SCÈNE XI.
LE JUGE, GUILLAUME, MARTIN.
Guillaume, au Juge.
Monsieur, je vous suppose instruit
Du devoir affligeant qui chez moi vous amène.
le Juge.
Autant que le devoir, l’amitié m’y conduit ;
Et, je vous l’avouerai, je ne vois qu’avec peine
Que deux époux…
Guillaume, vivement.
Nous ne le sommes plus.
le Juge.
Quoi ! vos liens sacrés…
Guillaume.
Nos liens sont rompus.
le Juge.
La loi…
Guillaume.
C’est moins la loi qui fait le mariage
Que l’amour mutuel qui vient nous animer.
Ce n’est que par l’amour que l’hymen nous engage.
On cesse d’être époux en cessant de s’aimer.
le Juge.
Mais la religion…
Guillaume.
La loi de la nature
Gravée au fond de notre cœur,
Nous porte tous à chercher le bonheur ;
Et la religion compatissante et pure,
Qui, parmi les douceurs de la fraternité,
Fait naître les vertus et la félicité,
Et dont la main répand les bienfaits sans mesure
Pour consoler l’humanité,
À ses droits les plus saints ne peut porter injure,
Ni me faire un devoir affreux,
De vivre esclave et malheureux.
le Juge.
Le Divorce, il est vrai, peut être nécessaire
Quand deux époux…
Guillaume, vivement.
Nous voilà donc d’accord…
le Juge, avec fermeté.
Sur un point ; mais vous êtes père :
L’Époux n’a plus raison dès que le Père a tort.
Vous viviez dans l’indépendance ;
Mais vous dépendez aujourd’hui
De l’Être qui de vous a reçu la naissance.
Quoiqu’il soit en votre puissance,
Il est bien moins à vous que vous n’êtes à lui.
Voulez-vous qu’il devienne orphelin dès l’enfance ?
Guillaume
Eh ! Monsieur, quand lassés du joug de leur hymen,
Deux époux oubliant l’union paternelle
Se font une guerre éternelle,
Auprès d’eux leur enfant n’est-il pas orphelin ?
le Juge.
Mais la paix peut lui rendre et son père et sa mère.
Guillaume
Pour un jour…
le Juge, vivement.
Guillaume.
Hélas !
le Juge, avec feu.
Mon ministère,
Vous le savez, est celui de la paix.
C’est le plus beau qu’on puisse exercer sur la terre.
Que je me trouverois heureux, si je pouvois
D’un racommodement vous ménager les charmes,
Et, vous voyant tous deux plus unis que jamais,
Me dire, en partageant votre ivresse et vos larmes :
« Voilà des heureux que j’ai faits » !
Guillaume.
Un tel bonheur, Monsieur, passe mon espérance.
le Juge.
Eh ! pourquoi ?
Guillaume, vivement.
Pourquoi ! l’apparence
Qu’après les torts inouis et nombreux
Que je vais vous conter !…
le Juge.
Tenez, j’aimerois mieux
Les ignorer.
Guillaume.
Il faut pourtant, ne vous déplaise,
Que vous sachiez…
le Juge, avec amitié.
Parlons des vertus de Thérèse :
Depuis dix ans qu’auprès de votre épouse
Vous passiez des momens si doux !
Vous étiez devenu l’exemple des époux.
Thérèse à tout moment ne se montroit jalouse
Que de vous plaire et de vous rendre heureux
Guillaume.
Hélas ! de ces beaux jours par des jours orageux,
La mémoire est presque effacée.
le Juge.
Tant pis ! loin de garder dans votre ame offensée
L’impression du mal, vous devez en bannir
Jusques à la moindre pensée,
Et ce n’est que du bien qu’on doit se souvenir.
Souvenez-vous que Thérèse vous aime,
Qu’elle n’aima jamais que vous.
Son caractère change ? et qu’importe, entre nous,
Que l’esprit soit changé quand le cœur est le même ?
Le cœur de ce qu’on aime est notre premier bien ;
Le vôtre à Thérèse appartient.
Pour elle, auprès de vous, l’amitié le réclame.
Guillaume, attendri.
Ah ! Monsieur…
Martin., à part.
Il faiblit : allons chercher sa femme.
(il sort.)