Chapitre 11 Comment le capitaine de Sandoval invita don Fernando à déjeuner à bord de la corvette « la Perle ».
Un matin, vers dix heures, au moment où le comte de Castel Moreno se décidait enfin à quitter la couche moelleuse sur laquelle il était étendu, à passer sa robe de chambre et chausser ses pantoufles, sa porte s’ouvrit doucement ; son valet de chambre de confiance, Michel le Basque, entra dans la chambre à coucher et annonça à son maître que le señor don Pablo de Sandoval, capitaine commandant la corvette la Perle, réclamait pour affaire urgente et qui n’admettait pas de délai la faveur d’être immédiatement introduit en sa présence.
Le maître et le valet échangèrent un sourire d’une expression singulière, et sur un signe du comte le capitaine entra.
Après les premiers compliments et les excuses réitérées de don Pablo de Sandoval sur l’heure peut-être un peu trop matinale de sa visite, Laurent, que toutes ces paroles oiseuses fatiguaient, résolut d’y couper court ; il avança un fauteuil au capitaine, en prit un pour lui-même et avec son plus charmant sourire :
— Je n’accepte vos excuses qu’à une seule condition, mon cher don Pablo, lui dit-il.
— Quelle est cette condition, señor conde ?
— C’est que vous accepterez franchement de déjeuner avec moi.
— Je ne vois pas qui m’empêcherait de déjeuner avec vous, comte.
— Très bien ! Alors, c’est convenu.
— Je ne dis pas cela, comte.
— Hein ! Que dites-vous donc alors ?
— Votre valet de chambre ne vous a-t-il pas annoncé que je venais pour affaire grave ?
— Certes, mais je ne suppose pas que cette affaire grave soit, par exemple, de me payer les cent cinquante onces d’or que vous avez perdues hier contre moi, sur parole, au bal du gouverneur ?
— Pas précisément, bien qu’il y ait un peu de cela ; les dettes de jeu se paient dans les vingt-quatre heures, ajouta-t-il en empilant sur une table la somme énoncée.
— Quelle folie de vous déranger si matin pour une pareille misère !
— J’avais un autre motif encore.
— C’est juste, je l’avais oublié.
— Tel que vous me voyez, mon cher comte, je suis envoyé vers vous en ambassadeur.
— Quelle que soit la mission dont vous êtes chargé, aucun ambassadeur ne saurait m’être plus agréable.
— Merci ! comte. Voici la chose en deux mots.
— Je vous écoute.
— À propos, s’écria le capitaine en s’interrompant tout à coup, vous savez la nouvelle ?
— Moi, je ne sais rien, je sors du lit.
— C’est vrai ; eh bien, du reste, elle est toute fraîche de cette nuit ; eh bien, dis-je, cette nouvelle, la voici, les ladrones se sont échappés.
— Quels ladrones ? pardon ! je ne suis pas bien au courant encore.
— Comment ! vous ne vous rappelez pas ces dix ladrones français dont je m’étais emparé…
— Attendez donc ! dans une pirogue, je crois ?…
— C’est cela même.
— J’y suis maintenant, eh bien ?
— Eh bien, ils se sont échappés ?
— Comment, échappés ?
— Comme on s’échappe, pardieu ! Figurez-vous qu’ils étaient renfermés dans la prison, où ils attendaient le moment d’être pendus ; il paraît que mes gaillards n’avaient qu’une médiocre vocation pour ce genre de mort.
— Je comprends cela.
— Moi aussi.
— De sorte qu’ils sont partis.
— Tout ce qu’il y a de plus partis ; ils ont décampé cette nuit même, sans tambour ni trompette, après avoir un peu égorgé leurs geôliers.
— Alors, bon voyage !
— Comme vous y allez, comte, on voit bien que vous arrivez d’Espagne et que vous ne connaissez pas ces drôles ; ce sont de véritables démons.
— Soit, mais dix hommes, fussent-ils comme Samson, le massacreur de Philistins, ou bien comme Hercule, fils de Jupiter et vainqueur de l’Hydre de Lerne, ne peuvent que médiocrement vous inquiéter, je suppose.
— Vous vous trompez, comte, ces bandits sont très redoutables.
— Craignez-vous donc qu’ils ne s’emparent de la ville ? fit le jeune homme avec un singulier sourire.
— Je ne dis pas cela, bien que je les croie capables de tout !
— Même de s’emparer à eux dix de la ville de Panama ? fit en riant le comte.
— Peuh ! tout au moins peuvent-ils, si l’on ne parvient pas à remettre la main dessus, nous causez bien des ennuis ; aussi le gouverneur est furieux, il s’en prend à tout le monde de sa suite ; il dit qu’il y a eu trahison ; je vous avoue entre nous que je partage cette opinion ; il est matériellement impossible que ces misérables fussent parvenus à exécuter leur hardi coup de main, s’ils n’avaient pas été aidés du dehors par des complices ou de moins des gens gagnés.
— Ils avaient donc de l’or ?
— Pas un maravédis, et voilà ce qui m’étonne ; bref, don Ramon de la Cruz les fait poursuivre dans toutes les directions.
— Oh ! alors je suis tranquille, on sera bientôt sur les traces.
— Voilà le plus extraordinaire, c’est qu’ils n’ont laissé derrière eux aucune trace, qui puisse guider les recherches. On dirait, Dieu me pardonne ! qu’ils se sont envolés ou que la terre les a tout à coup engloutis ; ils n’ont été ni vus ni entendus par âme qui vive ! Les portes de la ville étaient fermées, les chaînes du port tendues ; où sont-ils passés ?
— Je vous le demande, c’est extraordinaire, en effet, et ils n’ont rien laissé ?
— Si, pardon ! j’oubliais.
— Vous voyez bien !
— Bon ! vous allez juger si cela peut aider à retrouver leur piste ; ils ont écrit en lettres d’un pied de haut, sur les murs de leur prison, ces trois mots : Hasta luego, Gavachos ! À bientôt, Gavachos !
— Je trouve la plaisanterie médiocre.
— Le gouverneur la trouve exécrable, car ces trois mots sont une menace.
— Ou une fanfaronnade ; que diable ! ces dix hommes ont assez à faire d’essayer d’échapper à ceux qui les poursuivent.
