L'ÉRECTION D'UN CALVAIRE
Je viens d'assister à une belle et touchante cérémonie qui me laissera les impressions les plus fortes et les plus durables: l'érection d'un calvaire.
À l'époque tourmentée où nous vivons, où la guerre à Dieu est hautement déclarée, où une secte impie voudrait faire de la France, qui s'intitulait jadis la Fille aînée de l'Église, un foyer d'athéisme, cette consécration de la Croix nous est apparue comme une grande manifestation de Foi.
Honneur donc à tous ceux qui ont concouru à cette fête religieuse; honneur aux cent soixante porteurs, à ces médaillés du Christ, se faisant gloire de la livrée sacrée et du précieux fardeau qui leur était confié; honneur aux chefs qui ont dirigé les chants et les beaux morceaux de musique, dont l'exécution a concouru à l'éclat de cette belle fête; honneur à tous ceux qui composaient le cortège, depuis les fabriciens, les dignitaires entourant le brancard de pourpre frangé d'or où reposait le christ, jusqu'aux plus humbles et aux plus petits qui l'accompagnaient processionnellement à travers les rues pavoisées et fleuries.
Honneur à l'artiste bas-breton, Yves Hernot, de Lannion, dont le ciseau a su tracer sur le granit les traits douloureux de Jésus mourant. Il faut croire pour être inspiré! c'est le secret des innombrables chefs-d'oeuvre du moyen-âge; les plus incrédules sont bien forcés de le reconnaître, la Religion, dans tous les temps, a été la grande inspiratrice des Arts.
Honneur enfin à ce magnifique élan religieux de notre ville, elle s'abrite avec fierté sous l'étendard de la croix. Hélas! trop de cités, aveuglées par l'esprit de parti, par une haine impie, insensée, oubliant que seul le Christ est venu apporter au monde la Liberté, l'Égalité et la Fraternité, arrachent la Croix protectrice, partout où elle se trouve: dans les écoles, dans les tribunaux, dans les hôpitaux, aux carrefours des chemins.--Non, la Bretagne n'est ni matérialisée, ni déchristianisée; la preuve en est dans cette foule immense de plus de 4.000 personnes venues de toutes parts, de la ville et des environs, et qui ont écouté dans le silence et le recueillement la parole chaleureuse, pénétrante du missionnaire.--Devant ce nouveau monument de nos immortelles croyances, il a parlé avec cette éloquence de la Foi qui remue tous les coeurs. Dans un langage noble, élevé, s'inspirant des sublimes pensées de saint Chrysostome et de sainte Thérèse, il nous a dépeint les ineffables mystères de la Croix et l'inépuisable amour du Fils de Dieu pour les hommes. Tous les saints rendent un suprême hommage à ce Signe sacré du salut.
«La croix, dit saint Damascène, est notre bouclier, notre défense et notre trophée contre le Prince des ténèbres; elle est le signe dont nous sommes marqués, afin que l'ange exterminateur ne nous frappe point. Elle relève ceux qui sont tombés, elle soutient ceux qui sont debout, elle fortifie les faibles, elle gouverne les pasteurs, elle est le guide de ceux qui commencent, et la perfection de ceux qui achèvent; la santé de l'âme et le salut du corps, la destruction de tous les maux, la cause et l'origine de tous les biens, la mort du péché, l'arbre de la vie, et la racine de notre félicité.»
«Gravons, dit saint Ephrem, au-dessus de nos portes, comme sur nos fronts, sur notre bouche, sur notre poitrine, le signe vivifiant de la Croix; revêtons-nous de cette impénétrable armure des chrétiens, car la Croix est la victoire de la mort, l'espérance des fidèles, la lumière du monde, la clef du Ciel.»
Saint Jean Chrysostome en termes admirables dit encore: «La Croix est l'espérance des chrétiens, la résurrection des morts, le bâton des aveugles, l'appui des boiteux, la consolation des pauvres, le frein des riches, la confusion des orgueilleux, le tourment des méchants, le bouclier contre l'enfer, l'instruction des jeunes, le gouvernail des pilotes, le port de ceux qui font naufrage et le mur des assiégés. Elle est la mère des orphelins, la défense des veuves, le conseil des justes, le repos des affligés, la garde des petits, la lumière de ceux qui habitent dans les ténèbres, la magnificence des rois, le secours de ceux qui sont dans l'indigence, la liberté des esclaves, la sagesse des simples et la philosophie des sages. La Croix est la prédiction des prophètes, la prédication des apôtres, la gloire des martyrs, l'abstinence des religieux, la chasteté des vierges, et la joie des prêtres.
«Elle est le fondement de l'Église, la destruction des idoles, le scandale des Juifs, la ruine des impies, la force des faibles, la médecine des malades, le pain de ceux qui ont faim, la fontaine de ceux qui sont altérés et le refuge de ceux qui sont dépouillés.»
Voici ce qu'est la Croix: la plus haute expression d'une volonté surnaturelle avide de sacrifice. Ah! cette égalité que tant de gens réclament à grands cris, le christianisme la leur montre chaque jour. Qu'ils viennent à ses fêtes religieuses et ils la trouveront au pied des autels, au pied de la croix, c'est là seulement que se rencontre la véritable égalité, celle des âmes qui, oubliant les rangs qu'elles occupent dans le monde viennent s'agenouiller devant le même Dieu, attendant avec la même Foi, la même soumission, les mêmes espérances, la récompense de leurs actions ici-bas: cette part de l'Éternité bienheureuse promise à ceux qui combattent le bon combat.
