Acte I
THÉRÈSE, BIRON, UN VALET DE PIED
Au lever du rideau, Thérèse est debout devant la table à thé. Biron à distance.
Thérèse
Biron, de la fine Champagne ?… de la chartreuse ?… quoi ?…
Biron, se rapprochant.
De la fine Champagne… de la fine Champagne… Dans un grand verre, voulez-vous ?
Thérèse
Tenez.
Biron
Merci… (Reniflant son verre.) Toujours la fameuse eau-de-vie de 1822 ?
Thérèse
Toujours.
Biron, brandissant son verre en s’éloignant.
Voilà l’inimitable eau-de-vie de France !
Thérèse, au valet de pied.
Portez ces liqueurs au billard… (Le valet prend le plateau.)
Attendez !… Vous oubliez la glace pilée pour le kummel de M. d’Auberval.
Biron s’est retourné. Le valet de pied sort, emportant le plateau.
Les Mêmes, moins LE VALET DE PIED
Biron
Il a de la chance… (Se rapprochant.) Il a de la chance.
Thérèse, toujours à la petite table, le dos tourné à Biron.
Qui ?
Biron
Le jeune homme dont vous n’oubliez pas la glace pilée.
Thérèse, même jeu.
Voulez-vous du cognac ?
Biron
Hein ?… Vous venez de m’en donner.
Thérèse
Oh ! pardon !
Elle rit.
Biron, après un temps, désignant le billard, son verre à la main.
Quel âge a-t-il ?
Thérèse
Le cognac ?
Biron
Vous vous moquez de moi… non, pas le cognac… le petit jeune homme… le petit d’Auberval.
Thérèse, rectifiant.
M. d’Auberval.
Biron, buvant.
Ououin.
Thérèse, allant vers le canapé.
Je ne sais pas… ça vous intéresse !
Biron
Mon Dieu… (Un temps. Mollement.) Il est gentil… assez gentil… (Un temps.) Vingt-trois ans ?
Thérèse, se retournant.
Vous êtes fou !… Au moins vingt-six.
Biron, amèrement galant.
Vous ne les portez pas…
Thérèse
Vous pouvez fumer, vous savez…
Biron, regardant vers le billard.
C’est lui, maintenant, qui joue au billard avec Courtin… et qui perd… naturellement… Il a de la chance…
Thérèse, faisant sa place sur le canapé.
Biron, vous êtes idiot… et si vous saviez combien ridicule !
Biron
Je sais… je sais… Oui, moi, je retarde un peu, comme vous disiez à déjeuner… Tiens !… Tout le monde ne peut pas jouer les jeunes millionnaires anarchistes… Millionnaire ? Oui, enfin !
Thérèse, s’installant sur le canapé.
Cet été… que comptez-vous faire ?
Biron, tendant un coussin.
Eh bien, voilà… vous voir, vous voir et vous revoir ?
Thérèse
Joli programme.
Biron
N’est-ce pas ?
Thérèse
Et puis ?
Biron
Et puis, vous voir… vous voir… et vous revoir… Ah !
Il se rassied.
Thérèse
Un peu monotone… C’est tout ?
Biron, de plus près.
Vous dire, aussi souvent que je pourrai…
Thérèse, interrompant.
Vous ne fumez pas ?
Elle désigne une boîte de cigares.
Biron
Merci !… (Après une hésitation, il tire un énorme cigare d’un étui.) Même d’aussi près… (Il tire une trousse de sa poche.) la fumée ne vous incommode pas ?
Il tire de sa poche un coupe-cigares.
Thérèse
Vous n’êtes pas forcé de rester aussi près.
Biron, regardant Thérèse qui sourit, et coupant rageusement son cigare.
L’êtes-vous assez, méchante, avec moi !… Par exemple, ce qui est extraordinaire, c’est que vos rosseries, au lieu de me refroidir… (Il allume son cigare.) Dites-moi ?… Il fume donc beaucoup, M. d’Auberval ?
Thérèse, sèchement.
Je n’ai pas remarqué.
Biron va jeter son allumette à la cheminée.
Biron, narquois.
Vous n’avez pas remarqué qu’autrefois vous n’aimiez pas la fumée, du moins, vous n’aimiez pas ma fumée ?… C’est curieux. Comme on change !
Il se rassied.
Thérèse
Oui… (Un temps.) Vous ne m’avez toujours pas dit ce que vous comptiez faire cet été ?
Biron, souriant.
Vous voir…
Thérèse, en même temps.
Sérieusement…
Biron
Cet été… mon Dieu !… comme tous les étés… sans doute Deauville, et puis Dieppe… peut-être Aix aussi…
Thérèse
Aix ?… Pour vos douleurs ?
Biron, rageur, et se levant péniblement.
Pour mes douleurs… parfaitement… Vous ne ratez pas une occasion de me dire des choses désagréables.
Thérèse, conciliante.
Je vous assure que j’ai dit ça…
Biron, appuyant.
Et si mes douleurs me le permettent…
Thérèse, même ton.
Allons, Biron… voyons.
Biron, même ton.
Si mes douleurs me le permettent…
Thérèse
Comme vous êtes susceptible !
Biron
J’irai en Engadine… Ah !… (Un temps.) Irez-vous en Engadine ?
Thérèse
Je ne sais pas du tout… Je ne sais rien. Le baron a fort à faire, cette année…
Biron, levant les bras.
Booouh !…
Thérèse
Àl’Académie, son rapport sur les prix de vertu.
Biron
Peuh !
Thérèse
Au Sénat, la discussion de la loi sur l’enseignement primaire… Ah !… la Commission de la réforme du mariage.
Biron, haussant les épaules.
Ça !
Thérèse
Et puis Le Foyer… Le Foyer surtout.
Biron, intéressé.
Quoi, Le Foyer ? Des embêtements ? toujours ? Des embêtements d’argent ?
Thérèse
D’argent… oui… peut-être… je ne suis pas très au courant… enfin des ennuis. Et les autres œuvres… Et les brochures… les brochures !
Biron
Courtin est fou…
Il s’assied sur un fauteuil.
Thérèse
Ah ! la charité est encore plus absorbante que les affaires.
Biron, soupirant.
Dans ces conditions… je crains bien que jusqu’à l’automne…
Thérèse
Mais non… mais non… les choses s’arrangent… Je suis bien sûre que nous nous verrons à Deauville… que nous nous verrons à Dieppe… C’est quelque chose.
Biron, soupirant.
C’était quelque chose… Aujourd’hui ce n’est plus rien.
Thérèse
Biron, si vous voulez que nous restions amis…
Biron, se levant.
Mais qu’est-ce que j’ai dit ?… Je n’ai même plus le droit de rien dire… C’est épatant !
Thérèse
Allons… revenez vous asseoir… (Regardant vers le billard.) Et puis, ne criez pas comme ça !
Biron, se rasseyant et plus bas.
C’est vrai aussi… Deauville… L’Engadine… ça ne vous rappelle donc rien ? Les femmes ont un talent pour oublier…
Thérèse, jouant avec sa robe.
J’aime mieux ne pas me rappeler… Il y a trop longtemps !…
Biron
Trop longtemps !… La première année de Deauville, il n’y a pas dix ans… et Aix !… (Mélancolique.) Ma parole, je ne sais pas comment j’ai le courage d’y retourner. Thérèse…
Thérèse, un doigt sur les lèvres.
Chut !
Biron
Soyez bonne… Qu’est-ce que cela peut bien vous faire que je vous appelle encore Thérèse… de temps en temps ?
Thérèse
Vous m’aviez promis…
Biron
Bon !… Qu’est-ce que ça peut vous faire ? Et moi ?… Oh ! depuis dix ans, quand je vois revenir l’été… (À mesure qu’il se rapproche, Thérèse recule.) Thérèse… cette après-midi… à Aix… sur le lac…
Thérèse
Je vous en prie… ne nous attendrissons pas…
Biron, s’exaltant.
Comme vous étiez belle… Une robe de toile blanche qui craquait… (Il se penche, risque un geste.) Vous portiez des bas à jour…
Thérèse, retirant la main de Biron.
Eh bien !… Eh bien !…
Biron, ému et bredouillant.
Des bas à jour… des bas mordorés… (Thérèse rit, Biron se lève péniblement et marche.) Riez… riez… Moi, j’ai de la peine…
Thérèse
Mon ami, je n’ai pas voulu vous chagriner… mais aussi pourquoi ?… Il avait été convenu…
Biron, énergique.
Ah ! Il me faut au moins mes souvenirs… (De très près.) Voilà six mois, songez-y… si vous ne me laissez même pas mes souvenirs…
Il s’assied.
Thérèse, très gentille, presque câline.
Voyons !… voyons !… Bien que vous soyez, mon cher Biron, un être souvent grossier, égoïste, assez brutal, très mal élevé… (Biron proteste.) Si, si, vous le savez bien… vous avez des qualités.
Biron, en même temps.
Tout de même !
Thérèse, poursuivant.
Que j’ai aimées beaucoup… Je les aime toujours… Je vous aime toujours… mais autrement… (Biron veut parler.) Laissez… Ce n’est ni de votre faute, ni de la mienne. (Biron veut encore parler, elle lui ferme la bouche.) Plus un mot, je vous en prie… Cela m’est pénible… Et vous ne changeriez rien à ce qui est.
Elle se lève.
Biron, éclatant.
