la force de se soutenir. Je passai mon bras demeuré libre autour de sa taille, sans même songer dans mon propre trouble, à lui prendre un baiser. Ce geste, en lui donnant un nouveau frisson d’épouvante, lui rendit l’énergie de se lever et de se dégager. Elle gémit plutôt qu’elle ne dit : « Laissez-moi... Laissez-moi... » Et marchant à reculons, les deux mains tendues en avant pour se défendre, elle alla jusqu’au tronc du bouleau que je lui avais montré tout à l’heure. Là elle s’appuya, haletante d’émotion, tandis que de grosses larmes roulaient sur ses joues. Il y avait tant de pudeur blessée dans ces larmes, une telle révolte, et si douloureuse, dans le frémissement de ses lèvres entr’ouvertes, que je restai à la place où j’étais, en balbutiant : « Pardon... »

— « Taisez-vous, » dit-elle en faisant un mouvement de la main. Nous demeurâmes ainsi, en face l’un de l’autre et silencieux, pendant un temps que j’ai compris avoir dû être bien court, quoiqu’il m’ait paru infini. Tout d’un coup un appel traversa le bois, d’abord lointain, puis plus rapproché, celui d’une voix imitant le cri du coucou. On s’inquiétait de notre absence, et c’était le petit Lucien qui nous lançait notre signal habituel de ralliement. A ce simple ressouvenir de la réalité, Charlotte tressaillit. Le sang revint à ses joues. Elle me regarda avec des yeux où la fierté l’emportait maintenant sur l’épouvante. Elle se regarda elle-même, comme si elle venait d’être réveillée d’un horrible sommeil. Elle vit ses mains nues, qui tremblaient encore, et, sans ajouter un mot, elle ramassa ses gants et ses fleurs et elle se mit à courir devant moi, oui, à courir comme une bête poursuivie, dans la direction d’où était partie la voix. Dix minutes après, nous étions de nouveau sur la route.

— « Je ne me suis pas sentie très bien, » dit-elle à sa gouvernante, comme pour prévenir la question qu’allait provoquer son visage décomposé; « voulez-vous me donner place dans la voiture? Nous allons rentrer... »

— « C’est cette chaleur qui vous aura incommodée, » répondit la vieille demoiselle.

— « Et M. Greslou?... » demanda l’enfant, lorsque sa sœur se fut installée et qu’il eut lui-même pris place à l’arrière.

— « Je reviendrai à pied, » répondis-je.

« La charrette anglaise détala, lestement, malgré sa quadruple charge, dans un adieu de Lucien, qui me salua d’un geste. Je pouvais voir le chapeau de Mlle de Jussat immobile à côté de l’épaule du cocher, qui donna du pull up à son cheval, puis la voiture disparut et je me retrouvai, m’acheminant seul sur cette route, par ce même ciel bleu et entre ces mêmes arbres couverts d’un semis d’une impalpable verdure. Mais une angoisse extraordinaire avait remplacé en moi l’allégresse et les ardeurs heureuses du commencement de la promenade. Cette fois, le sort en était jeté. J’avais livré la bataille, je l’avais perdue; j’allais être chassé du château ignoblement. C’était moins cette perspective qui me bouleversait, qu’un mélange singulier de regret, de honte et de désir. Voilà donc où m’avait mené ma savante psychologie, le résultat de ce siège en règle entrepris contre le cœur de cette jeune fille! Pas un mot de sa part en réponse à la plus passionnée déclaration, et moi, là, sur le moment d’agir, qu’avais-je trouvé que des phrases de romans à lui réciter? Et un simple geste d’elle, cette fuite loin de moi, les mains en avant, m’avaient immobilisé à ma place. Sans doute il entrait dans ma passion pour elle, à ce moment de nos relations, bien de l’orgueil et de la sensualité, car le mouvement d’idolâtrie qui m’avait fait lui parler avec une éloquence sincère se transforma en une rage de ne pas l’avoir jetée à terre et violentée là, au pied de cet arbre contre lequel je la voyais toujours s’appuyant; et moi, à quatre pas, — quatre pas à peine, — je n’avais su que lui demander pardon. J’aperçus en pensée le visage du comte André. Je vis dans un éclair l’expression de mépris que prendrait ce visage quand on lui parlerait de cette scène. Enfin je n’étais plus ni le psychologue subtil, ni le jeune homme troublé, j’étais un amour-propre humilié jusqu’au sang, lorsque je me trouvai devant la grille du château. En reconnaissant le lac, la ligne connue des montagnes, la face de la maison, cet orgueil céda la place à une appréhension affreuse de ce que j’allais avoir à subir, et le projet traversa ma tête de m’enfuir, de retourner tout droit à Clermont plutôt que d’essuyer de nouveau le dédain de Mlle de Jussat, l’affront qu’allait m’infliger le père... C’était trop tard; le marquis lui-même s’avançait vers moi, dans l’allée principale, accompagné de Lucien, qui m’appela. Ce cri de l’enfant avait l’habituelle intonation de familiarité, et l’accueil du père acheva de me prouver que j’avais eu tort de me croire perdu si vite.

— « Ils vous ont abandonné, » me dit-il, « et ils n’ont même pas eu l’idée de vous renvoyer la voiture... Vous avez dû marcher d’un pas...! » Il consulta sa montre. « J’ai peur que Charlotte n’ait pris froid, » ajouta-t-il; « elle a dû se coucher aussitôt arrivée... Ces soleils du printemps sont si traîtres! »

« Ainsi, Mlle de Jussat n’avait rien dit encore!... — « Elle souffre ce soir. Ce sera pour demain, » pensai-je, et je commençai, aussitôt seul, à préparer l’emballage de mes papiers. Je tenais à eux, en ce temps-là, avec une si naïve confiance dans mon talent de philosophe! Le lendemain arriva. Rien encore. Je me retrouvai avec Charlotte à la table du déjeuner; elle était pâle, comme quelqu’un qui a traversé une crise de violente douleur. Je vis que le son de ma voix lui infligeait un léger tressaillement. Puis ce fut tout. Dieu! Quelle étrange semaine je passai ainsi, m’attendant chaque matin à ce qu’elle eût parlé, crucifié par cette attente et incapable de prendre les devants moi-même et de quitter le château! Ce n’était pas seulement faute d’un prétexte. Une brûlante curiosité me retenait là. J’avais voulu vivre autant que penser. Hé bien! Je vivais, et avec quelle fièvre! Enfin, le huitième jour, le marquis me fit demander de venir dans son cabinet. « Cette fois, » me dis-je, « l’heure a sonné. J’aime mieux cela... » Je m’attendais à un visage terrible, à des mots injurieux. Je trouvai au contraire l’hypocondriaque souriant, l’œil vif, l’air rajeuni.

— « Ma fille, » me dit-il, « continue d’être très souffrante... Rien de bien grave... Mais de bizarres accidents nerveux... Elle veut absolument consulter à Paris... Vous savez, elle a déjà été très malade et guérie par un médecin en qui elle a confiance. Je ne serai pas fâché de le consulter aussi pour moi-même. Je pars avec elle après-demain. Il est possible que nous fassions ensuite un petit voyage pour la distraire... Je tenais à vous donner quelques recommandations particulières au sujet de Lucien, pour le temps de mon absence, quoique je sois content de vous, mon cher monsieur Greslou, très, très content... Je l’écrivais à Limasset hier... C’est un bonheur pour moi que de vous avoir rencontré... »

« Vous jugerez, mon cher maître, par tout ce que je vous ai montré de mon caractère, que ces compliments devaient me flatter comme un témoignage de la perfection avec laquelle j’avais joué mon rôle, et me rassurer sur mes craintes des derniers jours. Il n’en fut rien. J’aperçus ce fait bien net et positif : Charlotte n’avait pas voulu raconter la tentative de déclaration que j’avais faite auprès d’elle, et je me demandai aussitôt : pourquoi? Au lieu d’interpréter ce silence dans un sens qui me fût favorable, j’entrevis soudain cette idée qu’elle s’était tue parce qu’elle n’avait pas voulu m’ôter mon gagne-pain, par pitié, mais non pas cette pitié amoureuse que j’avais voulu provoquer. Je n’eus pas plus tôt imaginé cette explication, qu’elle devint pour moi évidente et en même temps insupportable. « Non », me dis-je, « cela ne sera pas. Je n’accepterai pas l’aumône de cette outrageante indulgence... Quand Mlle de Jussat reviendra, elle ne me trouvera plus ici. Elle me montre ce que j’aurais dû faire, ce que je ferai. J’ai voulu l’intéresser, je n’ai même pas attiré sa colère... Laissons-lui du moins un autre souvenir que celui d’un cuistre qui garde sa place malgré les pires affronts... » J’étais tellement désarçonné de mes projets, cette espérance de séduction qui m’avait soutenu tout l’hiver était si morte, que je rédigeai, dans la nuit qui suivit cet entretien, une lettre pour celle dont j’avais rêvé de me faire aimer, où je lui demandais de nouveau pardon. Je comprenais, lui disais-je, combien tout rapport était devenu impossible entre nous, et j’ajoutais qu’à son retour elle n’aurait plus à supporter l’odieux de ma présence. Le lendemain matin et à travers le remue-ménage du départ, j’épiai un moment où, sa mère l’ayant appelée, je pusse entrer dans sa chambre. Je m’y précipitai pour y déposer ma lettre sur son bureau. Là, entre les livres préparés pour mettre dans la malle et quelques menus objets, était son buvard de voyage. Je l’ouvris et j’aperçus une enveloppe sur laquelle étaient ces mots : 12 mai 1886... C’était la date du jour de cette fatale déclaration!... Je pris cette enveloppe et je l’entr’ouvris. Elle contenait des fleurs de muguet desséchées, et je me souvins de lui en avoir, dans cette dernière promenade, donné en effet quelques brins plus beaux que les autres, et qu’elle avait mis à son corsage... Elle les avait donc conservés. Elle y tenait malgré ce que je lui avais dit, — à cause de ce que je lui avais dit, puisque cette date était là, écrite de son écriture : 12 mai 1886. — Je ne crois pas que j’éprouverai jamais une émotion comparable à celle qui me saisit là, devant cette simple enveloppe. Un flot d’orgueil m’inonda soudain tout le cœur. Oui, Charlotte m’avait repoussé. Oui, elle s’enfuyait. Mais elle m’aimait. Je tenais une preuve de ses sentiments que je n’aurais jamais osé espérer. Je fermai le buvard, je remontai chez moi en hâte, de peur qu’elle ne me surprît, sans laisser ma lettre, que je détruisis à l’instant même. Ah! il ne s’agissait plus de m’en aller, maintenant. Il s’agissait d’attendre qu’elle revînt, et cette fois, j’agirais, je vaincrais... Elle m’aimait...

§ V. — Seconde crise.

« Elle m’aimait. L’expérience de séduction instituée par mon orgueil et ma curiosité avait réussi. Cette évidence — car je ne doutai pas une minute de la preuve ainsi surprise — me rendit le départ de la jeune fille non seulement supportable, mais presque doux. Sa fuite s’expliquait par un effort devant ses propres émotions qui m’attestait leur profondeur. Et puis, en s’en allant pour quelques semaines, elle me tirait d’un cruel embarras. Comment agir, en effet? Par quelle politique sauvegarder, pousser un succès à ce point inespéré? J’allais avoir le loisir d’y songer pendant cette absence, qui ne pouvait durer bien longtemps, puisque les Jussat ne possédaient d’installation actuelle qu’en Auvergne. Remettant donc à plus tard de combiner un nouveau plan, je m’abandonnai à l’ivresse de l’amour-propre triomphant, tandis que j’assistais à ce départ de Charlotte et de son père. J’avais pris congé d’eux au salon comme par délicatesse, afin de ne pas gêner les adieux des dernières minutes, et j’étais remonté dans ma chambre. La poignée de main du marquis, très chaude, très cordiale, m’avait prouvé une fois de plus combien j’étais ancré dans la maison, et j’avais deviné, derrière la froideur voulue de la jeune fille, la palpitation d’un cœur qui ne veut pas se livrer. J’habitais, au second étage, une pièce d’angle, avec une fenêtre qui donnait sur le devant du château. Je me plaçai derrière le rideau de manière à bien voir, sans être vu, la montée dans la voiture. C’était une Victoria encombrée de couvertures fourrées et attelée du même cheval bai-cerise qui traînait l’autre jour la charrette anglaise. C’était aussi le même cocher qui se tenait sur le siège, son fouet en main, avec la même immobilité impassible dans sa livrée brune. Le marquis parut, puis Charlotte. Sous le voile et d’en haut, je ne distinguai pas ses traits, à elle, et quand elle releva ce voile pour s’essuyer les paupières, je n’aurais su dire si c’étaient les derniers baisers de sa mère et de son frère qui lui donnaient ce petit accès d’émotion nerveuse ou le désespoir d’une résolution trop pénible. Mais je la vis bien, quand la voiture disparut vers la grille, qui tournait la tête; et comme les siens étaient déjà rentrés, que pouvait-elle regarder ainsi longuement, sinon la fenêtre à l’abri de laquelle je la regardais moi-même? Puis un massif d’arbres déroba la voiture, qui reparut au bord du lac pour disparaître encore et s’enfoncer sur la route qui traverse le bois de la Pradat, — cette route où l’attendait un souvenir dont j’étais certain qu’il ferait battre plus vite ce cœur enfin troublé, enfin conquis.

