‹ Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femmeChapitre 92 sur 184 · III

III

D'autres publicistes révolutionnaires ont le mariage en haine, parce qu'en perpétuant la famille, «il imprime à la classe possédante, comme dit M. Gabriel Deville, son caractère héréditaire et développe ainsi ses instincts conservateurs.» Point de révolution effective, point d'indépendance durable, avec cette pratique des unions consacrées par les autorités civiles et religieuses, qui discipline et soutient la société contemporaine. «Si, par contre, on cessait de mépriser les filles qui se laissent faire un enfant, si on traitait l'enfant né hors mariage comme l'enfant légitime, la liberté des relations sexuelles s'étendrait au détriment du mariage.» Et cette barrière emportée, famille et propriété se dissoudraient facilement dans le collectivisme de l'amour et des biens.

Comme on peut le voir, le divorce n'est, aux yeux des socialistes et des anarchistes, qu'une brèche insuffisante faite à la citadelle bourgeoise. Il n'y laisse tomber qu'un trop mince rayon de lumière. Qu'on se hâte donc d'en ouvrir les portes toutes grandes. Lorsque deux personnes sont liées l'une à l'autre par les noeuds multiples des intérêts et des habitudes, l'amour cessant, beaucoup hésitent à les rompre et n'essaient même pas de se reprendre. Si l'indissolubilité du mariage n'existe plus en droit, elle se maintient en fait, assez pour étayer toute notre organisation sociale. Et c'est un grand malheur[109].

Plus optimiste est M. Jean Grave. Il espère bien que par la fissure du divorce,--et ceci est la confirmation des craintes que nous avons exprimées,--le mariage se videra de tout ce qui fait sa force. La famille légale «a reçu le coup fatal du jour où le législateur a dû enregistrer les cas où elle pouvait être dissoute.» Quoi de plus naturel, d'ailleurs? «Deux individus, après s'être aimés un jour, un mois, deux ans,» peuvent se prendre d'une haine à mort: pourquoi enchaîner ces malheureux pour la vie, «quand il est si simple de tirer chacun de son côté[110]?»

[Note 109: GABRIEL DEVILLE, _Le Capital de Karl Marx_, pp. 42 et 43.]

[Note 110: JEAN GRAVE, _La Société future_, chap. XXII: La femme, pp. 332 et 333.]

Mais cette brèche pratiquée dans la prison conjugale ne suffit pas à nos hardis novateurs: mieux vaut la démolir. Il est vrai que le relâchement progressif des moeurs en arrache tous les jours quelques pierres, à la grande joie de M. Jean Grave. Déjà, si nous l'en croyons, la vogue du mariage religieux est en baisse. M. le Curé perd de son prestige. «Sauf quelque grue qui veut étaler sa toilette blanche ou l'héritier qui veut se concilier les bonnes grâces de parents à héritage, peu de personnes éprouvent le besoin d'aller s'agenouiller devant un monsieur qui se déguise en dehors des jours de carnaval.» Et après ce gracieux épanchement d'esprit anticlérical, l'écrivain anarchiste constate avec la même satisfaction que l'écharpe de M. le Maire n'est pas tenue en plus grand respect. «Quant à la sanction légale, si l'on voulait faire le recensement parmi la population de nos grandes villes, on trouverait bien que tous les ménages ont passé par la mairie; mais, en examinant d'un peu près, on pourrait s'apercevoir que les trois quarts ont rompu, sans tambour ni trompette, les noeuds légaux pour en former d'autres sans aucune consécration officielle.» D'où cette conséquence, dont notre auteur se félicite; que «l'opinion publique commence à trouver l'union librement consentie aussi valable que l'autre[111].» Encore un peu de temps, et elle se fera respecter en pénétrant définitivement dans les moeurs. Ce jour-là, mariage, héritage et propriété s'effondreront sans retour. Et la société «nouvelle» sera fondée.

[Note 111: _La Société future_, pp. 331 et 332.]

Laquelle? Qui l'emportera de l'anarchisme ou du collectivisme? On ne sait. Un point certain, c'est qu'unis pour détruire, les révolutionnaires auront peine à s'entendre pour reconstruire, les uns tirant à droite vers l'autonomie absolue de l'individu, les autres tirant à gauche vers la dictature absolue du prolétariat. Ce dissentiment irréductible nous présage quelques durs moments à passer. Et dire que ces gens aperçoivent également le parfait bonheur à l'extrémité des routes contraires sur lesquelles ils s'efforcent d'entraîner la multitude!

En attendant, socialisme et anarchisme se disputent la conquête de la femme. Il est entendu qu'elle ne saurait s'affranchir que par la révolution sociale. Au nom des anarchistes, M. Jean Grave nous déclare vertement que «ceux qui lui font espérer son émancipation dans la société actuelle mentent effrontément[112].» Au nom des socialistes, M. Benoît Malon nous assure, avec plus de politesse, que «la femme et le prolétaire, ces deux grands opprimés collectifs de l'ordre actuel, doivent unir leurs efforts, car leur cause est commune, comme sera commun leur triomphe[113].»