Eh bien, moi, je ne peux pas m’y faire… Je ne peux pas m’y faire… d’abord parce que je ne peux pas m’y faire… c’est très simple… Jamais !… jamais je ne vous ai tant désirée… C’est fou !… Je ne pense qu’à vous !… Je n’en peux plus !
Thérèse, qui a regardé une fois ou deux du côté du billard dont Biron s’est rapproché.
Ne criez pas comme ça !
Elle va s’asseoir sur le divan.
Biron
Ces six mois ont été six mois d’enfer… Je suis à bout… à bout !…
Thérèse
Ne criez donc pas comme ça… Venez ici. Oh ! si vous pouviez au moins perdre cette détestable habitude de crier.
Biron, un peu plus bas.
C’est affreux aussi… Je suis malheureux, moi !
Thérèse
Vous ne pouvez donc pas parler comme tout le monde ! Asseyez-vous !
Elle lui indique un siège près du divan.
Biron, s’asseyant et très bas.
Si malheureux, ma petite Thérèse, si malheureux !…
Thérèse
Àla bonne heure… j’aime mieux ça…
Biron, même ton.
Avoir passé tant d’années à se donner, l’un par l’autre, toutes les joies… toutes les joies permises…
Thérèse
Biron !…
Biron, souriant.
Et même pas mal de joies défendues !
Thérèse
Biron !… Biron !…
Biron
Mais en quoi êtes-vous faite ? il n’y a donc pas moyen de vous reconquérir, de vous réchauffer ?
Thérèse
Vous avez de ces mots !
Elle rit.
Biron, très excité.
Cette bouche !… Peuh !… Et ces dents !… ces dents !…
Thérèse, très sèche.
Je vais me fâcher tout à fait.
Biron
Vous êtes méchante… eh bien… soyez méchante… J’adore ça, moi… Vos yeux, vos beaux yeux colère… Ah ! ils me rappellent des choses admirables… Vous savez bien, quand vous êtes… oui, enfin… quand vous devenez tout à fait… méchante… (Secouant la tête.) Haaouah ! Une chatte en colère… (Thérèse sourit et s’étire un peu.) La jolie chatte !… Ah ! c’est que je vous connais… Je vous connais si bien…
Thérèse
Vous êtes bête !
Biron, dégagé, s’animant.
N’empêche !… Il y a entre nous des années, des années… des choses… des choses… Il y a entre nous des liens… On ne les brise pas comme ça… (Très tendrement à son oreille.) J’ai été gentil avec vous, moi… (Elle le repousse un peu.) Toutes vos fantaisies… toutes vos curiosités…
Thérèse, sans trop se fâcher.
Taisez-vous !
Biron
Ce jour d’été, ici… où il faisait si chaud… les volets clos…
Thérèse, qui s’est levée, va s’asseoir à la table-bureau.
Thérèse
Vous êtes odieux… (La tête dans ses mains.) Vous êtes odieux.
Biron
Moi ?… En quoi suis-je odieux ?… En quoi ?
Thérèse
Vous cherchez je ne sais quelle joie honteuse à me faire rougir.
Biron, debout.
Oh !
Thérèse
Si… Si… C’est abominable… C’est abominable.
Biron, s’approchant.
Je ne vous dirai plus rien… là… plus rien… Je vous demande pardon…
Il cherche la main de Thérèse.
Thérèse
Puisque vous n’êtes pas plus raisonnable…
Elle s’éloigne.
Biron, la suivant.
Je vous demande pardon…
Thérèse
Il n’y a plus qu’un moyen…
Biron
Puisque je vous demande pardon…
Thérèse, décidée.
Qu’un moyen… ne plus vous voir du tout…
Biron, s’éloignant.
Ça y est… Je l’attendais, le moyen… Il est gai… Allez ! Allez !
Thérèse, s’asseyant.
Voyagez !…
Biron
C’est ça… l’Égypte… le Japon… l’Amérique… Allez !… Allez !
Thérèse
Votre yacht s’ennuie à Marseille… L’Argo… Cette bonne Argo !… Faites une croisière sur l’Argo.
Biron
Oh ! sans vous !… (Un temps. Tout à coup.) Voulez-vous ?
Thérèse
Je n’aime plus la mer.
Biron, bourru.
Vous n’aimez plus rien. (Brusquement, revenant à elle.) Tenez, ne parlons plus de moi… mais de vous…
Thérèse
Pourquoi faire ?
Biron, énergique.
Si… une bonne fois… (Un temps.) Jeudi… rue de la Paix… je vous ai vue… je vous ai vue en fiacre…
Thérèse
Eh bien ?
Biron, s’appuyant à la table.
Vous en fiacre !
Thérèse
Mon Dieu ! Vous me faites peur.
Biron
Mais vous n’avez pas le droit. C’est une absurdité !
Thérèse
Vous êtes vraiment drôle !
Biron
Et d’une maladresse !… Vous ne pouvez pas mieux afficher notre rupture… Crier à tout le monde le changement…
Thérèse, interrompant.
Biron !… À la fin !
Biron
Non… laissez-moi dire… Je ne plaisante plus… Nous ne sommes pas des enfants, que diable !… Je vous jure que c’est un scandale…
Thérèse
Non !
Biron
Si… Pour vous… pour moi… pour le monde… pour Courtin… J’aime Courtin… moi. Mais oui ! C’est un homme de mérite. Il a des ennuis. (Considérant le buste de l’empereur.) Avec ça… les chances d’une restauration de l’Empire ! (Tournant le dos au buste.) Fuut ! Beaucoup d’ennuis… Il n’a pas que Le Foyer.
Thérèse
Ça le regarde.
Biron
Ah ! cet entêtement !… ça vous regarde aussi… ça vous regarde, vous surtout… Et puis vous n’êtes pas faite pour aller en fiacre. (Geste de Thérèse.) Non. Une vie plate, médiocre… vous ? ça n’a pas de sens ! Il vous faut le luxe, toutes les choses chères… Je m’étais fait un devoir, moi… une joie…
Thérèse, se levant pour aller s’asseoir sur le canapé.
Jetez-moi maintenant vos générosités à la tête…
Biron
Il n’est pas question de ça !
Thérèse
C’est bien vous !
Biron
Il n’est pas question de moi… Voyons… réfléchissez une minute… de sang-froid… (Thérèse, qui a croisé ses jambes, fait aller son pied.) Depuis que vous n’acceptez plus rien de moi… tout ce qui se passe ici, c’est lamentable… à pleurer… L’écurie vendue… la livrée diminuée… vous recevez beaucoup moins… Des bibelots disparaissent tous les jours… Vos bijoux…
Thérèse, jouant avec une longue chaîne de cou garnie de très grosses perles.
Mes bijoux ?… Qu’est-ce que vous chantez ?
Biron
Oui… oui… J’en ai trop acheté dans ma vie… On ne me la fait pas… Moi aussi je sais comment ça s’imite… Vos toilettes…
Thérèse
Tenez… ça c’est idiot… Je dépense beaucoup moins, je veux bien… Mais il y a longtemps que je n’ai eu un ensemble de choses aussi réussies que ce printemps…
Biron
Oui… Enfin. C’est possible… Vous savez admirablement vous arranger… mais, moi, je sais ce que je dis. (Croisant les bras.) Et le Fragonard du salon ?
Thérèse
Quoi ?
Biron
Le Fragonard ?
Thérèse, bâillant.
Qu’est-ce que cela vous fait ? Parce que vous me l’avez donné ?
Biron
Pas du tout.
Thérèse
Alors ?
Biron
Parce que vous ne l’avez plus. (Geste de Thérèse.) Naturellement.
Thérèse, très agacée.
Vous m’horripilez… Je n’ai pas de comptes à vous rendre. Enfin, vous m’horripilez !
Biron
Où tout cela vous mènera-t-il ?
Thérèse
Je n’y pense pas.
Biron
Mais c’est le désastre… le désastre prochain.
Thérèse
Va pour le désastre… Je me sens parfaitement heureuse ainsi…
Biron
Heureuse ?… Et moi ?… Ah ! vous les trouvez les mots qui consolent ! (Thérèse rit.) Riez… Riez… inconsciente ! (Il marche et tout à coup revient à Thérèse.) Il est donc bien riche M. d’Auberval ?
Thérèse, interrompant, furieuse.
Qu’est-ce que vous dites ?
Biron
Rien. (Il se remet en marche.) Je ne dis rien… je ne dis rien… Je ne dis rien !
Thérèse, le suivant.
Vous serez donc toujours le même… avec de l’argent plein la bouche ?… Quel homme ! Ah ! vous me faites cruellement repentir de ne pas vous avoir fermé ma porte… Je l’aurais dû…
Biron, se retournant.
Ne vous fâchez pas… voyons, ne vous fâchez pas !
Thérèse, s’éloignant.
Taisez-vous… puisque vous ne savez dire que des sottises ou des inconvenances.
Biron
Thérèse…
Thérèse
Laissez-moi.
Biron
Je ne voulais pas vous froisser.
Thérèse
Laissez-moi, je vous prie. (Se retournant vers lui, très énergique.) Mais, dorénavant, je vous défends… (Avec un geste qui semble rejeter quelque chose.) Du reste, qu’est-ce que cela me fait ? (Elle le toise.) Vous ne pouvez pas comprendre.
Biron
Je vous assure.
Thérèse
Ne parlons plus, voulez-vous ?