La Croix, c'est l'autel de l'immolation par excellence, c'est la rançon du genre humain, c'est la source de toutes les grâces. Élevons donc nos regards vers le divin Crucifié au lieu de les laisser errer sur les choses passagères de la vie; ne prenons pas l'exil pour la patrie, l'envers du ciel pour le beau côté, la terre pour le paradis. Le calice de l'existence est un mélange de déceptions et de regrets, d'amertumes et de souffrances; la joie parfume ses bords à peine quelques instants. Eh bien! lorsque, épuisés de cette bataille de la vie qui recommence à chaque aurore, nous nous sentons sans force et sans armes, ne nous décourageons pas, laissons-nous doucement aller à la dérive de la Providence, nos soucis, nos agitations, nos inquiétudes se calmeront et nous retrouverons la paix.
Désormais tous les chrétiens qui passeront auprès de cette croix superbe inclineront leur front. Elle mesure, avec le piédestal, environ 8 mètres de hauteur; le christ un peu plus grand que nature, est taillé dans un seul bloc de ce beau granit, de Kersanton, qui défie le temps. Qu'elle reste là, toujours, comme un enseignement. Elle dira dans son éloquence muette aux générations futures qui viendront la saluer à leur tour: «Gardez la Foi de vos Pères.» Et je termine ma narration en répétant le cri poussé par la multitude enthousiasmée lorsque l'image du Sauveur s'est élevée dans l'espace:
«Vive! Vive le Christ! Vive la Croix!»
SEPTIÈME DEVOIR
QUELQUES PENSÉES D'HENRIETTE
La vie est comme le rosier, qui, offrant ses fleurs l'été, n'a plus l'hiver que des épines.
Hélas! nous mourons moralement bien des fois dans la vie, mais n'est-ce pas la manière que Dieu prend pour nous en détacher petit à petit; autrement la secousse serait trop brutale; si nous étions parfaitement heureux ici-bas nous ne penserions pas au bonheur du Ciel et ne voudrions plus mourir!...
La vieillesse, n'ayant plus d'avenir, se réfugie dans le passé; elle vit de ses souvenirs, comme la jeunesse vit de ses espérances.
Croire, c'est opposer la conviction au doute, c'est arracher le désespoir au coeur et y planter l'espérance.
Chaque jour est un pas fait vers l'Éternité.
Que notre Charité s'inspire des préceptes du Maître plein de douceur et de bonté; accompagnons nos aumônes d'un regard bienveillant, d'une parole amie. Ne soyons pas comme ces gens généreux qui répandent leurs bienfaits de la plus mauvaise grâce du monde.
Qu'est-ce que le temps? C'est l'étoffe dont la vie est faite. Travaillons, employons bien notre temps, utilisons cette vie de la terre que Dieu nous prête, afin d'acquérir cette vie ineffable, que Dieu donne pour toujours au Ciel.
La mort de ceux qu'on aime et le chagrin usent plus que les années.
La mort, ce grand inconnu de l'au-delà, le terme suprême, est la fin de tout, l'empoisonnement à petit feu, à petites doses des joies de la vie.
Sans les espérances infinies d'une vie meilleure, d'une vie supérieure en Dieu, celle-ci ne vaudrait pas la peine d'être vécue. Mais Dieu est là, et comme l'a dit Mme Craven: la vie est toujours belle pour quiconque y cherche autre chose que son propre bonheur.
Il n'y a plus de respect humain, c'est fini de cette chose bête. On se montre ce qu'on est. Le chrétien ne rougit plus, mais se glorifie du Christ. Oui, le respect humain est mort et bien mort, Dieu merci. Le respect mondain existe encore et existera toujours, mais il ne s'occupe guère que des usages et de la mode et cela est de médiocre importance, au point de vue de l'âme et de l'Éternité.
La mémoire, «ce portefeuille de l'intelligence», comme l'appelle Montaigne, est avant tout un don naturel.
La vie est un beau et doux rêve qui n'aboutit trop souvent qu'à d'amères et décevantes réalités.
Une femme sans esprit est une fleur sans parfum.
La vie, hélas! n'est pour personne une moisson de roses.
Le bonheur est comme une liqueur exquise, deux ou trois gouttes de vinaigre suffisent à la corrompre, de même deux ou trois gouttes d'amertumes suffisent pour empoisonner les félicités de l'existence.
Vouloir traverser la vie sans s'appuyer sur Dieu, c'est faire fausse route et prendre le chemin qui conduit à l'abîme.
La Vie en elle-même est une belle personne; le fâcheux est qu'elle soit trop souvent mal costumée, si mal fagotée même, qu'elle finit par devenir tout à fait désagréable.
L'obéissance est une grande qualité très rare chez les petits enfants et peut-être, plus rare encore, chez les grands enfants, devenus hommes.
Le monde n'a de stable que son instabilité.
Vouloir expliquer les mystères de la vie et de la mort, vouloir pénétrer les secrets de la création, vouloir comprendre l'éternité et sonder l'infini, vouloir creuser le passé où se sont ensevelies tant de générations humaines, tant de civilisations évanouies, c'est commencer la grande étude des problèmes qui n'ont pas de solution ici-bas.