« Ce sentiment d’orgueil assouvi dura un mois entier, sans une minute d’interruption, et — preuve que j’étais encore dans mes rapports avec cette jeune fille tout intellectuel et psychologique — jamais mon esprit ne fut plus net, plus souple, plus habile au maniement des idées qu’à cette époque. J’écrivis alors mes meilleures pages, un morceau sur le travail de la volonté pendant le sommeil. J’y fis entrer, avec un délice de savant que vous comprendrez, les détails que j’avais notés, depuis ces quelques mois, sur les allées et venues, les hauts et les bas de mes résolutions. J’en avais tenu, comme je vous l’ai dit, le journal le plus précis, analysant, le soir avant de m’endormir, et le matin sitôt réveillé, les moindres nuances de mes états d’âme. Oui, ce furent des journées d’une singulière plénitude. J’étais très libre. Mlle Largeyx et la sœur Anaclet se relayaient pour tenir compagnie à la marquise. Mon élève et moi, nous profitions des belles et douces heures pour nous promener. Sous le prétexte d’enseignement, je lui avais donné le goût des papillons. Armé de la longue canne et du filet de gaze verte, il était sans cesse à courir loin de moi après les Aurores aux ailes bordées d’orange, les Argus bleus, les Morios bruns, les Vulcains bigarrés et les Citrons couleur d’or. Il me laissait seul avec ma pensée. Tantôt nous suivions cette route de la Pradat, maintenant parée de toutes les verdures du printemps, tantôt nous remontions du côté de Verneuge, vers cette vallée de Saint-Genès-Champanelle aussi gracieusement jolie que son nom. Je m’asseyais sur un bloc de lave, fragment minuscule de l’énorme coulée épanchée du puy de la Vache, et là, sans plus m’occuper de Lucien, je m’abandonnais à cette disposition étrange qui m’avait toujours montré, dans cette nature sauvage, comme un symbole saisissant de mes doctrines, un type de fatalité implacable, un conseil d’indifférence absolue au bien et au mal. Je regardais les feuilles des arbres s’ouvrir au soleil. Je me rappelais les lois connues de la respiration végétale, et comment, par une simple modification de lumière, la vie de la plante peut être changée. De même l’on devait pouvoir à son gré diriger la vie de l’âme si l’on en connaissait exactement les lois. J’avais déjà réussi à créer un commencement de passion dans l’âme d’une jeune fille séparée de moi par des abîmes. Quels procédés nouveaux et appliqués avec une rigueur ingénieuse me permettraient d’accroître l’intensité de cette passion? J’oubliais la transparence du ciel, la fraîcheur des bois, la majesté des volcans, le vaste paysage déployé autour de moi, pour ne plus voir que des formules d’algèbre morale. J’hésitais entre des solutions diverses pour ce jour prochain où je tiendrais de nouveau Mlle de Jussat en face de moi dans la solitude du château. Devais-je, à ce moment du retour, jouer l’indifférence, pour la déconcerter, pour la réduire, par l’étonnement d’abord, ensuite par l’amour-propre et la douleur? Piquerais-je sa jalousie en lui insinuant que l’étrangère de mon soi-disant roman était revenue à Clermont et m’écrivait? Continuerais-je au contraire la série des déclarations brûlantes, des audaces qui enveloppent, des folies qui grisent? Je reprenais ces hypothèses successivement, d’autres encore. Je m’y complaisais, pour me témoigner à moi-même que je n’étais pas pris, que le philosophe dominait l’amoureux, que mon Moi, enfin, ce puissant Moi dont je m’étais constitué le prêtre, demeurait supérieur, indépendant et lucide. Je m’en voulais, comme d’indignes faiblesses, des rêveries qui, à d’autres instants, remplaçaient ces subtils calculs. C’était surtout dans l’intérieur de la maison qu’elles me prenaient, ces rêveries, et devant les portraits de Charlotte épars sur les murs du salon, sur les tables, dans la chambre de Lucien. Des photographies de toute grandeur la représentaient à six ans, à dix ans, à quinze, et j’y pouvais suivre l’histoire de sa beauté, depuis la grâce mignonne des premières années jusqu’au charme frêle d’aujourd’hui. Les traits changeaient de l’une à l’autre de ces photographies, jamais le regard. Il restait le même dans les yeux de l’enfant et dans ceux de la jeune fille, avec ce je ne sais quoi de sérieux, de tendre et de fixe qui révèle la sensibilité trop profonde. Il s’était posé ainsi sur moi, et de m’en souvenir me remuait d’une émotion confuse. Ah! Pourquoi ne m’y livrais-je pas entièrement? Pourquoi ma vanité s’acharnait-elle à ne pas s’y complaire? Mais pourquoi, sur tant de ces portraits, Charlotte se trouvait-elle à côté de son frère André? Quelle fibre secrète de haine cet homme avait-il, par sa seule existence, touchée dans mon cœur, que de voir simplement son image auprès de celle de sa sœur desséchait soudain ma tendresse et ne laissait plus subsister en moi que la volonté? Quelle volonté?... J’osais me la formuler, maintenant que je me croyais sûr d’avoir pris ce cœur à mon piège. Oui, je voulais être l’amant de Charlotte... Et après? Après? je me forçais à n’y pas réfléchir, de même que je me forçais à détruire les instinctifs scrupules d’hospitalité violée qui me remuaient. Je ramassais les plus mâles énergies de ma pensée et je m’enfonçais dans l’âme davantage encore mes théories sur le culte du Moi. Je sortirais de cette expérience enrichi d’émotions et de souvenirs. Telle était l’issue morale de l’aventure. L’issue matérielle était le retour chez ma mère, une fois mon préceptorat fini. Lorsque les scrupules s’éveillaient trop vivement, et qu’une voix intérieure me disait : « Et Charlotte? As-tu le droit de la traiter ainsi en simple objet de ton expérience? » je prenais mon Spinoza, et j’y lisais le théorème où il est écrit que notre droit a pour limite notre puissance. Je prenais votre Théorie des passions, et j’y étudiais vos phrases sur le duel des sexes dans l’amour. — « C’est la loi du monde », raisonnais-je, « que toute existence soit une conquête, exécutée et maintenue par le plus fort aux dépens du plus faible. Cela est vrai de l’univers moral comme de l’univers physique. Il y a des âmes de proie comme il y a des loups, des chats-pards et des éperviers ». Cette formule me paraissait forte, neuve et juste; je me l’appliquais, et je me répétais : « Je suis une âme de proie, une âme de proie », avec un furieux accès de ce que les mystiques appellent l’orgueil de la vie, parmi les verdures nouvelles, sous le ciel bleu, au bord de la claire rivière qui des montagnes descend vers le lac! C’était ma façon, à moi, de communier avec l’aveugle, la sourde, la malfaisante nature.

« Cette ivresse de ma fierté victorieuse fut dissipée par un fait inattendu. Le marquis écrivit qu’il rentrait au château, mais seul. Mlle de Jussat, toujours souffrante, restait à Paris, installée chez une sœur de sa mère. Lorsque la marquise nous communiqua cette nouvelle, nous étions à table. J’entrai dans un spasme de colère si violent qu’il m’étonna moi-même, et que je dus, sous le prétexte d’un éblouissement subit, quitter le dîner. J’aurais crié, brisé un objet, manifesté par quelque folie le mouvement de rage qui me secouait l’âme. Dans la fièvre de vanité qui m’exaltait depuis le départ de Charlotte, j’avais tout prévu, excepté que cette jeune fille aurait assez de caractère, même amoureuse, pour ne pas rentrer à Aydat. C’était si simple, le moyen qu’elle avait trouvé d’échapper à son sentiment; si simple, mais si souverain, si définitif. La merveilleuse tactique de ma psychologie devenait aussi vaine que le mécanisme du canon le plus savant contre un ennemi réfugié hors de portée. Que pouvais-je sur elle, si elle n’était pas là? Rien, absolument rien, et la rejoindre m’était interdit. La vision de mon impuissance surgit si forte, si douloureuse, elle remua si profondément mon système nerveux, que je ne dormis ni ne mangeai entre cette lettre et l’arrivée du marquis lui-même. J’allais apprendre si cette résolution excluait toute espérance de contre-ordre, s’il ne restait aucune chance que la jeune fille revînt pour la fin de juillet, pour le mois d’août, pour septembre. Mon engagement durait jusqu’au milieu d’octobre. Mon cœur battait, ma gorge était serrée, tandis que nous nous promenions, Lucien et moi, dans la gare de Clermont, attendant le train de Paris vers les six heures. Dans l’excès de mon impatience, j’avais obtenu qu’on nous laissât venir au-devant du père. La locomotive entre en gare. M. de Jussat met sa tête fine et ravagée à une portière. Je dis, au risque de lui ouvrir les yeux sur mes sentiments :

— « Et mademoiselle Charlotte? »

— « Mais, merci, merci, » répond-il en me serrant la main avec effusion; « le médecin dit qu’elle a un trouble nerveux très profond... Il paraît que la montagne ne lui vaut rien... Et moi, qui ne me porte bien que là-haut!... Vraiment, c’est pénible, très pénible... Enfin, nous essaierons d’une longue cure d’eau froide à Paris, et puis de Ragatz peut-être... »

« Elle ne revenait pas!... Si jamais j’ai regretté, mon cher maître, à titre de document psychologique, le cahier fermé que j’ai brûlé, c’est assurément aujourd’hui, et ce tableau quotidien de mes pensées depuis le soir de juin où le marquis m’annonçait ainsi l’absence définitive de sa fille. Ce tableau allait jusqu’au mois d’octobre, où une circonstance, impossible alors à prévoir, changea brusquement le cours probable des choses. Vous y auriez trouvé, comme dans un atlas d’anatomie morale, une illustration de vos belles analyses sur l’amour, le désir, le regret, la jalousie, la haine. Oui, durant ces quatre mois, j’ai traversé toutes ces phases. Ce fut d’abord une tentative insensée mais trop naturelle, persuadé comme j’étais que l’absence de Charlotte prouvait seulement sa passion. Je lui écrivis. Dans cette lettre, savamment composée, je commençais par lui demander pardon pour mon audace du bois de la Pradat, et je renouvelais cette audace d’une manière pire, en lui traçant une peinture brûlante de mon désespoir loin d’elle. C’était, cette lettre, une déclaration plus folle encore que l’autre, et si hardie qu’une fois l’enveloppe disparue dans la petite boîte au bureau de poste du village où j’étais allé la porter moi-même, j’eus de nouveau peur. Deux jours, trois jours se passèrent; pas de réponse. La lettre du moins ne me revenait pas, comme je l’avais tant craint, sans même avoir été ouverte. A ce moment même, la marquise achevait ses préparatifs pour partir à son tour et rejoindre sa fille. Sa sœur occupait à Paris, rue de Chanaleilles, un hôtel assez vaste pour qu’elle y pût céder à ces dames un appartement suffisant. Hôtel de Sermoises, rue de Chanaleilles, Paris... que j’ai eu d’émotions alors à écrire cette adresse, non pas une fois, mais cinq ou six! Je calculai, en effet, que la tante de la jeune fille ne surveillait pas étroitement sa correspondance, au lieu que sa mère la surveillerait. Il fallait profiter du temps où cette dernière était encore à Aydat et redoubler l’impression certainement produite par ma lettre. J’écrivis donc chaque jour, jusqu’au départ de la marquise, des lettres pareilles à cette première, et je n’avais aucune peine à y jouer l’amour. Mon passionné désir de faire revenir Charlotte était sincère, — aussi sincère que peu raisonnable. J’ai su depuis qu’à chaque nouvelle arrivée de ces dangereuses missives, et, sitôt mon écriture reconnue, elle demeurait des heures à lutter contre la tentation d’ouvrir l’enveloppe. Puis elle l’ouvrait. Elle lisait et relisait ces pages, dont le poison agissait sûrement. Comme elle ignorait la découverte qui m’avait rendu maître de son secret, elle ne pensait pas à se défendre contre l’opinion que je pouvais concevoir d’elle. Pour se justifier de cette lecture, elle se disait sans doute que je l’ignorerais toujours, comme j’ignorais son amour naissant. Ces quelques lettres la touchèrent même si vivement qu’elle les conserva. On a retrouvé leurs cendres dans la cheminée de sa chambre. Elle les y a brûlées la nuit de sa mort. Je soupçonnais bien l’effet troublant de ces pages que je griffonnais la nuit, exalté par la pensée que je tirais là mes dernières cartouches, et cela ressemblait bien à des coups de fusil dans un brouillard, puisque aucun signe ne m’avertissait qu’à chaque fois j’atteignais celle que je visais, droit au cœur. Cette incertitude absolue, je l’avais d’abord interprétée à mon avantage. Puis, quand la mère eut quitté le château pour rejoindre sa fille, je me vis dans l’impossibilité d’écrire à nouveau, et je trouvai dans le silence de Charlotte la preuve la plus évidente, non point qu’elle ne m’aimait pas, mais qu’elle mettait toute sa volonté à vaincre cet amour et qu’elle y réussirait. « Hé bien! » me dis-je, « il faut y renoncer, puisque je ne peux plus l’atteindre, et voilà qui est fini... » Je me prononçais cette phrase à voix haute, seul dans ma chambre, en entendant rouler la voiture qui, cette fois, emportait la marquise. M. de Jussat et Lucien l’accompagnaient jusqu’aux Martres-de-Veyre, où elle allait prendre le train. « Oui », répétai-je, « voilà qui est fini. Qu’est-ce que cela me fait, puisque je ne l’aime pas?... » A la minute, cette idée me laissa relativement tranquille, et sans autre trouble qu’une sensation vague de gêne à la poitrine, comme il arrive dans les vives contrariétés. Je sortis, afin de secouer même cette gêne, et par une de ces bravade solitaires avec lesquelles je me plaisais à me prouver ma force, je me dirigeai vers la place où j’avais osé parler de mon amour à Charlotte. Afin de mieux m’attester ma liberté d’âme, j’avais pris sous mon bras un livre nouveau que je venais de recevoir, une traduction des lettres de Darwin. Le jour était voilé, mais presque brûlant. Une espèce de simoun, un vent venu de la Limagne et du sud, chauffait de son haleine les branches maintenant vertes des arbres. A mesure que j’avançai, ce vent me brisait les nerfs. Je voulus attribuer à son influence le grandissement de ma gêne. Après quelques recherches infructueuses à travers le bois de la Pradat, je finis par trouver la clairière où nous nous étions assis, Charlotte et moi, — la pierre, — le bouleau. Il frémissait tout entier au souffle de ce vent, avec son feuillage dentelé dont l’ombre était plus épaisse aujourd’hui. Je m’étais promis de lire mon livre à cette place. Je m’assis et j’ouvris le volume. Il me fut impossible d’aller au delà d’une demi-page... Voici que les souvenirs m’envahissaient, m’obsédaient, me montrant la jeune fille sur cette même pierre, rangeant les brins de ses muguets, puis debout, appuyée contre cet arbre, puis affolée et fugitive, sur l’herbe du sentier. Une douleur indéfinissable montait, montait en moi, oppressant mon cœur, étouffant ma respiration, brûlant mes yeux de larmes, et je constatai avec épouvante qu’à travers tant de complications, d’analyses et de subtilités, j’étais devenu, sans m’en douter, éperdument amoureux de l’enfant qui n’était pas là, qui n’y serait plus jamais.