Elle se dirige vers le billard dont elle monte les degrés.
Biron, qui s’arrête et fait des gestes pour la retenir.
Thérèse… Thérèse ?
Thérèse, sans l’écouter, ouvrant la porte.
Vous n’êtes pas gentils !… Ah ! vous jouez encore !
Biron, continuant de gesticuler.
C’est malin… c’est malin !…
Thérèse
Laissez votre partie.
Les Mêmes, D’AUBERVAL, COURTIN
Courtin, de la coulisse.
Nous finissons.
Thérèse, descendant les degrés.
Ah ! si on n’avait pas été vous chercher ?
D’Auberval, paraissant à la porte et suivant Thérèse.
Vous ne voulez pas faire une partie ?… Si, si, venez !
Il la maintient par le bras, sur le degré.
Thérèse
Jamais de la vie !
D’Auberval
Vous n’aimez pas ?
Thérèse
J’ai horreur de ce jeu-là… de tous les jeux, d’ailleurs.
D’Auberval
Est-ce que le billard est un jeu ou un sport ?
Thérèse
Je ne sais pas.
D’Auberval, à Biron, dont il s’est approché, et qui est à califourchon sur une chaise.
Un jeu ou un sport ?
Biron, désignant Courtin qui vient de paraître.
Consultez l’Académie.
Courtin
L’Académie ignore le sport… Elle ne connaît que les jeux.
D’Auberval
Et les ris…
Courtin
Que les jeux et les exercices.
D’Auberval
Alors, le billard ?
Courtin
Il tient sans doute un peu des deux…
Biron, interrompant.
Qui a gagné ?
D’Auberval
J’ai perdu… les deux parties.
Biron
J’en étais sûr… Jeune homme, vous n’êtes pas de force. (Se levant et tapant sur l’épaule de Courtin.) Voilà notre maître à tous.
Courtin
Comme vous êtes aimable !
Thérèse
Mon ami, il est en veine d’amabilité.
Elle s’éloigne. D’Auberval la suit en causant.
Courtin, redescendant, à Biron.
Tout de même, d’Auberval fait des progrès.
Biron, se retournant, regardant Thérèse et d’Auberval par-dessus l’épaule de Courtin.
Oui… Oui…
Courtin
Il arriverait à vous battre que cela ne m’étonnerait pas.
Biron, même attitude.
Nous verrons… nous verrons…
Ils remontent en continuant de causer.
Thérèse, qui redescend, bas à d’Auberval.
Avez-vous parlé avec le baron de l’emploi de l’été ?
D’Auberval, bas.
Impossible de placer un mot… La charité tout le temps… la charité sans arrêter… la charité sans pitié…
Thérèse
Pourquoi vous obstinez-vous à lui tenir tête ?
Biron, à Courtin, poursuivant une conversation.
Vraiment ?… vous le trouvez intelligent ?… Vous m’étonnez !
Courtin
Je vous assure… Un peu paradoxal, un peu gamin… mais doué…
Biron
C’est-à-dire qu’il lit des feuilles avancées, et, dans les salons, ça lui donne une altitude. Un socialiste en gilet à fleurs… Un farceur.
Courtin
Plus convaincu que vous ne pensez… Ce qui me fait peur, justement, dans le socialisme, c’est qu’il séduit tous les jeunes gens. Mon cher Biron, je ne sais pas, en vérité, quel avenir nous préparent nos impitoyables cadets.
Biron
Bah ! ils feront comme nous : ils vieilliront.
D’Auberval, qui était en vive conversation avec Thérèse.
N’est-ce pas, baron, que Le Foyer aura bientôt dix ans d’existence ?
Courtin
Pas tout à fait… nous sommes dans le huitième exercice… Tout de même, il y aura neuf ans en octobre prochain.
D’Auberval, à Thérèse.
Vous voyez que j’avais raison…
Thérèse
Je n’aurais pas cru…
D’Auberval
Je suis d’un ferré sur Le Foyer !…
Courtin
Rappelez-vous, ma chère amie, que c’est à notre premier été…
Biron, s’approchant.
Mais oui… rappelez-vous, à Deauville…
Thérèse
C’est bon…
Courtin
À Deauville, que nous cherchions un nom…
Biron, à Thérèse.
Et c’est vous qui l’avez trouvé.
Thérèse
Vous avez une mémoire, vous !
Biron, balançant la tête.
J’ai une bonne mémoire.
Thérèse
Une mémoire impitoyable !
D’Auberval, à Thérèse.
Mais alors, l’idée du Foyer est de vous ? Vous êtes une fanfaronne de l’indifférence ?
Thérèse
Le nom, peut-être. L’idée est bien du baron.
Courtin
C’est vrai, je la revendique.
Biron
Vous ne pourriez pas la renier… (À d’Auberval.) Courtin a fait là-dessus des volumes… des volumes… Mais vous ne connaissez pas cette littérature-là… Vous devez préférer quelque chose de plus léger… de plus croustillant…
Courtin, reprenant.
…illeux… croustilleux.
Biron hausse les épaules.
D’Auberval
Moi ?
Biron
Ne vous en défendez pas… C’est de votre âge.
D’Auberval
Pardon… la littérature légère, si elle plaît, c’est surtout aux vieux messieurs… (Thérèse rit. Biron s’éloigne.) Moi, ce qui me passionne, c’est la sociologie.
Biron, levant les bras au plafond.
La sociologie ! Poseur ! (Revenant.) Alors, comment ignorez-vous les livres du baron ?
D’Auberval
Pardon ! Pardon ! Ils sont classiques ! (Récitant.) Baron J.-G. Courtin : Napoléon I charitable ; Perrin, 1888 ; 1 volume in-16. Baron J.-G. Courtin : La Charité sous le Consulat ; Perrin, 1890 ; 1 volume in-16. Baron J.-G. Courtin : La Question ouvrière ; Perrin, 1894 ; 2 volumes in-18. Baron J.-G. Courtin : La Charité ordonnée ; Perrin, 1896 ; 1 volume in-8. Baron J.-G. Courtin (insistant et saluant.), de l’Académie française : La Rue et l’Atelier ; Perrin, 1898. Baron J.-G. Courtin : Une Paria ; 1901. Baron J.-G. Courtin : Féminisme ouvrier, 1903.
Courtin, souriant.
C’est qu’il n’en oublie pas.
Biron
Oui, oui… (À Thérèse.) Il a une bonne mémoire. (À Courtin.) Il sait les titres.
D’Auberval
Et les idées… (À Biron.) Voulez-vous ?…
Biron, vivement.
Non… oh ! non !…
Courtin, réjoui.
On n’en dira jamais assez, mon cher enfant, sur notre petite ouvrière parisienne. (Biron se verse un verre de cognac et va s’asseoir à droite.) On n’en fera jamais assez pour réparer la plus choquante des injustices. Nulle part, la charité ne trouve plus l’occasion de s’exercer.
Thérèse offre une cigarette à d’Auberval assis près d’elle.
D’Auberval, allumant sa cigarette, bas à Thérèse.
Le voilà reparti.
Thérèse, bas.
Allons… Taisez-vous !
Courtin
Au Parlement… dans les journaux… il n’est question que des ouvriers… toujours les ouvriers… Tout pour les ouvriers… Moi, depuis longtemps, c’est le sort de l’ouvrière qui m’intéressait… et, plus encore que de l’ouvrière mariée, le sort si périlleux de la jeune fille…
Biron
La midinette ! La midinette !
Courtin
Les cousettes, Biron… les cousettes…
D’Auberval, à Thérèse.
Cousettes ? (Thérèse fait en souriant le geste de coudre.) Ah ! oui ! Charmant !
Courtin
Vous trouverez le mot dans d’Aurevilly… dans Balzac… (Grave.) Les pauvres filles de seize ans, de dix-huit ans…
Biron
… ou de treize ans…
Courtin
Celles-là aussi… toutes celles qui sont à l’âge où il faut défendre la jeune fille contre la femme qui naît en elle, la préserver des tentations de la rue, des suggestions de la misère, et souvent, ce qui est plus triste, de l’exemple des parents en lui créant un intérieur, un abri…
Biron
… un foyer… voilà !… Le Foyer. (Déposant son verre.) Une façon de détourner les mineures…
Il rit.
Thérèse
Oh !
Biron, levant un doigt.
Du vice… du vice…
Thérèse
Vous êtes insupportable !…
Courtin
Ma chère amie, la plaisanterie de Biron est cruelle… mais assez heureuse…
Biron, se carrant.
Vous voyez…
Courtin
Sans doute. Au début, quand nous allions chercher nos pupilles à la porte des ateliers, des magasins, nous n’étions pas seuls à les attendre… Les temps difficiles sont passés… Nous avons à présent nos ateliers à nous, et plus de pensionnaires que nous n’en pouvons héberger… (S’approchant de Biron.) C’est plutôt l’argent qui manque…
Biron, s’éloignant.
C’est toujours ce qui manque…
Courtin
Heureusement, ces dames, la baronne en tête, ont su imposer nos produits aux grands magasins… à tous leurs fournisseurs…
Un domestique entre, emporte les liqueurs, le café, et sort.
D’Auberval, à Thérèse.
