‹ Le forestierChapitre 5 sur 14 · Chapitre 5 Le serment d’Annibal.

Chapitre 5 Le serment d’Annibal.

Le jeune homme était pâle, ses sourcils se fronçaient malgré lui ; il semblait être sous le poids d’une grande douleur ou d’une vive émotion.
Le duc fit asseoir son petit-fils sur un coussin, à ses pieds, prit ses mains dans les siennes, et, après l’avoir attentivement considéré pendant deux ou trois minutes :

— Pauvre enfant, lui dit-il en lui mettant un baiser au front, vous souffrez beaucoup, n’est-ce pas ?

— Oh ! oui, mon père, répondit-il les yeux pleins de larmes.

— Voulez-vous me faire part de votre chagrin, mon enfant ?

— Je suis venu vous trouver exprès pour cela, mon père.

— Comment ! vous avez fait deux cents lieues…

— À franc étrier, oui, mon père, pour tout vous dire.

— Mais… le roi ?

— Le roi ! fit-il avec amertume, le roi est un grand prince, mon père.

— Me resterez-vous longtemps, cette fois ?

— Vous même en déciderez.

— Ah ! alors, s’il en est ainsi je vous posséderai longtemps à Tormenar.

— Qui sait ? murmura-t-il d’un air pensif.

— C’est juste, peut-être que le roi votre père…

— Je n’ai plus d’autre père que vous, monsieur le duc.

— Ciel ! le roi serait-il mort ?

— Rassurez-vous, mon père ; la santé de Sa Majesté est parfaite.

— Alors, mon cher fils, ce que vous me dites me semble être une énigme dont je renonce à chercher le mot.

— Je vous le donnerai, moi, soyez tranquille ; mais avant de m’expliquer, j’aurais voulu voir près de vous un saint homme…

— Il est absent, mon fils, interrompit le duc ; depuis un mois déjà le père Sanchez m’a quitté ; car c’est de lui que vous voulez parler, sans doute ?

— Oui, mon père, de lui, votre vieil ami ; le seul qui soit resté fidèle à notre famille.

— Hélas ! enfin, le père Sanchez est depuis un mois à Madrid, où l’ont appelé à l’improviste des affaires de la plus haute importance, à ce qu’il m’a dit du moins avant de quitter le château ; je m’étonne que vous ne l’ayez pas vu à la cour.

— J’en suis étonné, moi aussi, mon père ; ordinairement, lorsqu’il venait à Madrid, sa première visite était pour moi. Sans doute il aura été empêché, mais puisque le padre Sanchez est absent, je vous dirai tout, à vous seul, mon père.

— Parlez, enfant, je vous écoute.

— Je dois d’abord vous dire, monsieur le duc, que, depuis quelques mois déjà j’avais cru remarquer qu’un grand changement s’opérait dans les manières du roi à mon égard ; Sa Majesté continuait à me bien traiter sans doute, mais sans épanchement, sans laisser aller ; il y avait enfin dans ses manières, lorsque j’allais lui rendre mes devoirs à l’Escurial, une gêne et une contrainte que je n’avais jamais observées en lui jusqu’alors ; plus le temps s’écoulait, plus ces manières se faisaient froides, sèches et même hautaines ; plusieurs fois, l’entrée de la chambre royale me fut refusée et je quittai le palais sans parvenir jusqu’à Sa Majesté.

— Oh ! cela c’est singulier, en effet ! murmura le duc dont les sourcils se froncèrent.

— Cela n’était rien encore, continua le jeune homme avec ironie ; j’étais destiné à souffrir d’autres insultes autrement graves que celle-là ; les courtisans, se modelant selon leur coutume sur le souverain, prenaient avec moi un ton qui me déplaisait fort, ils chuchotaient, se parlaient bas à l’oreille lorsqu’ils m’apercevaient ; s’ils l’eussent osé, ils m’auraient tourné le dos ; je souffrais en silence ces attaques ridicules, attendant patiemment qu’une insulte directe me fut faite en face, afin d’en tirer une éclatante vengeance. Avais-je raison, mon père ?

— Oui, mon fils, vous agissiez en homme de cœur ; je pressens comment tout cela a dû finir.

— Au contraire, mon père, vous ne vous en doutez pas, répondit-il avec un rire nerveux ; oh ! ma vengeance a été belle, allez ! plus belle même que je ne l’espérais.

— Continuez, mon fils, je vous écoute.

— Sur ces entrefaites, le bruit courut à la cour, et prit bientôt une certaine consistance, du mariage du roi.

— Du mariage du roi ! s’écria le duc avec une douloureuse surprise ; le roi va donc se marier ?

— Oui, mon père, le fait est aujourd’hui officiel : Sa Majesté épouse une princesse accomplie, dit-on. Mais que vous importe ?

— C’est juste, murmura le duc, les dents serrées, tandis qu’un sourire de dédain se jouait vaguement sur ses lèvres blêmies ; continuez, mon fils.

— Un matin, reprit Gaston, le valet de chambre de roi se présenta au palais de Tormenar, il m’annonça que le roi me demandait. Je montai à cheval et je me rendis à l’Escurial. Sa Majesté m’attendait dans son oratoire ; son visage était pâle, ses yeux rougis par la veille ou par la douleur ; le roi congédia son valet de chambre d’un geste et me fit signe de m’approcher. J’obéis ; le roi, remarquant que je tenais mon chapeau à la main, me dit sèchement : « Couvrez-vous, vous êtes grand d’Espagne. – C’est vrai, répondis-je, mais si j’ai le droit de parler au roi le chapeau sur la tête, il est de mon devoir d’écouter mon père le front nu et incliné. »

— Bien, mon fils.