Croire, c'est chasser la haine du coeur pour la remplacer par l'amour; c'est mettre dans sa coupe, le baume à la place du fiel; c'est déposer ses désirs dans la main de son père et soumettre son âme à sa volonté sainte et parfaite. Croire, c'est apaiser le tumulte des passions, dans une paix profonde; c'est mettre la consolation à côté du chagrin et l'espérance amie, auprès du désespoir. Croire, c'est voir, au delà de la mort, l'indestructible vie et remplacer le doute par la certitude et la confiance. C'est opposer la saine et consolante doctrine du Christ, aux philosophies babeliennes de l'antiquité et aux théories aussi fausses que décevantes du rationalisme moderne. C'est porter la lumière au milieu des ténèbres.
Croyons! Aimons! Prions!
HUITIÈME DEVOIR
AVE MARIA
Il est une fleur bien aimée de Marie, originaire des Cieux, mais cependant acclimatée sur la terre. Ce fut un ange qui le premier l'offrit à la Vierge de Nazareth, _Ave Maria_, fleur mystérieuse, nul soleil de la terre ne pouvait t'épanouir, et nul aquilon ne pourra te faner. Je t'ai cueillie lorsque je bégayais à peine, _Ave Maria_, et chaque jour encore je t'effeuille; _Ave Maria_ c'est le salut de bienvenue, le cantique des Anges et des hommes. _Ave Maria_, fleur durable des divins jardins, les choeurs angéliques en tressent à jamais d'éternelles couronnes, et lorsque Gabriel, l'offrit à Marie, il lui annonçait l'Enfant-Dieu, cette rose mystique de grâce et de bénédiction qui devait fleurir d'abord et mourir ensuite pour nous. _Ave Maria_.
Ah! quand viendra-t-il ce jour, où dépouillant son enveloppe mortelle, notre âme s'ouvrira à l'éternelle lumière? Quand viendra-t-il ce jour, où, délivrés des tentations, des inquiétudes, des misères de cette vie, nous pourrons franchir ton enceinte, ô Jérusalem céleste! Quand nous mêlerons-nous à la foule bienheureuse des élus? Nous croyons et elle voit, nous espérons et elle possède, nous sommes dans la tristesse, elle est dans la joie, nous souffrons, elle jouit, nous craignons, elle est dans l'assurance, nous combattons, elle triomphe.
Ah! quand viendra-t-il ce jour de l'éternel repos! _Ave Maria_.
NEUVIÈME DEVOIR
LA TOUSSAINT ET LE 2 NOVEMBRE
Au moment où j'écris ce devoir les cloches font retentir leur carillon joyeux; c'est aujourd'hui la Toussaint, l'une des quatre grandes fêtes reconnues par le Concordat.
Le Christianisme, en triomphant des faux dieux, ferma leurs temples et brisa leurs idoles.
Vers l'an 608, le pape Boniface IV fit ouvrir et purifier le Panthéon que Marcus Agrippa, favori d'Auguste, avait bâti à Jupiter Vengeur. Il voulait par là, suivant Pline, faire sa cour à l'empereur qui venait de remporter la victoire d'Actium, sur Antoine et Cléopâtre. On nomma ce monument Panthéon parce que, suivant Dion, la figure arrondie de ce temple représentait _les Cieux_, appelés par les païens: _Résidence de tous les dieux_, et c'est là l'étymologie du mot grec _Panthéon_.
Le pape dédia donc ce nouveau temple chrétien à la sainte Vierge et à tous les martyrs, après y avoir fait transporter vingt-huit chariots de leurs ossements. Puis, il ordonna que tous les ans, au jour de cette dédicace, on fît à Rome une grande solennité en l'honneur de la Mère de Dieu et des glorieux confesseurs qui avaient rendu témoignage, au milieu des supplices, de la divinité de son Fils.
Telle fut la première origine de la fête de tous les Saints.--Le pape Grégoire IV, étant venu en France l'an 837, sous le règne de Louis le Débonnaire, la fête de tous les Saints s'y introduisit et fut bientôt presque universellement adoptée.--Le pape, Sixte IV, en 1580, lui donna une octave, ce qui la rendit encore plus importante.
L'Église a été portée à l'institution de cette fête pour plusieurs raisons: d'abord, pour glorifier tous les Saints, surtout ceux restés inconnus; ensuite, pour les présenter comme un modèle et un encouragement à tous les fidèles qu'elle invite à leur rendre hommage le même jour. C'est le tribut de respects, de louanges, d'invocations et de prières que l'Église militante de la terre rend à l'Église triomphante du Ciel. Le Ciel, c'est donc le but où doivent tendre tous les désirs, c'est le bonheur parfait et éternel; aucune langue ne peut exprimer la douceur de ses béatitudes. Le Roi Prophète n'en parle qu'avec étonnement: O Seigneur! O mon Dieu! que les délices que vous avez réservées à ceux qui vous craignent sont abondantes et excessives! Saint Paul, après Isaïe, assure que ces biens sont si éminents, que l'oeil n'a jamais rien vu, que l'oreille n'a jamais rien entendu et que le coeur de l'homme n'a jamais rien conçu qui leur soit comparable. Saint Augustin dit, dans le même sens, que cette splendeur, cette beauté, cet éclat sont au-dessus de tous les discours et de toutes les pensées des hommes. Aucune parole humaine ne peut répondre à Son excellence. Sainte Catherine sortant d'une extase où elle avait entrevu le Ciel, s'écriait:
«J'ai vu des merveilles! j'ai vu des merveilles!»