« Cette découverte, si étrangement inattendue, et d’un sentiment si contraire au programme réfléchi de mon aventure, s’accompagna presque aussitôt d’une révolte et contre ce sentiment et contre l’image de celle qui m’en infligeait la douleur. Je ne passai pas un jour, durant les longues semaines qui suivirent, sans me débattre contre cette honte d’être pris à mon propre piège, et sans subir un accès d’amère rancune contre l’absente. Je reconnaissais la profondeur de cette rancune à la joie infâme qui m’inondait le cœur lorsque le marquis recevait une lettre de Paris, qu’il la lisait d’un sourcil froncé, et qu’il soupirait : « Charlotte n’est toujours pas bien... » J’éprouvais une consolation insuffisante, misérable, mais une consolation tout de même, à me dire que, moi aussi, je l’avais blessée d’une blessure envenimée et lente à se fermer. Il me semblait que ce serait là ma vraie vengeance, si elle continuait, elle, de souffrir, et si je guérissais, moi, le premier. Je faisais appel au philosophe que je m’étais enorgueilli d’être pour abolir en moi l’amoureux. Je reprenais mon vieux raisonnement : « Il y a des lois de la vie de l’âme et je les connais. Je ne peux pas les appliquer à Charlotte, puisqu’elle m’a fui. Serai-je incapable aussi de me les appliquer à moi-même? » Et je méditais sur cette nouvelle question : « Y a-t-il des remèdes contre l’amour?... » — « Oui, » me répondais-je, « il y en a, et je les trouverai. » Mes habitudes d’analyse quasi mathématique se mettaient au service de mon projet de guérison, et je décomposais le problème en ses éléments d’après la méthode des géomètres. Je réduisais cette question à cette autre : « Qu’est-ce que l’amour? » à quoi je répondais brutalement par votre définition : « L’amour, c’est l’obsession du sexe. » Or, comment se combat une obsession? Par la fatigue physique, qui suspend, qui du moins diminue le travail de la pensée. Je m’astreignis donc et j’astreignis mon élève à de longues marches. Les jours où je n’avais pas de classe à lui faire, le dimanche et le jeudi, je partais, seul, dès la première pointe du matin, après avoir arrêté l’heure et l’endroit où Lucien me rejoindrait avec la voiture. Je me faisais réveiller vers les deux heures. Je sortais du château dans ce demi-crépuscule froid qui précède le lever de l’aurore. J’allais droit devant moi, frénétiquement, choisissant les pires coursières, m’attaquant dans mes ascensions des puys les plus rapprochés aux côtés abrupts, presque inaccessibles. Je risquais de me casser les reins en dévalant le long des sables fuyants des cratères, ou sur les escaliers des crêtes de basalte. N’importe. J’allais dans la nuit finissante. La ligne orangée de l’aurore gagnait le bord du ciel. Le vent du jour nouveau fouettait ma face. Les étoiles se fondaient comme des pierreries noyées dans le flot d’un azur d’abord tout pâle, puis tout foncé. Le soleil allumait sur les fleurs, les arbres, les herbes, un étincellement de rosée brillante. J’essayais de me procurer la sauvage griserie animale que j’avais connue jadis dans des courses semblables. Persuadé, comme je le suis, des lois de l’atavisme préhistorique, je m’efforçais, par cette sensation de la marche forcée et celle des hauteurs, d’éveiller en moi l’esprit rudimentaire de la brute ancestrale, de l’homme des cavernes dont je descends, moi comme les autres. Je parvenais ainsi à une sorte de délire farouche, mais qui n’était ni la paix rêvée ni la joie, et qui s’interrompait à la moindre réminiscence de mes relations avec Charlotte. Le détour d’un chemin que nous avions suivi ensemble, la nappe bleue du lac aperçue d’un sommet, la ligne ardoisée des toits du château profilés à travers l’espace, moins que cela, le feuillage mobile d’un bouleau et son fût argenté, sur un écriteau le nom d’un village dont elle avait parlé un jour, cela suffisait, et cette frénésie factice cédait la place à la cuisante douleur du regret qu’elle ne fût pas auprès de moi. Je l’entendais me dire de sa voix timbrée finement : « Regardez donc... » comme elle disait autrefois quand nous errions ensemble dans ce même horizon de montagnes, en ces temps-là glacé de neiges, — mais la fleur vivante de sa beauté s’y épanouissait, — maintenant paré de verdure, — mais la fleur vivante en était retirée. Et cette sensation de son absence devenait plus intolérable encore à retrouver Lucien, qui ne manquait jamais de me parler d’elle. Il l’aimait, il l’admirait si tendrement, et dans son ingénuité il me donnait tant de preuves qu’elle était si digne d’être admirée et d’être aimée! Alors la lassitude physique se résolvait en un pire énervement, et des nuits suivaient, d’une insomnie agitée, comme empoisonnée d’amertume, dans lesquelles il m’arrivait de pleurer tout haut, indéfiniment, en criant son nom comme un aliéné.

— « C’est par la pensée que je souffre », me dis-je après avoir vainement demandé le remède aux grandes fatigues. « Attaquons la pensée par la pensée... » Il y eut donc une seconde période durant laquelle je voulus déplacer le centre même de mes forces d’esprit. J’entrepris l’étude la plus complète opposée à toute préoccupation féminine. Je dépouillai en moins de quinze jours, la plume à la main, deux cents pages de cette Physiologie de Beaunis emportée dans ma malle, et les plus dures pour moi, celles qui traitent de la chimie des corps vivants. Mes efforts pour entendre et pour résumer ces analyses, qui exigent le laboratoire, eurent beau être suprêmes, je n’arrivai qu’à m’hébéter l’intellect et je me trouvai moins capable de résister à l’idée fixe. Je reconnus que je faisais de nouveau fausse route. La vraie méthode n’était-elle pas plutôt celle que professait Gœthe : appliquer sa pensée à la douleur même dont on veut se délivrer? Ce grand esprit, qui a su vivre, mettait ainsi en pratique la théorie exposée dans le cinquième livre de Spinoza et qui consiste à dégager derrière les accidents de notre vie personnelle la loi qui les rattache à la grande vie de l’Univers. M. Taine, dans d’éloquentes pages sur Byron, nous conseille de même de « nous comprendre », afin que « la lumière de l’esprit produise en nous la sérénité du cœur ». Et vous, mon cher maître, que dites-vous d’autre dans la préface de votre Théorie des passions : « Considérer sa propre destinée comme un corollaire dans cette géométrie vivante qui est la nature, et par suite comme une conséquence inévitable de cet axiome éternel dont le développement indéfini se prolonge à travers le Temps et l’Espace, tel est l’unique principe de l’affranchissement. » Et que fais-je d’autre, à cette heure, en rédigeant ce mémoire, que de me conformer à ces maximes? Puissent-elles me réussir mieux qu’alors! J’essayai, en effet, à cette époque, de résumer, dans une espèce de nouvelle autobiographique, l’histoire de mes sentiments pour Charlotte. J’y supposais — voyez comme le hasard se charge parfois de réaliser étrangement nos rêves — un grand psychologue consulté par un jeune homme; et, vers la fin, le psychologue rédigeait, à l’usage du malade moral venu à lui, un diagnostic passionnel avec indication des causes. J’écrivis ce morceau pendant le mois d’août et sous l’influence accablante de la plus torride chaleur. J’y consacrai quinze séances environ, poussées de dix heures du soir à une heure du matin, toutes les fenêtres ouvertes, avec le vol autour de ma lampe allumée des grands sphinx de nuit, de ces larges papillons de velours sombre qui portent sur leur corselet l’empreinte blanche d’une tête de mort. La lune se levait, inondant de ses clartés bleuâtres le lac où couraient des reflets nacrés, les bois dont le mystère s’approfondissait, et la ligne des volcans éteints, — ces volcans pareils à ceux que mon père montrait à mes yeux d’enfant à travers le télescope dans cette lune elle-même. Je posais ma plume pour m’abîmer, devant ce paysage muet, dans une de ces rêveries cosmogoniques dont j’étais coutumier jadis. Comme aux temps où la parole de ce pauvre père me révélait l’histoire du monde, je revoyais la nébuleuse primitive, puis la terre détachée d’elle, et la lune détachée de la terre. Cette lune était morte aujourd’hui, et la terre mourrait aussi. Elle allait, se glaçant de seconde en seconde. La suite imperceptible de ces secondes, s’additionnant durant des milliers d’années, avait déjà éteint l’incendie des volcans d’où jaillissait autrefois, brûlante et dévastatrice, la lave sur laquelle posait le château. En se refroidissant, cette lave avait dressé comme une barrière au cours d’eau qui s’étalait maintenant en lac, et l’eau de ce lac irait aussi s’évaporant, à mesure que l’atmosphère irait diminuant, — ces quatorze pauvres kilomètres d’air respirable qui environnent la planète. Je fermais les yeux, et je le sentais rouler, ce globe mortel, à travers le vide infini, inconscient des petits univers qui vont et qui viennent sur lui, comme l’immense espace est inconscient des soleils, des lunes et des terres. La planète roulera ainsi quand elle ne sera plus qu’une boule sans air et sans eau, d’où l’homme aura disparu, comme les bêtes et comme les plantes. Au lieu de me procurer la sérénité du contemplateur, cette vision de l’irrémédiable écoulement me faisait me ramasser et sentir avec terreur cette conscience de ma personne, la seule réalité que j’eusse à moi, et pendant combien de temps? A peine un point et un moment! Je me souvenais alors d’une phrase naïve que Marianne disait en pleurant, un jour que je lui avais fait de la peine : « On n’a que soi... » répétait cette fille à travers ses larmes, « on n’a que soi... » Et moi aussi je les redisais, ces syllabes, et j’en extrayais tout le sens. Puisque, dans cette fuite irréparable des choses, ce point et ce moment de notre conscience demeurent notre unique bien, il faut en exalter, en exaspérer l’intensité. Je repoussais les papiers sur lesquels j’étais en train d’écrire ma confession plus ou moins doctement commentée. Je sentais, avec une évidence affreuse, que cette intensité souveraine de l’émotion, seule Charlotte me la procurerait si elle était dans cette chambre, assise sur ce fauteuil, couchée sur ce lit, unissant sa chair périssable à ma chair périssable, son âme condamnée à mon âme condamnée, sa fugitive jeunesse à ma jeunesse; et comme tous les instruments d’un orchestre s’accordent pour produire une note unique, toutes ces forces diverses de mon être, les intellectuelles, les sentimentales, les sensuelles, s’accordaient dans un cri aigu de désir. Hélas! de savoir les causes de ce désir en exaspérait encore la folie, et la vision de l’univers avivait en moi la frénésie de la vie personnelle au lieu de la calmer.

« La phrase de Marianne, subitement revenue à ma pensée me fit souvenir des temps dont je vous ai parlé, et des ardeurs que j’avais connues alors. Je me dis que sans doute je me trompais sur moi-même en me croyant un abstrait, un intellectuel pur. Depuis des mois et des mois que j’étais entièrement sage, ne vivais-je pas au rebours de mon caractère? Les phénomènes de passion pour Charlotte dont j’étais le théâtre ne dérivaient-ils pas simplement d’une chasteté trop prolongée? Peut-être ce désir n’avait-il rien de psychologique et manifestait-il une apoplexie de jeunesse, un excès de sève à dépenser? « Ce serait alors un prurit de désirs à détruire par l’assouvissement. » Sous le prétexte de quelque affaire de famille à régler, j’obtins du marquis huit jours de vacances, et j’arrivai à Clermont, bien résolu de m’y livrer à la plus violente frénésie de débauche avec la première créature venue. Comme j’avais, ces temps derniers, pensé à Marianne à cause du mot que je vous ai cité, je la cherchai. J’eus tôt fait de la retrouver. Ce n’était plus la simple ouvrière d’autrefois. Un propriétaire de campagne l’entretenait; il l’avait installée, nippée, et, ne venant à la ville qu’un jour sur huit, ce protecteur lui laissait une liberté de petite bourgeoise. Cette demi-métamorphose, jointe à la résistance qu’elle m’opposa d’abord, donnaient à la reprise de cette ancienne histoire un rien de piquant et qui m’amusa vingt-quatre heures. La pauvre fille conservait pour moi, malgré mes duretés lors de notre rupture, un sentiment tendre, et, le surlendemain de mon arrivée, ayant tout organisé pour bien tromper la surveillance maternelle, je passai la nuit dans sa chambre. Mon cœur battait, tandis que je montais l’escalier de la maison qu’elle habitait rue Tranchée-des-Gras, pas très loin de la sombre cathédrale, que je contournai pour aller chez elle. Cette rentrée dans le monde des sens m’émouvait comme un renouveau d’initiation. J’allais savoir jusqu’à quel degré le souvenir de Charlotte gangrenait mon âme.