Le roi détourna la tête, reprit Gaston, puis au bout d’un instant, il reprit : « Monsieur, je vous ai fait venir en ma présence, parce que j’ai à vous entretenir de choses d’importance et qui n’admettent pas de délai. » Jamais le roi ne m’avait parlé avec cette sécheresse : je tressaillis, mais je ne répondis pas ; le roi, voyant que je gardais le silence, reprit du ton d’un homme pressé d’en finir, parce qu’il reconnaît intérieurement qu’il fait mal : « Monsieur, le bien de l’État exige que je me marie, vous avez sans doute appris cette nouvelle ? » Je m’inclinai. « Ce mariage aura lieu prochainement ; je suis contraint de vous éloigner temporairement de la cour. – Est-ce un exil, sire ? demandai-je. – Non, se hâta-t-il de répondre ; c’est une mesure de prudence exigée par la politique. Je vous laisse libre du choix de votre résidence, pourvu que vous n’alliez pas en Biscaye auprès de votre aïeul…

— Le roi a dit cela ? s’écria le duc.

— Il l’a dit, mon père, puisque je vous le répète.

— C’est vrai ; pardonnez-moi, mon fils.

— « Et, reprit le jeune homme, que vous n’approchiez pas à plus de vingt-cinq lieues de la cour ; du reste, cette absence durera peu, je l’espère ; voilà tout ce que j’avais à vous dire ; allez, de près comme de loin, ma bienveillance veillera sur vous. » Et sans me laisser le temps de lui répondre, le roi me fit un geste d’adieu et passa dans une autre pièce. Je sortis je ne sais comment de l’Escurial et je rentrai dans mon palais, sans qu’il me fût possible de savoir de quelle façon j’y étais revenu ; je trouvai chez moi le secrétaire particulier du puissant ministre qui venait, au nom du roi, me demander la démission de toutes mes chargés ; le roi se hâtait de me donner des preuves de la bienveillance dont il m’avait assuré ; je donnai ces démissions, que je signai sans daigner prononcer une parole ; le secrétaire les prit, les examina, puis il me demanda avec un sourire légèrement ironique quand je comptais quitter la cour : « Cette nuit même », répondis-je ; et je congédiai cet homme.

— Ainsi, vous n’êtes plus rien, mon fils ?

— Rien, mon père, que le fils de Cristiana de Tormenar, et ce titre, vive Dieu ! nul ne pourra me l’enlever. D’ailleurs, que me font les titres ? Mais je n’ai pas fini mon récit, mon père.

— Continuez donc, mon fils, je vous écoute.

— Le soir de ce même jour, le duc de Médina Sidonia, père d’un de mes amis les plus intimes, donnait une fête à laquelle toute la haute noblesse avait été invitée ; comme je n’avais commis aucun crime, qu’à ma connaissance je n’étais coupable d’aucune mauvaise action, je ne trouvai pas digne de moi de quitter la cour en fugitif ; je résolus donc d’assister à cette fête et de m’y présenter le front haut, comme doit le faire un homme fort de son innocence ; je fis préparer mes équipages, je réglai tout pour mon départ, et après avoir ordonné à mes gens de m’attendre à Alcala de Henares, je me rendis au palais de Medina Sidonia, suivi d’un domestique que j’avais, seul, gardé près de moi. La foule était nombreuse, brillante, et envahissait les salons. Mon entrée fit sensation ; je m’y attendais ; je me tins ferme ; ma disgrâce était connue déjà sans doute, car de tous mes nombreux amis de la veille, cinq ou six seulement eurent le courage de venir à moi et de me presser la main, marque de sympathie dont je leur sus gré au fond du cœur. Medina Sidonia, le fils du duc, et d’Ossuna, me prirent par le bras, se promenèrent en causant gaiement avec moi à travers la foule, qui s’écartait sur notre passage comme si j’eusse eu la peste ; puis ils m’entraînèrent dans un salon éloigné où toute la jeune noblesse semblait s’être donné rendez-vous, pour rire et plaisanter à son aise, sans crainte d’être dérangée.

Parmi ces jeunes seigneurs s’en trouvait un à peu près de mon âge, nommé, ou plutôt qu’on nomme don Felipe de Guzman d’Olivarez. Il est fils du comte duc et d’une comédienne de Séville. Trois ans auparavant son père, grâce à sa toute-puissance, l’avait fait légitimer. Ce jeune homme, insignifiant du reste et très enflé de ses nouveaux titres, m’avait toujours témoigné, sans que jamais j’en aie su la cause, une haine profonde, dont au reste, mon père, je vous avoue que je ne me préoccupais guère. Au moment où je pénétrai dans le salon, don Felipe parlait avec animation au milieu d’un groupe rassemblé autour de lui ; en m’apercevant, un de ses amis lui fit un signe et il se tut subitement.

Ici, j’abuserai franchement de mon privilège de romancier pour substituer mon récit à celui du comte Gaston de Transtamarre, convaincu que l’intérêt ne pourra qu’y gagner.

Le jeune homme s’était parfaitement aperçu du silence causé, parmi les jeunes seigneurs composant le groupe rassemblé autour de don Felipe, par son apparition inattendue sur le seuil du salon ; cependant il n’en laissa rien paraître ; il s’avança doucement jusqu’auprès de don Felipe, en saluant à droite et à gauche et, d’une voix très calme :

— Pardon ! caballeros, leur dit-il, vous causiez de choses fort intéressantes sans doute, lorsque je suis entré ; serait-il indiscret de vous demander quel sujet avait le privilège d’exciter autant votre attention ?

— Nullement, señor, répondit insolemment don Felipe, nous parlions de bâtards.

— Nul mieux que vous, caballero, reprit froidement Gaston, n’est à même de traiter une telle question ; comment se porte madame votre mère s’il vous plait ?

— Señor, s écria le jeune homme avec violence, une telle insulte !

— Une insulte, parce que je vous parle de madame votre mère, vous n’y songez pas, caballero.

Don Felipe se mordit les lèvres.

— Je parlais de vous, grommela-t-il entre ses dents.

— C’est donc à dire que je suis un bâtard ! s’écria le jeune homme dont l’œil noir lança un fulgurant éclair ; vive Dieu ! vous en avez menti et vous êtes non seulement un sot mais encore un calomniateur.

— Eh ! señores, s’écria un jeune homme avec violence, les fils de courtisanes viendront-ils donc ici nous imposer des lois ? Jetons cet homme à la porte !

— Que personne ne bouge, dit Gaston d’une voix stridente en arrêtant ses amis qui faisaient mine de le défendre, ceci me regarde seul ; vous passerez après don Felipe, comte de Caseres ! Allons, señores, d’autres prétendent-ils encore soutenir cette honteuse querelle ?