Sainte Thérèse après ses ravissements, n'écrit-elle pas dans le Livre de sa Vie: «Les choses que je contemplais étaient si grandes, si admirables, que la moindre suffirait pour transporter une âme et lui inspirer un suprême mépris, pour tout ce qui se voit ici-bas. La vue de ces choses délicieuses me causait un plaisir si exquis et embaumait mes sens d'un contentement si suave, que je n'ai point de paroles pour les exprimer.»
La Toussaint, cette solennité instituée pour rappeler la félicité et la gloire des bienheureux, semble cependant toujours voilée de tristesse et de regrets. L'Église, tout à l'heure, va songer à la commémoration des défunts; elle va quitter ses vêtements blancs de fête et revêtir ses habits de deuil; ses autels vont se draper de noir, ses cloches vont tinter lentement le glas funèbre! elle va commencer l'office des Morts. Ce matin, elle implorait pour elle-même le secours des saints; ce soir, elle offre ses supplications et ses voeux pour les âmes du Purgatoire. Ce matin, elle prenait part à l'allégresse des élus; ce soir, elle pleure et s'afflige, en pensant à ceux qui souffrent. Il est bien naturel qu'après avoir reconnu les délices ineffables dont les saints jouissent dans le paradis, elle fasse tous ses efforts pour en augmenter le nombre.
Le culte des Morts est le culte de l'âme.
N'est-ce pas Lamennais qui a dit: La prière rend l'affliction moins douloureuse et la joie plus pure; elle mêle à l'une je ne sais quoi de fortifiant et de doux, et à l'autre, un parfum céleste.
La mort n'est-ce pas la fin de toutes les choses terrestres et finies. Sur ces tombes, image du néant, la Religion plane, la Foi se lève pour nous parler de Résurrection, l'Espérance infinie nous montre l'Éternité. Ah! la douleur qui ne croit pas, est sans consolation.
Car ici, tous doivent arriver un jour, héros du sacrifice et de la Charité, héros de l'amour et du devoir, génies sublimes, grands artistes, hommes d'État, grands capitaines, écrivains, poètes, tous un jour viennent au cimetière, dormir leur dernier sommeil; c'est là le rendez-vous général.
«Ils ont passé sur cette terre; ils ont descendu le fleuve du temps; on entendit leur voix sur les bords et puis l'on n'entendit plus rien. Où sont-ils? qui nous le dira? Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur.» Ainsi s'exprimait dans son admirable page intitulée: _Les Morts_, le célèbre et malheureux auteur des _Pages d'un Croyant_. Oui, le culte des Morts est sacré; les honorer, c'est faire acte de foi en la vie éternelle. Aussi est-ce une grande douceur et un grand soulagement pour ceux qui croient, qui aiment et qui espèrent, de prier pour les morts.
Le protestantisme s'est retranché cette consolation, il ne reconnaît pas cette communion des âmes qui nous rattache et nous unit encore après la mort à ceux que nous avons aimés pendant la vie; rien n'est cependant plus suave au coeur que ces preuves d'affection qui vont les rechercher au-delà des mondes, rien n'est plus doux, plus consolant que ce culte pieux, que tous les chrétiens en général et chaque famille en particulier rend à la mémoire de ceux qui ne sont plus!
Nous voyons dans le livre IIe des Machabées que cela se faisait dans la loi ancienne. Judas Machabée, après une sanglante bataille, envoya douze mille drachmes d'argent à Jérusalem, afin que l'on y fît des sacrifices, pour le soulagement de ceux qui avaient péri dans le combat. L'auteur de ce livre, qui vivait environ deux cents ans avant Jésus-Christ, fait cette réflexion:
«C'est donc une pensée sainte et salutaire de prier pour les Morts, afin qu'ils soient absous de leurs péchés.»
Toutes les liturgies des Apôtres prescrivent cet office de piété. Saint Clément, pape, saint Denis l'Aréopagite, saint Irénée, Tertullien, saint Cyprien, et presque tous les autres pères qui les ont suivis en parlent fort clairement. Saint Augustin, en maints endroits de ses écrits, traite expressément de la prière pour les morts.