— Cela leur sera difficile, j’en conviens ; mais laissons cela et revenons à ce que je vous disais d’abord.
— C’est cela ; car en somme les coquins ne m’intéressent guère.
— Hier, pendant le bal, il paraît que plusieurs dames ont comploté de venir ce matin faire une visite à bord de ma corvette avec quelques-uns de leurs parents et de leurs amis, invités, bien entendu, par ces dames ; je vous citerai entre autres doña Linda, fille de don Ramon de la Cruz, le gouverneur, et doña Flor, fille de don Jesus ; j’ai été averti il y a une demi-heure à peine ; après avoir donné les ordres nécessaires pour qu’un déjeuner somptueux fût préparé, je suis venu en toute hâte vous prier, mon cher comte, de m’aider à faire à ces dames les honneurs de mon bâtiment.
— Votre proposition est charmante, capitaine, je l’accepte avec le plus grand plaisir.
— À la bonne heure ! vous voyez bien que rien ne nous empêchait de déjeuner ensemble ; maintenant que ma mission est remplie, je me sauve, le rendez-vous est fixé à onze heures et demie : à bientôt ! comme l’écrivent si bien les ladrones.
Les deux jeunes gens se mirent à rire, échangèrent une dernière poignée de main, et le capitaine sortit.
Derrière lui Michel entra.
— Eh bien ! lui dit Laurent, l’affaire a été bien menée, à ce qu’il paraît ?
— Mais oui, pas mal, répondit le boucanier avec un sourire narquois. Vous avez eu des nouvelles ?
— Oui, et des plus fraîches. Au dire du señor don Pablo, le gouverneur serait furieux du tour qu’on lui a joué, et il aurait lancé dans toutes les directions de nombreux détachements à la poursuite de nos pauvres camarades.
— Bon ! Qu’ils courent, cela leur fera prendre de l’exercice, à défaut de ceux qu’ils poursuivent, et sur lesquels ils ne mettront pas la main, j’en réponds…
— Où sont-ils ? Ici ?
— N’était-ce pas convenu ?
— Certes ; seulement ils feront bien de se tenir cois.
— Bah ! pourquoi faire ? José est depuis ce matin occupé à les grimer et à les déguiser de telle sorte que, s’ils se regardaient dans une glace, il ne se reconnaîtraient pas eux-mêmes ; ce diable d’homme possède un talent remarquable pour opérer ces métamorphoses : c’est à n’y pas croire.
— C’est égal, il est bon d’être prudent.
— José affirme que le meilleur moyen de se cacher, c’est de se montrer hardiment.
— Il y a de vrai dans ce paradoxe, cependant il ne faudrait pas le pousser trop loin.
— On ignore le nombre de vos domestiques : quelques-uns de plus ou de moins, adroitement disséminés dans la maison, le jardin et les écuries, ne seront pas remarqués ; vous verrez quelle belle collection de valets on vous confectionne, monsieur le comte ; vous en aurez de toutes sortes et de toutes nuances. Barthélemy, entre autres, votre maître d’hôtel, il en a fait le plus magnifique hidalgo qui se puisse imaginer ; c’est à mourir de rire ; sur ma parole, nous n’osons pas nous regarder en face.
— Vous êtes des fous, reprit Laurent, mais je vous le répète, soyez prudents.
— Puisque José répond de tout !
— Ah çà ! tu n’as que ton José à la bouche depuis quelque temps ; d’où te vient cet engouement extraordinaire pour cet homme ?
— José n’est pas ce qu’il paraît.
— Alors il est déguisé aussi.
— Pardieu ! nous le sommes tous, c’est charmant.
— Quelle singulière comédie nous jouons.
— Oui, et qui ne tardera pas à tourner à la tragédie ; je ne me cache pas, du reste, de ma prédilection pour José : vous savez, monsieur le comte, que je ne suis pas homme à m’infatuer d’un individu à la légère.
— C’est une justice que je me plais à te rendre.
— Eh bien ! j’éprouve pour cet homme quel qu’il soit une affection réelle : il est brave, loyal et dévoué, j’en suis convaincu.
— Montbars, qui s’y connaît, m’en a fait un grand éloge, et me l’a fort recommandé.
— Alors, nous pouvons être tranquilles.
Tout en causant ainsi, Laurent s’était habillé avec l’aide de Michel et avait revêtu un magnifique costume ; la Toison d’Or, ordre réservé aux princes et qui à cette époque ne s’obtenait que très difficilement, brillait sur sa poitrine.
Michel sourit en voyant Laurent s’en parer avec nonchalance.
— De quoi ris-tu, démon ? lui dit-il ; n’ai-je pas le droit de porter cet ordre ?
— Dieu me garde d’élever le moindre doute à ce sujet, monsieur le comte ! répondit vivement le boucanier ; il est incontestable que plus que personne vous en avez le droit ; seulement, je ris parce que cela me semble singulier de voir briller l’ordre de la Toison d’Or sur la poitrine de l’un des principaux chefs des Frères de la Côte, les ennemis acharnés de l’Espagne.
— Oui, en effet ; aussi, pour toi et pour moi, ce contraste est-il des plus piquants. As-tu mis de l’or dans mes poches ?
— Oui, monsieur le comte.
— Bien ; mes bijoux maintenant.
— Vous accompagnerai-je ?
— Non pas, diable ! je me rends à bord de la Perla ; tu t’es pris d’un si grand amour pour ce charmant navire que, si je te menais avec moi, tu serais capable de me faire quelque esclandre ; je le connais, compagnon ; aussi je me tiens sur mes gardes ; sérieusement, Michel, plus nous approchons du dénouement, plus nous devons jouer serré et redoubler de prudence.
— Vous m’avez promis la Perla.
— Tu l’auras, gourmand, mais pas avant quelques jours ; ainsi, prends patience jusque-là.
— C’est bon, répondit-il en grondant comme un molosse auquel on retire un os ; c’est bon, j’attendrai ; cependant, vous ne pouvez pas aller seul là-bas.
— Fil-de-Soie m’accompagnera.
— Voilà un moussaillon qui a de la chance ! il n’y en a que pour lui.