Très malin… Décidément, fanfaronne de l’indifférence…
Thérèse
Vous tombez mal… c’est encore une idée du baron…
Courtin
Vous nous avez beaucoup aidés… Il faut dire que nos enfants travaillent à merveille… La mode des paillettes, des dentelles, surtout, a été un bonheur pour les chères petites… Depuis qu’on porte tant de cols en broderie, nous ne suffisons pas aux commandes…
D’Auberval
Gare à leurs yeux !
Courtin
On a de bons yeux à quinze ans…
D’Auberval
On les use…
Thérèse
Pauvres petites !
Courtin
Mais, n’est-il pas charmant, cet échange de bons procédés entre les pauvres enfants et leurs bienfaitrices ?… Vous les secourez et elles vous parent…
Thérèse
L’échange n’est guère équitable…
Biron
Comme tous les échanges… Dans un échange, il y a toujours quelqu’un qui est roulé…
Il rit.
Thérèse
Oh ! Biron !
Biron
Celui-là est tout à fait gracieux… La charité et les rubans !… Et puis… Quoi ?… C’est la vie… Elles ne sont pas au Foyer pour faire la fête, ces petites… pas encore !… Le Foyer, c’est toujours deux cents malheureuses, qui, au lieu de mourir de faim…
D’Auberval
… se tuent à travailler…
Courtin, choqué.
Oh !…
Biron
Que voulez-vous, jeune sociologue ?… Il faut des pauvres et des riches.
D’Auberval
Dites qu’il faut des pauvres aux riches…
Biron
Eh bien… moi… le socialisme ne me fait pas peur, ah ! et je dis hardiment qu’il faut des riches aux pauvres…
Courtin, à d’Auberval.
Écoutez-le… (À Biron.) J’ajouterai seulement : de bons riches… Voyez Biron, notre grand remueur d’affaires… il gagne beaucoup d’argent…
Biron, modeste.
Oh !… oh ?…
Courtin
Il en donne aussi beaucoup.
Biron, bonhomme.
C’est un fait… On me tape… Je suis excessivement tapé…
D’Auberval
Et à quoi aboutissez-vous avec tous ces dons… et tous ces tapages ?… À peine une miette de sucre pour sucrer l’Océan…
Courtin
J’avoue que nous ne faisons pas tout… On ne peut pas tout faire…
Il va à son bureau.
Biron
Pas tout faire, à la fois… (Il s’assied sur le canapé.) C’est évident.
Courtin
Mais on fait quelque chose.
D’Auberval
Au petit bonheur… Toujours la tombola.
Il s’assied près de Thérèse.
Courtin
Il est bien certain que le hasard… que la chance gouverne tout en ce bas monde…
D’Auberval
Et la Justice ?
Biron hausse les épaules.
Courtin
Mon cher enfant, on s’expose à de graves déceptions quand on ne compte que sur la Justice… Vous êtes jeune, enthousiaste… vous rêvez… Mais vous reconnaîtrez vous-même, bientôt, que nous ne sommes pas mûrs pour le règne de la Justice… (S’appuyant à son bureau) Heureusement, pour compléter l’effort de la charité, il y a mieux… il y a la résignation…
Entre Dufrère, un papier à la main.
Les mêmes, CHARLES DUFRÈRE
Courtin, poursuivant sans faire attention à Dufrère.
La résignation… l’admirable vertu des déshérités… Oui, par bonheur, les pauvres ont la résignation…
Biron
C’est leur force.
D’Auberval
Croyez-vous, monsieur le baron, que les pauvres ne finiront point par se révolter un jour, contre cette charité qui entretient leur misère, pour sauvegarder les richesses des riches ?…
Biron, éclatant.
C’est inouï !… Mais, éminent sociologue, les pauvres sont justement les pauvres, parce qu’ils sont incapables de se révolter… Ils n’ont même pas le temps d’y songer… Le travail, la misère, ça abrutit…
Thérèse
C’est ignoble ce que vous dites là…
Biron, gaiement.
Ah ! ah ! ah !
Courtin, à Biron.
Prenez garde… Si les pauvres manquent de loisirs, d’autres en ont qui pensent pour eux… et les mènent… Et c’est bien là le danger…
Thérèse, désignant Dufrère qui attend.
Mon ami…
Courtin, poursuivant.
Eh ! c’est bien là le crime… (Ouvrant un dossier.) Tenez, voilà le dossier des Prix de vertu que m’a remis l’Académie. (Mettant son lorgnon.) À mesure que je l’étudie, je suis émerveillé… Je voudrais vous faire toucher du doigt tous ces trésors d’abnégation, de sacrifice… Mais les pauvres sont contents de leur sort… ils ne demandent rien…
Biron
Évidemment.
Courtin
Et savez-vous ce qui m’émeut le plus… ce qui, en même temps, me fortifie le plus dans mes idées ?… C’est que ce sont les êtres les plus humbles, les plus dénués, les plus ignorants… disons le mot… les illettrés…
Biron
Écoutez ça d’Auberval !
Courtin
Qui accomplissent les plus belles actions…
Biron
Braves gens !…
Courtin
Voilà ce que je voudrais faire comprendre… non pas aux socialistes… ils sont trop fous… mais aux radicaux-socialistes, qu’on peut faire réfléchir… Beaucoup sont riches…
Biron
Trop riches !
Courtin
On en dit trop aux pauvres… On les instruit trop… (Geste oratoire.) Vous prétendez, messieurs, qu’il y a trop peu d’écoles, moi, j’ose affirmer qu’il y en a trop…
Biron, applaudissant.
Bravo ! Bravo !
Courtin, après un clin d’œil sur Dufrère.
Il n’est pas désirable que l’instruction s’étende davantage… Car l’instruction est un commencement d’aisance, et l’aisance n’est pas à la portée de tout le monde…
Biron
Je propose l’affichage… (Changeant de ton.) On ne vous écoutera pas.
Courtin
Du moins, j’aurai crié : « Casse-cou ! » (Se tournant vers Dufrère.) Qu’est-ce qu’il y a, Dufrère ?
Il prend le papier que lui tend Dufrère et le parcourt.
Thérèse, à Dufrère.
Vous voudriez bien que nous vous rendions le baron ?
Dufrère
Madame, même mon cabinet est plein et j’ai dû faire entrer des visiteurs au salon…
Biron
Nous parlons… nous parlons… (À d’Auberval qui baise la main de Thérèse.) Jeune homme, j’ai mon auto, et si vos opinions vous permettent d’aller en auto, je vous emmène.
D’Auberval, à Thérèse.
Àdemain, madame.
Courtin
Ah ! messieurs, ne manquez pas d’être exacts ?… Il faut être au Foyer avant deux heures…
Thérèse
Monsieur d’Auberval… 184, rue de la Chapelle.
D’Auberval
Je sais… Je sais…
Courtin
Personne ne doit arriver après la duchesse.
Biron
La duchesse ?
Courtin
La duchesse de Saragosse.
D’Auberval sort.
Biron, à Thérèse, qui se laisse baiser la main de mauvaise grâce, et désignant d’Auberval.
Vingt-six ans ?
Thérèse hausse les épaules. Biron sort.
Les Mêmes, moins BIRON et D’AUBERVAL, puis UN VALET DE PIED
Courtin, à Dufrère, à qui il a parlé bas, plusieurs fois, à la fin de la scène précédente en lui montrant le papier.
Ainsi, d’abord, ce M. Ludovic Belair.
Dufrère
Je l’introduis ?
Courtin
Oui… il est assommant… Il faut que je m’en débarrasse…
Thérèse prend un livre sur le guéridon et sort par la porte de gauche, tandis que Dufrère sort par la porte de droite.
Un valet de pied, entrant et annonçant.
M. Ludovic Belair !
COURTIN, LUDOVIC BELAIR, puis CHARLES DUFRÈRE
Belair, à qui Courtin a serré la main, avant de s’asseoir dans le fauteuil qu’on lui désigne.
Mon cher maître, tout à l’heure, dans votre antichambre…
Courtin
Excusez-moi, mon cher confrère, de vous avoir fait attendre…
Belair
Ce n’est pas à vous à vous excuser, mon cher maître, mais à moi qui viens accaparer un temps précieux, et que le malheur réclame… (S’asseyant.) Dans ce beau salon, assis entre deux bonnes sœurs et un vieillard, au milieu des enfants, des nourrices, de pauvres femmes, je ne pouvais m’empêcher de songer à quelqu’un dont vous avez écrit la vie, dans votre admirable livre : La Charité ordonnée… Je songeais à saint Vincent de Paul…
Courtin
Monsieur…
Belair
Et je rougissais de l’objet de ma visite, qui va déranger de si nobles occupations…
Courtin
Mais, monsieur… je me dois à tout le monde.
Belair
Je n’oublie pas, mon cher maître, que je suis devant l’homme dont on a pu dire qu’il administrait la compassion de ses contemporains…
Courtin, souriant.
Oui… Oui… Une phrase d’Anatole France, mais du temps où il commençait déjà à se moquer de nous…
Belair
Anatole France !… Oh !… Je n’en crois rien.
Courtin
Laissons cela… Je disais… Ah ! nous n’avons le droit de nous soustraire à aucun de nos devoirs… J’ajoute, je me hâte d’ajouter que je n’en connais pas de plus agréable que celui de signaler le mérite au suffrage de l’Académie.