— Moi !

— Et moi aussi ! s’écrièrent deux jeunes gens presque ensemble.

— Très bien, marquis d’Alvimar : vous ensuite, n’est-ce pas, comte de Sierra Blanca ? Soit, caballeros, je vous ferai face à vous les quatre l’un après l’autre, à votre choix, ou plutôt à tous ensemble, ce qui, je crois, vous conviendra mieux.

Les jeunes seigneurs poussèrent un cri de rage à cette nouvelle insulte, plus sanglante encore que les précédentes.

— Señores, dit Medina Sidonia en s’avançant, je suis honteux pour vous d’une telle conduite dans la demeure de mon père que vous auriez dû respecter. Le comte de Transtamarre, mon ami et mon hôte, est un gentilhomme de nom et d’armes que tous nous aimons ; vous vous êtes conduits envers lui, sans provocation aucune, comme des palefreniers ; mes amis et moi nous saurons le soutenir, car sa querelle est la nôtre.

— Oui, oui, s’écrièrent la plupart des gentilshommes en venant serrer avec effusion la main de Gaston.

L’élan était donné, les insulteurs demeurèrent à peu près seuls et isolés au milieu du salon.

— Je vous remercie, caballeros, s’écria le jeune homme avec émotion ; il m’est doux de voir que je n’ai pas baissé dans votre estime.

Il y eut une protestation unanime.

— Caballeros, reprit Gaston, cette nuit même je quitte Madrid ; demain, au lever du soleil, je vous attendrai à Alcala de Henares.

— Nous y serons tous pour vous servir de seconds, s’écrièrent avec enthousiasme les amis du jeune homme.

Deux heures plus tard, Gaston sortit du palais de Medina Sidonia : il rentra chez lui, mit quelques papiers en ordre, s’arma, puis monta à cheval ; suivi par son domestique, il quitta Madrid et se dirigea vers Alcala de Henares, où il arriva dix minutes environ avant le lever du soleil.

À l’entrée du village il trouva une quarantaine de gentilshommes appartenant à la grandesse qui l’attendaient et lui firent cortège.

Cette manifestation de la noblesse en sa faveur lui fit du bien. Il remercia ces amis de la dernière heure avec effusion et, accompagné par eux, il arriva à un endroit assez retiré, situé derrière un couvent de chartreux, et qui avait été choisi par les seconds des deux partis pour être le théâtre du duel.

Là, tous les jeunes gens mirent pied à terre et confièrent leurs chevaux à leurs valets.

— Caballeros, dit Gaston à ses amis, cette affaire me regarde seul, laissez-moi seul la terminer.

Medina Sidonia et d’Ossuna voulurent soulever quelques objections.

— Je vous en supplie par notre amitié, leur dit-il.

Ils lui serrèrent affectueusement la main et se turent.

En ce moment, les adversaires de Gaston arrivèrent ; mais presque aussitôt parut le vieux duc de Medina Sidonia, qui accourait à toute bride.

Malgré son âge, il sauta à bas de son cheval avec la vivacité d’un jeune homme, et s’approchant de Gaston, qui de son côté venait à sa rencontre :

— Monsieur le comte de Transtamarre, dit-il d’une voix claire en mettant le chapeau à la main, en même temps qu’il promenait un regard fier autour de lui, j’ai appris que cette nuit, lors de la visite dont vous avez daigné m’honorer, vous avez été gravement insulté chez moi ; veuillez, je vous prie, monsieur le comte, recevoir ici mes plus humbles excuses ; je vous tiens pour un loyal et parfait gentilhomme et suis très honoré d’être compté au nombre de vos amis.

Ces paroles, prononcées par un des plus loyaux représentants de la grandesse, émurent Gaston jusqu’aux larmes.

— Merci, señor duc, dit-il d’une voix tremblante, vous m’avez réhabilité devant vous ; avec la grâce de Dieu, mon épée fera le reste.

— Je le désire vivement, monsieur le comte, répondit le noble vieillard.

— Habits bas, caballeros ! la dague et l’épée en main ! ceci est un duel à mort, dit Gaston d’une voix stridente, en jetant ses habits sur le sol ; à vous, don Felipe !

Les Espagnols sont essentiellement braves ; pour eux un duel est presque une partie de plaisir ; don Felipe était déjà en garde. À la deuxième passe l’épée de Gaston lui traversa la poitrine de part en part.

— À un autre ! dit froidement le jeune homme, en voyant son adversaire se tordre à ses pieds dans les angoisses de l’agonie.

Le comte de Caseres était devant lui, l’épée haute.

Gaston lui fit signe qu’il était prêt ; les deux ennemis se ruèrent l’un sur l’autre.

Le comte de Caseres tomba comme une masse : la dague du jeune homme l’avait frappé au cœur.

Les assistants étaient épouvantés ; ils voulurent intervenir.

— Arrière ! s’écria Gaston en brandissant son épée rougie jusqu’à la garde ; ces hommes m’appartiennent.

— Je vous attends, dit le marquis d’Alvimar.

— Me voici ! répondit Gaston avec un rugissement de tigre.

Ce n’était plus une créature humaine ; la colère et le sang l’enivraient ; il ne rêvait plus que de meurtre.

Le comte tomba la gorge traversée.

Presque aussitôt le comte de Sierra Blanca se trouva en garde.

— Tuez-moi donc aussi ! s’écria-t-il d’une voix stridente.

— J’y tâcherai, señor, répondit Gaston avec rudesse.

Cette fois le combat fut long et acharné. Les deux adversaires étaient passés maîtres en fait d’armes. Gaston, fatigué par ses luttes précédentes, avait perdu beaucoup de son agilité. Son adversaire, froid, méthodique, calculait ses coups et ne se livrait jamais ; son épée se tordait autour de lui comme un serpent et lui formait une impénétrable cuirasse.

Gaston comprit que si le combat durait plus longtemps il était perdu ; alors il changea de tactique : il se fendit sur son adversaire, engagea le fer jusqu’à la garde, et faisant un bond en avant, avant que celui-ci pût revenir à la parade, il lui planta sa dague dans le cœur.

Le comte tomba sans jeter un soupir ; il était mort.