Assis au pied du lit, je regardais se dévêtir cette femme sur qui je m’étais rué dans la première fureur de la puberté. Elle était lourde, mais jeune, fraîche et robuste. Ah! comme l’image de Mlle de Jussat se fit présente à cette minute, et sa silhouette de frêle statuette grecque, et la délicatesse devinée de son corps gracile! Comme cette image était encore là vivante devant mes yeux, tandis qu’étendu dans le lit, j’étreignais ma première maîtresse, avec une ardeur de brutalité qui se mélangeait d’une tristesse infinie! Cette créature était une simple fille du peuple et qui ne raisonnait guère. Mais les plus matérielles ont d’étranges finesses quand elles aiment, et celle-là m’aimait à sa façon. Je m’aperçus qu’elle aussi n’éprouvait plus auprès de moi les sensations anciennes. Je la vis s’exalter sous mes caresses, puis, au lieu de cette fougue heureuse d’autrefois, elle parut déçue dans son désir, comme déconcertée par mes regards, comme gagnée par ma tristesse, et elle me dit, dans l’intervalle de nos baisers :

— « Qu’as-tu qui te peine?... » et, employant une locution bien clermontoise : « Je ne t’ai plus vu si triste », et, plaisantant avec la bonhomie matoise des Auvergnats : « C’est quelque femme mariée qui t’a monté le coup... Il est assez long ton cou, tu n’as pas besoin qu’on te le hausse... »

« Elle m’avait, en commentaire de son mauvais jeu de mots, mis ses deux mains autour du cou, deux grosses mains aux doigts épais. — Celles de Charlotte étaient si fines, aussi fines que son délicat esprit comparé à la vulgarité de Marianne. Ce qui me désespérait, ce qui me serra le cœur aux paroles de cette dernière, ce ne fut ni cette vulgarité, ni ce contraste. Non. Mais fallait-il que j’eusse l’âme malade pour que même cette créature s’en aperçut? Je réagis cependant contre cette impression, je me moquai de ses hypothèses, et je me forçai à des transports d’un libertinage bestial dont le plus clair résultat fut que je rentrai, au matin, avec un débordement d’amertume. Il me fut impossible de retourner chez la fille, impossible d’aller chez d’autres. Je passai les quelques jours qui me restaient à me promener avec ma mère, qui, me voyant plongé dans une mélancolie profonde, s’en inquiétait et en redoublait la profondeur par ses questions. Ce fut au point que je vis approcher l’instant du retour au château avec un soulagement. Du moins j’allais y vivre parmi mes souvenirs. Un coup terrible m’y attendait, qui me fut porté par le marquis dès mon arrivée.

— « Une bonne nouvelle », me dit-il, sitôt qu’il me vit. « Charlotte va mieux. Et une autre aussi bonne... Elle se marie... Oui, elle accepte M. de Plane. Mais, c’est vrai, vous ne savez pas : un ami d’André qu’elle avait refusé une fois, et maintenant elle veut bien... » Et il continua, revenant comme à son habitude sur lui-même : « Oui, c’est une très bonne nouvelle, car, voyez-vous, je n’ai plus beaucoup à vivre... Je suis frappé, très frappé... »

« Il pouvait me détailler ses maux imaginaires, m’analyser tant qu’il voulait son estomac, sa goutte, son intestin, ses reins, sa tête; je ne l’écoutais pas plus qu’un condamné à qui l’on vient d’annoncer la sentence n’écoute les propos de son geôlier. Je ne voyais que le fait, pour moi si douloureux à cette seconde. Vous qui avez écrit des pages admirables sur la jalousie, mon cher maître, et sur les ravages que produit dans l’imagination d’un amant la seule pensée des caresses d’un rival, vous devinez quel cuisant poison cette nouvelle versa sur ma blessure. Mai, juin, juillet, août, septembre, — il y avait presque cinq mois que Charlotte était partie, et cette blessure, au lieu de se cicatriser, était allée s’élargissant, s’envenimant jusqu’à cette dernière atteinte, qui m’achevait. Cette fois, je n’avais plus même la cruelle consolation de me dire que du moins ma souffrance était partagée. Ce mariage ne me démontrait-il pas qu’elle était guérie de son sentiment pour moi, tandis que j’agonisais de mon sentiment pour elle? Ma fureur s’exaspérait encore à me dire que cet amour, né de la veille, m’avait été arraché juste au moment où j’allais pouvoir le développer dans sa plénitude, à l’heure précise de l’action décisive. Il doit y avoir de cette rage-là chez le joueur qui, forcé de quitter la table, apprend la sortie du numéro sur lequel il voulait ponter et qui lui aurait ramené trente-six fois sa mise. J’en venais à me reprocher de n’avoir pas tout quitté, sitôt Charlotte partie; de ne pas l’avoir suivie, avec les quelques cents francs que je possédais déjà de par moi. C’était trop tard. Je la voyais à Paris, où je savais que M. de Plane passait un congé, recevant son fiancé dans le demi tête-à-tête d’une familiarité permise, sous les yeux indulgents de la marquise. Ils étaient pour cet homme maintenant, ces sourires fiers et intimidés, ces regards tendres et troublés, ces passages de pâleur et de rougeur pudique sur ce délicat visage, ces gestes d’une grâce toujours un peu farouche. Enfin, elle l’aimait, puisqu’elle l’épousait. Et il m’apparaissait semblable à ce comte André dont je retrouvais là encore la détestable influence, et que je me reprenais à haïr dans le fiancé de sa sœur, confondant ces deux gentilshommes, ces deux oisifs, ces deux officiers, dans la même antipathie forcenée. Vaines et puériles colères que je promenais dans les bois déjà revêtus de ces vagues teintes blondes qui vont se changer en teintes rousses! Les hirondelles se rassemblaient pour le départ. Comme la chasse avait commencé, sans cesse des coups de fusil partaient auprès d’elles, et alors elles s’épouvantaient, elles s’enlevaient, serrées et frémissantes, d’un vol plus rapide, un vol pareil à celui dont s’était échappé le sauvage oiseau que j’avais cru abattre un jour. Du côté de Saint-Saturnin, les coteaux plantés de vignes étalaient par grappes encore rouges les raisins bientôt mûrs pour la vendange. Je regardais les ceps veufs de fruits, ceux que les grêles du printemps avaient hachés dans leur fleur. Ainsi était morte sur place, avant d’être mûre, ma vendange, à moi, vendange d’émotions enivrantes, de félicités douces, de brûlantes extases. J’éprouvais un morne et indéfinissable plaisir à chercher partout dans le paysage des symboles de mon sentiment; l’alchimie de la douleur m’avait, pour une courte période, purifié de tout calcul. Si je fus jamais un véritable amant et livré sans réflexion au cruel va-et-vient des regrets, des souvenirs et des désespoirs, c’est alors, durant ces journées qui devaient être les dernières de mon préceptorat. Le marquis, en effet, annonçait l’intention de rapprocher son départ. Il avait abdiqué son hypocondrie, et, allègre, ses yeux gris tout clairs dans son teint moins rouge, il me disait :

— « Je l’adore, moi, mon futur gendre... Je voudrais que vous le connussiez... C’est loyal, c’est brave, c’est bon, c’est fier. Du vrai sang de gentilhomme dans les veines... Enfin, comprenez-vous les femmes? En voilà une qui n’est pas plus folle qu’une autre, au contraire, n’est-ce pas? Il y a deux ans, on le lui offre. Elle dit non. Voilà mon garçon qui perd la tête et qui va là-bas pour en revenir à moitié mort... Et puis, c’est oui... Vous savez, j’ai toujours pensé qu’il y avait de cette amourette-là dans sa maladie nerveuse... Je m’y connais. Je me disais : elle aime quelqu’un... C’était lui. Et s’il n’avait plus voulu d’elle, tout de même?... »

« Je vous cite ce discours entre vingt autres; il vous expliquera comment je trouvais à chaque minute une occasion de m’ensanglanter le cœur. Non, ce n’était pas M. de Plane que Charlotte avait aimé cet hiver; mais elle avait aimé, voilà qui était certain. Nos existences s’étaient croisées en un point, comme les deux routes que je voyais, de ma fenêtre, se couper toutes deux, l’une qui descend des montagnes et va vers le bois fatal de la Pradat, l’autre qui remonte vers le puy de la Rodde. Il m’arrivait, tout seul, à la tombée du jour, de regarder les voitures suivre l’une et l’autre de ces deux routes. — Après s’être presque effleurées, elles se perdaient vers des directions contraires. Ainsi s’étaient séparées nos destinées, et pour toujours. La baronne de Plane vivait dans le monde, à Paris, et cela me représentait un tourbillonnement de sensations inconnues et fascinantes, dans le décor d’une fête ininterrompue. Moi, je la connaissais trop bien, ma vie prochaine. En pensée, je me réveillais dans la petite chambre de la rue du Billard. En pensée, je suivais les trois rues qu’il faut prendre pour aller de là jusqu’à la Faculté. J’entrais dans le palais de l’Académie, bâti en briques rouges, et je gagnais la salle des conférences avec ses murs nus, garnis de tableaux noirs. J’écoutais le professeur analyser quelque auteur de licence ou d’agrégation. Cela durait une heure et demie, puis je revenais, ma serviette sous mon bras, par les froides ruelles de la vieille ville, car il m’y faudrait séjourner cette année encore, n’ayant pas travaillé de manière à subir mon examen avec succès. Je continuerais d’aller et de venir dans ce décor de maisons noires, avec cet horizon de montagnes neigeuses, de voir le père et la mère du petit Emile assis à leur fenêtre et jouant au mariage, le vieux Limasset lisant son journal dans l’angle du café de Paris, les omnibus de Royat au coin de Jaude. Oui, j’en étais descendu là, mon cher maître, à cette misère des esprits sans psychologie, et qui, s’attachant à la forme extérieure de la vie, n’en pénètrent pas l’essence. Je méconnaissais ma foi ancienne dans la supériorité de la Science, à qui trois mètres carrés d’une chambrette suffisent, pour qu’un Spinoza ou un Adrien Sixte y possède l’immense univers en le comprenant. Ah! j’ai été bien médiocre dans cette période d’impuissantes convoitises et d’amour vaincu! J’ai bien maudit, et avec quelle injustice, cette existence d’études abstraites que j’allais reprendre! Et comme je voudrais aujourd’hui que c’eût été là en effet mon sort, et me réveiller, pauvre étudiant près la Faculté des lettres de Clermont, locataire du père d’Emile, élève du vieux Limasset, le passant morose de ces ruelles noires, — mais un innocent! un innocent! Et non pas celui qui a traversé ce que j’ai traversé, et qu’il faut dire.

VI. — Troisième crise.

« Vers la fin de ce dur mois de septembre, Lucien se plaignit d’un malaise que le docteur attribua d’abord à un simple refroidissement. Deux jours après, les symptômes s’aggravaient. Deux médecins de Clermont, appelés en hâte, diagnostiquaient une fièvre scarlatine, mais d’un caractère bénin. Si ma pensée n’avait pas été tout entière absorbée par l’idée fixe qui faisait de moi, à cette époque, un véritable maniaque, j’aurais trouvé de quoi remplir de notes tout mon livre à serrure. Je n’avais qu’à suivre les évolutions de l’esprit du marquis et la lutte engagée dans son cœur entre l’hypocondrie et l’amour paternel. Tantôt, et malgré les propos rassurants des docteurs, il était inquiet de son fils jusqu’à l’angoisse, et il passait la nuit à le veiller. Tantôt, l’épouvante de la contagion le saisissait; il se mettait lui-même au lit, se plaignant de douleurs imaginaires et comptant les heures jusqu’à la visite du médecin. Il en arrivait, tant les symptômes lui semblaient graves, à demander que cette visite commençât par lui. Puis, il avait honte de sa panique. Le fonds de bonne race qui était dans son sang reparaissait. Il se levait, il se châtiait de ses terreurs par des phrases amères sur la faiblesse qu’amène l’âge, et il retournait au chevet de son fils. Sa première idée fut de cacher à la marquise, aussi bien qu’à Charlotte et au comte André, la maladie de l’enfant. Mais, après deux semaines, ces alternatives de zèle et de terreur ayant épuisé son énergie, il éprouva le besoin d’avoir sa femme auprès de lui pour le soutenir, et son incohérence d’idées était si grande qu’il me consulta.

— « Ne croyez-vous pas que c’est mon devoir?... » conclut-il.

« Il y a des âmes de mensonge, mon cher maître, et qui excellent à excuser par de beaux motifs leurs plus vilaines actions. Si j’étais de ce nombre, je pourrais me faire un mérite d’avoir insisté pour que le marquis ne rappelât point sa femme. Certes je savais toute la portée de ma réponse et de la résolution qu’allait prendre M. de Jussat. Je savais que, s’il prévenait la marquise, elle arriverait par le premier train, et je connaissais assez Charlotte pour être assuré que la fille viendrait avec la mère. Je la reverrais, je tiendrais une suprême occasion de réveiller en elle l’amour naissant dont j’avais surpris la preuve. Je pourrais dire que ce fut une loyauté de ma part, ce conseil donné au marquis de laisser Mme de Jussat heureuse à Paris. Oui, j’eus cette apparence de loyauté. Pourquoi? Si je n’étais convaincu qu’il n’y a pas d’effet sans cause et pas de ces loyautés-là sans un secret égoïsme, j’y reconnaîtrais une horreur d’exploiter, au profit d’une passion coupable, le plus noble des sentiments, celui d’une sœur pour son frère. Voici la nue vérité : en essayant de dissuader M. de Jussat, j’étais convaincu que tout effort pour reprendre le cœur de Charlotte serait inutile. Je prévoyais dans ce retour une humiliation certaine. Usé par ces longs mois de luttes intérieures, je ne me sentais plus la force de manœuvrer. Je n’eus donc aucune vertu à représenter au marquis les inconvénients, les dangers même du séjour de ces deux femmes au château, près d’un malade qui pouvait leur communiquer sa maladie.