— Jaloux ! dit en riant le jeune homme, les chevaux sont-ils prêts ?
— Ils vous attendent.
— Alors je pars ; ne m’attends pas avant quelques heures ; je ne sais pas combien de temps je demeurerai à bord.
— C’est bien.
Ils sortirent.
Dans la cour, Fil-de-Soie, ou plutôt Julien, car tel était son nom, prévoyant qu’il accompagnerait son maître, était déjà en selle, revêtu d’un splendide costume de page.
Le comte monta à cheval, fit un dernier signe d’adieu à Michel et quitta sa demeure, suivi à distance par Julien et un domestique en grande livrée chargé de ramener les chevaux.
Les Hispano-Américains ne connaissent qu’un mode de locomotion, le cheval.
Jamais on ne les rencontre à pied ; pour les plus petites courses comme pour les plus grandes, pour traverser une rue comme pour faire cent lieues, ils montent à cheval ; on peut dire qu’ils vivent sur le dos de leurs montures.
Après avoir traversé au petit pas une partie de la ville, où son passage excitait l’admiration générale, le comte atteignit le port ; il mit alors pied à terre, fit signe à son page de le suivre, et après avoir confié ses chevaux à son domestique qui les emmena aussitôt, il fit signe à l’un des nombreux bateliers dont les embarcations stationnaient le long du quai à la disposition des promeneurs, et il se fit conduire à bord de la corvette la Perla.
La corvette la Perla était un magnifique bâtiment, fin, élancé, ras sur l’eau, élégant, dont la coquette mâture un peu haute et crânement penchée en arrière avait son gréement tenu avec le plus grand soin ; la Perla portait vingt-quatre canons et sortait des chantiers du Ferrol ; c’était un des navires les mieux espalmés et les plus soigneusement entretenus de toute la marine espagnole, qui cependant était encore à cette époque, après la marine hollandaise, la plus belle du monde.
Le capitaine don Pablo de Sandoval, malgré ses fanfaronnades un peu trop andalouses, était, en réalité, un excellent marin, d’une bravoure à toute épreuve ; il aimait sa corvette comme on aime une maîtresse chérie et s’ingéniait sans cesse pour la rendre plus élégante et plus coquette.
L’embarcation aborda à tribord ; don Pablo attendait le comte au bas de l’escalier d’honneur, appliqué au flanc du navire ; en apercevant l’ordre de la Toison d’Or qui brillait sur la poitrine du comte, il poussa un cri de surprise et d’admiration.
Don Fernan sourit en remarquant cette émotion involontaire.
— J’ai voulu vous faire honneur, lui dit-il en lui tendant la main.
Ils montèrent à bord, où le comte fut reçu avec tous les honneurs dus à son rang.
— Suis-je en retard, mon cher capitaine ? demanda négligemment le comte.
— Non pas, personne n’est arrivé encore, Excellence.
— Mon cher don Pablo, faites-moi donc un plaisir ?
— Je suis aux ordres de Votre Excellence.
— Eh bien, une fois pour toutes, abstenez-vous de me donner à tout bout le champ le titre d’Excellence ou de comte ; nous sommes trop liés ensemble pour que nous continuions à user l’un envers l’autre de telles cérémonies.
— Mais alors comment nommerai-je Votre Excellence, monsieur le comte ?
— Encore ! vous êtes incorrigible, sur ma parole ! reprit-il en riant.
— C’est que je ne sais comment faire ?
— Eh, pardieu ! appelez-moi don Fernan, comme je vous nomme don Pablo, c’est bien simple, il me semble.
— Si vous l’exigez…
— Je n’ai le droit de rien exiger de vous, capitaine ; je ne puis que vous prier, et c’est ce que je fais.
— Soit ! je vous obéirai.
— Merci ! don Pablo, vous me faites réellement plaisir ; vous ne vous imaginez pas combien toutes ces cérémonies me pèsent ; je suis un homme tout franc, moi.
— Je le vois, et j’en suis heureux, señor.
— Ceci est mieux, mon cher don Pablo. Je vois que vous vous habituerez.
— Désirez-vous vous rafraîchir ?
— Je n’ai besoin de rien quant à présent, merci ! eh ! tenez, si nous profitions de notre solitude temporaire pour visiter votre charmant navire ?
Aucune proposition ne pouvait flatter davantage l’amour-propre du capitaine, aussi l’accepta-t-il avec empressement.
Le comte et le capitaine commencèrent leur visite ; Julien fut laissé sur le pont où il lia aussitôt connaissance avec l’équipage.
L’intérieur du navire ne démentait pas ce que promettait son extérieur, partout régnaient un luxe et une propreté remarquables : le capitaine avait dépensé un argent fou pour meubler et installer non seulement son appartement particulier, mais encore les chambres destinées aux officiers composant son état-major : aussi avait-il réussi à faire de l’arrière de son bâtiment le plus délicieux et le plus coquet retrait qui se puisse imaginer.
Le comte, tout en feignant d’être assez peu versé sur ce qui se rapportait aux choses de la mer, visita la corvette avec une sérieuse attention, ne laissant échapper aucun détail important et questionnant avec une feinte nonchalance le capitaine sur des choses qui auraient pu éveiller son attention, si don Pablo n’avait pas été aussi enorgueilli de recevoir un visiteur de cette qualité, et n’eût pas éprouvé un aussi grand plaisir à faire ressortir toutes les qualités de son charmant navire.
L’équipage de la Perla, fort considérable pour un aussi léger bâtiment, avait été renforcé depuis quelques jours et montait à cent soixante-dix hommes, tous excellents matelots, braves et surtout accoutumés à la discipline, qui, contrairement à ce qui se passait à peu près sur tous les autres bâtiments, était sur celui-ci fort sévère.
Les officiers, au nombre de quatre, étaient de vieux marins énergiques et dévoués à leur chef qu’ils adoraient.
Le comte apprit de plus que la Perla, excellente marcheuse, manœuvrait avec une facilité singulière par tous les temps, et que son allure favorite était le plus près ; ce que, rien qu’à l’inspection extérieure du navire et à la disposition de sa mâture, le comte, au reste, avait tout de suite compris.