Les quatre ennemis du jeune homme gisaient à ses pieds.

— Ai-je fait en homme de cœur et en gentilhomme ? demanda-t-il en piquant en terre la pointe de son épée.

— Oui, répondirent tristement ses amis, vous avez noblement combattu.

— Et maintenant lisez ce papier à voix haute, duc de Medina Sidonia.

Et il remit au duc un papier que celui-ci lut aussitôt : c’était le contrat de mariage du roi Philippe IV avec doña Cristiana.

— Donc je ne suis pas un bâtard ! dit-il d’une voix fière.

Tous s’inclinèrent.

Le jeune homme prit alors son épée et la brisa sur son genou.

— Écoutez tous, dit-il, cette épée que je brise, c’est mon serment de fidélité à la couronne d’Espagne que je romps ; je renonce à ma patrie ; je ne veux plus servir un roi parjure, qui fait litière de l’honneur des femmes de sa noblesse et désavoue ses enfants ! Tant que je vivrai, la monarchie espagnole n’aura pas de plus cruel ennemi que moi ! Je la poursuivrai partout, sans trêve et sans merci ; dites-le au roi, messeigneurs, afin qu’il sache bien que ce fils qu’il a renié et auquel il a lâchement volé vous ses droits, a conservé le plus précieux de tous, son honneur ! Adieu à jamais, messieurs ! Le comte de Transtamarre est mort ! bientôt vous entendrez parler du vengeur ! Sur les cendres de ma mère, morte victime de ce misérable couronné, je vous le jure ! ajouta-t-il d’une voix stridente.

Il jeta un manteau sur ses épaules, monta sur son cheval et partit ventre à terre sans que personne songeât à s’opposer à son départ.

Les assistants étaient frappés de stupeur ; il ne savaient s’ils étaient bien éveillés ou bien s’ils étaient en proie à un cauchemar horrible.

Le duc de Biscaye avait écouté ce terrible récit avec une joie sombre.

— Bien, mon fils, dit-il au jeune homme, lorsque celui-ci eût enfin terminé ; je reconnais le descendant des Tormenar ; mais ce serment terrible que tu as prononcé, il faut le tenir, mon fils.

— Jusqu’à la mort, mon père, je vous le jure !

— Ah ! nous serons donc vengés enfin ! s’écria le vieillard avec une animation extraordinaire ; tu ne peux demeurer plus longtemps ici ; il faut partir, à l’instant, s’il est possible.

— Soit, mon père, je sais prêt, répondit le jeune homme en se levant.

— Mais où aller ? reprit le duc.

— En France d’abord ; de là, Dieu me conduira !

— Bien, mais hâte-toi.

Au même instant un serviteur entra et annonça au duc qu’une quinzaine de cavaliers arrivaient au galop le long de la rampe qui conduisait au château.

— Tout le monde sous les armes ! commanda le duc.

— Ils ont fait diligence, dit le jeune homme avec un sourire.

— Oui, mais il ne faut pas qu’ils s’emparent de toi.

— Ne craignez rien, mon père, ils ne m’auront pas virant ?

Ils sortirent.

Les domestiques du château, tous vieux serviteurs du duc, avaient pris les armes ; ils se tenaient prêts à obéir à leur maître, quelque fût l’ordre qu’il lui plût de leur donner.

Cependant les estafiers arrivaient grand train ; lorsqu’ils ne furent plus qu’à quelques pas du château, un homme vêtu de noir, qui avait une chaîne d’or au cou et tenait à la main une baguette en ébène, réclama au nom du roi l’entrée du château.

— Le roi n’a rien à faire ici, répondit nettement le duc.

Alors l’homme noir déplia un parchemin qu’il se mit à lire gravement.

Pendant ce temps, Gaston était monté à cheval et avait donné quelques ordres à voix basse au portier.

— Que prétends-tu faire ? demanda le duc.

— Passer au milieu de ces drôles.

— Mais ils te tueront, enfant ! s’écria le vieillard.

— Non pas, mon père, répondit-il en riant, ils sont trop maladroits pour cela.

— Mon Dieu ! mon Dieu !

— Mon père, donnez-moi votre bénédiction, dit le jeune homme en se découvrant.

— Sois béni, mon fils, répondit le vieillard d’une voix brisée. Mon Dieu ! faut-il donc le perdre, toi aussi, le dernier, le plus chéri de tous ?

— Dieu me protégera, mon père. Ne faut-il pas que je venge celle qui prie là-haut pour nous ?

— Oui, mon fils, oui, venge ta mère ! Mais que dis-je, mon Dieu ! ils vont te tuer, ces hommes qui sont là au-dehors.

— Je ne le crois pas, mon père ; mais si cela arrive, vive Dieu, je me serai fait de belles funérailles ; donnez-moi un dernier baiser, mon père, et laissez-moi partir.

Il se pencha sur le vieillard, qui le baisa au front en pleurant.

— Et maintenant adieu, mon père, dit le jeune homme, me voilà fort !

— Attends, reprit le duc, je vais détourner leur attention.

L’homme noir, qui n’était autre qu’un alcade du palais du ministre, avait terminé sa lecture.

— Si vous n’ouvrez pas les portes, cria-t-il en pliant son parchemin, on fera feu sur vous comme sur des rebelles au roi.

— Votre roi, nous ne le connaissons pas, répondit le vieillard d’une voix stridente.

Au même instant, la porte s’ouvrit, et Gaston s’élança, l’épée aux dents, les pistolets aux poings, à toute bride au milieu des estafiers.

— Feu ! feu ! sur les rebelles, hurla l’alcade.

— Feu ! répondit le duc.

Deux terribles décharges éclatèrent presque en même temps.

Le vieillard tomba, la poitrine traversée, mais il se releva aussitôt.

Il y eut quelques secondes d’une mêlée affreuse entre les estafiers et le jeune homme ; enfin celui-ci se lança au milieu d’eux et, s’ouvrant un sanglant passage, il disparut sur le versant de la montagne en brandissant son épée et en jetant un cri de triomphe.

— Il est sauvé, Dieu soit béni ! s’écria le vieillard qui s’était cramponné à la muraille pour assister à la fuite de son petit-fils ; Seigneur, murmura-t-il. Seigneur, ayez pitié de moi !