Belair
Je sais, mon cher maître, je sais, par M Labellevigne, toute l’indulgente bienveillance que vous avez pour mon petit volume… et je viens vous en remercier… Il est certain qu’il dépend de vous que mon travail soit couronné, et je voudrais, si vous le permettez, insister encore…
Courtin
Outre le mérite réel de votre livre, je n’ignore aucun des titres que vous avez à faire valoir. Beaucoup m’en ont instruit… Vous comptez, monsieur, — et je vous en félicite — tant d’amis.
Belair, un peu gêné.
Croyez bien…
Courtin
Si je n’oublie aucune des personnes qui s’intéressent à vous… (Feuilletant un dossier.) dans le monde, dans les journaux, au Sénat, à l’Institut, jusque dans le gouvernement, et jusque dans mon département, j’aurai, si vous obtenez le prix Cornard-Cabasson, une centaine de lettres à écrire, pour l’annoncer…
Belair, même jeu.
Mon cher maître, je suis confus…
Courtin
Quoi donc ? Monsieur, on a les amis qu’on mérite…
Un petit silence.
Belair
Alors c’est le prix Cornard-Cabasson ?
Courtin
Il ne vous plaît pas.
Belair, vivement.
Au contraire, mon cher maître… Un très beau prix… Je n’aurais pas osé…
Courtin
En réalité, si vous l’obtenez, laissez-moi vous dire que ce n’est pas seulement par égard pour le nombre de vos amis, ni uniquement en considération de votre talent. (Belair s’incline.) Non… Il m’est agréable de voir couronner en vous le jeune défenseur des idées qui sont chères à tous les vieux amis de l’ordre…
Belair, vivement.
Oh ! sous ce rapport !…
Il met la main sur sa poitrine.
Courtin
Je le sais… Aussi, connaissant vos idées, je tiens beaucoup à vous mettre en garde contre un penchant qui vous entraînerait, peut-être, plus loin que vous ne pensez.
Belair, très humble.
C’est vrai, mon cher maître, on m’a reproché… certaines hardiesses… dans la peinture des choses de l’amour.
Courtin
Elles ne me choquent pas… Elles ont de la grâce… Non… Je voulais parler du penchant que vous avez pour la satire, on ne se défie jamais assez du penchant pour la satire… À force de décrier les mœurs du temps, on fraie son chemin à la Révolution.
Belair
Dieu m’en garde !
Courtin
Je savais qu’il suffirait de vous avertir… Retenez bien ceci… Rien n’est capital, pour le maintien de l’ordre, comme de taire le mal… Il est beaucoup moins important de faire le bien que de taire le mal… Taire le mal… taire le mal… l’empêcher, si l’on peut… mais, surtout, le taire…
Belair, un peu étonné.
Voilà une maxime que je n’aurai garde d’oublier.
Courtin
Elle vaut d’être méditée.
Il se lève.
Belair, se levant aussi.
Alors, mon cher maître, vous me permettez de compter sur votre appui ?…
Courtin
Vous pouvez y compter absolument.
Il lui tend la main.
Belair
Merci, mon cher maître… (Il se dirige vers la porte, reconduit par Courtin.) Si je ne craignais pas d’abuser, je vous demanderais la permission de vous mettre à contribution, pour une série… (Il s’arrête.) pour une série sensationnelle que je prépare au Figaro, sur ce que j’appelle le « Personnel de la Charité »… les « Salons charitables »…
Courtin
Mais c’est fort délicat !…
Belair
Oh !… Ce n’est pas pour tout de suite… Pour l’entrée de l’hiver… La charité ne redevient d’actualité qu’aux premiers froids…
Il reprend sa direction vers la porte.
Courtin
Eh bien… nous verrons à la rentrée…
Àla porte.
Belair
Merci, mon cher maître… merci encore…
Courtin
Taire le mal… taire le mal… taire le mal…
Belair approuve en saluant profondément. Il serre la main de Dufrère qui paraît à la porte.
COURTIN, CHARLES DUFRÈRE
Courtin
Vous le connaissez ?
Dufrère
Je crois bien… C’est une conquête du parti conservateur.
Courtin
Ce petit bonhomme ?
Dufrère
Oh !… Une toute petite victoire bonapartiste.
Courtin
Comment ?
Dufrère
Il a débuté avec moi à la Revue Libertaire.
Courtin
Mon cher ami, vous vous moquez de tout… Mais c’est un très bon signe que ces évolutions.
Dufrère
Oh ! il ne s’en tiendra pas là… (Montrant la liste.) L’ordre est de nouveau dérangé. Il y a là les dames quêteuses du Vestiaire de Saint-Martin, de L’Obole, du Bol de soupe et du Foyer… Voulez-vous les voir, ou faut-il que je les expédie ? Il y a tant de monde !
Courtin
Non… Voilà trois semaines que je les ajourne… Faites-les entrer.
Dufrère sort et introduit les quatre dames. Elle entrent une à une, hésitant, curieuses, vont serrer la main que leur présente Courtin, et, après beaucoup de salutations, s’assoient de chaque côté du bureau.
COURTIN, MADAME PIGEON, MADAME PIVIN, MADAME RATURE, MADAME TUPIN, puis DUFRÈRE
Courtin
Eh bien, mesdames ?
Madame Pigeon
Nous avons remis à M. Dufrère nos livres et les sommes recueillies, cette semaine… (Mines désolées des dames quêteuses.) C’est malheureusement trop peu de chose, monsieur le président.
Courtin
Tant pis, mesdames, tant pis ?
Madame Rature
On a pourtant bien du mal, monsieur le président.
Assentiment général.
Madame Tupin
Les gens ne veulent plus donner qu’aux œuvres de leur quartier.
Madame Pigeon
C’est vrai qu’il y a trop de concurrence… Tous les jours une œuvre nouvelle !…
Madame Pivin
Une volerie la plupart du temps !… Il faudrait une loi, monsieur le sénateur.
Madame Pigeon
Les automobiles qui nous font un tort !
Madame Pivin
Les loteries, donc !
Madame Rature
Les souscriptions pour les mineurs…
Madame Pivin
Pour les volcans de l’étranger…
Courtin
Personne ne sait mieux que moi, mesdames, combien votre tâche est pénible… et aussi combien elle est méritoire… Ne vous laissez pas aller au découragement… Il faut vous ingénier à découvrir de nouveaux moyens…
Madame Pigeon, soupirant.
Il faudrait découvrir tous les jours, monsieur le président… Nos petits moyens ne nous servent pas longtemps… J’en avais un qui m’avait d’abord réussi, les femmes de chambre… je leur apportais des rubans, des bouts de dentelle.
Madame Tupin
Moi, des romans… des romans un peu lestes… Il fallait bien.
Madame Pigeon
Mais ce ne sont pas elles qui donnent.
Madame Rature
Quand je pense que dans des appartements de vingt mille francs, on trouve des gens qui osent vous donner deux sous.
Madame Pivin
On trouve… on trouve… Vous avez de la chance… Moi, ils sont toujours sortis.
Madame Rature
C’est étonnant ce que les gens sortent à Paris… On a beau venir à l’heure des repas.
Madame Pivin, indignée.
Ils ne mangent même plus chez eux, monsieur le président.
Madame Tupin, triste.
Et puis, il y a des concierges qui sont terribles…
Madame Pigeon
Je voulais vous dire, monsieur le président… Au Petit sou des Faubourgs, ils ont une nouveauté dont ils paraissent très contents… Ils confient aux mamans des tirelires à faire remplir par les bébés… Les chers mignons s’habituent ainsi de bonne heure à la charité, à l’économie aussi… Et en même temps, ça leur sert de joujoux… (Elle se lève.) J’ai apporté un modèle, monsieur le président… (Elle remet le modèle à Courtin qui l’examine.) Vous voyez… Il représente le cœur de Jésus… C’est en porcelaine…
Madame Tupin
Oh ! que c’est joli !…
Elles se sont levées et regardent le modèle à leur tour.
Courtin
Les enfants ? Je n’y avais pas songé… Oui, c’est assez heureux.
Madame Pigeon
Il y a aussi des zouaves… des moutons… des poupées…
Le modèle passe de main en main ; les dames reprennent leurs places en chuchotant.
Courtin
Mesdames, rappelez-vous mon système… Faites-vous renseigner dans les mairies, sur les naissances, les mariages, les enterrements… (Les dames font des signes d’approbation.) la première communion.
Madame Tupin, extatique.
La première communion… Oh !…
Madame Pigeon
Les enterrements… je ne dis pas… monsieur le président… mais les gens heureux !…
Elle soupire en levant les bras.
Courtin
Mon Dieu, mesdames… Il en est de la charité comme de la cuisine… Il y a le tour de main… (Approbation.) Faire passer votre carte, c’est bien, mais c’est trop simple… Il faut voir les gens, leur parler…
Madame Pivin
Leur parler ? Nous ne demandons que ça… Mais où ? Quand ?
Courtin
Il faut bien vous dire, mesdames, que la charité est un art… Il y a l’art de donner… (Dénégation de Mme Pivin.) Il y a aussi l’art de se faire donner… Tenez… par exemple… si vous connaissez certains secrets… (Elles écoutent, le col tendu, approuvant çà et là, par des gestes, des mouvements de tête.) quelque trait piquant ou mystérieux, dans la vie de ceux que vous sollicitez… Il ne vous est pas défendu… d’y faire allusion… discrètement…
Madame Rature et Madame Tupin
Oui… Oui…
Courtin
Adroitement.
Madame Pigeon
Adroitement… bien sûr…
Madame Pivin, expression méchante.