Dans la chambre du conseil, une table, surchargée d’une magnifique argenterie, et encombrée de mets de toutes sortes, froids naturellement, attendait les convives du capitaine.
Mais, à l’agitation extraordinaire qui régnait à l’avant, dans la cuisine, il était facile de comprendre que ces mets froids ne formeraient, le moment venu de se mettre à table, que la partie la plus minime du déjeuner.
Après avoir tout vu, tout visité, tout admiré, le comte remonta sur le pont en compagnie de son complaisant cicérone.
« Pardieu ! disait à part lui le flibustier tout en souriant au capitaine, j’ai définitivement bien fait de ne pas consentir à ce que ce démon de Michel m’accompagnât à bord de cette Perla, la bien nommée ; la vue de tant de richesses l’eût rendu fou, et alors Dieu sait ce qui serait arrivé. »
En ce moment, plusieurs canots furent signalés se dirigeant vers la corvette.
Le plus rapproché de tous portait le pavillon espagnol à l’arrière.
Ce canot était celui du gouverneur.
Quatre personnes étaient assises dans la chambre d’arrière : deux hommes et deux dames.
Ces quatre personnes étaient le gouverneur lui-même, don Ramon de la Cruz, revêtu de son grand uniforme, tout chargé d’or et de broderies, don Jesus Ordoñez de Silva y Castro, plus modestement habillé, bien qu’avec un certain luxe de bon goût, doña Linda de la Cruz, fille du gouverneur, ravissante jeune fille à peu près du même âge que la fille de don Jesus, pour laquelle elle professait une profonde amitié, et doña Flor Ordoñez, que le lecteur connaît depuis longtemps déjà, et sur la beauté et la grâce de laquelle il est inutile de s’appesantir de nouveau.
Les embarcations suivantes, au nombre de trois, semblaient maintenir avec intention une distance assez considérable entre elles et le canot du gouverneur, témoignage de respect sans doute de la part des personnes qui montaient ces embarcations.
À peine le canot du gouverneur eut-il été signalé que, sur un geste muet du capitaine Sandoval, le branle-bas de combat fut fait à bord de la corvette.
Cette manœuvre, si simple en apparence pour les gens qui ne sont pas du métier, est en réalité une des plus difficiles et des plus compliquées de la stratégie navale.
Le branle-bas de combat ne doit pas en moyenne durer plus de cinq minutes pour être complètement exécuté ; il rompt brutalement toutes les habitudes de la vie maritime.
En cinq minutes, les cloisons intermédiaires sont enlevées, les cuisines éteintes, les soutes ouvertes, les armes montées sur le pont et distribuées à l’équipage ; les pièces de canon mises en batterie, les bailles de combat remplies d’eau, les mèches allumées ; un va-et-vient installé au grand panneau pour descendre les blessés que dans l’entrepont recevront le chirurgien et ses aides, leurs outils préparés sur une table ; les manœuvres courantes sont bossées, les vergues assurées par des faux-bras ; les soldats de marine rangés en bataille, les chefs de pièces à leurs canons, les gabiers dans les hunes, les pompes à incendie installées, les grappins d’abordage préparés à l’extrémité des vergues, les filets tendus ; le passage des poudres organisé ; chacun à son poste, en un mot, depuis le capitaine commandant le bâtiment jusqu’au dernier mousse chargé de transporter les gargousses et nous ne parlons ici ni des armuriers, ni des calfats, ni des charpentiers, ni des timoniers, qui doivent chacun, selon ce que leur impose leur état, pourvoir à la sûreté du navire ; nous passons de plus sous silence une infinité de détails importants, mais qui ne seraient pas compris de la grande majorité des lecteurs.
Et toutes ces opérations multiples et complètement opposées les unes aux autres, bien que convergeant toutes vers le même but, doivent expressément être terminées, nous le répétons, en moins de cinq minutes, c’est-à-dire à peine le temps strictement nécessaire pour réciter le Pater et le Credo.
Aussi les équipages des bâtiments de guerre ont-ils besoin d’être exercés continuellement pendant plusieurs mois consécutifs à cette manœuvre avant de parvenir à l’exécuter à peu près correctement.
Le comte, appuyé sur le bastingage, suivait du coin de l’œil ce qui se passait autour de lui, bien que sans paraître y attacher l’importance que secrètement cela avait pour ses projets ultérieurs.
Il fut émerveillé de la façon dont fut exécuté le branle-bas de combat à bord le la corvette. En quatre minutes à peine, ce qui dépassait presque les limites du possible, chacun fut à son poste et tout fut prêt pour le combat.
— Hum ! murmura-t-il à part lui, tout en mâchonnant sa moustache, voilà un rude équipage et qui, si nous n’y prenons garde, nous donnera diablement de fil à retordre ; quels gaillards ! je voudrais que Michel fût ici, cela lui donnerait fort à réfléchir, je suppose.
Cependant le canot du gouverneur approchait rapidement. Bientôt il accosta.
Le capitaine et le comte étaient descendus pour recevoir au bas de l’escalier Son Excellence don Ramon de la Cruz ; don Pablo offrit son bras à doña Linda ; don Fernan s’empara de celui de doña Flor, puis ils montèrent à bord.
À peine le gouverneur eut-il posé le pied sur le pont qu’une salve éclata, le pavillon espagnol fut hissé au grand mât, don Ramon fut salué d’une salve de onze coups de canon, et les troupes rangées sur son passage lui présentèrent les armes, tandis que les tambours battaient aux champs.
Ces honneurs étaient exagérés ; don Ramon de la Cruz n’avait en réalité, en sa double qualité de brigadier et de gouverneur, droit qu’à un simple salut de sept coups de canon, sans branle-bas de combat ni batterie de tambours, bien moins encore au pavillon national hissé au grand mât ; mais le capitaine don Pablo de Sandoval tenait à bien faire les choses et surtout à flatter l’orgueil du gouverneur, avec lequel il avait mille raisons d’entretenir d’excellentes relations ; du reste, il atteignit complètement son but.
Son Excellence don Ramon de la Cruz, gouverneur pour le roi des Espagne et des Indes de la ville de Panama, était littéralement enthousiasmé des honneurs extraordinaires qu’on lui rendait ; il ne savait comment manifester sa satisfaction au capitaine de la Perla, qui, lui, avec une feinte modestie, s’excusait de n’avoir pu faire davantage.