Il lâcha l’appui qui jusque-là l’avait soutenu, et il roula sur le sol sans même jeter un soupir.

Il était mort.

FIN DE PROLOGUE

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Pour l’Européen à peine débarqué en Amérique, c’est un merveilleux et majestueux spectacle que celui d’une nuit tropicale ; alors que la brise frissonne mystérieusement dans les hautes ramures des arbres séculaires des forêts vierges ; que le ciel, diamanté d’étoiles étincelantes, étend jusqu’aux extrêmes limites de l’horizon son dôme d’azur, dont la frange plus sombre se confond avec la nappe immobile de l’Atlantique ; et que le disque argenté de la lune se balance dans l’éther, faisant scintiller comme autant de miroirs les innombrables flaques d’eau verdâtre que le flot, en se retirant, éparpille comme à regret au milieu des roches noires et menaçantes de la plage.

Tout dort, tout repose dans la nature ensommeillée ; seul, on aperçoit comme dans un rêve le roulement continu de la lame sur la grève, et le bourdonnement monotone des infiniment petits, dont la tâche mystérieuse est incessante.

Oh ! nuits tropicales ! plus lumineuses mille fois que les jours les plus beaux et si sombres de nos froids climats du nord ; qui élèvent l’âme, rendent la vie au corps épuisé, l’énergie au cœur affadi et découragé ; rien ne saurait exprimer le charme enivrant, caché sous votre voile transparent et cependant si mystérieusement grandiose !

Si, le 28 février 1664, un étranger ou un curieux quelconque se fût trouvé, vers quatre heures du matin, c’est-à-dire une heure à peu près avant le lever du soleil, au sommet d’une falaise escarpée, située à cinq lieues environ au nord du port de Chagrès, et tout en fumant son cigare ou sa cigarette, eût laissé errer son regard sur l’Océan, dont la nappe, calme en ce moment, se déroulait immense et sombre à ses pieds ; ce curieux ou cet étranger eût assisté à un spectacle auquel, malgré ses efforts d’imagination, il lui eût été, certes, impossible de rien comprendre.

Le panorama qui se fût déroulé sous les yeux de cet observateur ne manquait point d’un certain cachet de beauté grandiose et mélancolique, surtout à cette heure matinale où la nuit commençait à lutter avec le jour qui ne devait pas tarder à la vaincre.

D’abord, au pied même de la falaise, commençait une plage sablonneuse, le long de laquelle s’étendait sur un parcours assez considérable une levée de dunes couronnées par des bouquets d’arbres tropicaux, au feuillage bizarrement découpé, dont les troncs minces et élancés, ou noueux et bas, s’échappaient dans toutes les directions.

À gauche, une pointe de terre, couverte de taillis impénétrables, s’enfonçait comme un coin dans la mer, formant une anse elliptique au fond de laquelle des navires d’un tonnage même assez considérable auraient pu, au besoin, chercher un abri ou même se cacher au milieu des palétuviers.

De l’autre côté, c’est-à-dire à droite de la pointe, on distinguait les méandres, argentés par la lune, d’une rivière qui déchargeait ses eaux dans l’Océan, et sur les bords de laquelle étaient éparses quelques cabanes en roseaux, à demi ruinées, sans doute abandonnées depuis longtemps déjà par leurs habitants.

Une ligne d’opale commençait à franger les contours de l’horizon d’une teinte de bistre, les étoiles s’éteignaient les unes après les autres dans le ciel, lorsqu’un point noir apparut à quelque distance en mer, grossit rapidement et prit bientôt l’apparence d’un brick de deux cents tonneaux environ.

Ce navire s’approcha de la côte en louvoyant, puis, arrivé à portée de mousquet de la pointe, il mit en travers et demeura immobile.

Presque aussitôt une pirogue fut affalée, se détacha du bord et se dirigea à force de rames vers la plage.

À peine la pirogue se fût-elle éloignée, que le brick orienta ses voiles au plus près, piqua dans le vent, et bientôt disparut derrière la pointe.

La pirogue, vigoureusement manœuvrée, ne tarda pas à s’engager dans les palétuviers, au milieu desquels, sans presque ralentir son allure, elle se fraya un passage jusqu’à deux ou trois toises du rivage ; alors elle s’arrêta auprès d’un tronc d’arbre tombé de vétusté, mais qui, maintenu au niveau de l’eau par ses congénères, formait un pont naturel pour atteindre la plage.

Les trois hommes qui composaient l’équipage de la pirogue se levèrent alors.

Deux d’entre eux sautèrent à la fois sur l’arbre, tandis que le troisième, demeuré seul à bord, rassembla plusieurs paquets assez volumineux qu’il fit passer ensuite à ses compagnons qui, au fur et à mesure, les menaient en sûreté sur le sable sec de la rive.

— Là ! dit l’homme resté dans la pirogue, après une recherche minutieuse sous les bancs, voilà qui est fait, tout est débarqué.

— Tu es sûr que nous n’avons rien oublié, Michel ? demanda l’homme le plus rapproché de l’embarcation.

— Pardieu ! Monseign…

— Hein ? s’écria vivement son interlocuteur dont l’œil noir lança un fulgurant éclair.

— Pardon ! la langue m’a fourché, répondit l’autre en s’excusant. D’ailleurs, ne parlons-nous pas français ?

— En effet, mais je l’ai ordonné, ou plutôt prié… reprit-il d’un ton plus doux.

— Bah ! dites ordonné, ne vous gênez pas, fit l’autre d’un ton bourru ; une prière de vous n’est-elle pas un ordre pour moi ? N’ayez peur, on ne m’y reprendra plus, c’est la dernière fois.

— J’y compte.

— Que faut-il faire maintenant ?

— Saborde rondement et en route, matelot ; voilà le soleil qui sort de la mer ; bientôt il ne fera pas bon ici pour nous.

— C’est juste.

Alors Michel, puisque tel est son nom, saisit une hache et en asséna deux coups vigoureux dans le fond de la pirogue qui s’emplit d’eau si rapidement qu’il eut à peine le temps de s’élancer d’un bond prodigieux sur l’arbre, pour ne pas être englouti avec elle.