Cependant l'Église est restée plusieurs siècles sans avoir fixé un jour destiné à secourir en général les âmes du Purgatoire. On priait bien pour elles en commun à chaque messe, en songeant aux plus délaissées, celles pour lesquelles on n'offrait point d'oblations particulières, mais il n'y avait rien d'arrêté pour cela. On trouve dans Amolarius Fortunatus, qui a si excellemment écrit sur les offices du temps de Louis le Débonnaire, un Office entier des Défunts, d'où l'on a conclu que leur mémoire annuelle était établie dès cette époque. Mais cela n'est nullement prouvé et l'on incline à penser que cet office ne se disait qu'en particulier aux obsèques de chacun. C'est à saint Odilon, abbé de Cluny, que l'Église est redevable de cette institution; il ne l'avait établie que pour les monastères de son Ordre, mais les Souverains Pontifes approuvèrent tellement une si juste dévotion, qu'ils jugèrent à propos de l'étendre à toute l'Église; c'est de là qu'est venue la lugubre solennité du 2 novembre. Dans tout l'univers catholique, elle se célèbre avec une piété touchante. La capitale de l'Autriche, Vienne, la ville du plaisir par excellence, fait trêve ce jour-là à sa gaieté habituelle. Dans tous les cimetières, les tombes sont illuminées et ornées de fleurs nouvelles, couronnes et bouquets. Dans le peuple, on est convaincu que toute personne assez hardie pour traverser ce jour-là un cimetière, à minuit, y rencontrerait une longue procession de fantômes, à la suite desquels marchent toutes les personnes qui doivent mourir dans l'année. Un drame, intitulé _Le Meunier et sa Fille_, représente tous les ans à Vienne, la veille de la Toussaint, cette légende populaire: le long cortège funèbre parcourt continuellement la scène et pendant toute la représentation ce ne sont que larmes, soupirs et sanglots. L'Espagne et l'Italie ne sont pas moins empressées à rendre hommage à leurs morts. En Italie, ce sont les illuminations qui dominent dans l'ornementation des tombes. Les cimetières italiens sont la dernière expression des pompes humaines. Ils se composent de vastes galeries, encombrées de monuments remarquables, la plupart en marbre blanc. Les pauvres sont déposés en lignes régulières dans le champ attenant aux galeries. Chaque mort est marqué d'une pierre ou stèle (toutes sont semblables) hexagonale, en marbre gris, haute de deux pieds et précédée de lanternes au même niveau. Le jour de la Toussaint, des milliers de bougies sont allumées par des mains amies et placées dans ces lanternes; personne ne voudrait manquer à cette pieuse tradition. Pauvres morts, cela veut dire que les vivants veillent et ne vous oublient pas. Dans toutes les villes de France comme dans les plus simples hameaux, même spectacle touchant. À Paris, dès le matin, les cimetières se remplissent de monde, et le soir, lorsque les grilles se sont fermées sur le vide et le silence, il reste derrière la foule comme une vague traînée de parfums et une longue jonchée de fleurs.
Les Parisiens, riches ou pauvres, viennent visiter leurs morts.
Oui, le Parisien léger, sceptique, frondeur, qui a tout chansonné ou plaisanté, a gardé, intact et respecté, le culte des morts. C'est par centaines de mille que se comptent, dans la capitale, les visiteurs du 1er et du 2 novembre. Toute tombe a ses souvenirs et, si quelqu'une reste oubliée, la brise lui apporte ses soupirs, les herbes folles et libres un manteau de verdure, l'oiseau, son ramage, prière au Créateur.
Ce néant, ces cendres, cette poussière parlent un langage très éloquent, mais, hélas! qui n'est pas toujours écouté, car si l'égalité règne dessous la terre, l'orgueil vit quand même dessus.
Les grands et les riches de ce monde, veulent encore rester grands et riches dans la mort et l'attester par le faste et l'élégance de leurs tombeaux.
Le jour de la Toussaint, la foule nombreuse qui circule toute la journée dans ces champs de l'éternel repos, fait preuve de respect et de recueillement. Sans doute, il y a bien des promeneurs, des curieux cherchant là les émotions d'un spectacle nouveau, mais l'ensemble des visiteurs accomplit un pieux pèlerinage. Les toilettes sombres, les robes noires et les voiles de crêpe rappellent que le 2 novembre, est le grand anniversaire du deuil et de l'affliction.
Bien des femmes aux visages pâles, aux yeux rougis par les larmes, les mains jointes, agenouillées sur la terre humide, s'absorbent dans une muette et douloureuse méditation.
Bien des âmes désolées viennent là, se souvenir et prier, pendant que le ciel d'hiver gris et morne, comme s'il s'associait à l'angoisse générale, répand une glaciale tristesse sur ce jour qui fait saigner les coeurs, en mêlant tout à la fois aux peines présentes de la vie, les regrets du passé!
Ah! c'est à la porte de tous les cimetières qu'on devrait inscrire cette épitaphe lue sur une tombe. «Ici le repos, là-haut le bonheur».
DIXIÈME DEVOIR
LE CULTE DES MORTS
M. Félix Duquesnel écrit à ce sujet:
Tous les peuples, depuis l'antiquité la plus profonde, ont eu le culte des morts.
Tous, il est vrai, ne l'ont pas pratiqué de même manière, car les rites des funérailles sont divers, et empruntent leurs caractères particuliers aux croyances religieuses du peuple qui les accomplit. Mais partout, sous les formes différentes, se retrouvent toujours deux sentiments dominateurs, le respect de la mort et la notion de l'immortalité de l'âme.
Qu'il s'agisse du premier ou du dernier de la nation, du plus illustre ou du plus humble, l'attitude de la foule reste semblable, parce que la sensation est toujours la même, et se traduit par le recueillement instinctif, le retour sur le passé, et l'appréhension de l'au-delà.
C'est, d'ailleurs, une recherche curieuse à faire que celle de la forme des funérailles en général, et, en particulier, des funérailles solennelles, aussi bien chez les peuples de l'antiquité, que dans le monde moderne, avec les usages et les particularités symboliques qui les accompagnent.