Les trois autres embarcations dont nous avons parlé, et qui par respect étaient demeurées un peu en arrière afin de laisser au gouverneur l’honneur d’accoster le premier la corvette, arrivèrent à leur tour, de sorte que bientôt tous les convives du capitaine se trouvèrent réunis sur le pont de son navire, au nombre d’une quinzaine environ.
Tous ils appartenaient aux premières ou aux plus riches familles de la ville.
Chaque cavalier offrit le poing à une dame, et on suivit le gouverneur, qui avait témoigné le désir de visiter le bâtiment pendant que l’équipage demeurerait à ses postes de combat, ce qui lui fournirait l’occasion de passer une double revue, celle de la corvette et celle des hommes qui la montaient.
Don Fernan et doña Flor, peu curieux de ce spectacle, le jeune homme parce que sans doute, marin lui-même, il n’y avait plus rien d’imprévu pour lui, et la jeune fille, peut-être par timidité féminine, ou tous les deux pour des motifs qui leur étaient particuliers et connus d’eux seuls, laissèrent tout doucement passer devant eux leurs compagnons, demeurèrent un peu en arrière, et, profitant aussitôt de leur isolement au milieu de cette foule dont un vif attrait de curiosité attirait l’attention d’un autre côté, ils entamèrent à voix basse une conversation qui, à en juger par le jeu de leur physionomie et l’éclat de leurs regards, devait être non seulement très animée, mais encore très intéressante.
Plusieurs fois déjà, don Fernan avait eu l’occasion de se rencontrer ainsi seul avec doña Flor ; nous disons seul, parce que les amoureux, gens les plus égoïstes qui soient au monde, rapportent tout à eux, ne voient qu’eux, et ont pour coutume de ne rien remarquer de ce qui n’intéresse pas directement leur amour.
Doña Flor, dont les yeux, la première fois qu’elle avait vu don Fernan, lui avaient si clairement laissé comprendre ce que son cœur éprouvait, n’avait pas jugé à propos de revenir sur cet aveu tacite, lorsque le jeune homme lui avait déclaré son amour avec cette hypocrisie que possèdent tous les amants ; hypocrisie qui ressemble tant à de la déloyauté, car, lorsqu’ils risquent un aveu, c’est qu’ils ont au fond du cœur la certitude que cet aveu sera écouté sans colère, don Fernan avait ajouté :
— Et vous, doña Flor, m’aimez-vous ?
La jeune fille, toute rougissante et toute frémissante, fixa sur lui ses beaux yeux au clair et limpide regard, et laissa doucement tomber sa main dans la sienne en ne lui répondant que ce seul mot :
— Oui.
Mot bien court, bien usé en apparence, mais qui avait rendu don Fernan presque fou de joie et de bonheur.
Depuis lors, les deux jeunes gens s’étaient, chaque fois que le hasard le leur avait permis, livrés à d’interminables causeries sur ce charmant sujet toujours le même depuis l’apparition de l’homme et de la femme sur la terre, et cependant inépuisable, et qui se résume par ces trois mots qui sont toute l’existence de la jeunesse, ce printemps de la vie : aimer, être aimé.
Le plus grand bonheur des amoureux est de se raconter indéfiniment l’histoire de leur amour, comment il a commencé ; les sensations que leur a fait éprouver la vue soudaine de l’objet aimé ; le choc électrique qui tout à coup a frappé leur cœur, fait tressaillir tout leur être, et leur a révélé qu’ils avaient enfin trouvé celui ou celle pour lequel ou pour laquelle ils doivent vivre désormais ; toutes ces divagations inspirées par la passion ont un charme étrange ; l’âme se noie dans un océan de voluptés inouïes et incomprises jusqu’alors ; un mot, un regard, un serrement de main furtif, font vivre un siècle de bonheur en une seconde.
Mais les amoureux sont insatiables ; plus ils obtiennent, plus ils veulent obtenir ; l’absence est pour eux le plus grand des maux ; se voir, se parler est pour eux la joie suprême ; il est si joli, ce verbe aimer, qui sous toutes les latitudes et dans toutes les langues, se conjugue éternellement et cependant n’a qu’un mode unique : J’aime ! douce maladie de l’âme, expression si pure, si simple et si compliquée à la fois, de ce rayon divin que Dieu a caché au fond du cœur de toutes ses créatures.
Don Fernan et doña Flor s’aimaient de toute la puissance de leur âme ; ils le savaient, se l’étaient dit cent fois peut-être, et ils se le redisaient encore et sans cesse, avec les mêmes tressaillements de joie, les mêmes frissons de bonheur.
Don Fernan voyait doña Flor chez son père, dans les tertulias, où toujours il était invité, à la messe, à la promenade, partout enfin, et pourtant il trouvait que ce n’était pas assez encore ; peut-être au fond du cœur doña Flor était-elle de son avis ; car la jeune fille aimait à la fois avec la fougueuse énergie d’un cœur qui s’est franchement donné et la naïve candeur d’une âme fière et immaculée.
Tout en parcourant le navire et jetant autour de lui des regards distraits qui ne voyaient rien en dehors de doña Flor, le jeune homme se plaignait de cette contrainte douloureuse qu’il était obligé d’imposer à son amour.
Doña Flor boudait, don Fernan était dépité et ne savait à quoi attribuer ce qu’il nommait un caprice de la jeune fille.
Et ces deux cœurs qui se comprenaient si bien, ces deux natures d’élite qui s’aimaient si sincèrement avaient presque une querelle pendant cette monotone et fastidieuse promenade autour de la corvette.
— Mais enfin, señorita, dit subitement le jeune homme, avec un secret dépit, pourquoi cette inconcevable obstination ?
— Ce n’est pas de l’obstination, don Fernan, répondit doucement la jeune fille.
— Qu’est-ce donc, alors ? Vous ne me répondez que par ce seul mot : impossible.
— Parce que malheureusement c’est impossible.
— Voyons, raisonnons, voulez-vous ?
— Raisonnons, soit, je le veux bien.