Les trois singuliers voyageurs, après ce naufrage factice et s’être assurés que rien de l’embarcation ne surnageait, sautèrent sur le rivage, où ils se chargèrent en une seconde des paquets qu’ils avaient précédemment débarqués.

— Maintenant, chef ou qui que vous soyez, dit le premier interlocuteur en se tournant vers celui de ses compagnons qui jusqu’alors était demeuré silencieux, le reste vous regarde.

— Suivez-moi, caballeros, répondit celui auquel il s’adressait.

— Un instant, reprit l’autre en lui posant rudement la main sur l’épaule et le regardant fixement ; nous sommes entre vos mains, Michel le Basque et moi, souvenez-vous qu’à la moindre apparence de trahison, foi de boucanier, je vous tue comme un chien.

L’Indien, car l’homme auquel l’aventurier faisait cette terrible menace était un Indien, supporta sans se troubler le regard qui pesait sur lui ; il sourit doucement et d’une voix grave :

— Suivez-moi ! reprit-il laconiquement.

— C’est bien, répondit le boucanier ; marchons.

Ils se mirent en route, et s’enfoncèrent sur les pas de l’Indien dans les taillis touffus qui bordaient la rivière.

Leur course cependant ne fut pas longue ; après avoir marché une demi-heure à peine à travers les halliers, où l’Indien se dirigeait avec autant d’aisance et de sûreté que s’il se fût trouvé sur une grande route d’un pays civilisé, ils firent halte devant une cabane enfouie dans un massif, en apparence impénétrable, et si bien cachée aux regards sous un fouillis de feuilles et de branches, qu’à cinq pas il était impossible de l’apercevoir.

L’Indien siffla doucement.

Après cinq ou six minutes d’attente un sifflet semblable se fit entendre.

C’était évidemment une réponse au signal donné par le guide.

Celui-ci, du moins, le comprit ainsi.

Sans hésiter davantage, il enleva une claie, faite d’un cuir de daim tendu sur quatre roseaux et servant de porte à la hutte ; puis il s’effaça, et se penchant vers ses deux compagnons, immobiles derrière lui :

— Entrez dans mon humble demeure, caballeros, dit-il de sa voix douce, sonore et cadencée ; vous êtes en sûreté ici pour tout le temps qu’il vous plaira d’y rester.

Les deux hommes passèrent devant le chef et pénétrèrent dans la hutte.

L’Indien replaça la claie devant l’ouverture et siffla de nouveau.

— Que faites-vous ? demanda le boucanier.

— Je donne l’ordre qu’on veille sur nous, répondit-il paisiblement.

— Habillons-nous, dit Michel, on ne sait pas ce qui peut arriver ; il est important d’être sur ses gardes.

— Bien parlé, matelot, fit en riant le boucanier. Vive Dieu ! quelle prudence !

— Frère, répondit avec intention Michel le Basque, dans une expédition comme la notre, où le moins qu’on risque est la tête, souvenez-vous bien de ceci : ce qui surtout ne doit pas être négligé c’est…

— Quoi ? interrompit son compagnon en riant.

— Les détails, frère, les détails : tous deux nous parlons le castillan comme des natifs de la Castille, cela est vrai ; mais n’oublions pas qu’il y a des Espagnols parmi les Frères de la Côte, bien qu’ils soient en petit nombre. À trompeur, trompeur et demi ; les gavachos sentent les boucaniers de dix lieues à la ronde ; ils ont un flair infaillible qui les leur fait reconnaître ; jouons d’autant plus serré que nous sommes seuls, abandonnés sans secours possible, en pays ennemi, et que de plus nous avons affaire à si forte partie que la moindre négligence, le plus léger oubli, nous perdrait irrévocablement.

— Bien prêché, cher ami ; je dois convenir que tu as raison de tous points ; donc entendons-nous bien ; afin de ne pas commettre de gaucheries dans l’exécution de nos rôles.

— J’écoute, mais j’ai bien peur.

— Tu as toujours peur, fit l’autre en riant.

— S’il ne s’agissait que de moi !

— C’est bon ; vas-tu recommencer ?

— Je me tais.

— Ce n’est pas malheureux ! Tu t’effraies d’une ombre ; rien n’est plus simple et plus facile que ce que nous voulons faire, cependant.

— Hum ! hum !

— Encore ?

— Non, non ; je suis enroué, voilà tout. J’écoute.

— Avant tout, établissons bien ceci, dit le boucanier, qui tout en causant procédait à sa toilette : c’est que nous sommes Basques tous les deux, ce qui veut dire que nous appartenons à une race qui, sous son apparence de naïve franchise et de bonhomie, cache l’intelligence la plus déliée et les instincts les plus rusés ; tu conviendras de cela avec moi, n’est-ce pas ?

— Parfaitement. Continuez, je ne perds pas un mot.

— Or, il ferait beau voir que ces drôles de gavachos nous prissent pour des imbéciles ! Souviens-toi bien de ceci, Michel, mon vieux camarade : je suis le comte Fernando Garci Lasso de Castel Moreno, cristiano viejo, dont la famille depuis un siècle est fixée au Mexique.

— Bon, je préfère cela.

— Pour quel motif ?

— Dame ! parce qu’à défaut d’autre titre, je pourrai vous donner celui de comte.

— Qu’importe cela, Michel !

— Cela me sera plus facile ainsi ; je ne craindrai pas de faire de sottises ; quelle triomphante idée vous avez eue là, monseigneur !

— Tu recommences !

— Eh non, j’entre dans mon rôle, au contraire, n’êtes-vous pas grand d’Espagne de première classe, caballero cubierto, que sais-je encore ? allez, allez, il n’y a plus de risque que je me trompe.

— Fou ! reprit en souriant le boucanier, soit, puisque tu le veux ; mais n’oublie point ceci : l’Adelantado de Campèche, mon très proche parent, sachant que j’ai l’intention de fonder à Panama, des pêcheries de perles sur une grande échelle, m’a muni de lettres fort pressantes pour le gouverneur de ladite ville : tout cela est limpide, il me semble.

— Limpide et clair comme de l’eau de roche, monsieur le comte. Vous voyez que je m’habitue déjà.

