III
En ce qui concerne la puissance du mari sur la femme, notre législation, simple reflet des idées religieuses, est la consécration laïque du mariage chrétien.
Au sens évangélique, le mérite spirituel d'un homme n'est pas supérieur à celui de la femme. Si hautes que soient les fonctions auxquelles notre sexe est appelé, si merveilleuses que soient ses entreprises et ses oeuvres, il se peut que l'humble besogne d'une pauvre servante vaille mille fois plus aux yeux de Dieu que les découvertes d'un savant ou les exploits d'un héros. La sainteté est la seule chose qui compte au tribunal du Christ. Au point de vue de la conscience, il ne saurait y avoir de différence entre l'homme et la femme; car tous deux, pris individuellement, participent de la même manière aux bienfaits de la création et de la rédemption, aux trésors de la grâce et aux promesses du salut. On connaît la belle parole de saint Paul: «Vous êtes tous enfants de Dieu par la foi en Jésus-Christ. Il n'y a plus ni Juif ni Grec; il n'y a plus ni esclave ni homme libre; il n'y a plus ni homme ni femme; car vous êtes tous un en Jésus-Christ[43].» Ainsi, mariée ou veuve, esclave ou libre, la femme vaut l'homme; et c'est par l'affirmation de cette égalité de valeur spirituelle que le christianisme l'a relevée dans l'esprit des peuples civilisés.
[Note 43: _Épître aux Galates_, III, 26 et 28.]
Mais ce relèvement s'est accompli doucement, sans secousse, sans bouleversement, sans faire violence à la nature, sans rompre brusquement avec les coutumes humaines, en conservant à la femme sa vocation d'auxiliaire et au mari la suprématie de direction. Le christianisme a toujours répugné à l'égalité terrestre des époux; il la remet à plus tard, ou mieux, il ne l'admet qu'entre les âmes, en ce qui regarde l'oeuvre du salut et la conquête du ciel. C'est à quoi saint Pierre fait allusion en ces termes: «Vous, maris, demeurez avec vos femmes en toute sagesse, les traitant avec honneur comme le sexe le plus faible, puisqu'elles hériteront comme vous de la grâce qui donne la vie[44].»
En outre, pour ce qui est de la société ecclésiastique et de la société civile, l'Église tient l'égalité absolue pour un péril. De fait, elle a toujours repoussé l'ingérence des femmes dans le sacerdoce, se rappelant,--bien que le concours des premières chrétiennes ait contribué puissamment à la diffusion de l'Évangile,--que le Christ ne leur a pas dit comme aux hommes: «Allez! Enseignez les nations!» Le prince des Apôtres se préoccupait lui-même de modérer leur zèle. «Soyez soumises à vos maris, leur disait-il, afin que, s'ils ne croient point à la parole, la conduite de leurs femmes les gagne sans la parole, lorsqu'ils viendront à considérer la pureté de vos moeurs jointe au respect que vous aurez pour eux. Telle Sarah, dont vous êtes les filles, obéissait à Abraham, l'appelant son seigneur[45].»
[Note 44: _Ire Épître de saint Pierre_, III, 7.]
[Note 45: _Ibid._, III, 1, 2 et 6.]
A cette hiérarchie dans le ménage, qui implique la prééminence de l'homme et la subordination de la femme, les docteurs assignent les plus lointaines origines. En ordonnant que la femme soit voilée, pour mieux marquer la suprématie de l'homme, saint Paul s'exprime ainsi: «Adam a été créé le premier; ensuite, ce n'est point Adam, mais Eve qui a été séduite par le serpent.» Aux yeux des canonistes, ces deux raisons établissent l'infériorité temporelle du sexe féminin.
Retenons, d'abord, le récit de la création. Après avoir tiré le corps d'Adam du limon de la terre, Dieu dit: «Il n'est pas bon que l'homme soit seul; donnons-lui une aide semblable à lui.» On a bien lu? Une «aide», c'est-à-dire une auxiliaire. Puis Dieu prend une côte d'Adam pour en former la femme. Et le premier homme s'écrie: «Voilà l'os de mes os, la chair de ma chair!» Et le texte ajoute: «Elle s'appellera _Virago_ parce qu'elle a été tirée de l'homme; c'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à sa femme; et ils seront deux en une seule chair.»