— « Et moi? » répondit-il ingénument. « Est-ce que je ne m’expose pas tous les jours? Mais vous avez raison pour Charlotte; j’écrirai que je ne la veux pas... »

— « Ah! Greslou, » me disait-il deux jours après, au reçu d’un télégramme, « voilà ce qu’elles me font : lisez... » Il me tendit la dépêche qui annonçait l’arrivée de Mlle de Jussat avec sa mère. « Naturellement », gémissait l’hypocondriaque, « elle a voulu venir, sans penser que je n’ai pas besoin de ces émotions-là ».

« Le marquis me parlait de la sorte à deux heures de l’après-midi. Je savais, pour l’avoir pris à mon retour du voyage où je vous ai connu, que le train de Paris part à neuf heures du soir et arrive à Clermont vers cinq heures du matin. Le temps de monter en voiture, Mme de Jussat et Charlotte seraient au château avant dix heures. Je passai une soirée et une nuit affreuses, dépourvu maintenant de cette tension philosophique, hors de laquelle je flotte, créature sans énergie, au gré d’impressions nerveuses. Le bon sens m’indiquait pourtant une solution bien simple. Mon engagement finissait, comme je vous l’ai dit, le 15 octobre. Nous étions au 5 de ce mois. L’enfant entrait en pleine convalescence. Il avait auprès de lui sa mère et sa sœur. Je pouvais retourner chez moi sans scrupule et sous le premier prétexte venu. Je le pouvais et je le devais, — pour ma dignité autant que pour mon repos. Au matin de cette nuit d’insomnie, j’avais pris cette résolution. J’allai jusqu’à en toucher un mot au marquis tout de suite; il ne me laissa pas lui parler, tant il était agité par l’arrivée de sa fille :

— « C’est bon », me dit-il, « plus tard, plus tard. En ce moment je n’ai la tête à rien... Cette contrariété!... Voilà comment j’ai vieilli si vite... Toujours des coups nouveaux, toujours... »

« Qui sait? ma destinée aura peut-être dépendu tout entière du mouvement d’humeur par lequel ce vieux fou refusait de m’entendre. Si je lui eusse parlé à cette minute, et si nous eussions fixé mon départ, je me serais vu obligé de partir en effet; au lieu que la seule présence de Charlotte changea ce projet de partir en un projet de rester, comme une lampe apportée dans une chambre change les ténèbres en lumière, immédiatement. Je vous le répète, j’étais convaincu qu’elle avait cessé de s’intéresser à moi d’une part, et, de l’autre, que, moi-même, je traversais, par rapport à elle, une crise non pas de véritable amour, mais de vanité blessée et de sexualité morbide. Hé bien! A la voir descendre de voiture devant le perron, à constater combien ma présence la bouleversait, combien la sienne m’affolait, je compris avec une égale évidence deux choses : d’abord, qu’il me serait physiquement impossible de quitter le château tant qu’elle y serait; ensuite, qu’elle avait traversé depuis le mois de mai des troubles pareils aux miens, sinon pires. Ma divination devant l’enveloppe qui contenait les brins du muguet ne m’avait pas trompé. Elle pouvait m’avoir fui avec le plus sincère courage, n’avoir pas répondu à mes lettres, ne pas les avoir lues, s’être fiancée pour mettre entre nous l’irréparable, avoir cru même qu’elle ne m’aimait plus, être revenue au château sur cette persuasion. Elle m’aimait. Pour reconnaître cet amour, je n’eus pas besoin d’une analyse détaillée, comme celles où je m’étais trop complu et qui m’avaient tant trompé. Ce fut une intuition soudaine, irraisonnée, invincible, à me faire croire que les théories sur la double vue, si discutées par la science, sont absolument vraies. Je le lus, cet amour inespéré, à travers les yeux émus de cette enfant, comme vous lisez les mots par lesquels j’essaie de vous reproduire ici l’éclair et le foudroiement de cette évidence. Elle était là, devant moi, dans son costume de voyage, et blanche, blanche comme cette feuille de papier. J’aurais dû expliquer cette pâleur par les lassitudes de la nuit passée en wagon, n’est-ce pas, et par l’inquiétude sur son frère malade? Ses yeux, en rencontrant mes yeux, tremblèrent d’émotion. Cela pouvait être la pudeur offensée. Elle était maigrie, comme fondue; et quand, arrivée dans le vestibule, elle ôta son manteau, je vis que sa robe, une robe de l’année dernière, que je reconnus, faisait comme des plis autour de ses épaules. Mais n’avait-elle pas été malade?... Ah! moi qui avais tant cru à la méthode, aux inductions, aux complications du raisonnement, que j’ai senti là cette toute-puissance de l’instinct contre quoi rien ne prévaut! Elle m’aimait toujours. Elle m’aimait davantage encore. Que m’importait qu’elle ne m’eût pas donné la main à notre première rencontre; qu’elle m’eût à peine parlé dans le vestibule; qu’elle montât les marches du grand escalier avec sa mère sans détourner la tête? Elle m’aimait. Cette certitude, après un si long dessèchement d’anxiété, m’inondait le cœur d’un flot de joie à me trouver mal, là, sur le tapis de cet escalier que je dus gravir à mon tour pour remonter dans ma chambre. Qu’allais-je faire, cependant? Accoudé sur ma table et contenant mon front avec mes mains pour réprimer les battements de mes tempes, je me posai cette question sans rien y répondre, sinon que je ne pouvais plus m’en aller, que cela ne pouvait pas finir entre Charlotte et moi sur une absence et sur un silence; enfin que nous approchions d’une heure où tant d’efforts réciproques, de luttes cachées, de désirs combattus de part et d’autre, nous précipitaient vers une scène suprême. Cette scène, je la sentais toute proche, tragique, décisive, inévitable. D’abord, Charlotte était contrainte de subir ma présence. Quoi qu’elle en eût, nous devions nous rencontrer au chevet de son frère, et, ce matin même de son arrivée, quand ce fut mon tour d’aller tenir compagnie au petit malade, vers onze heures, je la trouvai là, qui causait avec lui, tandis que la marquise interrogeait la sœur Anaclet, toutes deux se parlant à mi-voix et debout près de la fenêtre. Lucien, à qui l’on avait caché la venue des deux femmes, montrait sur son visage amaigri et dans ses gestes énervés cette joie un peu excitée, presque fiévreuse, qui se remarque chez les convalescents. Il me salua de son plus gai sourire, et, me prenant la main, il dit à sa sœur :

— « Si tu savais comme M. Greslou a été bon pour moi tous ces jours-ci!... »

« Elle ne répondit rien, mais je vis que sa main, à elle, posée près de la joue de son frère sur l’oreiller, était comme secouée d’un frisson. Elle fit un effort, pour me regarder d’un regard qui ne la trahît point. Sans doute mon visage, à moi, exprimait une émotion qui la toucha. Elle sentit que de laisser ainsi tomber la phrase innocente du petit garçon me ferait mal, et, avec sa voix des jours passés, avec sa douce et vivante voix, où frémissait la palpitation étouffée d’un cœur trop ému, elle dit, sans m’adresser la parole directement :

— « Oui, je le sais; et je l’en remercie. Nous le remercions tous beaucoup... »

« Elle n’ajouta pas un mot. Je suis sûr que si je lui avais de nouveau pris la main à cette minute, elle se serait évanouie, tant elle était remuée par ce simple entretien. Je balbutiai une réponse vague, un : « C’est trop naturel », ou je ne sais quoi de semblable. Je n’avais pas moi-même beaucoup plus de sang-froid. Lucien, cependant, qui n’avait remarqué ni l’accent altéré de sa sœur ni ma gêne, continuait :

— « Et André, ne viendra-t-il pas me voir? »

— Tu sais bien qu’il est retenu au régiment », répondit-elle.

— « Et Maxime? » insista l’enfant.

« Je n’ignorais pas que c’était le petit nom du fiancé de Mlle de Jussat. Ces deux syllabes ne furent pas plus tôt sorties des lèvres du malade que je vis sa pâleur, à elle, s’empourprer soudain d’un flot de sang. Il y eut un passage de silence durant lequel j’entendis le susurrement de la sœur Anaclet, le crépitement du feu dans la cheminée, le balancier de la pendule allant et venant, et l’enfant reprit, étonné lui-même de ce mutisme :

— « Oui, Maxime? il ne viendra pas non plus?...

— « M. de Plane a rejoint le régiment, lui aussi », fit Charlotte.

— « Vous montez déjà, monsieur Greslou? » me demanda Lucien comme je me levai brusquement.

— « Je reviens », répliquai-je; « j’ai oublié une lettre sur ma table... » Et je sortis laissant Charlotte au chevet du lit, toute pâle de nouveau et les yeux baissés.

« Ah! mon cher maître, j’ai besoin que vous me croyiez dans ce que je vais vous dire; besoin qu’en dépit des incohérences d’un cœur presque inintelligible à lui-même, vous ne doutiez pas de ma sincérité en ce moment-là. J’ai tant besoin de ne pas en douter, moi non plus; besoin de me répéter que je n’ai pas menti alors. Croyez-moi. Il n’y avait plus un atome de comédie volontaire dans le mouvement subit par lequel je me levai au seul rappel du nom de l’homme à qui Charlotte devait appartenir, à qui elle appartenait. Il n’y avait pas de comédie dans les larmes qui me jaillirent des yeux, sitôt passé le seuil de la porte, ni dans celles que je versai encore la nuit qui suivit, désespéré par cette double et affreuse certitude que nous nous aimions, elle et moi, et que jamais, jamais, nous ne serions l’un à l’autre; pas de comédie dans les sursauts de douleur que sa présence m’infligea durant les jours d’après. Son visage creusé, sa silhouette émaciée, ses prunelles souffrantes étaient là qui me bouleversaient, et cette pâleur me navrait l’âme, et cette ligne mince de son corps affolait mon désir, et ces prunelles me suppliaient : « Ne parlez pas... Je sais que vous êtes misérable aussi... Vous seriez trop cruel de reprocher, de vous plaindre, de montrer votre plaie... » Dites, si je n’avais pas été de bonne foi dans ces journées, est-ce que je les aurais laissées passer sans agir, lorsque les heures m’étaient comptées? Mais je ne me rappelle pas une réflexion, pas une combinaison. Je me rappelle des sensations tourbillonnantes, quelque chose de brûlant, de frénétique, d’intolérable, une terrassante névralgie de tout mon être intime, une lancination continue, et, — grandissant, grandissant toujours, le rêve d’en finir, un projet de suicide... Commencé où, quand, à propos de quelle souffrance particulière? Je ne peux pas le dire... Vous le voyez bien, que j’ai aimé vraiment, dans ces instants-là, puisque toutes mes subtilités s’étaient fondues à la flamme de cette passion, comme du plomb dans un brasier; puisque je ne trouve pas matière à une analyse dans ce qui fut une réelle aliénation, une abdication de tout mon Moi ancien dans le martyre. Cette idée de la mort sortie des profondeurs intimes de ma personne, cet obscur appétit du tombeau dont je me sentis possédé comme d’une soif et d’une faim physiques, vous y reconnaîtrez, mon cher maître, une conséquence nécessaire de cette maladie de l’Amour, si admirablement étudiée par vous. Ce fut, retourné contre moi-même, cet instinct de destruction dont vous signalez le mystérieux éveil dans l’homme en même temps que l’instinct du sexe. Cela s’annonça d’abord par une lassitude infinie, lassitude de tant sentir sans rien exprimer jamais. Car, je vous le répète, l’angoisse des yeux de Charlotte, quand ces yeux rencontraient les miens, la défendait, plus que n’auraient fait toutes les paroles. D’ailleurs, nous n’étions jamais seuls, sinon parfois quelques minutes au salon, par hasard, et ces quelques minutes se passaient dans un de ces silences imbrisables qui vous prennent à la gorge comme avec une main. Parler alors est aussi impossible que pour un paralytique de remuer ses pieds. Un effort surhumain n’y suffirait pas. On éprouve combien l’émotion, à un certain degré d’intensité, devient incommunicable. On se sent emprisonné, muré dans son Moi, et l’on voudrait s’en aller de ce Moi malheureux, se plonger, se rouler, s’abîmer dans la fraîcheur de la mort où tout s’abolit. Cela continua par une délirante envie de marquer sur le cœur de Charlotte une empreinte qui ne pût s’effacer, par un désir insensé de lui donner une preuve d’amour contre laquelle ne pussent jamais prévaloir ni la tendresse de son futur mari ni l’opulence du décor social où elle allait vivre. « Si je meurs du désespoir d’être séparé d’elle pour toujours, il faudra bien qu’elle se souvienne longtemps, longtemps, du simple précepteur, du pauvre petit provincial capable de cette énergie dans ses sentiments!... » Il me semble que je me suis formulé ces réflexions-là. Vous voyez, je dis : « Il me semble ». Car, en vérité, je ne me suis pas compris durant toute cette période. Je ne me suis pas reconnu dans cette fièvre de violence et de tragédie dont je fus consumé. A peine si je démêle sous ce va-et-vient effréné de mes pensées une auto-suggestion, comme vous dites. Je me suis hypnotisé moi-même, et c’est comme un somnambule que j’ai arrêté de me tuer à tel jour, à telle heure, que je suis allé chez le pharmacien me procurer la fatale bouteille de noix vomique. Au cours de ces préparatifs et sous l’influence de cette résolution, je n’espérais rien, je ne calculais rien. Une force vraiment étrangère à ma propre conscience agissait en moi. Non. A aucun moment je n’ai été, comme à celui-là, le spectateur, j’allais dire désintéressé, de mes gestes, de mes pensées et de mes actions, avec une extériorité presque absolue de la personne agissante par rapport à la personne pensante. — Mais j’ai rédigé une note sur ce point, vous la trouverez sur la feuille de garde, dans mon exemplaire du livre de Brierre de Boismont consacré au suicide. — J’éprouvais à ces préparatifs une sensation indéfinissable de rêve éveillé, d’automatisme lucide. J’attribue ces phénomènes étranges à un désordre nerveux voisin de la folie et causé par les ravages de l’idée fixe. Ce fut seulement le matin du jour choisi pour exécuter mon projet que je pensai à une dernière tentative auprès de Charlotte. Je m’étais mis à ma table pour lui écrire une lettre d’adieu. Je la vis lisant cette lettre, et cette question se posa soudain à moi : « Que fera-t-elle? » Etait-il possible qu’elle ne fût pas remuée par cette annonce de mon suicide possible? N’allait-elle pas se précipiter pour l’empêcher? Oui, elle courrait à ma chambre. Elle me trouverait mort... A moins que je n’attendisse, pour me tuer, l’effet de cette dernière épreuve?... — Là, je suis bien sûr d’y voir clair en moi. Je sais que cette espérance naquit exactement ainsi et précisément à ce point de mon projet. « Hé bien! » me dis-je, « essayons ». J’arrêtai que si, à minuit, elle n’était pas venue chez moi, je boirais le poison. J’en avais étudié les effets. Je le savais quasi foudroyant, et j’espérais souffrir très peu de temps. Il est étrange que toute cette journée se soit passée pour moi dans une sérénité singulière. Je dois noter cela encore. J’étais comme allégé d’un poids, comme réellement détaché de moi-même, et mon anxiété ne commença que vers dix heures, quand, m’étant retiré le premier, j’eus placé la lettre sur la table dans la chambre de la jeune fille. A dix heures et demie, j’entendis par ma porte entr’ouverte le marquis, la marquise et elle qui montaient. Ils s’arrêtèrent pour causer une dernière minute dans les couloirs, puis ce furent les bonsoirs habituels, et l’entrée de chacun dans sa chambre... Onze heures. Onze heures un quart. Rien encore. Je regardais ma montre posée devant moi, auprès de trois lettres préparées, pour M. de Jussat, pour ma mère et pour vous, mon cher maître. Mon cœur battait à me rompre la poitrine, mais la volonté était ferme et froide. J’avais annoncé à Mlle de Jussat qu’elle ne me reverrait pas le lendemain. J’étais sûr de ne pas manquer à ma parole si... Je n’osais creuser ce que ce si enveloppait d’espérance. Je regardais marcher l’aiguille des secondes et je faisais un calcul machinal, une multiplication exacte : « A soixante secondes par minute, je dois voir l’aiguille tourner encore tant de fois, car à minuit je me tuerai... » Un bruit de pas dans l’escalier, et que je perçus tout furtif, tout léger, avec une émotion suprême, me fit interrompre mon calcul. Ces pas s’approchaient. Ils s’arrêtèrent devant ma porte. Brusquement cette porte s’ouvrit. Charlotte était devant moi.