— Soit, voilà tout : ah ! encore ceci : tu es mon serviteur dévoué…

— Pardieu !

— Laisse-moi donc achever… le fils aîné de ma nourrice, presque mon frère de lait par conséquent.

— Sauf l’âge, du reste, tout cela est vrai.

— Oui, mais voilà où cela change : tu te nommes Miguel Warroz.

— Bon ; il n’y a pas à s’y tromper, Michel, Miguel, c’est, en somme, la même chose.

— Absolument ; de plus, nous ne parlerons plus que la langue espagnole à compter de ce moment même : cela nous coûtera un peu pour commencer, mais nous en prendrons bientôt l’habitude ; de cette façon nous entrerons plus facilement dans notre défroque castillane.

— Es entendido, señor conde – c’est entendu, monsieur le comte – répondit en riant Michel le Basque.

Les aventuriers, tout en causant ainsi, avaient fait peau neuve et s’étaient métamorphosés de la tête aux pieds.

Les boucaniers avaient disparu pour faire place, le premier à un gentilhomme de haute mine, de vingt-huit à trente ans au plus, aux manières élégantes, aux gestes séduisants, mais cependant au regard d’aigle et à la physionomie altière et tant soit peu railleuse, ce qui, du reste, loin de nuire à son déguisement, au contraire le complétait ; le second âgé de quarante à quarante-cinq ans, à l’œil sournois, à la mine futée et doucereuse, aux façons souples et félines, avait tous les dehors d’un serviteur de bonne maison.

Le travestissement était si complètement réussi que l’œil le plus fin n’eût point découvert la fraude.

Le comte Fernan, puisqu’il lui plaît de prendre ce nom que provisoirement nous lui conserverons faute d’autre, et Michel le Basque son pseudo serviteur, étaient deux de ces titans foudroyés, de ces déclassés de la société féodale du dix-septième siècle, mis hors la loi par le despotisme énervant des gouvernements européens, qui, plutôt que de courber la tête sous le joug avilissant qu’on prétendait leur imposer, s’étaient fièrement retirés à l’île de la Tortue.

Cette île servait alors de refuge à tous les grands cœurs méconnus et désespérés.

Après s’être affiliés à la redoutable association des Frères de la Côte, flibustiers et boucaniers de Saint-Domingue, en peu de temps, grâce à des prodiges inouïs d’audace, d’intelligence et de témérité, les deux hommes que nous mettons en scène étaient devenus les égaux des Montbars, des Poletais, des Olonnais, des Vent-en-Panne, des Barthélemy, des Ourson Tête-de-Fer et de tous ces aventuriers de génie qui faisaient trembler les plus puissants rois sur leur trône ; et avec lesquels ils traitaient hautement en arborant fièrement sur leur étendard aux trois couleurs, bleue, blanche et rouge, cette implacable devise :

Au delà des Tropiques,

Ni paix, ni trêve avec l’Espagne !

Lorsqu’ils eurent revêtu leurs costumes, les deux aventuriers se placèrent en face l’un de l’autre ; mais de même que les augures de l’ancienne Rome, ils ne purent se regarder sans rire, tant ils ressemblaient peu à ce qu’ils étaient un instant auparavant.

Fernan, le plus jeune et par conséquent le plus rieur des deux, fut le premier à éclater.

— Ma foi ! cher ami, dit-il gaiement, il faut en prendre notre parti ; nous sommes magnifiques ; nous ressemblons à s’y méprendre à des mannequins de la Passion.

— Bah ! répondit philosophiquement Michel, que signifie cela ? Si nous sommes laids, tant mieux, on nous prendra plus facilement pour des hidalgos, c’est ce qu’il nous faut en ce moment, monsieur le comte.

— Parfaitement, cher ami.

— Donc tout est bien ; il est inutile de nous rire au nez plus longtemps comme des caïmans qui bâillent au soleil.

À cette comparaison, tant soit peu saugrenue, ils éclatèrent de nouveau, au risque de compromettre leur dignité d’emprunt.

Heureusement ils furent interrompus par l’Indien qui, avec ce savoir-vivre inné chez les Peaux-Rouges, avait quitté la hutte afin de les laisser s’habiller en toute liberté, et qui rentra alors pour les prévenir que le déjeuner était prêt.

Aucune nouvelle ne pouvait être mieux reçue ; les aventuriers, à jeun depuis le soir précèdent, fatigués par une longue course sur terre et sur mer, mouraient littéralement de faim ; ils se hâtèrent de suivre leur guide et de s’asseoir avec lui sur l’herbe, en face d’un cuissot de daim rôti et de patates douces cuites sous la cendre, destinées à remplacer peut-être avec désavantage le pain absent.

Nous noterons en passant ce fait caractéristique, lequel ne manque pas d’une certaine importance ; les gens accoutumés aux dures péripéties de la vie d’aventure, quelle que soit du reste la disposition d’esprit dans laquelle ils se trouvent, joie ou douleur, mangent toujours de bon appétit.

Il en est, du reste, de même des soldats en campagne ou bivouaquant devant l’ennemi la veille d’une bataille ; ils disent avec raison, à notre avis, car nous avons été nous-même souvent mis en mesure d’en constater la vérité pendant nos longues courses en Amérique, que le physique sauvegarde le moral, et que, pour avoir les idées claires et le cœur fort, il faut, avant tout, avoir le ventre plein.

Les deux boucaniers firent honneur au simple mais copieux repas que leur offrait leur hôte ; repas égayé par quelques trayos de bonne eau-de-vie de France, dont, en vieux routiers qu’ils étaient, ils avaient eu soin d’emporter avec eux quelques lourdes botas, en cas d’accident, ainsi que disait Michel le Basque avec ce sérieux railleur qui était un des côtés saillants de son caractère.

L’Indien, de même que la plupart des guerriers de sa nation, était fort sobre : il mangea quelques bouchées, mais malgré les pressantes instances de ses convives, il refusa de goûter la liqueur dorée.

Cet homme se nommait, ou plutôt se laissait nommer José, nom générique que les Espagnols, on ne sait pourquoi, par ironie peut-être, donnent à tous les Indiens, bravos ou civilisés.