[Note 112: _Ibid._, chap. XXII, p. 339.]

[Note 113: _Le Socialisme intégral_, t. I, chap. VII, p. 369.]

Mais cette révolution, qui doit faire le bonheur de la femme, sera-t-elle anarchiste ou socialiste? Cruelle énigme. Dans les deux camps révolutionnaires, on redouble de prévenances et de promesses à l'égard du beau sexe. L'anarchisme surtout se met en frais de rhétorique pour convaincre les jeunes filles et les jeunes femmes. «Eh! ma belle, écoutez-moi donc. Ce que nous poursuivons, c'est notre bonheur et le vôtre, c'est l'épanouissement de l'individu tout à la joie de vivre et d'aimer dans la libre nature, c'est l'avènement de l'Harmonie et de l'Amour entretenus par la liberté et la mutuelle confiance. Alors, fière et libre, l'égale de l'homme, non plus femelle, mais femme, tu seras, dans toute la beauté du terme, sa compagne. Le veux-tu? Eh bien! sois avec nous[114].» Cet appel lyrique sera-t-il entendu? On peut en douter. Les femmes vont moins, semble-t-il, à l'anarchie qu'au socialisme. Dans l'enquête qu'il a menée pour établir la _Psychologie de l'Anarchiste-Socialiste_, M. Hamon n'a reçu, en réponse à son questionnaire, que quatre adhésions féminines sur un total de cent soixante-dix lettres environ,--et pas une n'émanait de femmes françaises[115]. Cette abstention est peu encourageante.

[Note 114: _La Révolte_, n° 19 du 20 au 27 janvier 1891, p. 1.]

[Note 115: _Psychologie de l'Anarchiste-Socialiste_, p. 23 et p. 273, note 1.]

Sur un mode non moins lyrique et non moins insinuant, le doux socialiste Benoit Malon s'adressait de préférence aux «filles non mariées, que le préjugé cruel et bête croit flétrir du titre de vieilles filles.» Ces innombrables sacrifiées, victimes des fatalités sociales, ne sont-elles pas «les plus méritantes»? Qui dira jamais ce que leur célibat fait perdre «aux hommes, de bonheur, à la société, de dévouement, à la race, de perfectionnements physiques et moraux?» Et avec émotion, le brave homme leur criait: «Venez à nous, vous qui souffrez surtout de ne pouvoir vivre assez pour autrui, venez pour hâter le jour des grandes réparations où toutes les forces, toutes les beautés affectives de l'humanité s'épanouiront dans le bonheur et le devoir universalisés; venez prendre votre place dans l'armée grossissante de l'émancipation humaine[116].» Mais jusqu'à présent, les vieilles filles préfèrent entrer en religion.

[Note 116: _Le Socialisme intégral_, t. I, chap. VII, p. 368.]

Au total, quelque séduction que déploient les enjôleurs, l'immense majorité des femmes résiste à la propagande révolutionnaire. Il faut pourtant démolir le vieux monde; et comme le mariage est une de ses colonnes, on s'acharne, de part et d'autre, à l'ébranler. Instrument d'assujettissement pour la femme, fondement de l'héritage pour la famille, voilà déjà deux raisons de l'exécrer. Ce n'est pas assez: on le voue au mépris des grandes âmes, sous prétexte qu'il abreuve les conjoints de honte et d'ignominie. Il est vénal!

Voulez-vous connaître toutes les conséquences dommageables des unions actuelles,--ce que Benoît Malon appelait les «nuisances du mariage»: je les résume.

On ne consulte pas assez les attractions affectives, les affinités de complexion et de tempérament;--et la sélection de l'espèce en souffre. Les filles sans dot, condamnées à une virginité solitaire, sont sevrées de la vie à deux;--et la reproduction de l'humanité en souffre. Les questions d'argent, de position, de convenance, font généralement du mariage un maquignonnage plus ou moins déloyal;--et l'honnêteté en souffre. La femme est domestiquée au profit du mari et maintenue par la loi dans une infériorité déprimante;--et la liberté en souffre. Les codes et les moeurs ont creusé entre les enfants naturels et les enfants légitimes de profondes inégalités de droit, de condition et de traitement;--et la fraternité en souffre.

Conclusion: il n'est que temps de rendre à l'amour qui console, embellit et régénère, la souveraineté qu'il doit exercer dans les relations des sexes;--et la félicité s'épanouira sur le monde.

En toutes ces questions, nos moralistes révolutionnaires sont prodigues de beaux élans et de saintes colères. On m'en voudrait de n'en point donner ici quelques échantillons.