— Vous m’aimez, doña Flor ?
— En doutez-vous ?
— Non, Dieu m’en garde ! je le crois, j’en ai la conviction profonde.
— Eh bien ?
— Eh bien ! mon amour peut et doit, il me semble, marcher tête levée, puisqu’il n’a rien que de noble ; pourquoi ne voulez-vous consentir à ce que je demande officiellement votre main à votre père ?
La jeune fille eut un fugitif et mélancolique sourire.
— Non, dit-elle, il n’est pas temps encore.
— Pas temps encore ! pourquoi craignez-vous donc ? avez-vous des raisons de supposer que cette démarche ne sera pas favorablement accueillie ?
— Aucune, don Fernan.
— Croyez-vous que votre père, engagé antérieurement, je le sais, avec don Pablo de Sandoval…
— Je n’aime pas don Pablo de Sandoval, vous le savez, don Fernan ; mon père ne m’a jusqu’ici que très vaguement parlé de cette union projetée avec le capitaine.
— Mais votre père peut vouloir vous contraindre à l’épouser ?
— Lorsque j’aurai dit à mon père que je n’aime pas celui qu’il veut me donner pour époux, je suis sûre qu’il retirera sa parole et n’essaiera pas de forcer ma volonté.
— Alors les difficultés, à ce qu’il semble, viendraient de mon côté ?
— Peut-être, fit-elle en hochant la tête.
— Sans doute votre père ne me trouve ni assez noble, ni assez riche pour m’accorder votre main mignonne, chère doña Flor, dit-il avec une nuance de dépit.
— Vous vous trompez, don Fernan ; mon père serait au contraire au comble de la joie, s’il se doutait que vous me faites la cour et que vous recherchez ma main.
— Alors je m’y perds : d’où viendront donc ces obstacles qui s’opposent à notre bonheur ?
— De vous peut-être, de vous seul, don Fernan, répondit-elle avec tristesse.
— De moi ? oh ! vous vous obstinez comme à plaisir à me torturer le cœur, doña Flor.
— Oh ! don Fernan !
— Pardon ! doña Flor, pardon, je ne sais ce que je dis ; ayez pitié de moi, je suis fou ; un mot, un seul, je vous en supplie ; un mot qui m’apprenne ce que je dois craindre ou espérer.
— Hélas ! don Fernan, ce mot qui me brûle le cœur, qui est sur mes lèvres, ce mot…
— Eh bien ?
— Je ne puis le prononcer.
— Encore des réticences !
— Hélas !
— Oh ! mon Dieu ! que faire ?
— Je vous l’ai dit, ami : attendre.
— Attendre encore !
— Il le faut !
— Et le puis-je ?
— Oh ! Fernan ! est-ce donc moi, une femme ! qui dois vous donner l’exemple du courage ?
— Eh ! ce n’est pas le courage qui me manque ! s’écria-t-il avec une violence qui éclata malgré lui.
— Non, c’est la foi ! murmura-t-elle douloureusement.
Cette parole le rappela à lui-même,
— Ah ! Flor, ma Flor bien-aimée, dit-il avec un accent de doux reproche, que vous ai-je donc fait pour que vous me disiez de telles choses ?
— Je souffre, Fernan, je souffre de votre ingratitude, de votre aveuglement ; vous semblez prendre plaisir à me rendre plus malheureuse que je ne le suis.
— Vous malheureuse, Flor !
— Brisons là, mon ami ; il n’est pas encore temps de vous laisser voir la plaie profonde de mon cœur, de ce cœur qui est tout à vous, hélas !
— Ne puis-je donc réclamer une part de vos douleurs ?
— Non ; il y a au fond de toutes ces choses des abîmes qu’il ne vous est pas permis de sonder ; des secrets qui n’appartiennent pas à moi seule.
— Je crois comprendre…
— Mon ami, interrompit-elle vivement, vous ne comprenez pas, croyez-le.
Il y eut un court silence.
La compagnie, toujours précédée du capitaine donnant le poing à doña Linda, et du gouverneur, remontait en ce moment sur le pont du navire, dont elle avait achevé de visiter l’intérieur.
Doña Flor reprit la parole :
— Écoutez, Fernan, dit-elle avec une agitation fébrile qui faisait malgré elle trembler sa voix, il ne nous reste plus que quelques minutes à peine à causer sans être remarqués ; laissez-moi en profiter pour vous adresser une prière.
— Toute prière de vous est un ordre, señorita.
— Bien vrai ?
— Sur l’honneur !
— Je retiens votre parole.
— Soit ; maintenant, parlez.
— Fernan, je vous demande trois jours.
— Trois jours ?
— Oui ; est-ce trop ?
— Pourquoi ces trois jours, querida Flor ?
— Pour tout vous dire.
— Vous me le promettez ?
— À mon tour, je vous le jure, Fernan.
— Merci ! doña Flor, vous me rendez la vie.
— Ainsi, vous acceptez ?
— Oh ! avec joie.
— Voici ma main.
Don Fernan baisa avec délice cette main mignonne qu’il serra longtemps dans les siennes, sans que la jeune fille essayât de la retirer.
— Maintenant plus un mot, nous ne sommes plus seuls, ajouta-t-elle avec un sourire charmant.
— Mais comment pourrai-je vous voir ?
— Que cela ne vous inquiète pas, je me charge de vous faire prévenir.
En ce moment doña Linda les rejoignit ; la conversation se trouva forcément interrompue.
Les femmes, qu’elles aiment ou qu’elles haïssent, possèdent une espèce de prescience qui leur fait deviner, avec un tact extraordinaire, le moment précis où il est nécessaire de venir en aide à une amie, ou de frapper un coup décisif contre une rivale.
Don Fernan et doña Flor, tout à leur amour, complètement isolés et concentrés en eux-mêmes au milieu des personnes qui les entouraient, continuaient cette conversation si intéressante pour eux, dont nous avons rapporté quelques bribes, sans songer une seconde, sans même remarquer que l’attention de tous ces indifférents, si longtemps captivée par les merveilles que leur faisait admirer avec emphase le commandant de la corvette, cette attention, maintenant sans but, ne tarderait pas, par désœuvrement, à se tourner sur eux. Mais heureusement doña Linda veillait de loin sur son amie. Elle quitta le capitaine don Pablo de Sandoval sans même songer à s’excuser auprès de lui de cette fuite un peu brusque, et elle vint en riant se placer entre don Fernan et doña Flor.