Oh ! moi… je connais une dame !…
Elle fait un geste de menace.
Courtin
Il ne faut pas compter que sur la vanité.
Entre Dufrère.
Dufrère
Mlle Rambert est là…
Les quatre dames, chuchotant.
La directrice du Foyer… la directrice du Foyer…
Dufrère
Elle n’a que peu de temps…
Courtin
Eh bien… nous sommes en famille… (Sur le geste de Courtin, Dufrère sort.) Donc, mesdames, agissez de votre mieux… On peut tout faire au nom de la charité…
Elles approuvent. Entre Mlle Rambert.
Les Mêmes, MADEMOISELLE RAMBERT, puis CHARLES DUFRÈRE
Mademoiselle Rambert
Monsieur le président… (Elle salue rapidement les dames quêteuses qui s’inclinent et, ensuite, vont, à pas glissés, former un groupe au fond de la scène.) Monsieur le président, je venais prendre vos dernières instructions…
Courtin
Mon Dieu, madame la directrice, je crois que je n’ai plus rien à vous dire… Voyons… (L’amenant sur le devant de la scène.) L’établissement est nettoyé ?
Mademoiselle Rambert
Àfond, monsieur le président.
Courtin
Nos enfants sont bien propres ?… Ces bains ?…
Mademoiselle Rambert
Tout sera terminé ce soir, avant le coucher !
Mme Tupin montre aux autres le buste de Napoléon.
Courtin
Parfait ! parfait !
Mademoiselle Rambert
Ce n’aura pas été une petite affaire… Pensez que nous n’avons que trois mauvaises baignoires, dont une tout à fait hors d’usage…
Courtin, l’interrompant.
Et la révérence ?… Tout le monde sait la révérence à faire à la duchesse ?
Mademoiselle Rambert
Tout le monde… Demain matin, on répétera encore, après la messe… Quelques-unes sont gauches et lourdes… mais il y en a, je vous assure, monsieur le président, qui sont délicieuses… Et nous en avons une, une gamine, qui, malheureusement, portera plus de chapeaux qu’elle n’en confectionnera…
Courtin, interrompant.
Ont-elles appris à parler comme il faut ?
Mademoiselle Rambert
Très bien.
Courtin
Ah !… la coiffure !… La baronne me disait encore combien ces cheveux trop tirés sont laids…
Mademoiselle Rambert
Mme la baronne peut se rassurer. J’ai tenu compte de ses observations.
Le chuchotement des dames quêteuses, qui n’a pas cessé, augmente. Courtin, en se retournant, les fait taire.
Courtin
Je n’ai pas besoin de vous répéter combien j’attache d’importance à ce que l’impression soit bonne… Pas seulement à cause de la duchesse…
Mademoiselle Rambert, interrompant.
Monsieur le président…
Courtin, poursuivant.
Mais le comité sera au grand complet… la Presse sera représentée…
Mademoiselle Rambert
Soyez tranquille, monsieur le président, rien ne clochera… rien ne clochera !
Courtin
Je sais que vous êtes une femme de tête…
Mademoiselle Rambert, bas à Courtin.
Monsieur le président… (Son regard va des dames quêteuses à Couriin.) Si vous pouviez éloigner ces dames un moment ?…
Courtin
Ah !… (Se retournant vers les dames quêteuses.) Mesdames, je ne veux pas vous retenir davantage. (Déception des dames quêteuses qui commencent à prendre congé.) D’ailleurs, nous comptons sur vous, demain, à deux heure ?…
Elles s’inclinent.
Madame Pigeon
Et le petit cœur de Jésus, monsieur le président ?
Courtin
Nous verrons tout cela samedi prochain… (Elles s’inclinent de nouveau.) Au revoir, mesdames, au revoir !
Elles sortent lentement, une à une.
MADEMOISELLE RAMBERT, COURTIN
Courtin, revenant s’asseoir devant la table, un peu inquiet.
Vous avez quelque chose de grave à me dire ?
Mademoiselle Rambert, embarrassée.
De grave… d’ennuyeux, oui… Nous avons, monsieur le président, un ennui au Foyer !
Courtin, vivement.
Ah !
Mademoiselle Rambert
Un gros ennui…
Courtin, même ton.
Quoi donc ?
Mademoiselle Rambert
Une de nos surveillantes… Mlle Barandon… a oublié dans un placard, une petite qu’elle avait enfermée…
Courtin, stupéfait.
Comment ?
Mademoiselle Rambert
Elle l’y a laissée tout un jour… et toute une nuit !…
Courtin
C’est fou !… alors ?
Mademoiselle Rambert
Quand on l’a retirée, ce matin… on l’a retirée dès que Mlle Barandon s’est rappelée… naturellement, la petite était sans connaissance…
Courtin se lève.
Courtin
Mais c’est effrayant !…
Mademoiselle Rambert
Malgré nos soins, elle est morte…
Courtin, épouvanté.
Morte ?
Mademoiselle Rambert
Morte !… oui… à midi…
Courtin
C’est effrayant, ce que vous dites là !… c’est effrayant !…
Il se promène en se tenant la tête. Mlle Rambert le suit du regard.
Mademoiselle Rambert
Par bonheur, j’ai pu la faire transporter dans la chambre de Mlle Barandon… sans que personne la voie…
Courtin, s’arrêtant et se retournant.
Vous êtes sûr que personne…
Mademoiselle Rambert, vivement.
Personne, monsieur le président… personne… C’est Mme Antoinette… la concierge… qui la veille… D’elle, au moins, je suis sûre…
Courtin, reprenant sa marche.
Laisser une enfant tout un jour… et toute une nuit… dans un placard !… (Levant les bras.) Je n’ai jamais vu ça !… On n’a jamais vu ça !… Eh bien, c’est du joli… du joli !… (S’arrêtant devant Mlle Rambert.) Qui est cette petite ?… Comment s’appelle-t-elle ?
Mademoiselle Rambert
Caroline Mezy !
Courtin
Caroline Mézy ?… (Il fait un geste exprimant qu’il ne la connaît pas.) A-t-elle des parents ?
Mademoiselle Rambert
Sa mère…
Courtin
À Paris ?
Mademoiselle Rambert
Elle était placée à Paris… Une coureuse… Elle est partie en province… je ne sais où…
Courtin
Personne ne vient la voir ?
Mademoiselle Rambert
Jamais… heureusement…
Courtin, allant et venant.
Enfin… Comment peut-on oublier une enfant dans un placard ? C’est inimaginable !… On nous traitera de bourreaux…
Mademoiselle Rambert, calme.
Monsieur le président, c’est une punition réglementaire…
Courtin
Joli règlement !…
Mademoiselle Rambert
Approuvé par le comité… Deux heures de placard…
Courtin
Deux heures !… quatre heures de placard !… Bien… Mais vingt-quatre heures !
Mademoiselle Rambert
Un accident… Il arrive des accidents… Il n’y a pas qu’au Foyer…
Courtin
Un accident ! Un accident !… (Changeant de ton.) Évidemment… (Changeant de ton.) Mais nous avons une responsabilité terrible…
Mademoiselle Rambert
Oh ! Cette petite Mézy avait eu, une fois ou deux, des troubles au cœur. Le docteur ne voudra pas nous créer des embarras.
Courtin, hochant la tête.
Ne voudra pas… C’est très grave. (Très vite.) Et l’abbé Laroze ? Que dit-il ?
Mademoiselle Rambert, très vite.
Mais il ne sait rien, monsieur le président… Ah ! bien, merci ! Ce serait le bouquet !
Courtin
Il ne l’a donc pas confessée ?
Mademoiselle Rambert
Elle était sans connaissance.
Courtin
Enfin… on ne lui a pas administré les derniers sacrements ?
Mademoiselle Rambert, très simplement.
Àquoi bon ?
Courtin
Une mort pareille ? sans les secours de la religion ? au Foyer ? Songez donc. Et dans ma situation !
Mademoiselle Rambert
Vous ne savez pas en quel état est notre pauvre aumônier. Agité, nerveux, incohérent, comme il est…
Courtin
N’importe… n’importe…
Mademoiselle Rambert
Mais, monsieur le président, il eût ameuté la maison, tout le quartier… Il eût fait une cérémonie…
Courtin, marchant.
C’est effrayant !… c’est effrayant !… (S’arrêtant.) Et demain ?… La réception de demain ? Qu’allons-nous faire ?
Mademoiselle Rambert
J’ai pris mes dispositions… Tout se passera très bien… (Un temps.) Seulement… permettez-moi…
Courtin
Dites… dites…
Mademoiselle Rambert, timidement.
De vous demander… un petit peu d’argent…
Courtin
D’argent ? Encore ? Je ne sais pas comment vous faites… Je vous en ai remis samedi dernier.
Mademoiselle Rambert
Oh !… trois cents francs !
Courtin, désagréable.
C’est bon… nous verrons lundi…
Mademoiselle Rambert
C’est que… j’en ai absolument besoin pour demain matin… au moins quinze cents francs ! (Courtin lève les bras au plafond.) Vous savez bien que… toute la semaine… (Très ferme.) j’ai dû payer sur ma bourse à moi.
Courtin
Bon… Bon…
Mademoiselle Rambert, rogue.