· · ·
Chez les Égyptiens, les corps étaient embaumés. L'embaumement était, dans la vieille Égypte, un art merveilleux; les prêtres le pratiquaient avec une si étonnante habileté que leurs «momies» ont traversé des milliers d'années, et sont parvenues intactes jusqu'à nous. Tout le monde n'avait pas droit à ce privilège de conservation. Il fallait être un mort irréprochable pour entrer dans le laboratoire des prêtres et, d'abord, sortir victorieux du préalable jugement hiératique. Tous avaient le droit de déposer contre le mort, et celui-ci jugé criminel, son corps nu était abandonné en pâture aux fauves, tandis qu'absous, il avait droit aux solennelles funérailles.
Les Hébreux pratiquaient aussi l'embaumement; mais chez eux,--moins habiles que les Égyptiens, qui avaient été leurs maîtres,--l'embaumement était l'exception réservée aux seuls riches et puissants. Les corps des citoyens pauvres ou de classes moyennes étaient mis en terre après avoir été enveloppés d'une toile, qu'on appelait le «lin vif» vraisemblablement un tissage d'amiante.
La cérémonie funèbre, précédant l'enterrement, consistait surtout en chants mortuaires, hymnes et psaumes, dont s'accompagnaient les lamentations des parents. L'usage de pleureurs et pleureuses payés, qui d'ailleurs, s'est continué jusqu'à nous, au moins chez certains peuples et dans certaines provinces, date des Hébreux, qui le transmirent aux Romains.
Chez les Hébreux,--bien que très grand fût le respect des morts--ceux qui avaient assisté à l'enterrement étaient considérés comme «impurs», et tenus, comme tels, de se purifier par des ablutions. Il ne faut pas, d'ailleurs, voir dans ce rite, qui paraît singulier, une irrévérence vis-à-vis de la mort, mais simplement une de ces nombreuses précautions hygiéniques, très en usage dans le monde israélite, dont le culte à la fois paternel et préservateur avait souci, non seulement du salut de l'âme, mais aussi de la préservation sanitaire du corps.
En Perse, où la notion de l'immortalité de l'âme est dogmatique, le corps était considéré comme une dépouille impure et méprisable; comme elle ne devait pas souiller de son contact, un des «éléments» qui étaient la base de la religion de Zoroastre,--l'eau, la terre, le feu, et l'air,--elle n'était donc ni noyée, ni enterrée, ni brûlée, mais abandonnée à la voracité des animaux sauvages, qui se chargeaient de la faire disparaître.
Aujourd'hui encore les prières des prêtres ayant ouvert, à l'âme, les portes dorées du Paradis, le rite funèbre devient une réjouissance, et les parents et amis célèbrent, par des repas, des chants et des danses, la délivrance de l'esprit, vainqueur de la matière.
En Grèce, le culte des morts et la cérémonie des funérailles prenaient une grâce singulière. Chez ce peuple élégant, la poésie dominait le rite et s'en emparait. Avant même que la mort eut donné la froide rigidité au cadavre, déjà les femmes lavaient le défunt, l'oignaient d'huile parfumée, le couronnaient de fleurs, le revêtaient de la robe de lin blanc, et l'exposaient sur le lit funèbre, paré de branches de laurier-thym, de laurier-rose et de myrte. La famille en pleurs veillait auprès du défunt, que les amis venaient visiter, jusqu'au moment où, enlevé par des porteurs, il était conduit au bûcher, s'il était brûlé, au champ de repos, s'il était enterré.
S'il y avait incinération, les cendres étaient recueillies dans une urne, que conservait précieusement la famille;--si on confiait la dépouille à la terre, on la déposait dans une sorte de tombe, formée de briques ou carreaux de terre cuite. On y plaçait des gâteaux de miel, pour attendrir Cerbère, le chien à trois, têtes, gardien de l'enfer, et le rendre favorable; dans la bouche du mort, on mettait une pièce d'argent destinée à payer le passage du Styx, au batelier Caron, avare et farouche, qui ne travaillait pas gratis, et laissait errer les ombres, sur les bords du fleuve sacré si elles n'acquittaient pas le péage.
Plus solennelles, plus compliquées encore, étaient les funérailles romaines, avec leur cortège de musiciens, d'histrions, de bouffons, ayant pour mission de distraire l'assemblée, de lui faire paraître le temps moins long, et d'empêcher qu'elle ne s'ennuyât à suivre le convoi.
Les cérémonies duraient plusieurs jours, elles donnaient lieu à des sacrifices, et aussi à des repas, voire à des jeux et à des combats de gladiateurs. Là aussi, la mort était considérée comme une douleur pour ceux qui restaient, mais comme une délivrance pour celui qui abandonnait la vie.
Pour avoir une idée de ce que pouvait être la magnificence des grandes funérailles romaines, il faut lire le récit de celles de César, elles se prolongèrent pendant plus de dix jours!
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Dans l'ancienne Gaule, les funérailles des chefs, sans avoir une pompe égale à celles des imperators romains, présentaient aussi une grande magnificence; la coutume était d'ensevelir le défunt, avec ses armes et ses bijoux, dans un cercueil de pierre, ainsi que parfois nous le révèlent les fouilles.
Le repas de famille et d'amis qui suivait les funérailles était alors d'obligation et on vidait des coupes au «souvenir» et au «salut» du défunt. Cette coutume existe encore, en France, dans les campagnes et surtout dans le nord et l'ouest. Elle a, d'ailleurs, sa raison d'être, puisque c'est un réconfort pour les amis, parents et voisins, venus de loin, pour accompagner le défunt à sa demeure dernière.