— C’est charmant, dit-elle de sa voix au timbre argentin ; ce bâtiment est réellement tenu d’une admirable façon ; qu’en pensez-vous, monsieur le comte ?
— Señorita, répondit don Fernan en la saluant respectueusement et mentant avec un aplomb superbe, c’est précisément ce que doña Flor me faisait l’honneur de me dire à l’instant même.
— Voyez-vous cela ! reprit la folle jeune fille en riant de plus belle, est-ce vrai, mignonne ?
— Oui, en vérité, querida, répondit doña Flor en lui serrant doucement le bras.
— Bon ! me voilà fixée, s’écria-t-elle en riant plus fort ; du reste, je vous examinais tout à l’heure et vous sembliez tous deux très intéressés, en effet.
— Méchante ! murmura doña Flor, qui rougit.
— Mais je vous jure, señorita…
— À quoi bon des serments entre nous, monsieur le comte ? interrompit-elle vivement ; réservez-les pour une meilleure occasion. Votre première affirmation me suffit.
— Vous êtes un ange, répondit-il en s’inclinant.
— En êtes-vous bien sûr ? Qui sait, peut-être suis-je un démon ?
— Peut-être tenez-vous des deux, señorita.
— Comment expliquez-vous cela, voyons ?
— C’est facile, señorita ; vous tenez évidemment de l’ange par le cœur et par la beauté.
— Bon ! et je tiens du démon ?
— Par l’esprit.
— Voilà une explication admirable et dont je vous sais un gré infini, señor don Fernan ; aussi vous en prouverai-je bientôt ma reconnaissance.
— Señorita !
— Pourquoi non ? je m’intéresse beaucoup aux amoureux, moi, continuât-elle en baissant la voix ; il y a en eux quelque chose de si naïf que cela me touche le cœur ; aussi je vous ai tous deux pris sous ma protection.
— Je ne sais comment reconnaître tant de bonté, mais…
— Ne niez pas, c’est inutile, monsieur le comte, Flor m’a tout dit ; elle n’a pas de secrets pour moi.
— Et en avez-vous pour elle, señorita ?
— Oh ! moi, je n’ai pas de secrets, señor don Fernan ; les seuls secrets des femmes sont ceux de leur cœur, et moi je n’aime personne.
— Vous n’aimez personne ?
— Excepté vous, peut-être, lui dit-elle nettement avec un dédain superbe, qui pourrais-je aimer ici ! et vous, vous aimez mon amie ; je sais bien que par cela même, ajouta-t-elle en riant, vous avez pour moi l’attrait du fruit défendu, mais je ne suis ni envieuse, ni curieuse ; et si je m’étais trouvée dans le paradis terrestre, au lieu de notre première aïeule, je vous jure que je n’aurais pas mangé la pomme.
— Ce qui eût été un irréparable malheur pour l’humanité tout entière, señorita.
— Comment cela ?
— Parce que nous aurions ignoré l’amour.
— Bien répondu ; mais l’amour est-il un bien, d’abord ?
— Peut-être est-ce autant un bien qu’un mal ; mais en somme, c’est une passion noble, généreuse, qui révèle au cœur toute la puissance des forces vives renfermées dans son âme et le rend capable, par l’entraînement même de cette passion, des actes d’héroïsme les plus grands.
— Ou des crimes les plus horribles, reprit-elle avec un rire railleur, cela est-il vrai, oui ou non ?
— Vous me permettrez, señorita, après l’aveu que vous avez daigné me faire il n’y a qu’un instant, de ne pas discuter plus longtemps cette question avec vous ; nous ne pourrions nous entendre.
— Je le crois ; sans rancune, monsieur le comte ; et tenez, voici le señor don Pablo de Sandoval, un noble gentilhomme dont le père était boucher à Puerto-Santa-Maria, qui se décide enfin à passer dans la salle à manger ; servez-nous, je vous prie, de cavalier servant ; pour vous récompenser de cet acte de galanterie, nous vous permettrons de vous placer entre nous à table. Si le côté droit vous ennuie, vous aurez le côté gauche, celui du cœur, pour vous aider à prendre votre mal en patience.
— Oh ! que je t’aimerais, méchante, si tu n’étais pas aussi taquine, lui dit doña Flora en souriant.
— Plains-toi, je te le conseille, mignonne ; je me fais bénévolement ta protectrice, ton égide, et tu te fâches ? tiens, ajouta-t-elle en riant, tu n’es qu’une ingrate.
La revue et l’inspection terminées, le gouverneur avait adressé quelques mots à l’équipage pour le féliciter sur sa bonne tenue et son excellente discipline ; puis, ce qui avait surtout fait plaisir aux matelots, il avait déposé une somme assez considérable entre les mains du maître de manœuvre pour être distribuée entre les gens de l’équipage.
Cette munificence avait été accueillie par les cris assourdissants de : « Vive le gouverneur ! » cris qui avaient doucement chatouillé l’oreille du digne fonctionnaire et l’avaient fait tressaillir d’aise.
Sur un signe du capitaine, le lieutenant avait fait cesser le branle-bas de combat, et presque immédiatement tout était rentré dans son état normal à bord.
Don Pablo de Sandoval avait alors invité ses visiteurs à passer dans la salle à manger, où le déjeuner les attendait.
Cette invitation hospitalière avait causé une joie générale et réuni la plus touchante unanimité.
Il était midi passé ; tout le monde avait grand faim.
Les deux jeunes filles manœuvrèrent si adroitement, qu’elles réussirent, ainsi que doña Linda en avait fait la promesse à don Fernan, à le faire asseoir entre elles, au déplaisir secret de don Pablo, qui avait arrêté dans son esprit de placer le gouverneur à sa droite et le comte à sa gauche ; mais cette fois encore la volonté féminine l’emporta, et il fut contraint, à son grand regret, de se contenter d’avoir pour voisin don Jésus Ordoñez.