« Je m’étais levé. Nous restâmes ainsi face à face, et tous les deux debout. Son visage était décomposé par le saisissement de sa propre action, plus pâle encore, et ses yeux y luisaient d’un éclat extraordinaire. Ils semblaient noirs, tant le point central en était agrandi par l’émotion, jusqu’à envahir la prunelle. Je remarquai ce détail parce qu’il transformait toute sa physionomie. D’ordinaire si réservée, presque effacée, cette physionomie respirait l’égarement d’un être dominé par une passion plus forte que sa volonté. Elle avait dû se coucher, puis se relever, car ses cheveux étaient tressés dans une grosse natte au lieu d’être noués derrière sa tête. Une robe de chambre blanche, attachée par une cordelière, se plissait autour de sa taille, et, preuve de son trouble affolé, elle avait passé en hâte ses pieds nus dans ses mules sans même s’en rendre compte. Evidemment une angoisse insoutenable l’avait précipitée de son lit dans ma chambre. Elle ne se souciait ni de ce que je penserais d’elle, ni de ce que je pourrais être tenté de dire. Elle avait cru à ma lettre, et elle arrivait, en proie à une exaltation si vive qu’elle ne tremblait pas.

— « Ah! » fit-elle d’une voix brisée après ce silence de la première minute, « Dieu soit loué, je ne suis pas arrivée trop tard... Mort! je vous ai cru mort!... Ah! c’est horrible... Mais c’est fini, n’est-ce pas? Dites que vous m’obéirez, dites que vous n’attenterez pas à vos jours. Jurez, jurez-le-moi... »

« Elle prit ma main dans les siennes par un geste suppliant. Ses doigts étaient glacés. C’était quelque chose de si décisif que cette entrée, une telle preuve d’amour dans un instant où je me trouvais moi-même si exalté, que je ne réfléchis pas, et, sans lui répondre, je me souviens que je la pris dans mes bras en pleurant, que mes lèvres cherchèrent ses lèvres, que je lui donnai, à travers ces larmes, le plus brûlant, le plus tendre des baisers, le plus sincère; que ce fut une seconde d’extase infinie, de félicité suprême, et aussi qu’elle s’arracha de moi, ayant, sur son visage toujours égaré, toute la honte de ce qu’elle venait de permettre.

— « Malheureuse », disait-elle. « Il faut que je m’en aille!... Laissez-moi m’en aller!... Ne m’approchez plus... »

— « Vous voyez bien qu’il faut que je meure », lui répondis-je, « puisque vous ne m’aimez pas, puisque vous allez être la femme d’un autre, puisque tout nous sépare, et pour toujours. »

« Je pris la fiole noire sur la table et je la lui montrai à la lueur de la lampe.

— « Le quart seulement de ce flacon », continuai-je, « et c’est le remède à tant de souffrances... Dans cinq minutes ce sera fini. » Et doucement, sans faire un seul geste qui pût la forcer encore à se défendre : « Partez, et merci d’être venue. Avant un quart d’heure j’aurai cessé de sentir ce que je sens, cette intolérable privation de vous depuis tant de mois... Allons, adieu; ne m’ôtez pas mon courage... »

« Elle avait tressailli tout entière quand la flamme avait éclairé la noire liqueur. Elle étendit sa main vers moi et m’arracha le flacon en disant : « Non! Non!... » Elle le regarda, lut la petite inscription sur l’étiquette rouge, et elle trembla. Son visage s’altéra davantage encore. Une ride se creusa entre ses sourcils. Ses lèvres palpitèrent. Ses yeux exprimèrent l’agonie d’une anxiété dernière, puis, d’un accent presque dur, saccadant ses mots comme s’ils lui étaient arrachés par une puissance à la fois torturante et irrésistible.

— « Moi aussi », dit-elle, « j’ai trop souffert, j’ai trop souffert, j’ai trop lutté... Non », continua-t-elle en s’avançant vers moi et me prenant le bras, « pas seul, pas seul... Nous mourrons ensemble. Après ce que j’ai fait, il n’y a plus que cela... » Elle fit le geste de porter la fiole à ses lèvres. Je la lui enlevai, et elle, avec un sourire presque fou : « Mourir, oui, mourir là, près de vous, avec vous... » Et elle s’approchait encore, posant sa tête sur mon épaule, si bien que je sentais contre le bas de ma joue la soie fine de ses cheveux. « Ainsi... Ah! il y a si longtemps que je vous aime, si longtemps... Je peux bien vous le dire maintenant, puisque je paye ce droit de ma vie... Vous voulez bien me prendre avec vous, nous en aller ensemble tous deux, tous deux?... »

— « Oui »?, lui répondais-je, « ensemble, nous mourrons ensemble. Je vous le jure. Mais pas tout de suite... Ah! laissez-moi le temps de sentir que vous m’aimez... » Nos lèvres s’étaient unies de nouveau, mais cette fois elle me rendait mes baisers. Je la serrai contre moi. Je la sentis qui défaillait sous cette étreinte. Je l’entraînai jusqu’à mon lit, ainsi enlacée à moi, et elle s’abandonna tout entière. Ah! ce furent de ces baisers où l’extase de l’âme en débordant sur tout le corps donne à la fièvre des sens l’ardeur d’un élan spirituel, où le passé, le présent, l’avenir, s’abolissent pour ne plus laisser de place à rien qu’à l’amour, à la douloureuse, à l’enivrante folie de l’amour. Cette frêle vierge, cette vivante statuette de Tanagra était à moi dans son innocence. Elle m’appartenait sans se défendre, avec une passivité d’hypnotisée, et il me semblait que cette heure en effet n’était pas vraie, tant elle dépassait les forces de mon espérance, presque celles de mon désir. Dans le jour adouci que jetaient la flamme de la lampe et celle du feu à demi éteint, la délicatesse de ses traits amaigris, sa pâleur consumée, ses cheveux maintenant épars, la faisait ressembler à une apparition, même dans ce don physique de sa personne qu’elle me livrait comme une sacrifiée. C’est avec une voix de fantôme qu’elle me parlait, me racontant la longue histoire de ses sentiments. Elle disait comme elle s’était éprise presque au premier regard et sans même s’en douter; puis comme elle avait souffert de mes tristesses et de ma confidence; puis comme elle avait rêvé d’être mon amie, une amie qui me consolerait doucement; puis la lumière affreuse que ma déclaration dans la forêt avait soudain jetée sur son cœur, et qu’elle s’était juré de mettre un abîme entre nous. Elle me racontait ses luttes quand elle recevait mes lettres, et ses vaines résolutions de ne pas les lire, et ses fiançailles désespérées, afin que tout fût irrémédiable, et son retour, et le reste. Elle trouvait, pour me révéler le secret roman de sa tendresse, de ces phrases pudiques et passionnées qui tombent du bord mystérieux de l’âme comme les larmes tombent du bord des yeux. Elle disait : « Je le pourrais que je ne voudrais rien effacer de ces douleurs, tellement j’ai besoin de sentir que j’ai vécu par vous... » Elle disait :

« Vous me laisserez mourir la première, pour que je ne vous voie pas souffrir... » Et elle m’enveloppai de ses cheveux, et c’était sur ce visage que j’avais connu si maître de lui, une extase de martyre, une joie comme surnaturelle avec un fonds de douleur, une exaltation mêlée de remords. Quand elle se taisait, serrée à moi, absorbée en moi, nos bouches unies, nos bras liés, nous pouvions entendre le vent qui tournait, tournait, mélancolique, autour des fenêtres closes, et ce château endormi avec son silence paisible, c’était déjà la tombe, cette tombe vers laquelle nous roulions, roulions, entraînés hors de la vie par l’ardeur d’amour qui nous avait ainsi jetés sur le cœur de l’un de l’autre.

« C’est ici, mon cher maître, que se place l’épisode le plus singulier de cette aventure, celui que les hommes appelleraient le plus honteux; mais de vous à moi ces mots-là n’ont pas de sens et j’aurai le courage de tout vous raconter de cette heure. J’avais été sincère, je vous l’ai dit, et sincère sans l’ombre de calcul, dans cette résolution de suicide qui m’avait fait acheter la fiole de noix vomique, puis écrire à Charlotte. Lorsqu’elle était venue, qu’elle était tombée dans mes bras, qu’elle s’était écriée : « Mourons ensemble! » j’avais répondu : « Mourons ensemble », avec la plus entière bonne foi. Il m’avait paru si simple, si naturel, si facile de nous en aller ainsi tous les deux! Vous qui avez décrit en des pages si fortes la vapeur d’illusions soulevée en nous par le désir physique, ce vertige du sexe dont nous sommes pris comme d’un vin, vous ne me jugerez pas monstrueux d’avoir senti cette vapeur se dissiper avec le désir, cette ivresse s’en aller avec la possession. Au milieu de cette nuit de folie, une heure arriva, où, lassés de caresses : moi, alangui de volupté; elle, épuisée d’émotions, nous nous laissâmes aller à nous reposer l’un près de l’autre. Nous nous taisions. Charlotte avait posé sa tête sur ma poitrine. Elle fermait ses yeux, brisée par l’excès des sensations subies. Je me souviens. Je la regardais et je me sentais, sans savoir comment retomber de mon âme exaltée et frénétique d’avant le bonheur, à cette âme réfléchie, philosophique et lucide qui avait été la mienne autrefois et que le sortilège du désir avait métamorphosé. Je regardais Charlotte, et cette idée s’emparait de moi, que dans quelques heures ce corps adorable, animé en ce moment de toutes les ardeurs de la vie, serait immobilisé, glacé, mort, — morte cette bouche fine qui frémissait encore de mon baiser, morts ces beaux yeux abrités sous leurs tremblantes paupières pour mieux retenir leur rêve, morte cette chair à qui je venais de révéler l’amour, morte cette âme à moi, pleine de moi, ivre de moi! Je répétai mentalement à plusieurs reprises cette syllabe : « Morte, morte, morte... » et ce qu’elle représente de subit écroulement dans la nuit, d’irréparable chute dans le noir, le froid, le vide, me serra soudain le cœur. Cette entrée dans le gouffre sans fond du néant, qui me semblait, non pas seulement aisée, mais passionnément désirable quand la fureur de l’amour malheureux me dominait, — tout d’un coup, et cette fureur une fois apaisée, m’apparut comme la plus redoutable des actions, la plus folle, la plus impossible à exécuter ainsi... Charlotte continuait de fermer ses yeux, ses cheveux toujours défaits. Qu’elle était jeune, fragile, enfantine presque, dans son attitude, combien à ma merci! L’amincissement de sa pauvre figure, rendu plus visible par la clarté adoucie de la lampe, me disait trop ce qu’elle avait senti depuis des jours. Et j’allais la tuer, ou du moins l’aider à se tuer. Nous allions nous tuer... Un frisson me secoua tout entier à cette pensée, et j’eus peur... Pour elle? Pour moi? Pour tous les deux? Je ne sais pas. J’eus peur, une peur paralysante et qui glaça mon être le plus secret, cette âme de mon âme, cet indéfinissable centre de notre énergie. Subitement, par une volte-face d’idées pareilles à celle des mourants qui jettent un dernier regard sur leur existence, et aperçoivent, dans le mirage d’un infini regret, les joies connues ou convoitées, la vision s’évoqua de cette vie toute en pensée que j’avais tour à tour tant désirée et tant reniée. Je vous vis dans votre cellule, mon cher maître, en train de méditer, et l’univers de l’intelligence développa de nouveau devant moi la splendeur de ses horizons. Mes travaux personnels, si négligés depuis quelque temps, ce cerveau dont j’avais été si fier, ce Moi cultivé si complaisamment, j’allais sacrifier tous ces trésors... « A la parole donnée... » eussé-je dû répondre. « A un caprice d’exaltation... » répondis-je. A la rigueur, ce suicide avait une signification tout à l’heure, quand d’être à jamais séparé de Charlotte me bouleversait de désespoir. Mais comment? Nous nous aimions, nous étions l’un à l’autre. Qui nous empêchait, libres et jeunes tous deux, de fuir ensemble, si, au lendemain de cette nuit d’ivresse, nous ne pouvions supporter l’absence? Cette hypothèse d’un enlèvement fit surgir dans ma mémoire l’image du comte André. Pourquoi ne pas noter cela aussi? Un chatouillement enivrant d’amour-propre me courut sur tout le cœur à ce souvenir. Je regardai Charlotte de nouveau, et je me sentis, cette fois, rempli du plus farouche orgueil. La rivalité instituée autrefois par ma secrète envie entre son frère et moi se réveilla dans un sursaut de triomphe. Il y a un proverbe célèbre qui dit que tout animal est triste après la volupté : « Omne animal.... » Ce n’est pas cette tristesse que j’éprouvai alors, mais un desséchement absolu de ma tendresse, un retour rapide — rapide comme l’action d’un précipité chimique — à un état d’âme antérieur. Je ne crois pas que ce déplacement de sensibilité ait demandé plus d’une demi-heure. Je continuais de regarder Charlotte en m’abandonnant à ces passages d’idées, avec le délice d’une liberté reconquise. La plénitude de la vie volontaire et réfléchie affluait en moi maintenant, comme l’eau d’une rivière dont on a levé l’écluse. La maladive nostalgie de sa présence avait, durant notre séparation, dressé une barrière contre laquelle s’était endigué le flot de mes sentiments anciens. Cette barrière supprimée, je redevenais moi et tout entier. Elle, cependant, s’était assoupie peu à peu. J’entendais son souffle égal et léger, puis brusquement un grand soupir, et elle s’éveilla :

