16.2
— … À propos de Van Dyck, dit M. de Vermandois, j’ai vu son maître dernièrement. Il regrette, non moins vivement que moi, que vous ayez quitté son palais pour aller, à l’aventure, courir les cabarets et les auberges.
— C’est vrai, dit Brauwer ; Rubens s’est conduit avec moi comme un véritable ami, comme un grand artiste ; mais ses disciples vêtus de soie et de velours m’intimidaient. Aurais-je pu peindre, dans ce somptueux atelier, ces trognes grimaçantes, ces haillons bizarres, ces postures si grotesques et si naturelles de l’ivrogne qu’elles vous font involontairement sourire ; aurais-je pu rendre avec autant de verve cette réalité pittoresque que vous admirez ? Que voulez-vous ! l’inspiration me désertait sous les lambris, elle me hantait dans les tripots.
À ce moment, la porte s’ouvrit, et une jeune fille parut et fit mine de se retirer en voyant son père causer avec un inconnu.
Sur un signe de M. de Vermandois, elle entra. Brauwer fut ébloui ; lui qui n’avait jamais fréquenté que des filles de joie, il resta muet d’admiration devant cette charmante jeune fille. Encadrez un ovale d’une pureté raphaélesque de grandes tresses mordorées, imaginez de grands yeux bleu turquoise, une bouche rouge comme l’aile du flamant, vous n’aurez qu’un faible aperçu de la jolie Jenny.
Le peintre comprit qu’on pouvait être heureux sans vivre dans les bordeaux et faire carrousse avec de joyeux vauriens. Il se promit de quitter sa vie aventureuse et peut-être, pensait-il, parviendrai-je, grâce à mon génie, à ne point lui déplaire. Il quitta cette maison, les larmes aux yeux, et loua une mansarde où, pendant trois jours, il s’enferma. Le troisième jour, malgré quelques regrets, il résista au désir d’aller retrouver son compagnon, l’ex-boulanger Kroesbeck. Il se mit à la fenêtre, alluma sa pipe et regarda dans la rue. Son gîte était mal choisi : un cabaret faisait face à la chambre qu’il habitait, regorgeant de buveurs et d’éhontés tortillons. Au milieu d’eux, un homme à l’encolure puissante, au bedon piriforme, au nez tout emperlé, lançait d’épaisses bouffées et suçait avec de doux vagissements les goulots d’une énorme guédousle. Sa grosse figure rayonnait d’aise. « Tiens, se dit Brauwer, Kroesbeck est ici ! Il s’est donc décidé à peindre et à payer l’écot ? » Puis il le regarda boire et un sourire d’envie passa sur ses lèvres. Il s’éloigna de la fenêtre et voulut se remettre à travailler. Il n’y put tenir, il regarda de nouveau dans la rue. Son élève l’aperçut.
— Oh ! oh ! oh ! dit-il sur trois tons différents ; et, poussant un cri joyeux, il l’appela. Pour le coup, c’était trop. Brauwer descendit quatre à quatre, et, saisissant un broc, il le vida, la face épanouie, l’oeil pétillant. Une heure après, il dormait dans un coin, complètement ivre.
Le réveil fut moins gai. Il fit silencieusement un paquet de ses hardes et quitta la ville le soir même.
Quinze jours après, il était de retour à Anvers et mourait à l’hôpital. Cet homme de génie fut enterré dans le cimetière des pestiférés, sur une couche de chaux vive.
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