Il n’entrait pas un grain de jalousie dans la mauvaise humeur secrète du capitaine. D’abord il ignorait complètement que le comte fût son rival ; ensuite il n’éprouvait pour sa charmante fiancée qu’une affection excessivement modérée ; son mariage n’était pour lui qu’une affaire : son beau-père futur était très riche ; il donnait une dot magnifique à doña Flor : don Pablo n’en demandait pas davantage ; la jeune fille était belle, ce qui flattait beaucoup son amour-propre, mais voilà tout ; elle eût été laide que cela n’eût en rien modifié ses intentions sur le mariage projeté.
La conversation fut d’abord assez languissante, les convives dévoraient ; mais lorsque le premier appétit fut à peu près calmé, on commença à causer et bientôt la conversation devint générale.
— Monsieur le gouverneur, demanda un gros homme bouffi, à face apoplectique, qui suait comme un bœuf et mangeait comme un éléphant, que dit-on des galions, s’il vous plaît ?
— Mon cher don Leandro, répondit le gouverneur, – le gros homme se nommait Leandro, le hasard a de ces ironies, – mon cher don Leandro, la flotte réunie au Callao a dû appareiller, il y a dix jours, après avoir rallié les navires chiliens, mexicains et autres. On la dit superbe.
— Bonne nouvelle, monsieur le gouverneur, répondit le gros Leandro.
— Oui, et s’il plaît à Dieu, ainsi que disent les marins, nous la verrons avant dix jours mouiller dans notre port.
— Que le Seigneur la protège ! dit d’une voix nasillarde don Cristoval Bribon y Mosquito, qui tenait le nez dans son assiette.
— Et les ladrones, en a-t-on des nouvelles fraîches ? demanda une autre personne.
— Non, grâce à Dieu ! depuis quelque temps ils ne font pas parler d’eux, répondit le gouverneur.
— Est-ce vrai que ces ladrones sont hérétiques ? demanda une dame sur le retour, et qui affectait de grands airs d’ingénue.
— Tout ce qu’il y a de plus hérétiques, señora doña Lucinda, dit le capitaine avec un sourire aimable.
— Ainsi ils ne croient ni à Dieu ni au diable ?
— À Dieu, non ; au diable, oui.
— Valgame Dios ! ponctua don Cristoval.
— Amen ! Mais à propos de ladrones, señor don Ramon, dit à son tour don Fernan, est-ce que ceux que vous reteniez ici prisonniers se sont évadés, ainsi qu’on me l’a dit ?
— Ce n’est que trop vrai, monsieur le comte.
— Mais on les reprendra sans doute ?
— Ceci est fort problématique.
— Vous me surprenez.
— Monsieur le comte, depuis l’évasion incroyable de ces bandits, j’ai mis toute la police de la ville à leurs trousses ; j’ai même fait battre la campagne dans tous les sens par de nombreux détachements de soldats.
— Eh bien ?
— Eh bien ! monsieur le comte, j’ai la douleur de vous avouer, et croyez que j’en suis marri plus que personne, vu ma qualité de gouverneur de la ville, je suis contraint d’avouer, dis-je, que la police et les soldats sont sur les dents, qu’ils n’ont rien trouvé, ni découvert le plus léger indice du passage de ces bribones dans un endroit quelconque à cinq lieues à la ronde.
— Voilà qui est extraordinaire ! dit le comte.
— Ils ont littéralement disparu, reprit don Ramon.
— Le diable, leur patron, les aura enlevés, insinua don Cristoval.
— Mais voilà qui est fort inquiétant, minauda doña Lucinda. On dit ces ladrones très audacieux avec les dames.
— Alors gare à vous ! s’ils vous attrapent, doña Lucinda, dit le gros Leandro en ricanant.
— Taisez-vous, vilain éléphant ! s’écria la duègne d’une voix aigre.
Cette repartie excita un rire général.
— Je suis très contrarié de ce que vous m’annoncez, repartit don Fernan.
— Pourquoi donc cela ?
— Mon Dieu ! parce que j’attends à Chagrès une goélette de la Vera-Cruz chargée d’objets assez précieux, et je crains qu’en traversant l’isthme ces objets ne soient pillés par ces ladrones si malencontreusement évadés.
— Qu’à cela ne tienne, monsieur le comte, répondit majestueusement le gouverneur, je vous fournirai une escorte ; je vous donnerai même une cinquantaine, si vous le désirez.
— Je ne vous cache pas, mon cher don Ramon, que votre offre obligeante me comble de joie, et que je suis tout disposé à l’accepter.
— Acceptez-la, monsieur le comte ; pour ma part, je serai charmé de vous être agréable en cette circonstance, comme en toute autre qui se présentera.
— Mille grâces !
— Quand attendez-vous cette goélette, monsieur le comte ? demanda don Jésus.
— D’un moment à l’autre, cher señor, elle devrait même être arrivée déjà.
— Alors elle ne tardera pas, dit spirituellement le gros don Leandro.
— C’est probable, fit le jeune homme en riant.
Et comme mille conversations particulières se croisaient avec la conversation générale, et que le moment était arrivé où, dans un bon repas, chacun commence à ne plus songer qu’à soi, don Fernan reprit sa causerie à voix basse avec ses deux charmantes voisines, sans cependant pour cela perdre un mot de ce qui se disait autour de lui.
Deux motifs impérieux l’avaient conduit à bord de la corvette : le premier, l’intérêt de son amour pour doña Flor ; le second, beaucoup plus important encore, l’intérêt de l’expédition qu’il se préparait à tenter si audacieusement contre la ville ; peut-être en avait-il un troisième, mais celui-là était un mystère que seul il connaissait, il le croyait du moins ; de plus, il avait visité la corvette, chose très importante pour lui.
La matinée avait été bonne pour le jeune homme : il avait eu une longue conversation avec sa bien-aimée, et de plus il avait obtenu des renseignements précieux : il était donc d’une humeur charmante ; ce dont ses voisines eurent le loisir de s’apercevoir, car le repas se prolongea jusqu’à une heure assez avancée et les convives bien repus songèrent à regagner la terre.
Don Fernan ne se sépara pas de doña Flor sans lui rappeler plusieurs fois encore la promesse qu’elle lui avait faite.
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Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.