Scène X
LE DRAC, ANDRÉ.
ANDRÉ.
Eh bien, es-tu prêt ? Nous partons.
LE DRAC.
Vous voulez toujours aller à bord du Cyclope ?
ANDRÉ.
Oui.
LE DRAC.
Eh bien, vous vous trompez, patron, il est tout près d’ici.
ANDRÉ.
Ah ! où donc ?
LE DRAC.
Quand vous serez prêt à le recevoir, je le ferai venir.
ANDRÉ.
Fais vite ; je suis prêt.
LE DRAC.
Non, vous n’êtes pas le plus fort.
ANDRÉ.
Tu m’aideras.
LE DRAC.
Vous êtes donc bien décidé à le tuer ?
ANDRÉ.
Le tuer… moi ? C’est sérieux de tuer un homme et un marin de l’État ! Je veux lui flanquer une paire de soufflets, v’là tout.
LE DRAC.
Il vous écrasera comme une mouche !
ANDRÉ.
Ça m’est égal !
LE DRAC.
Il vous a déjà battu dans le temps, et il a manqué tuer votre garçon, qui était deux fois fort comme vous.
ANDRÉ.
C’est pour ça ! J’ai ça su’ le cœur, y a trop longtemps !
LE DRAC, insinuant.
Et puis il est riche, et l’argent est là…
ANDRÉ.
Ah ! tu m’y fais penser, à son magot. (Allant à l’armoire.) Je veux d’abord lui rendre ça ; je ne veux pas qu’il croie… Je veux lui jeter le tout à la figure ! Qu’est-ce que c’est que ça ? Des coquilles ? (Il renverse le contenu du tiroir et reste stupéfait.)
LE DRAC, riant.
Il vous a joué là un bon tour, patron.
ANDRÉ.
Il s’est moqué de moi !
LE DRAC.
Il s’est donné pour riche, et il n’avait rien !
ANDRÉ.
Si fait, j’ai vu les doubles louis.
LE DRAC.
Vous étiez à jeun ?
ANDRÉ.
Non, j’avais bu un peu de rhum chez Antoine ; mais…
LE DRAC.
Alors tout à l’heure il va vous réclamer son argent !
ANDRÉ.
C’est pas malaisé à lui rendre.
LE DRAC.
Il dira que c’était de l’or, et que vous l’avez volé.
ANDRÉ.
Il dira ça ? il me traitera de voleur, moi ?
LE DRAC.
Il ne l’a pas fait pour autre chose que pour vous insulter et vous déshonorer.
ANDRÉ.
Cré vingt dieux ! si c’est ça son idée, faut que je le tue !
LE DRAC, à part.
Allons donc ! (Haut.) Comment ? avec quoi ?
ANDRÉ.
J’en sais rien, ça m’est égal !…
LE DRAC.
S’il vous tue, lui ?
ANDRÉ.
S’il me tue, la loi le tuera.
LE DRAC, bondissant de joie.
Ah bien, attendez !
ANDRÉ.
Qu’est-ce que c’est que ça ?
LE DRAC, au fond, plaçant le signal.
C’est le signal convenu entre Francine et lui.
ANDRÉ, allant au fond.
Comment que tu sais ça ?
LE DRAC.
Quand il est venu ici la première fois, j’étais caché là, et j’ai entendu.
ANDRÉ.
Je comprends, oui. Eh bien, vient-il ?
LE DRAC.
Le v’là, courage !
ANDRÉ.
J’ai pas besoin de courage, j’en ai.
LE DRAC.
Jetez-vous sur lui, vite, avant qu’il ait eu le temps de se reconnaître.
ANDRÉ.
Oui, oui ! tu vas voir !