À partir de Clovis, premier roi chrétien, les funérailles royales devinrent conformes à la liturgie chrétienne, mais furent toujours entourées d'un grand luxe et se ressentirent encore des coutumes de l'antiquité.
Il y avait même un usage des plus singuliers qui s'est continué jusque vers le douzième siècle, celui d'exposer, pendant quarante jours, dans le palais, couchée sur un lit de parade, l'effigie en cire du roi défunt, revêtue des habits royaux les plus riches, sceptre en main et couronne en tête.
Pendant la période carlovingienne, les funérailles royales atteignirent le maximum de leurs richesses; on cite, entre autres, celles de Lothaire II, mort en 986. S'il faut en croire les chroniqueurs, elles coûtèrent plusieurs millions: «On éleva au fils de Louis d'Outremer,--dit l'un d'eux,--un lit magnifique, en or massif; son corps fut enveloppé d'un vêtement de soie, recouvert d'une robe de pourpre, ornée de pierres précieuses et brodée en or fin. Le lit, porté par les grands du royaume, était précédé des évêques et du clergé, tenant les évangiles et la croix. Au milieu d'eux, marchaient, poussant des gémissements, ceux qui portaient la couronne royale, le glaive, le globe et le sceptre. Les chevaliers suivaient chacun à leurs rangs, et le défilé dura plusieurs heures.»
Les chroniques ont conservé et nous ont transmis le détail des funérailles royales. Il en est, comme on le voit, dont le luxe fut inouï, d'autres sont plus curieuses encore, par les combinaisons symboliques dont elles furent le prétexte, par la complication des cérémonies qui les accompagnèrent. Certaines eurent les allures d'un véritable spectacle, témoin celles du roi Charles IX, qui coûtèrent un million, dont moitié fut payée par le trésor royal, moitié par celui de la ville de Paris.
· · ·
Les dernières funérailles officielles de grand apparat furent celles du roi Louis XVIII, célébrées à Paris, ou mieux à Saint-Denis, le 23 septembre 1824.
Un cérémonial très compliqué, qui semble d'un autre âge, y fut réglé et mis en oeuvre par le protocole de la maison royale; on vit les hérauts d'armes, les grands officiers de la maison jeter dans le caveau, où avait été descendu le cercueil, les insignes de leurs offices: épées, gantelets, et aussi la main de justice, le sceptre, la couronne; le roi d'armes prononça les traditionnelles paroles de succession: «Le roi est mort. Vive le roi!»
Depuis, aucune occasion d'obsèques royales ne s'est présentée en France, puisque les divers souverains qui se sont succédé aux Tuileries n'y moururent pas, ni Charles X, ni Louis-Philippe, ni Napoléon III, morts en exil.
ONZIÈME DEVOIR
NOËL
Noël est la fête des fêtes. La fête qui rappelle les légendes les plus exquises et des coutumes ravissantes, les plus poétiques de toutes.
Heureux les enfants, heureux ceux qui croient à toutes ces légendes naïves!--N'est-ce pas Jean-Jacques Rousseau lui-même qui a dit, en parlant des petits: «Ils ne savent qu'aimer, ils refusent de croire aux vérités désolantes, leur erreur vaut mieux que le savoir des sages.»
L'année touche à sa fin, et le sombre hiver accompagne ses derniers jours...
La nuit est descendue depuis plusieurs heures sur la terre enveloppée de frimas. La neige immaculée recouvre les champs de son immense tapis, le givre habille de brillantes dentelles les arbres dépouillés de leur parure d'été. Le ruisseau, alourdi d'un épais manteau de glace, ne murmure plus sa douce chanson. Les oiseaux eux-mêmes sont sans voix et les fleurs sans parfums. La nature sommeille et semble engager, par son exemple, toutes les créatures au repos. Il est bientôt minuit... Au loin, l'âpre rafale du nord pousse vers l'horizon de grands nuages noirs qui s'agitent comme des géants, et les étoiles se détachent des sombres profondeurs du firmament, avec cette scintillation particulière aux pays froids. Il est bientôt minuit et cependant on veille; dans les maisons éclairées les oreilles attentives écoutent les bruits extérieurs; encore quelques instants, et le gai carillon des églises va se faire entendre. Dans les cités opulentes, comme dans les plus modestes bourgs, partout, à la ville et à la campagne la voix solennelle des cloches va inviter l'univers chrétien à la fête des fêtes qui se prépare... La grande nuit de Noël est commencée... cette nuit à jamais sainte et bénie, où le Ciel est venu faire alliance avec la terre, où Dieu, publiant ses splendeurs et sa gloire, est descendu pour sauver le monde.
Cette nouvelle a mis la joie sur tous les fronts et dans tous les coeurs. Palais et chaumières ont fraternisé du même bonheur et des mêmes espoirs. Ce soir, au moment du souper, l'aïeul des humbles toits a mis dans l'âtre la bûche traditionnelle qui doit pendant plusieurs jours réjouir les regards de tous, et réchauffer ses membres fatigués. Les jeunes filles, pour célébrer cette belle fête, ont retrouvé les chants naïfs, les joyeux noëls du vieux temps, et le petit enfant de toutes les demeures, avant de regagner sa couchette, a furtivement caché dans la cheminée son joli soulier ou son modeste sabot, se doutant bien d'avance que le petit Jésus, son frère, viendrait y loger quelques douceurs. Il s'est endormi plein d'espérance, voyant en rêve le bel arbre de Noël tout couvert de feuillages et de fleurs, de jouets et de bonbons, et qui doit demain faire tant d'heureux.