— « Ah! » me dit-elle en me serrant contre elle d’une façon presque convulsive, « vous êtes là, vous êtes là. J’avais perdu connaissance... J’ai rêvé... Ah! quel rêve!... J’ai vu mon frère qui marchait sur vous... Dieu! l’horrible rêve!... »

« Elle me donna de nouveau un baiser, et, comme sa bouche était près de ma bouche, l’heure sonna. Elle écouta le tintement de la pendule, et compta jusqu’à quatre.

— « Quatre heures », dit-elle, « il est temps.... Adieu, mon amour, encore adieu... »

« Elle m’embrassa de nouveau. Sa physionomie était redevenue calme dans son exaltation, presque souriante.

— « Donne-moi le poison », dit-elle d’une voix ferme en me tutoyant pour la première fois.

« Je restai immobile sans lui répondre.

— « Tu as peur pour moi », reprit-elle; « va, je saurai mourir... Donne... »

« Je me levai du lit, toujours sans répondre. Elle s’était mise sur son séant et joignait ses mains sans me regarder. Priait-elle? Etait-ce le dernier effort de cette âme pour arracher d’elle cet amour de la vie qui pousse de si profondes racines dans un être de vingt ans? Je vous donnerai la mesure de mon sang-froid quand je vous aurai marqué ce détail puéril, mais bien significatif : je réparai en hâte le désordre de ma toilette en prévision d’éviter le ridicule dans la scène que je savais imminente. Car ma résolution d’empêcher ce double suicide était maintenant absolue... J’eus le sang-froid encore de saisir la fiole brune sur la table et de la porter dans une armoire à la clef de laquelle je donnai un tour. Ces préparatifs, auxquels elle ne prenait pas garde, semblèrent sans doute longs à Charlotte, car elle insista en se tournant vers moi :

— « Je suis prête », dit-elle.

« Elle vit mes mains vides. L’expression extatique de son visage se changea en une angoisse extrême, et sa voix devint âpre pour répéter :

— « Le poison. Donnez-moi le poison... » Puis, comme répondant à une pensée qui se présentait tout d’un coup à son esprit, elle ajouta fébrilement : « Non, ce n’est pas possible... »

— « Non », m’écriai-je en me jetant à genoux devant le lit et saisissant ses mains. « Non, tu dis vrai, ce n’est pas possible... Je ne veux pas te laisser mourir devant moi, pour moi, t’assassiner... Je t’en supplie, Charlotte, ne me demande pas de réaliser ce funeste projet... Quand je l’ai acheté, ce poison, j’étais fou, je croyais que tu ne m’aimais pas... Je voulais me tuer. Ah! sincèrement!... Mais aujourd’hui que tu m’aimes, que je le sais, que tu t’es donnée à moi, non, je ne peux pas, je ne veux pas... Vivons, mon amour, vivons, consens à vivre... Nous partirons ensemble, si tu veux. Nous avons le droit de nous épouser. Nous sommes libres... Et si tu ne veux pas, si tu te repens de ces heures d’abandon, hé bien! je souffrirai le martyre; mais, je te le jure, ce sera comme si ce n’avait jamais été, rien de moi ne gênera ta vie... Mais t’aider à mourir, te tuer, toi... Non, non, non, ne me le demande plus... »

« Combien de temps lui parlai-je ainsi et que lui dis-je encore? Je ne sais plus. J’épiais sur son visage une émotion douce, une faiblesse de femme, un de ces « oui » du regard qui démentent le « non » que prononce la bouche. Elle se taisait, les yeux fixés sur moi, et brillant cette fois d’un feu tragique. Elle avait retiré ses mains des miennes, croisé ses bras sur sa poitrine, et, tout enveloppée de ses cheveux, comme éloignée de moi par une horreur invincible, elle dit, lorsque je m’arrêtai de la supplier :

— « Ainsi, vous ne voulez pas tenir votre parole?... »

— « Non, » balbutiai-je, « je ne peux pas... Je ne peux pas... Je ne savais pas ce que je disais... »

— « Ah! » dit-elle avec un cruel dédain sur ses belles lèvres qui tremblaient, « mais dites-moi donc que vous avez peur!... Donnez-moi le poison. Je vous la rends pour vous, cette parole... Je mourrai seule... Mais m’avoir attirée dans ce piège ainsi... Lâche! lâche! lâche!... »

« Pourquoi je n’ai pas bondi sous cet outrage, pourquoi je n’ai pas pris de moi-même la fiole de poison, pourquoi je ne l’ai pas mise sur mes lèvres devant elle, en lui disant : « Regardez si je suis un lâche... » je ne le comprends pas quand j’y songe, quand je me souviens de l’implacable mépris empreint alors sur ce visage. Il faut croire qu’en effet, à cette minute, j’avais peur, moi qui maintenant marcherais à l’échafaud sans trembler, moi qui ai le courage de me taire depuis trois mois en risquant ma tête. Mais c’est que maintenant une idée me soutient, une volonté froidement, intellectuellement conçue, au lieu que, durant cette affreuse scène, c’était un désarroi de toutes les forces de mon âme, entre mes sensations suraiguës de ces mois derniers et celles de l’heure présente, et, m’asseyant sur le tapis où je venais de m’agenouiller, comme si je n’avais plus eu même l’énergie de me tenir debout, je remuai la tête, et je dis : « Non, non ». Cette fois, ce fut elle qui ne répondit pas. Je la vis ramasser d’un geste ses beaux cheveux, qu’elle tordit en un nœud fait à la hâte, assurer ses pieds dans ses mules, s’envelopper de sa robe blanche. Elle chercha des yeux le flacon noir à étiquette rouge, et, ne le voyant pas sur la table, elle marcha vers la porte, puis, sans même retourner sa tête, elle disparut après m’avoir lancé de nouveau le mot terrible :

— « Lâche! lâche... »

« Je restai là, écroulé devant ce lit, dont le désordre me témoignait seul que je n’avais pas rêvé, — longtemps, longtemps. Soudain une inquiétude effrayante m’étreignit le cœur. Si Charlotte, une fois rentrée chez elle, exaspérée comme elle était, oui, si Charlotte avait attenté à ses jours? En proie aux affres de cette nouvelle angoisse, j’osai aller à travers les corridors et l’escalier jusqu’à sa chambre, et là, collant mon oreille contre la porte, j’épiai un bruit, un gémissement, un signe qui me révélât quel drame se jouait derrière ce mince rempart de bois que j’aurais fait sauter de l’épaule si vite pour lui porter secours. Rien. Je n’entendis rien. Les premières rumeurs du château commençaient de monter des sous-sols. Les gens de service se réveillaient. Je dus rentrer chez moi et je m’habillai. Dès six heures j’étais dans le jardin, sous la fenêtre de la jeune fille, mon imagination en panique me l’avait montrée s’élançant par cette fenêtre et gisant à terre, les membres brisés. Je vis ses volets fermés, et, au bas, la plate-bande intacte avec sa ligne de rosiers où s’épanouissaient les dernières roses, frissonnantes et frileuses dans ce demi-jour glacé d’automne. Elle m’avait parlé cette nuit, du charme qu’elle goûtait, dans ses heures de détresse et quand elle m’aimait sans me le dire, à s’accouder le soir au-dessus de ce parterre de roses et à respirer l’arome de ces douces fleurs, épars dans la brise. J’en cueillis une au hasard, et sa senteur me fit défaillir. Pour tromper une anxiété que chaque minute rendait plus intense, je marchai droit devant moi, dans la campagne noyée de vapeurs, par ce gris matin de novembre. J’allai très loin, puisque je dépassai dans cette course désordonnée le village de Saulzet-le-Froid, et pourtant, dès huit heures, j’étais en bas, à déjeuner, ou faire semblant, dans la salle à manger du château. C’était le moment, je le savais, où la femme de chambre entrait chez Mlle de Jussat. S’il était arrivé un malheur, cette fille appellerait tout de suite. Avec quel inexprimable soulagement je la vis qui, revenant de là-haut, se dirigeait vers l’office et en sortait, tenant à la main le plateau préparé pour le thé! Charlotte ne s’était pas tuée. Une espérance me reprit alors. A la réflexion, et une fois son premier mouvement de colère passé, peut-être interpréterait-elle comme une preuve d’amour mon refus de mourir et de la laisser mourir? J’allais savoir cela aussi. Il suffisait de l’attendre dans la chambre de son frère. Le petit malade touchait alors à la fin de sa convalescence, et, quoique privé de promenades, il déployait la gaieté d’un enfant en train de renaître à la vie. Il m’accueillit ce matin-là par toutes sortes de gentillesses, et sa gracieuse humeur redoubla mon espoir. Elle allait servir à briser la glace entre la sœur et moi. Les mains d’un jeune homme et d’une jeune fille se joignent si vite quand elles s’effleurent autour d’une tête innocente et bouclée. Mais quand Charlotte parut, toute blanche dans sa robe claire qui plombait davantage sa pâleur, prétextant une migraine pour se dérober aux gamineries de Lucien, les yeux brûlés de fièvre entre leurs paupières desséchées et presque fanées, je compris que j’avais cru trop vite à une réconciliation possible. Je la saluai. Elle trouva le moyen de ne pas même répondre à mon salut. J’avais connu d’elle trois personnes déjà : la créature tendre, délicate, compatissante, la jeune fille effarouchée, l’amante passionnée jusqu’à l’extase. Je rencontrais maintenant sur ce noble visage le plus froid, le plus impénétrable masque de mépris. Ah! la vieille et banale formule : l’orgueil patricien, j’ai pu m’en rendre compte à cette minute et que certains silences vous exécutent comme le fer du bourreau. Cette impression fut si amère que je ne pus m’y résigner. Ce jour même, je la guettai pour avoir un mot de sa bouche, fût-ce un nouvel outrage, et, au moment où elle entrait dans sa chambre, vers la fin de l’après-midi, pour s’habiller avant le dîner, j’allai à elle dans l’escalier. Elle m’écarta d’un geste si altier avec un si cruel : « Je ne vous connais plus... » sur sa bouche frémissante, un regard si indigné dans les yeux, que je restai sans trouver une phrase à lui dire. Elle m’avait jugé et condamné.

