‹ Le JaponChapitre 3 sur 7 · III.

III.

LE DAIRI OU MIKADO.

Le peuple japonais se divise en plusieurs classes, à la tête desquelles se trouve celle des kougués ou caste impériale d'origine divine. Elle forme la maison impériale rangée autour du souverain, le mikado ou daïri. Sous cette première autorité viennent les boukés, ou nobles guerriers présidés par le shiogoune ou taïkoune. Les prêtres des différentes sectes religieuses forment une classe dont l'action isolée n'emporte aucune influence réelle. Les savants et médecins, gagsha et ischa, se rattachent à la classe dont leurs travaux prennent le caractère. Puis viennent les agriculteurs, shiakshios, les constructeurs et industriels, shiokounines, les marchands, akinedos. Au-dessous d'eux se trouve la classe impure des hittas qui versent le sang des animaux et travaillent le cuir. Les mendiants, disent les Japonais, sont encore inférieurs aux hittas, car ceux-ci, malgré leur impureté, vivent de leur travail, tandis que les mendiants vivent du travail des autres. Chacune de ces classes est pour ainsi dire libre dans ses arrangements intérieurs, sans avoir pour limite un cercle infranchissable; les moeurs sociales admettent surtout le mouvement ascensionnel. Nous le verrons dans la suite.

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Le mikado, nommé aussi daïri, est le souverain du Japon. Il réside à Kioto, qui par ce fait est la capitale du pays. Miako signifiant palais et capitale, on désigne quelquefois la ville de Kioto sous le nom de Kioto-Miako, ou simplement Miako. Cette dernière expression employée seule est ambiguë, car on dit aussi Yedo-Miako. Le mikado est le descendant des dieux créateurs du Japon.

Ces dieux, issus d'un premier principe mystérieux, mais actif comme centre divin et primordial, ont dès le commencement des choses créé et organisé le monde terrestre. De ces dieux sont nées des divinités, qui chacune ont régné plusieurs centaines de mille ans sur la terre japonaise. Toute la famille ou classe des kougués descend de ces divinités, et le mikado ou daïri est le chef de la famille souveraine du Japon comme descendant des dieux souverains. Cette généalogie explique suffisamment sa position, et rend compte de cette malencontreuse épithète de souverain spirituel qui lui a été donnée en dehors de son pays. Cette épithète est d'autant plus impropre qu'on oppose le souverain prétendu spirituel à une autre personnalité décorée du titre de souverain temporel. On peut très-certainement nommer le taïkoune un souverain; il est même très-probable que l'avenir verra cette souveraineté se dégager de plus en plus; mais en réalité légale, le titre de souverain désigne aujourd'hui encore exclusivement le mikado, dont le caractère religieux s'explique par sa fabuleuse origine. De même que chez les peuples idolâtres, les dieux président à l'invention des arts, des sciences, de l'industrie, au développement moral et matériel de l'homme et de la société, au culte, à l'expression de la formule religieuse, de même le mikado préside au développement social sous l'influence de l'idée morale, religieuse, artistique et scientifique.

Le mikado appartient donc à l'idée religieuse, non comme ministre d'un culte, mais comme descendant des dieux et comme divinité lui-même. Il n'est pas le chef d'une religion spéciale, mais il domine toutes les religions qui existent ou peuvent exister au Japon, en se subordonnant à sa suprématie. C'est dans cette acception supérieure qu'il protége les divers clergés bouddhistes, quoiqu'il fasse pour ainsi dire partie de la révélation divine du sineto ou religion des kamis, car tout en présidant à l'idée religieuse en général, un lien spécial rattache sa personnalité au sineto, qui confond sa révélation religieuse avec l'expression des droits divins du souverain.

Le sineto se résume en un monothéisme obscur, d'où sortent les dieux dont la succession et les actes appartiennent à la genèse aussi bien qu'à l'histoire de famille du mikado. Le sineto enseigne encore que la divinité se manifeste dans les grandes personnalités de génie ou de vertu. De même que ces hommes dominent leur époque pendant leur vie, la religion leur attribue, après leur mort, une influence dans l'avenir des destinées de leur pays. De ces croyances remarquables il résulte pour les populations un caractère pratique qui ne se sépare pas d'un idéal constant, et qui ne s'y perd jamais.

