XI
La Révolution tente tous les puissants esprits, et c’est à qui s’en approchera, les uns, comme Lamartine, pour la peindre, les autres, comme Michelet, pour l’expliquer, les autres, comme Quinet, pour la juger, les autres, comme Louis Blanc, pour la féconder.
Aucun fait humain n’a eu de plus magnifiques narrateurs, et pourtant cette histoire sera toujours offerte aux historiens comme à faire.
Pourquoi ? Parce que toutes les histoires sont l’histoire du passé, et que, répétons-le, l’histoire de la Révolution est l’histoire de l’avenir. La Révolution a conquis en avant, elle a découvert et annoncé le grand Chanaan de l’humanité, il y a dans ce qu’elle nous a apporté encore plus de terre promise que de terrain gagné, et à mesure qu’une de ces conquêtes faites d’avance entrera dans le domaine humain, à mesure qu’une de ces promesses se réalisera, un nouvel aspect de la Révolution se révélera, et son histoire sera renouvelée. Les histoires actuelles n’en seront pas moins définitives, chacune à son point de vue, les historiens contemporains domineront même l’historien futur, comme Moïse domine Cuvier, mais leurs travaux se mettront en perspective et feront partie de l’ensemble complet. Quand cet ensemble sera-t-il complet ? Quand le phénomène sera terminé, c’est-à-dire quand la révolution de France sera devenue, comme nous l’avons indiqué dans les premières pages de cet écrit, d’abord révolution d’Europe, puis révolution de l’homme ; quand l’utopie se sera consolidée en progrès, quand l’ébauche aura abouti au chef-d’œuvre ; quand à la coalition fratricide des rois aura succédé la fédération fraternelle des peuples, et à la guerre contre tous, la paix pour tous. Impossible, à moins d’y ajouter le rêve, de compléter dès aujourd’hui ce qui ne se complétera que demain, et d’achever l’histoire d’un fait inachevé, surtout quand ce fait contient une telle végétation d’événements futurs. Entre l’histoire et l’historien la disproportion est trop grande.
Rien de plus colossal. Le total échappe. Regardez ce qui est déjà derrière nous. La Terreur est un cratère, la Convention est un sommet. Tout l’avenir est en fermentation dans ces profondeurs. Le peintre est effaré par l’inattendu des escarpements. Les lignes trop vastes dépassent l’horizon. Le regard humain a des limites, le procédé divin n’en a pas. Dans ce tableau à faire vous vous borneriez à un seul personnage, prenez qui vous voudrez, que vous y sentiriez l’infini. D’autres horizons sont moins démesurés. Ainsi, par exemple, à un moment donné de l’histoire, il y a d’un côté Tibère et de l’autre Jésus. Mais le jour où Tibère et Jésus font leur jonction dans un homme et s’amalgament dans un être formidable ensanglantant la terre et sauvant le monde, l’historien romain lui-même aurait un frisson, et Robespierre déconcerterait Tacite. Par moments on craint de finir par être forcé d’admettre une sorte de loi morale mixte qui semble se dégager de tout cet inconnu. Aucune des dimensions du phénomène ne s’ajuste à la nôtre. La hauteur est inouïe et se dérobe à l’observation. Si grand que soit l’historien, cette énormité le déborde. La Révolution française racontée par un homme, c’est un volcan expliqué par une fourmi.