« Oui, condamné. Cet arrêt aurait dû m’être d’autant plus cruel à subir qu’il était plus mérité. Elle me méprisait pour ma peur de la mort; et c’était vrai, j’avais senti ce lâche frisson devant le trou noir, pendant que je la regardais reposer sur ma poitrine. J’avais certes le droit de me dire que cette peur toute seule ne m’aurait pas arrêté devant le suicide à deux, si la pitié pour elle ne s’y était point jointe et mon ambition de penseur. N’importe. Elle s’était donnée à moi sous une condition, et à cette condition tragique j’avais répondu « oui » avant, et « non » après. Hé bien! Ce que vous appelez, mon cher maître, l’orgueil du mâle est si fort, et le fait d’avoir vraiment possédé une femme, d’avoir eu d’elle et son corps, et son âme, et ses sentiments, et ses sensations, satisfait cet orgueil si complètement, que l’atroce humiliation du mépris de Charlotte ne m’atteignait pas comme autrefois son silence après la première déclaration, sa fuite loin du château, ses fiançailles. Elle me méprisait, mais elle avait été à moi. Je l’avais tenue entre mes bras, ces bras-ci, et le premier. Oui, j’ai souffert cruellement entre cette nuit de délire et mon départ définitif de la maison. Pourtant ce ne fut pas le désespoir aride et vaincu de cet été, l’abdication totale dans la détresse. Je gardais au fond de mon être, je ne peux pas dire un bonheur, mais un je ne sais quoi d’assouvi qui me soutenait dans cette crise. Quand Charlotte passait devant moi, sans plus me regarder qu’un objet oublié là par quelque domestique, je la contemplais qui montait l’escalier, qui suivait le corridor, et je me la représentais en souvenir, ses cheveux défaits, ses pieds nus, sa bouche sur ma bouche, dans cet abandon virginal de toute sa personne qu’elle ne pourrait plus jamais, jamais, avoir pour aucun autre. Cela me faisait un mal horrible que cette nuit d’amour eût été si courte, si unique, et ne dût pas recommencer. Pour une heure de cette félicité une fois goûtée, peut-être aurais-je accepté à nouveau le pacte fatal, avec la froide résolution de le tenir. Mais cette félicité n’en avait pas moins été vraie, et cette certitude de ma mémoire suffisait à me sauver des affolements d’auparavant. Et puis cet amour était-il réellement, irrémédiablement fini? En agissant avec moi comme elle avait agi, Mlle de Jussat m’avait prouvé une passion très profonde. Etait-il possible qu’il n’en demeurât rien dans ce cœur romanesque? Aujourd’hui et à la lumière de la tragédie qui a terminé cette lamentable aventure, je comprends que précisément ce caractère romanesque empêchait tout retour de ce cœur exalté. Elle n’avait pas une minute admis l’idée qu’elle pût être ma femme, fonder avec moi une famille. Elle n’avait pu faire ce qu’elle avait fait que par un accès de délire qui l’avait enlevée à la vie, à sa vie. Elle avait aimé en moi un mirage, un être absolument différent de moi-même et la vision subite de ma vraie nature ayant du coup déplacé ce plan d’illusion, elle me haïssait de toute la puissance de son ancien amour. Hélas! avec toutes mes prétentions à la psychologie savante, je n’ai pas vu cette évolution de cette âme, alors. Je n’ai pas soupçonné non plus qu’elle chercherait à tout prix le moyen de me connaître davantage et qu’elle irait, dans l’égarement de ses dégoûts actuels, jusqu’à me traiter comme les juges traitent les accusés; enfin qu’elle voudrait lire mes papiers et ne reculerait pour cela devant aucun scrupule. Je n’ai même pas su deviner qu’elle n’était pas fille à survivre aux hontes que lui représentait ce don d’elle-même accompli dans des circonstances pareilles, et je n’ai pas pensé à supprimer cette fiole de poison que je lui avais refusée. Je me croyais un grand observateur parce que je réfléchissais beaucoup. Les arguties de mes analyses m’en cachaient la fausseté. Il ne fallait pas réfléchir à cette époque. Il fallait regarder. Au lieu de cela, trompé par ce raisonnement que je vous ai fait tout à l’heure, et persuadé que Charlotte m’aimait toujours malgré son mépris, j’essayai de rappeler cet amour par les moyens les plus simples, les plus inefficaces dans cet instant. Je lui écrivis. Je retrouvai ma lettre sur mon bureau, le jour même, non décachetée. J’allai jusqu’à sa porte la nuit et j’appelai. Cette porte était fermée à double tour et l’on ne me répondit pas. Je voulus l’aborder de nouveau. Elle m’écarta de la main avec plus d’autorité encore que la première fois, sans me regarder.

« Enfin, le crève-cœur de cette insulte continue fut plus fort que les ardeurs du désir qui recommençaient de s’allumer en moi. Le soir du jour où elle m’avait ainsi repoussé, je me rappelle que je pleurai beaucoup, puis je m’arrêtai à un parti définitif. Un peu de mon énergie ancienne m’était revenue, car ce parti fut ce qu’il devait être. J’ajoute, pour dire la vérité entière, que la prochaine arrivée de M. de Plane et du comte André était annoncée. Cette nouvelle eût achevé de me décider si j’avais encore hésité. Leur présence à tous deux, dans ce double et sinistre désastre de mon amour et de ma fierté, non, je ne voulais pas, je ne pouvais pas la supporter. Voici donc ce que je décidai. Le marquis m’avait prié de prolonger mon séjour jusqu’au 15 novembre. Nous allions être au 3. J’annonçai, au matin de ce fatal 3 novembre, que je venais de recevoir de ma mère une lettre un peu inquiétante, puis dans la journée je racontai qu’une mauvaise dépêche avait encore augmenté mes inquiétudes. Je demandai donc à M. de Jussat la permission de partir pour Clermont dès le lendemain et à la première heure, ajoutant que, si je ne revenais pas, l’on voulût bien faire une caisse des objets que je laissais et me les renvoyer. Je tins ce discours devant Charlotte, assuré qu’elle le traduirait par sa vraie signification : « Il s’en va pour ne plus revenir. » Je comptais que la nouvelle de cette séparation définitive la remuerait, et, voulant profiter aussitôt de cette émotion, j’eus l’audace de lui écrire un nouveau billet, ces deux lignes seulement : « Sur le point de vous quitter à jamais, j’ai le droit de vous demander une dernière entrevue. Je viendrai chez vous à onze heures. » Il fallait qu’elle ne pût pas me renvoyer ce billet sans le lire. Je le posai donc tout ouvert sur sa table de nuit, au risque de me perdre et de la perdre si la femme de chambre y jetait les yeux. Ah! comme mon cœur battait, lorsque, à onze heures moins cinq minutes, je m’acheminai vers sa porte et que j’appuyai sur le loquet! Le verrou n’était pas mis. Elle m’attendait. Je vis au premier regard que la lutte serait dure. Sa physionomie disait trop clairement qu’elle ne m’avait pas laissé venir pour me pardonner. Elle portait sa robe du soir en étoffe sombre, et jamais l’éclair de ses yeux n’avait été plus fixe, plus implacablement fixe et froid.

— « Monsieur, » fit-elle dès que j’eus refermé la porte et comme j’étais là immobile, « j’ignore ce que vous avez l’intention de me dire, je l’ignore et je ne veux pas le savoir... Ce n’est pas pour vous écouter que je vous ai laissé entrer. Je vous le jure, — et je sais tenir ma parole, moi, — si vous faites un pas en avant et si vous essayez de me parler, j’appelle et je vous fais jeter dehors comme un voleur...

« En prononçant ces mots, elle avait posé son doigt sur le bouton de la sonnette électrique placée au chevet de son lit. Son front, sa bouche, son geste, sa voix, traduisaient une telle résolution que je dus me taire. Elle continua :

— « Vous m’avez, monsieur, fait commettre trois actions indignes... La première a eu pour excuse que je ne vous ai pas cru capable d’une infamie comme celle que vous avez employée... D’ailleurs, je saurai l’expier, » ajouta-t-elle comme se parlant à elle-même. « La seconde? Je ne lui cherche pas d’excuse... » Et son visage s’empourpra d’un flot de honte. « Il m’a été trop insupportable de penser que vous aviez agi ainsi. J’ai voulu être sûre de ce que vous étiez. J’ai voulu vous connaître... Vous m’aviez dit que vous teniez votre journal... J’ai voulu le lire... Je l’ai lu... Je suis entrée chez vous quand vous n’y étiez pas. J’ai fouillé vos papiers. J’ai forcé la serrure d’un cahier... Oui, moi, j’ai fait cela!... J’en ai été trop punie, puisque j’ai lu dans ces pages ce que j’y ai lu... La troisième... En vous la disant j’acquitte la dette que j’ai contractée avec vous par la seconde. La troisième... » et elle hésita, « sous le coup de l’indignation qui m’a saisie, j’ai écrit à mon frère. Il sait tout. »

— « Ah! » m’écriai-je, « vous êtes perdue... »

— « Vous savez ce que j’ai juré, » interrompit-elle, et, mettant de nouveau la main sur la sonnette : « Taisez-vous... Je ne peux plus me perdre, » continua-t-elle, « et personne ne fera plus rien ni pour ni contre moi. Mon frère saura cela aussi, et ce que j’ai résolu. La lettre lui arrivera demain matin. Je devais vous prévenir, puisque vous tenez à votre vie. Et maintenant, allez-vous-en... »

— « Charlotte... » implorai-je.

— « Si dans une minute vous n’êtes pas sorti, » dit-elle en regardant la pendule, « j’appelle. »

§ VI. — Conclusion.

« Et j’obéis! Le lendemain, dès six heures, je quittai le château, en proie aux plus sinistres pressentiments, essayant en vain de me persuader que cette scène ne serait pas suivie d’effet, que le comte André arriverait assez tôt pour la sauver d’une résolution désespérée, qu’elle-même, au dernier moment, elle hésiterait; qu’un incident inconnu surviendrait... que sais-je? Quant à fuir, à reculer devant la vengeance possible du frère, je n’y songeai pas une seconde. Cette fois, j’avais retrouvé du caractère parce qu’une idée était en moi, vivante et qui me soutenait, celle de ne plus me laisser humilier par personne. Oui, si j’avais eu, devant une fille affolée et dans la faiblesse de l’amour heureux, une heure de défaillance, je n’en aurais pas une autre devant la menace d’un homme. J’arrivai à Clermont, dévoré d’une anxiété qui ne fut pas de longue durée, puisque j’appris le suicide de Mlle de Jussat et que je fus arrêté, coup sur coup. Dès les premiers mots du juge d’instruction, j’ai reconstitué tous les détails de ce suicide : Charlotte a pris dans la fiole de poison achetée par moi ce qu’elle a cru devoir suffire à sa mort. Elle a fait cela le jour même où elle a lu mon journal. J’ai retrouvé en effet la serrure du cahier forcée. Je ne m’en étais seulement pas aperçu, tant j’avais l’âme ailleurs qu’à ces notes stériles. Elle eut soin, pour détourner mes soupçons, de remplacer par de l’eau la quantité de noix vomique ainsi dérobée. Elle a jeté le flacon qui lui avait servi par la fenêtre, parce qu’elle n’a pas voulu que son père apprissent ou sa mère son suicide autrement que par son frère. Et moi qui savais toute la vérité sur cet horrible drame, moi qui pouvais du moins donner mon journal comme une présomption de mon innocence, je l’ai détruit, ce journal, au sortir de mon premier interrogatoire; j’ai refusé de parler, de me défendre, — à cause de ce frère. Je vous l’ai dit, j’avais vidé jusqu’au fond la coupe des humiliations et je n’en voulais plus. Je n’en veux plus. Cet homme que j’ai tant envié dès le premier jour, cet homme qui me représente la morte maintenant et qui, sachant toute la vérité, lui aussi, doit me considérer comme le dernier des derniers, je ne veux pas qu’il ait le droit de me mépriser entièrement, et il ne l’a pas. Il ne l’a pas, parce que nous nous taisons tous deux. Mais nous taire, — pour moi, c’est risquer ma tête afin de sauver l’honneur de la morte, — et pour lui, c’est immoler un innocent à cet honneur. De nous deux en ce moment, de moi qui ne veux pas me défendre en m’abritant derrière le cadavre de Charlotte, et de lui qui, ayant cette lettre où elle lui annonce son suicide, la garde devers lui, pour se venger de l’amant de sa sœur en le laissant condamner comme assassin, lequel est le brave? Lequel est le gentilhomme? Toute la honte de ma faiblesse, dans cette nuit où Charlotte s’est donnée à moi, — s’il y a eu honte, — je l’efface en ne me défendant pas, et je trouve une volupté d’orgueil, comme une revanche de ces horribles derniers jours, à ne pas me tuer maintenant, à ne pas demander à la mort l’oubli de tant de tortures. Il faut que le comte André pousse son infamie jusqu’au bout. Si je suis condamné, lui me sachant innocent, lui en ayant la preuve, lui se taisant, hé bien! Les Jussat-Randon n’auront rien à me reprocher, nous serons quittes.

« Pourtant je vous ai tout dit à vous, mon vénéré maître, je vous ai ouvert le fond et l’arrière-fond de mon être intime, et en confiant ce secret à votre honneur, je sais trop à qui je m’adresse pour même insister sur la promesse que j’ai pris le droit d’exiger de vous à la première feuille de ce cahier. Mais, voyez-vous, ce silence m’étouffe; j’étouffe de ce poids que j’ai là toujours, toujours sur moi. Pour tout vous dire d’un mot, et appliqué à ma sensation, il est légitime, comme cette sensation même, j’étouffe de remords. J’ai besoin d’être compris, consolé, aimé; qu’une voix me plaigne et me dise des paroles qui dissipent les fantômes. J’avais dressé en esprit, quand j’ai commencé ces pages, une listé des questions que je voulais vous poser à la fin. Je m’étais flatté que j’arriverais à vous raconter mon histoire comme vous exposez vos problèmes de psychologie dans vos livres que j’ai tant lus, et je ne trouve rien à vous dire que le mot du désespoir : « De profundis! » Ecrivez-moi, mon cher maître, dirigez-moi. Renforcez-moi dans la doctrine qui fut, qui est encore la mienne, dans cette conviction de l’universelle nécessité qui veut que même nos actions les plus détestables, les plus funestes, même cette froide entreprise de séduction, même ma faiblesse devant le pacte de mort, se rattachent à l’ensemble des lois de cet immense univers. Dites-moi que je ne suis pas un monstre, qu’il n’y a pas de monstre, que vous serez encore là, si je sors de cette crise suprême, à me vouloir comme disciple, comme ami. Si vous étiez un médecin, et qu’un malade vînt vous montrer sa plaie, vous le panseriez par humanité. Vous êtes un médecin aussi, un grand médecin des âmes. La mienne est bien profondément blessée, bien saignante. Je vous en supplie, une parole qui la soulage, une parole, une seule, et vous serez à jamais béni de votre fidèle,

« ROBERT GRESLOU. »

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