C’était un des types les plus accomplis de la belle race indienne, croisée avec celles de l’Europe et de l’Afrique.

D’une taille élevée, bien prise, parfaitement proportionnée, son corps eût pu servir de modèle à l’Apollon Pythien ; ses membres, dont les muscles saillants avaient la rigidité du fer, dénotaient une vigueur, une agilité et une souplesse peu communes.

Son visage au galbe pur, aux traits fins, réguliers, avait cette sûreté de lignes que l’on ne rencontre ordinairement que dans la race caucasienne ; ses yeux noirs, bien fendus, frangés de longs cils bruns qui jetaient une ombre sur ses joues d’un rouge cuivré, avaient le regard droit, profond, scrutateur, et imprimaient à sa physionomie mobile un cachet de finesse impossible à rendre et que le sourire de sa bouche un peu rêveuse rendait plus saisissant encore ; de plus, il était doué de cette singulière faculté magnétique qui permet à ceux qui la possèdent d’exercer une influence irrésistible sur les gens avec lesquels le hasard ou les circonstances les mettent en rapport.

José paraissait avoir de quarante à quarante-cinq ans ; peut-être était-il plus âgé, peut-être l’était-il moins : il est impossible de fixer exactement l’âge d’un Indien.

Quand à son moral, il était assez difficile de savoir à quoi s’en tenir sur son compte à cet égard. Son caractère paraissait doux, franc, loyal, désintéressé, gai, communicatif, mais peut-être jouait-il un rôle et, sous les apparences d’une feinte bonhomie, essayait-il de tromper ceux dont il avait intérêt à capter la confiance.

Qu’était-il ? D’où venait-il ? Ceci était un impénétrable mystère ; il ne parlait jamais de sa vie passée, très peu de son existence présente. Deux ans auparavant il était arrivé à Chagrès, venant on ne savait d’où ; depuis ce temps, il avait vécu du produit de sa chasse et de l’argent qu’il gagnait, soit en conduisant des voyageurs de Chagrès à Panama, à travers l’isthme, soit en servant de courrier entre les deux villes.

Lui aussi avait jugé à propos de faire une espèce de toilette, c’est-à-dire qu’il avait quitté le pagne en roseaux tressés qui remplaçait pour lui les autres vêtements, pour endosser les trousses de toile bise, le poncho de cuir tanné et le chapeau de paille à forme conique et à larges bords des peones occupés sur les plantations espagnoles.

Les aventuriers mangent vite ; pour eux le temps est de l’argent, ainsi que disent les Yankees de nos jours : les trois hommes avaient, sans prononcer une parole, expédié leur repas en quelques minutes.

Lorsque ta dernière bouchée eut été engloutie, Fernan avala d’un trait un grand coup d’eau-de-vie, poussa un hem ! sonore, et tout en bourrant sa pipe à tuyau de cerisier et à fourneau de terre rouge, il se tourna vers l’Indien :

— Nous voici à terre, José, mon garçon, lui dit-il dans le plus pur castillan, qui se parlait à Madrid ; maintenant, où sommes-nous ? que faisons-nous ? Passe-moi du feu, Miguel.

L’aventurier saisit délicatement entre le pouce et l’index un charbon incandescent, et il le plaça sur le foyer de la pipe de son compagnon.

— Nous sommes à cinq lieues à l’est de Chagrès, répondit l’Indien, la rivière auprès de laquelle nous campons, et qui n’est plus celle que nous avons suivie pour venir ici, sort de la Cordillère ; elle se nomme le Rio Bravo et se jette dans l’Océan Pacifique à huit lieues environ de Panama.

— Est-elle navigable dans tout son parcours ? reprit Fernan.

— Oui, pour les pirogues légères, sauf quelques portages peu importants, répondit aussitôt l’Indien.

— Bon ! voilà qui est parler : ainsi nous continuons notre voyage par eau ?

— Ce qui sera fort agréable, observa Michel entre deux bouffées de tabac.

— Non pas, reprit l’Indien, cela nous obligerait à des détours qui nous feraient perdre un temps précieux.

— Hum ! fit Michel, ceci ne manque pas de justesse.

— D’ailleurs, continua l’Indien, don Fernan est un gentilhomme castillan, il voyage à cheval, ce qui est plus noble et plus commode.

— Certes, fit l’incorrigible Michel, mais ceci est un peu l’histoire de civet pour lequel il faut un lièvre.

— C’est-à-dire, ajouta Fernan, que pour voyager à cheval il faut d’abord des chevaux.

L’Indien sourit.

— Deux chevaux sellés et portant vos valises vous attendent, attachés là dans ce bouquet de sabliers, dit-il.

— Bah !

— Ne vous l’avais-je pas promis ?

— C’est vrai ! Pardonnez-moi, chef, je l’avais oublié. Je reconnais maintenant que vous êtes homme de parole : mais pourquoi deux chevaux et non pas trois ?

— Parce que, répondit l’Indien avec un sourire railleur d’une expression terrible, moi je ne suis qu’un pauvre Indien manso, un peon ; mon devoir est de courir devant Vos Seigneuries pour vous frayer la route : que penserait-on de vous si votre esclave était à cheval !

— Ah ! ah ! c’est comme ça ? fit Michel en ricanant : ces bons gavachos, toujours humains !

— Quand partons-nous ? demanda don Fernan.

— Quand il vous plaira, caballeros.

— Rien ne nous retient plus ici ?

— Rien, señor.

— Partons tout de suite, alors.

— Soit !

Ils se levèrent.

En ce moment une voix douce, mélodieuse, à l’accent presque enfantin, se fit entendre dans un fourré de naranjos.

— Tatita ! – petit père – dit cette voix.

Et une jeune fille bondit comme une biche effarouchée et s’élança vers l’Indien, qui l’enleva dans ses bras puissants et la serra avec passion sur sa large poitrine, en s’écriant avec un bonheur inexprimable :

— Aurora ! mon enfant adorée ! oh ! je tremblais d’être contraint de m’éloigner sans t’embrasser !

À la vue de la jeune fille, les aventuriers s’étaient arrêtés saisis d’admiration, et ils l’avaient respectueusement saluée.

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