Ce n’est pas pourtant qu’on ne me doive rien…
Courtin
Eh bien… C’est entendu… demain matin… (il marche et lève les bras.) Dans un placard !… Une petite dans un placard…
La figure de l’abbé Laroze apparaît dans l’entrebâillement de la porte de droite.
Mademoiselle Rambert, l’apercevant, à Courtin, bas.
Surtout monsieur le président, je vous en prie… pas un mot, pas un mot à M. l’abbé… Tout serait perdu… Je ne sais pas comment nous ferions demain !
Courtin
Soyez tranquille… mademoiselle…
Il se remet peu à peu en voyant s’avancer l’abbé.
Les Mêmes, L’ABBÉ
Monsieur le baron !… (Courtin lui tend la main.) Ah ! mademoiselle Rambert !
Il la regarde de loin, sans bienveillance.
Courtin
Voilà le grand jour arrivé, mon cher abbé… Je gage que vous seriez ravi d’être à après-demain…
L’Abbé, regardant Mlle Rambert qui s’éloigne un peu.
Ma foi, monsieur le baron, je ne dis pas non… Je ne dis pas non !… Je redoute un peu cette inspection.
Mademoiselle Rambert
Inspection ?…
Courtin
Une visite… une visite auguste, c’est vrai, mais une simple visite…
Je ne tiens pas au mot… N’empêche que c’est une visite… en quelque sorte officielle… Je suis ému… je suis ému… je ne m’en défends pas…
Courtin
Mon cher abbé… soyez sûr que tout se passera le mieux du monde.
C’est ce que Mme la directrice assure… oui… Mais je pense qu’on ne saurait trop veiller à tout…
Mademoiselle Rambert
Vous avez raison, monsieur l’aumônier… et, justement, je disais tout à l’heure, à M. le président, combien vous preniez soin…
L’Abbé, lui coupant la parole, ironique.
Je vous remercie, madame la directrice… vous êtes trop bonne… Par exemple, prenez garde de blesser ma modestie. Ménagez-la, mademoiselle, ménagez-la… Mais laissons, s’il vous plaît, ma pauvre personne… Ce qui fait que je ne suis pas tranquille…
Mademoiselle Rambert
Eh là !… monsieur l’aumônier… on ne vous mangera pas.
Je n’en sais rien… mademoiselle… je n’en sais rien…
Courtin
Nous n’avons pas affaire à des malveillants.
On dit ça… On dit Ça… (Profitant d’un moment où Mlle Rambert détourne la tête.) J’ai à vous parler.
Il se dirige au fond de la scène, vers la fenêtre.
Courtin, à Mlle Rambert.
Madame la directrice, je me ferais scrupule, vraiment, d’abuser de votre temps, si précieux aujourd’hui…
Mademoiselle Rambert
Mais pas du tout, monsieur le président…
Courtin
Vous n’avez plus rien à me dire ?
Mademoiselle Rambert
Plus rien, monsieur le président… (À l’abbé Laroze.) Monsieur l’aumônier… (Il détourne seulement la tête.) Si vous rentrez au Foyer… je puis vous emmener… j’ai une voiture…
Je vous remercie infiniment, mademoiselle… une petite course à faire encore.
Mademoiselle Rambert
Je pourrais peut-être…
L’Abbé, très vite.
Ce n’est pas du tout votre chemin.
Mademoiselle Rambert
Je n’insiste pas… (L’abbé s’est remis complètement de dos.) Au moins, vous rentrerez souper, monsieur l’aumônier ?
L’Abbé, sans se retourner.
Assurément, madame la directrice, assurément.
Mademoiselle Rambert
Monsieur le président…
Courtin, lui tendant la main.
Àdemain.
Sort Mlle Rambert.
Les Mêmes, moins MADEMOISELLE RAMBERT
Enfin !… Elle a horreur de me laisser seul avec vous… Ah ! monsieur le baron, je ne suis pas fâché de pouvoir vous parler un instant, tête à tête…
Courtin
Ni moi.
J’ai hâte de libérer ma conscience…
Courtin
Oh ! oh ! Il est donc arrivé quelque chose de bien grave ?
L’Abbé, s’asseyant sur le fauteuil qu’on lui indique.
Il n’est rien arrivé du tout, monsieur le baron…
Courtin, s’asseyant à son bureau.
Alors ?
L’Abbé, s’agitant.
Il n’est rien arrivé… et pourtant, rien ne va comme il faudrait… Je m’en veux de troubler votre sérénité… mais je vous assure qu’il y a beaucoup à reprendre au Foyer, beaucoup… beaucoup trop.
Courtin, nonchalamment.
Naturellement… mais pourquoi vous tracasser ?… Ce n’est pas à la veille du jour où le succès…
L’Abbé, l’interrompant.
Justement… (Changeant de ton.) D’abord, ce succès…
Il lève les bras au plafond.
Courtin
Comme vous vous tourmentez !
Avec raison… monsieur le baron… avec raison… Voyez-vous, la gestion de Mlle Rambert n’est pas bonne… elle est même mauvaise… très mauvaise. Pas la moindre économie… des dettes… des dettes criardes. C’est un désordre !… (Joignant les mains.) L’infirmerie, monsieur le baron… les cuisines !… Et tout !… tout !
Courtin
Hélas !… Je le sais… La faute n’est pas à Mlle Rambert… Elle n’est pas responsable de la crise que nous traversons… Nous avons au Foyer beaucoup de dépenses, et, malheureusement, le zèle de nos amis se refroidit.
Bon !… bon !… Si ce n’était que cela !
Courtin
Qu’est-ce qu’il y a encore ?
Il y a… il y a… que Mlle Rambert est versatile au possible… Tantôt, elle est beaucoup trop indulgente… d’une indulgence, d’une familiarité, qui finissent par paraître déplacées, suspectes… (Sur un mouvement de Courtin.) Eh bien, oui, là !… (Changeant de ton.) Je vous assure que je n’en fais pas une question de personne…
Courtin
Je sais… Je sais…
L’Abbé, de plus en plus agité.
Mais la partialité de Mlle Rambert est choquante… Elle est choquante… Il y en a qu’elle câline… qu’elle cajole… qui sont vraiment trop gâtées…
Courtin
Il y en a de si malheureuses !
Oh ! ce n’est pas ce qui l’émeut… Non… Ces caresses… ces préférences… que les enfants remarquent…
Courtin
Petites jalousies, mon cher abbé… Souvent les rapporteuses ne valent pas cher…
Je vous prie de croire que je vois par mes propres yeux… Et ce que je vois me fait trembler… Il arrive aussi à la directrice d’être inexplicablement sévère !
Courtin
Il y en a de si insupportables !
Ce n’est pas une raison pour les battre…
Courtin
On a des mouvements d’impatience.
J’en ai entendu crier… J’en entends crier tous les jours. C’est désagréable ! Et puis, comment vous expliquer ?… Il y a toutes sortes de pénitences mystérieuses… et aussi je ne sais quelles récompenses… qui se distribuent le soir… beaucoup trop tard…
Courtin
Que voulez-vous dire ?
L’Abbé, grave.
Ici, monsieur le baron, je suis lié par le secret de la confession…
Un petit silence.
Courtin, regardant vaguement au plafond.
Mlle Rambert a des bizarreries… je le reconnais… mais, enfin, les enfants ne se plaignent pas…
L’Abbé, hochant la tête.
Oh !
Courtin
Ou si peu… Il faut la laisser faire… Ces petites misères, ces petites jalousies de fillettes… j’ai autre chose en tête… Ce dont je me préoccupe, c’est de nous trouver des ressources…
Sans tarder, alors, monsieur le baron, sans tarder…
Courtin
Je compte, demain, sur un don considérable de la duchesse… et puis, j’ai des projets…
Ah !… serait-il permis de vous demander où vous en êtes, avec ce monsieur dont nous avons eu la visite, au commencement de l’hiver ?… Voyons… (il cherche.) Monsieur…
Courtin
Lerible ! Célestin Lerible !
C’est ça… Je n’ai plus de mémoire… M. Lerible… Il a l’air d’un bien excellent homme ?
Courtin
Ne vous y fiez pas… (Changeant de ton.) J’attends toujours.
Puissiez-vous réussir, monsieur le baron, réussir avant qu’il soit trop tard !
Courtin
Vous parlez comme si tout était perdu !…
Non… non… Mais permettez-moi de vous le dire respectueusement… peut-être avez-vous le tort de vous fermer les yeux comme exprès… Vous aimez tant à vous persuader que tout est pour le mieux !…
Courtin
Mais tout est pour le mieux, l’abbé… tout est pour le mieux.
Dieu vous entende, monsieur le baron… Pourtant, ne lui laissez pas tout à faire…
Thérèse a ouvert la porte du billard, et s’arrête sur le seuil… Elle a son chapeau, un tour de cou, une ombrelle.
Les Mêmes, THÉRÈSE
Thérèse
Pardon !
L’abbé lève les bras au plafond, s’incline et s’avance vers Thérèse.
Madame la baronne, votre humble serviteur !
Thérèse, tendant la main à l’abbé.
Je suis bien aise de vous voir, monsieur l’abbé. Voilà plusieurs fois que je vais au Foyer, sans avoir le plaisir de vous rencontrer.
L’Abbé, retenant, malgré Thérèse, ses mains et les caressant.
Je suis peu fortuné, vraiment… Vous qui n’y venez plus que si rarement, cette année.
Thérèse, vite, et parvenant à dégager ses mains.