Malgré le lien qui existe entre le sineto et la personnalité du mikado, celui-ci protége les autres cultes qui reconnaissent son autorité. Il trouve même dans ces cultes des positions pour ses enfants. Ainsi, parmi les fils du souverain, les uns reçoivent des emplois de cour, d'autres prennent place comme grands prêtres du sineto ou comme bonzes bouddhistes. Les grands prêtres du sineto forment un collége supérieur sous le nom de Sineto-no-Kashira. Ils se marient, tandis que les prêtres de Boudha se vouent au célibat et portent au Japon le nom de bouppo, suivant la prononciation koïé, et otoké, suivant la prononciation konh. Les filles du mikado sont recherchées en mariage par les grands daïmios, le taïkoune, les prêtres supérieurs du sineto, ou bien encore occupent comme prêtresses des dignités religieuses. La descendance du daïri peut être considérable, car outre douze épouses légitimes, il peut avoir sept fois plus de femmes d'un rang inférieur.

Quoiqu'un grand nombre de sectes religieuses ou philosophiques règnent au Japon, le sineto et le bouddhisme réunissent la grande majorité des Japonais. Ces deux religions, loin de se combattre, exercent simultanément leur influence vis-à-vis des mêmes individus. Les prières, les intercessions, les fêtes religieuses rapprochent les populations des mias, ou yashiros, qui sont les temples du sineto, tandis que les cérémonies funèbres réclament les bonzes bouddhistes auprès des défunts et remplissent leurs temples qui se nomment téra. La coexistence des deux cultes est si complète, que le mikado lui-même est livré après sa mort aux prêtres de Bouddha.

A ce propos, il est curieux de remarquer que souvent un daïri se retire après avoir choisi son successeur. Il prend alors dans le culte sineto une position ecclésiastique sous un nouveau nom. Quelques-uns se sont même, dans ces circonstances, fait consacrer prêtres de Bouddha, ce qui se nomme devenir fo-ouo.

La divinité du mikado a nécessairement provoqué quelques mots sur la religion. La reconnaissance de cette divinité se complète à la mort du daïri par son apothéose que prononce son successeur. C'est à son caractère divin aussi bien qu'à sa dignité souveraine que se rattachent les honneurs, les hommages et le cérémonial minutieux dont il est entouré, et qui s'étendent même aux objets dont il se sert: ainsi la vaisselle en bois laqué dans laquelle il mange doit être brisée et brûlée, et ne doit lui servir qu'une seule fois; il en est de même de ses vêtements et de tout ce qui est à son usage.

Le mikado, comme souverain, a près de lui un conseil d'État et huit ministères qui transmettent ses ordres au shiogoune ou taïkoune, général de ses armées et gouverneur des provinces impériales. Ces ministères sont ceux de la maison impériale, de la direction centrale, de l'instruction publique et de la législation, de l'intérieur, de la police, de la guerre, de la justice et du trésor. C'est par son entourage immédiat que se révèle le mikado. Cet entourage apprend à la nation la mort et le nom d'un souverain, en même temps que l'avénement de son successeur. Tout mikado, à son avénement au trône, perd le nom qu'il portait jusqu'alors pour prendre la désignation anonyme «d'empereur régnant». Son nom impérial n'est connu qu'à sa mort. C'est ordinairement une épithète caractéristique, ou le nom spécial dont il a décoré son palais. Les kougués rédigent alors les annales de son règne. Son successeur semble être choisi dans la famille souveraine, plutôt par suite de circonstances arbitraires que par suite d'une règle d'hérédité invariable: des femmes ont régné, des ascendants ont succédé à des princes plus jeunes, des cadets à leurs aînés. Le plus souvent c'est l'empereur régnant qui désigne son successeur. Le choix se fait du reste en famille, et comme la cour du mikado et son entourage font tous partie de la classe divine et souveraine, ce qui est fait est bien fait, et l'acte de la famille qui détermine son chef devient pour la nation un acte social qui détermine son souverain.

