‹ Le Fils du diable – Tome IIChapitre 68 sur 69 · XVI. – La justice de Dieu.

XVI. – La justice de Dieu.

Le regard de madame de Laurens erra sanglant et sombre, de la poitrine blessée de l’enfant au visage épouvanté du juif.

– C’est vous qui avez fait cela ! prononça-t-elle avec effort ; on dit qu’elle va mourir ! c’est vous qui l’avez tuée !… Ah ! je ne suis pas la fille d’Araby, le vendeur de haillons !… qu’importe à mademoiselle de Geldberg qu’on mette à Charenton un usurier du Temple !

Les yeux du vieillard se remplirent de larmes.

– Sara ! balbutia-t-il ; ma petite Sara chérie !… c’était pour vous !…

Il essaya de lui prendre la main, madame de Laurens le repoussa d’un geste impitoyable.

– Vous êtes fou !… dit-elle.

Alors, le malheureux vieillard, la joue pâle et les mains jointes, se traîna vers ses deux autres enfants qui détournèrent la tête.

Les témoins de cette scène avaient froid jusqu’au fond du cœur.

Moïse de Geldberg resta un instant comme attéré ; puis ses yeux, mouillés de pleurs encore, se levèrent au ciel.

– C’était pour eux, mon Dieu, ce que j’ai fait ! murmura-t-il ; pour eux, toute une vie d’efforts et de crimes !… Seigneur ! Seigneur ! écoutez la voix d’un père !… enfants ingrats, je vous maudis !…

Sa taille chancelante s’était redressée, si bas qu’il fût tombé, il y avait en lui, à cette heure, quelque chose d’austère et de solennel.

Esther et Abel demeuraient immobiles et muets.

Sara, haussant les épaules avec raillerie devant la malédiction paternelle, voulut se retourner vers sa fille.

Mais l’enfant, qui n’avait rien appris, avait la science du cœur. Elle sentait ce qu’il y avait d’horrible dans cette fille reniant son père.

La blessure qui venait de frapper Mosès Geld fit saigner le cœur de madame de Laurens, à son tour.

Elle vit son enfant qui la fuyait avec effroi et dégoût.

A ce coup, et pour la première fois peut-être sa conscience parla ; on la vit devenir pâle, et son regard effronté eut un voile.

Sans savoir, elle murmura ce qu’avait dit son père : – Ma fille, c’était pour toi !…

Elle était au milieu de la chambre, seule et comme abandonnée.

En ce moment, la porte s’ouvrit et la dernière personne mandée par le baron de Rodach entra.

C’était l’agent de change Léon de Laurens, qui traversa la chambre à pas lents et vint se placer à côté de sa femme.

Il lui toucha l’épaule du doigt.

Sara se retourna.

Un instant ils demeurèrent muets et face à face ; leurs prunelles se choquaient.

M. de Laurens n’était plus le même homme. Son visage était sévère. Il avait l’air d’un maître et d’un juge.

Sara essaya d’abord de soutenir son regard, puis sa paupière se baissa.

– Madame, lui dit l’agent de change, je ne vous aime plus.

Il y avait dans ces paroles tout un avenir de châtiment terrible…

Les invités de Geldberg se disaient, en traversant les corridors du château, que l’hospitalité de leurs amphitryons était prodigue.

Le dernier acte de la fête devait être la chasse aux flambeaux, et la chasse aux flambeaux terminée, voilà qu’on annonçait encore autre chose !

Il s’agissait d’une cérémonie solennelle ; on parlait d’un fils de Bluthaupt retrouvé, un vrai roman !

Les portes de la chambre de Franz étaient toutes grandes ouvertes, et les hôtes de Geldberg y entraient en foule.

Le jeune monsieur Abel disait à haute et intelligible voix :

– Notre vénéré père a enfin trouvé ce qu’il cherchait depuis si longtemps, le fils de Gunther de Bluthaupt, son bienfaiteur et son ami !

Franz était debout sur l’estrade, devant le lit. Autour de lui, les anciens tenanciers de sa famille, qu’on avait introduits au château, s’agenouillaient et rendaient hommage.

Quand le dernier vassal se fut relevé, on vit sortir de l’oratoire Albert et Goëtz, vêtus de leurs manteaux rouges. Ils se rangèrent auprès d’Otto, et tous trois, l’épée nue à la main, mirent un genou en terre.

Aux extrémités de la salle on n’entendait pas ce qu’ils disaient, mais on vit le jeune comte, Gunther de Bluthaupt, les relever tous les trois et se jeter dans leurs bras tour à tour. – Ma parole, dit Mirelune, c’est presque touchant !… Peuh !… fit le vaudevilliste ; un enfant perdu qu’on retrouve !… ça court les rues ! – On parle d’un million de rente ! chuchotait madame la marquise de Beautravers.

Madame la duchesse de Tartarie s’essuyait les yeux, en pensant au roi de Rome…

Madame d’Audemer, cependant, avec son fils et sa fille s’était approchée de Franz.

Julien serra la main de son ancien ami d’un air embarrassé.

– Comte, dit madame d’Audemer avec la grâce noble qu’elle avait quand elle voulait, je n’ai point oublié que je suis Bluthaupt… vous êtes le chef de la famille : c’est à vous qu’il appartient de marier mademoiselle d’Audemer.

Franz et Denise souriaient, le rouge au front et la joie dans le cœur.

A l’autre bout de la chambre, le bon marchand d’habits Hans Dorn joignait les mains de Gertraud et de Jean Regnault… Nono la petite Galifarde faisait partie de ce groupe, où elle avait un père et une sœur.

Il y avait déjà longtemps que l’illumination s’était éteinte, peu à peu, dans la campagne endormie.

Aucune lumière ne brillait plus aux fenêtres du château de Bluthaupt.

Le crépuscule du matin, qui allait poindre, mettait des couches moins sombres à l’horizon, du côté de l’Orient.

Derrière le château, à la place où s’était tiré le feu d’artifice, quelques purs auparavant, un bruit se fit parmi le silence profond qui régnait aux alentours.

Il y avait une oreille ouverte pour entendre ce bruit.

– On voyait une forme blanche, à la fenêtre de Lia de Geldberg.

Presque immédiatement au-dessous de cette fenêtre, trois hommes apparurent successivement sur la petite plate-forme, où nous avons vu naguère les bâtards de Bluthaupt former une sorte d’échelle humaine, pour détourner un mortel danger de la tête de Franz.

Par rapport aux fenêtres du château, les trois hommes qui venaient de se montrer sur la plate-forme étaient masqués par la saillie du roc.

Ils descendirent jusqu’au fond de la Douve et gravirent la rampe opposée.

Hans Dorn était sur la pelouse, tenant par la bride trois chevaux tout équipés.

Il tint successivement l’étrier à chacun des trois hommes et leur baisa la main respectueusement.

– Que Dieu vous garde, mes gracieux seigneurs ! dit-il avec tristesse.

Les trois hommes poussèrent leurs chevaux, en criant un adieu.

A cet adieu, il y eut comme un écho faible et plaintif, du côté du château de Bluthaupt.

Et la forme blanche qui était à la fenêtre de Lia sembla s’affaisser sur elle-même ; on ne la vit plus.

Les trois hommes galopaient en silence, dans la direction d’Obernburg.

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