‹ Le féminisme français II: L'émancipation politique et familiale de la femmeChapitre 98 sur 184 · CHAPITRE VIII

CHAPITRE VIII

Où l'union libre conduirait la femme

SOMMAIRE

I.--LA FEMME LIBRE DANS L'UNION LIBRE.--POURQUOI SE LIER?--LE MARIAGE TUE L'AMOUR.--RÉPONSE: ET L'INCONSTANCE DU COEUR? ET LA SATIÉTÉ DES SENS?--POINT DE SÉCURITÉ SANS UN ENGAGEMENT RÉCIPROQUE.--ABATTEZ LE FOYER OU DOMPTEZ LA PASSION.--LE MARIAGE PROFITE SURTOUT A LA FEMME.

II.--ÉTRANGE DILEMME DE PROUDHON.--SI LE MARIAGE CHRÉTIEN A RÉHABILITÉ LA FEMME.--L'UNION LIBRE ET LES CHARGES DE LA VIE.--LES SOUFFRANCES ET LES VIOLENCES DE L'AMOUR-PASSION.

III.--CRIMES PASSIONNELS.--LES SUICIDES PAR AMOUR PLUS NOMBREUX DU CÔTÉ DES FEMMES QUE DU CÔTÉ DES HOMMES, PLUS FRÉQUENTS DU CÔTÉ DES VEUFS QUE DU CÔTÉ DES VEUVES.--EXPLICATION DE CETTE ANOMALIE.--QUAND LA MORALITÉ BAISSE, LE MARIAGE DÉCLINE.

On vient de voir que, sans aller jusqu'à la communauté des femmes et à la promiscuité des sexes qui en serait la conséquence, les deux écoles révolutionnaires, qui se disputent le périlleux honneur de refondre notre société, ne reconnaissent entre l'homme et la femme qu'un seul lien valable: l'amour soutenu et vivifié par le désir. Anarchisme et socialisme,--ces deux frères ennemis,--se rencontrent pour donner à la condition de la «Femme nouvelle» le couronnement de l'union libre. L'amour-passion est donc prôné, exalté par les hommes, beaucoup plus que par les femmes. En soi, l'idée n'est pas absolument neuve. Nos «phalanstériens» de la première moitié du siècle affichaient des opinions fort osées. Le droit à la passion faisait partie du programme romantique. George Sand a prêché, de parole et d'exemple, l'émancipation de l'amour; plusieurs de ses romans sont des plaidoyers en faveur de l'affranchissement du coeur et des sens. Mais, aujourd'hui, l'idée s'affermit et se vulgarise. Des cénacles littéraires, elle se répand dans les masses du prolétariat; elle figure sur les programmes de la Révolution sociale et trouve faveur auprès du féminisme avancé. L'Extrême-Gauche du parti réclame avec fracas l'abolition du vieux mariage. Il n'est que l'union libre qui puisse assurer à la femme «la pleine et entière disposition de sa personne.» L'«esprit nouveau» répugne aux liens indissolubles, aux serments éternels. «Il faut que toute ma vie m'appartienne!» tel est le cri du coeur de la femme émancipée.

Sans doute, cette fièvre d'indépendance n'atteint chez nous qu'un petit nombre de femmes exaltées. Encore est-il que nos moeurs conspirent à la propager. Ici et là, dans le «monde» et dans le peuple en haut et en bas, l'antique foyer conjugal s'effrite et se lézarde. Chaque jour, une pierre tombe du respectable édifice sous les coups réitérés que trop de gens des deux sexes lui portent inconsidérément, sans se dire qu'ils risquent d'être écrasés sous ses ruines.

Les entreprises violentes des uns, l'imprudence ou l'indifférence des autres, nous font un devoir d'examiner de plus près les raisons invoquées en faveur de l'union libre, en nous attachant de préférence aux suites qu'elle comporte pour la femme et pour l'enfant. Or, parmi les considérations produites à l'appui d'une si étrange nouveauté, il en est d'avouables qu'on peut discuter, et d'inavouables qu'il suffit d'énoncer. La subtilité spécieuse et paradoxale des premières fait même opposition à la crudité franchement cynique des secondes. Il va sans dire qu'en les exposant tour à tour, nous nous ferons une loi de ne point manquer au respect qui est dû au lecteur.