J’ai été prise… tout cet hiver… très prise… Je ne vous dérange pas, au moins ?
L’Abbé, empressé.
Nous déranger !… (Changeant de ton.) J’exposais à monsieur le baron…
Courtin, lui coupant la parole.
Nous nous entretenions de la réception de demain… (Se frottant les mains.) Tout ira bien…
L’Abbé, soucieux.
Tout ira bien ?… (Sur un geste impératif de Courtin.) Tout ira très bien… Oui !… D’ailleurs, j’allais prendre congé… Je bénis le ciel de m’être attardé, madame la baronne… Pouvons-nous espérer que vous nous reviendrez… que, de nouveau, nous aurons, au Foyer, la maman, la chère maman qu’on y réclame ?
Thérèse, sèchement.
Certainement… Certainement !…
Elle s’éloigne.
Vous êtes mille fois aimable et bonne… Je pars sur cette excellente promesse… Madame la baronne, votre humble serviteur… Ne vous dérangez pas, monsieur le baron…
Il s’incline plusieurs fois et sort.
THÉRÈSE, COURTIN, puis UN VALET DE PIED
Courtin
Je ne vous reconnais pas… Vous, toujours si aimable…
Thérèse
J’ai été très aimable.
Courtin
Intérieurement, alors… Il ne vous a rien fait, le pauvre homme… lui qui vous admire tant !
Thérèse
Ce n’est pas son affaire…
Elle se dirige vers la porte du billard.
Courtin
Vous êtes dure…
Thérèse, se retournant.
Cette habitude de retenir mes mains dans les siennes… J’ai horreur de ça… Je ne sais pas… C’est indécent !
Elle ouvre la porte.
Courtin
Vous sortez tout de suite ?
Thérèse
Oui… (Elle ferme la porte et redescend.) Vous avez quelque chose à me dire ?
Courtin
Mon Dieu !
Thérèse
Oh ! Je ne tiens pas tant à sortir. Je n’ai pu rester dehors, ce matin… Il souffle dans les rues un vent chaud qui m’affole… qui donne envie de pleurer… (Elle s’assied sur le divan.) Votre samedi est très chargé ?
Courtin
Comme tous mes samedis.
Thérèse
Je vous envie, de vous intéresser à tant de choses… Moi, je m’ennuie… je m’ennuie…
Courtin
Qui vous empêche… ?
Thérèse
Quoi ?… De faire comme vous ?
Courtin, se rapprochant.
De donner aux malheureux ce temps dont vous ne faites rien… Je n’en parle, remarquez, qu’au point de vue de votre santé… La charité, rien de plus hygiénique…
Thérèse
Si l’on pouvait distribuer de la joie… vraiment de la joie… à pleines mains !… Mais toutes vos œuvres, elles ne m’intéressent pas…
Courtin
Dites qu’elles ne vous intéressent plus… Vous, à qui j’ai connu une si belle ardeur, autrefois…
Thérèse
Dans ce temps-là, je ne pensais à rien… Je prenais du plaisir à tout… Il ne faut pas réfléchir à ce qu’on fait quand on tient à son bonheur…
Courtin
Comme vous avez raison !… Vous réfléchissez beaucoup trop… Laissez-vous vivre. (Un petit temps.) Le petit d’Auberval est ridicule, avec ses théories, son pessimisme… Il y a un peu de sa faute… sa société ne vous vaut rien.
Thérèse
Je ne sais ce que vous allez chercher… Je m’étonne que vous ne me proposiez pas la gaieté d’Armand Biron…
Courtin
Justement… Biron…
Thérèse, agressive.
Et puis, ne dites donc pas toujours « le petit d’Auberval ». Il s’appelle d’Auberval… Robert d’Auberval…
Courtin
Ma chère amie, c’est de Biron, justement…
Thérèse
En voilà un qui m’agace !… Dieu ! Qu’il m’agace !…
Courtin
Depuis quand ?
Thérèse
Depuis qu’il m’agace !…
Courtin
D’Auberval lui fait tort… d’Auberval a trente ans de moins et s’habille à ravir…
Thérèse
Ça… oui !
Courtin
La belle affaire ! Biron a pour lui des qualités plus sérieuses, et son intelligence…
Thérèse
Je ne demande pas qu’un homme soit trop occupé de sa toilette, mais ce n’est pas une raison pour être mis comme Biron. (Se levant pour aller s’asseoir à la table-bureau.) Ce qui fait ma joie, ce sont ses pantalons… Avez-vous remarqué ses pantalons ?
Courtin
Oui… Eh bien ?
Thérèse
Ils sont toujours trop courts… (Elle rit.) Je ne sais pas comment il fait, ils sont toujours trop courts… (Elle pouffe de rire.) Avec ça, il a des prétentions à l’élégance.
Courtin
Eh bien, moi, je lui sais gré…
Thérèse
Parbleu ! Il vous singe !
Un valet de pied est entré, apportant une carte sur un plateau.
Courtin
Je vous assure que ses efforts pour atteindre à la noblesse…
Thérèse, riant et tombant dans le fauteuil.
Pouff !…
Courtin
Ne riez pas, ma chère amie… Moi, je ne trouve pas le bourgeois gentilhomme si ridicule !… C’est un bel hommage que ces gens-là… Et puis, tenez, Biron… j’ai remarqué souvent ce qu’on peut tirer de lui, en faisant appel à des sentiments de générosité, aux belles manières.
Thérèse, se levant et marchant.
Je ne suis pas chargée de son éducation.
Courtin
Sans doute…
Thérèse
Son optimisme aussi… son optimisme entêté d’homme heureux m’est intolérable…
Courtin
Laissez-moi préférer cet excès-là… Laissez-moi vous dire aussi — et c’est sur quoi je voulais attirer votre attention — qu’il m’est pénible de voir comment on en vient à traiter Biron, parfois.
Thérèse
Par exemple ?
Courtin
Oui… tenez… à la table, tout à l’heure… après déjeuner aussi… Il arrive trop souvent à d’Auberval de manquer de tact… Il est bien jeune… Et je n’aime pas… quand on vient d’être admis dans une maison…
Thérèse, interrompant sèchement.
Faites-lui vos observations…
Courtin
Je ne dis pas… Si je vous en parle à vous, ma chère amie, c’est que, peut-être, sans vous rendre compte, votre manière d’être autorise ou semble autoriser les saillies de d’Auberval… (Thérèse sourit.) Mais oui, votre façon de rire à tout ce qu’il dit…
Thérèse
Pourquoi Biron ne comprend-il pas qu’il vient trop souvent ?… Cela devrait se voir quand on déplaît !…
Courtin
Sérieusement… détestez-vous si fort le pauvre Biron ?
Thérèse
Je serais ravie d’avoir une occasion de me brouiller avec lui.
Courtin
C’est un vieil ami…
Thérèse, agressive.
Lui auriez-vous encore demandé un service, qu’il redevient impertinent ?
Courtin
Pas le moins du monde… Mais non, il y a tout simplement que vous avez moins d’indulgence pour ses défauts, depuis que vous n’aimez plus ses qualités… vous vantiez naguère sa bonne humeur…
Thérèse
Il rit trop et trop haut.
Courtin
Vous ne l’entendez que parce que vous ne riez plus avec lui.
Thérèse
Mettons… quel mal voyez-vous à ce que nous nous brouillions avec Biron ?
Courtin
Ce serait au moins une maladresse. Il faut se croire bien sûr de soi, pour se brouiller avec ses amis puissants. Il ne manque pas de gens, de par le monde, envers qui la sévérité ne coûte rien…
Thérèse
Àl’entendre, nous serions menacés de je ne sais quel malheur !
Courtin
Je cherche ce qu’il a bien pu dire…
Thérèse
Rien de précis… Une des affaires où il vous a introduit serait-elle particulièrement louche ?
Courtin
Je n’ai pas accepté d’être d’un conseil d’administration dont il ne fût pas membre.
Thérèse
Excellente précaution… où je reconnais toute votre prudence… Enfin, vous n’avez pas quelque autre chose à craindre ?
Courtin
Rien… ma chère amie, absolument rien… Que voulez-vous que j’aie à craindre ?
Thérèse
Est-ce que je sais ?… C’est ce Biron avec ses insinuations.
Courtin
Tranquillisez-vous… (Avec humeur.) Ma situation, sinon ma fortune, n’a rien à envier aux millions d’Armand Biron… Ces parvenus sont extraordinaires !… Une de ses manies, à celui-là, c’est de croire ruinés tous ceux qui n’ont pas, comme lui, sept ou huit cent mille francs de revenus…
Thérèse
C’est vrai… Avec lui, on est déshonoré quand on prend un fiacre !…
Courtin
Comment ?
Thérèse
Rien… Je dis ça…
Courtin, redevenu bienveillant.
Après tout, Biron n’est pas un vilain homme… Croyez-moi, ne le…
Un valet de pied est entré, apportant une carte sur un plateau.
Courtin, regardant la carte, au valet de pied.
Oh !… Et il attend !… Annoncez… annoncez tout de suite !… (À Thérèse, pendant que le valet sort.) Ma chère amie…
Thérèse
Je décampe !…
Elle sort presque en courant par la petite porte de gauche. Courtin jette dans un tiroir le tour de cou, et s’avance vers la porte, souriant, épanoui.
Le Valet de pied, annonçant.
M. le directeur de l’Assistance publique !