Peut-être est-ce à ce mode d'élection dans la famille et par la famille, sans autre reconnaissance légale, ainsi qu'à l'anonymat du souverain, qu'est due la persistance et la fixité de la dynastie régnante. Les annales des empereurs japonais donnent l'an 660 avant Jésus-Christ comme première date vraiment historique, et depuis ce temps il n'y a point eu de changement de dynastie. Des mikados ont été mis à mort, d'autres ont été déposés, mais jamais les shiogounes n'ont pu s'en débarrasser. Car, en effet, comment se débarrasser d'un daïri qui renaît constamment de ses cendres, et dont il ne reste qu'à constater la renaissance, sans pouvoir lui opposer aucun veto légal. Ceux-là mêmes qui l'ont reconnu forment son gouvernement, et nulle autre reconnaissance n'est nécessaire à son élection. Contre ce fait de droit divin, l'arme la plus redoutable que pourrait employer le taïkoune serait de favoriser la liberté des cultes qui feraient justice des prétentions divines des kougués. Si la cour de Yedo était assez forte pour reconnaître aussi un code politique, civil et administratif qui assurât l'existence et les droits de la masse nationale, sous sa souveraineté, elle aurait entre les mains une seconde arme à opposer aux daïris; car elle créerait ainsi un pouvoir national avec un droit supérieur de sanction morale. Or ce droit n'existant actuellement nulle part au Japon en dehors du mikado et des kougués, il s'ensuit qu'aujourd'hui rien n'est légal en dehors de leur assentiment libre ou forcé. Se reposer sur la contrainte exercée, c'est se reposer sur un danger de tous les instants.

Aux besoins du mikado et de sa cour doit subvenir le taïkoune, comme gouverneur des provinces impériales. Il affecte spécialement à cet entretien les revenus de la ville de Kioto, et chaque année envoie de riches présents à son souverain. Celui-ci trouve encore une source de revenus dans ses dignités de cour dont il décore le taïkoune et les princes les plus puissants; ce qui donne lieu à des envois considérables de cadeaux de toutes sortes.

Ces dignités règlent, dans les cérémonies publiques, les préséances, et à ce titre le taïkoune, même chez lui à Yedo, est obligé de céder le pas à plusieurs personnages de la cour de Kioto. La plus puissante de ces dignités est celle de taïko. De tous les shiogounes un seul Hakshiba Tsikoutzène-no-Kami fut élevé au grade de taïko. C'est pourquoi aujourd'hui encore le désigne-t-on sous le nom de Taïko ou Taïko-Sama. Sous cette première dignité se trouve celle de kampakou ou premier ministre, inspecteur général. Puis sont rangés par hiérarchie les conseillers d'État, dont les trois plus élevés portent les titres de daïdjiodaïdjine, sadaïdjine, oudaïdjine. Après ces trois dignitaires viennent les Nadaïdjines, daïnagons, tshounagons, et Shionagons et plusieurs autres en descendant graduellement.

Le taïkoune actuel Tokougaoua Minamotono Hé Moutshi, fils du gosanké de Kishiou, reçut, lors de son avénement au taïkounat, le titre de daïnagon, comme plusieurs grands seigneurs, entre autres les gosankés d'Owari, le gosankio de Taïasou. Plus tard, lorsque le taïkoune vint à Kioto pour rendre hommage à son souverain, celui-ci l'éleva à la dignité de Nadaïdjine. Ainsi le prince, auquel on donne le nom d'empereur temporel n'est que le sixième en dignité à la cour de Kioto. Il faut cependant ajouter que le taïkoune possède réellement la puissance qui, dans l'origine, faisait l'objet d'un mandat révocable, et que, sa position le rendant plus accessible à toute initiative de progrès, l'avenir lui appartient s'il sait se servir, pour le bien de son pays, des circonstances nouvelles créées par l'admission des étrangers au Japon.

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