Ces fortes images expriment admirablement les rapports des sexes, tels que Dieu les a voulus. L'homme sort des mains du Créateur, et la femme sort de l'homme par une opération divine. Ils ont même origine: l'acte d'un Dieu. Ils ont même destinée sur la terre et même récompense après la mort. Leur dignité, leur valeur, leur spiritualité est égale. Nulle différence de corps ni d'âme, puisqu'ils sont vraiment une seule chair ceux qui n'ont qu'un même coeur. Et se retrouvant en Ève, Adam ne pouvait manquer de l'aimer. «Que le mari rende donc à sa femme la bonne volonté qui lui est due, écrit saint Paul, et que la femme en use de même envers son mari.» Car ils s'appartiennent devant Dieu. «La femme n'a pas son propre corps en sa puissance, mais il est en celle du mari; et le mari de même n'a pas en sa puissance son propre corps, mais il est en celle de la femme[46].» Seulement, l'apôtre ajoute: «La femme vient de l'homme et non l'homme de la femme[47].» Créée de Dieu, la femme conserve donc l'individualité de son être et la responsabilité de sa conscience; elle possède la plénitude de la nature humaine. Mais, sortie de l'homme, elle doit à son époux une affectueuse subordination. Égaux devant Dieu, les deux sexes ont été marqués d'un signe distinct et investis d'une vocation différente.
[Note 46: _Ire Épître aux Corinthiens_, VII, 3 et 4.]
[Note 47: _Ibid._, XI, 8.]
La chute originelle n'a fait qu'aggraver ces distinctions et ces disparités. Adam a péché par Ève, l'amour de la femme ayant prévalu en son coeur sur la loi du Créateur. Satan, au dire des théologiens, savait l'homme moins crédule et partant moins faillible; aussi s'adressa-t-il à la femme. Celle-ci, en persuadant le premier homme, enseigna le mal; et c'est pour ce motif que l'apôtre saint Paul interdit aux femmes d'enseigner dans l'Église. Donnée à l'homme pour l'aider dans le bien, la femme l'induit en tentation et l'entraîne au péché. Destinée à être son auxiliaire, elle devient son mauvais génie. Et Dieu porte contre elle cette sentence: «Tu seras sous la puissance de ton mari, et il te dominerai[48].» La révolte des sens et les turpitudes de la chair, les chaînes de l'amour et les douleurs de l'enfantement, tels seront les châtiments.
[Note 48: _Genèse_, III, 16.]
Heureusement que le mal, qui, suivant le mot de Tertullien, «était entré dans le monde par la femme comme par une porte ouverte,» devait être réparé par la Vierge de qui naîtrait le Sauveur des hommes. Témoin cette parole de Jéhovah au serpent: «Je mettrai l'inimitié entre toi et la femme, entre sa race et la tienne; elle t'écrasera la tête et tu chercheras à lui mordre le talon[49].» Dès lors, à la femme régénérée, l'homme devra le respect et la justice; car elle est le coeur de la famille, si l'homme en est la tête. Il ne faut pas séparer ce que l'Éternel a uni. «Dieu, suivant saint Jean Chrysostome, ne charge point l'homme de tout le fardeau de la vie et ne fait pas dépendre de lui seul la perpétuité du genre humain. La femme aussi a reçu un grand rôle, afin qu'elle soit estimée.» Saint Paul avait déjà dit, avec sa netteté habituelle: «Il n'y a point de femme sans l'homme, ni d'homme sans la femme, et tous deux viennent de Dieu[50].»
[Note 49: _Ibid._, III, 13.]
[Note 50: _Ire Épître aux Corinthiens_, XI, 11-12.]
Cette doctrine des Pères impose une borne à l'orgueil masculin et couvre d'un rempart la faiblesse féminine. Saint Jean Chrysostome en induit les attributions diverses des deux sexes: «Le partage est sagement établi, de manière que l'homme vaque aux affaires du dehors et la femme à celles du dedans; dès que cet ordre est interverti, tout se trouble, tout est bouleversé.» Saint Paul en a tiré de même les règles qui doivent présider aux rapports des époux. Après avoir reconnu que «l'homme est le chef de la femme, comme Jésus-Christ est le chef de l'Église,» et que «l'homme est l'image de la gloire de Dieu, tandis que la femme est la gloire de l'homme[51],» le grand Apôtre veut que «la femme obéisse au mari comme au Seigneur,» et aussi que «le mari aime sa femme comme le Christ aime son Église[52].» Et ailleurs: «Que la femme soit soumise à son mari, comme il convient. Et vous, maris, aimez vos femmes, et ne soyez point rigoureux envers elles[53].»
[Note 51: _Ibid._, XI, 3 et 7.]
[Note 52: _Epître aux Ephésiens_, V, 22-25.]
[Note 53: _Epître aux Colossiens_, III, 18 et 19.]