Ah! ce petit enfant s'endormant dans la nuit, le coeur rayonnant d'une douce attente, n'est-il pas l'image du monde enseveli dans les ténèbres depuis des siècles, et qui tressaille d'impatience à la venue du Messie promis? Tous ces beaux présents accompagnés de souhaits heureux et de bonnes paroles qu'apporte l'arbre de Noël, ne sont-ils pas un touchant symbole des présents que le Ciel veut faire à la terre et que le Christ apporte aux hommes? Il ne veut pas leur offrir des biens passagers, ni des joies éphémères, non, ses dons sont plus élevés que tout cela; il vient leur offrir son amour et sa vie qui doivent régénérer les âmes. Il vient apporter à tous, grands et petits, riches et pauvres, heureux et malheureux, les grâces de la vie éternelle. Il y a dix-neuf siècles que ce miracle d'amour s'accomplissait.
Revenons maintenant aux grandes traditions du Christianisme et écoutons ce qu'elles nous apprennent sur cet ineffable mystère.
Nous sommes à Bethléem, ville très peuplée de la Judée, et, de plus, encombrée, en ce moment d'étrangers amenés par l'édit de César-Auguste, ayant commandé le dénombrement de ses sujets.
Joseph, charpentier à Nazareth, de la tribu de Juda, se voit donc forcé de venir à Bethléem pour obéir aux ordres de l'empereur. Il est accompagné de son épouse Marie, et tous deux, n'ayant pu trouver de place dans les hôtelleries de la ville, à cause de leur peu de ressources, sont obligés de chercher un refuge en dehors de l'enceinte de ses murs.
Mille ans auparavant, David, roi, avait construit une forteresse à Bethléem, qui avait été son berceau; c'est là qu'il avait mené paître les troupeaux de son père et que Samuel l'avait sacré roi. Cette forteresse, tombée en ruines, servait d'asile aux voyageurs et à leurs bêtes de somme. Les bergers s'y mettaient aussi quelquefois à couvert avec leurs animaux. C'est dans cette grotte souterraine que Joseph et Marie (exténuée de lassitude, elle n'avait que quatorze ans) trouvèrent un abri contre les rigueurs de la saison.
«Les renards ont leurs trous et les oiseaux du ciel, qui sont les familles les plus vagabondes, ont leurs nids»; seul, le Fils de Dieu, le Roi des rois, n'aura pas un lieu où reposer sa tête; «car il est dit que tout ce qui peut confondre l'orgueil humain sera rassemblé dans le spectacle de sa naissance.»
L'heure solennelle est arrivée, il naît.
La grotte sombre, qui sert d'étable, échappe à la rayonnante clarté du ciel d'Orient. Une poutre mal équarrie supporte comme une colonne la voûte naturelle. Dans cette obscurité l'enfant brille comme un astre, cette lumière manifeste sa divinité: c'est lui qui éclairera le monde. Un long voile effleure son visage, c'est celui de sa mère, masquée jusqu'aux yeux à la façon des Juives. Hélas! sa pauvre mère n'a ni douce laine, ni fin duvet pour recevoir son fils bien-aimé, il aura pour berceau une crèche garnie d'un peu de paille et de foin. Ses membres délicats vont être réchauffés par l'haleine des animaux, suivant ce passage d'Isaïe: «Le boeuf a reconnu son Maître, et l'âne, la crèche de son Seigneur.»
Il y avait aux environs de Bethléem des bergers qui veillaient la nuit pour garder leurs troupeaux; ils demeuraient à mille pas de la ville, dans la tour d'Ader, bâtie au milieu des champs où Jacob conduisait ses bestiaux. Soudain, ils se virent entourés d'une éclatante lumière, ce qui les remplit de crainte; mais un ange parut aussitôt et leur dit: «Ne craignez point; je viens vous annoncer une nouvelle qui donnera de la joie à tout le peuple; Notre Sauveur est né aujourd'hui, et voilà la marque à laquelle vous le reconnaîtrez: un enfant revêtu de langes et couché dans une crèche.» Les bergers dociles furent à la crèche et adorèrent Dieu[6].
Dans le même temps, des Mages, c'est-à-dire des savants, des grands du monde, des rois, partis de l'Extrême-Orient pour venir en Judée, quittèrent leurs États sans que rien les arrêtât, ni les longueurs de la route, ni les fatigues du voyage. Ils suivaient une étoile mystérieuse qui, les guidant, les amena à la grotte de Bethléem où les bergers venaient de s'agenouiller, là aussi, sans délibérer, sans raisonner, devant ce faible enfant, ils croient et ils adorent à leur tour.
Ah! c'est que ce faible enfant, qui naît humble, pauvre, ignoré, vient accomplir des choses merveilleuses parmi les hommes. Il sera la lumière véritable qui doit éclairer le monde, et sera appelé le Soleil de justice et de vérité.
C'est que ce pauvre enfant qui vient se revêtir de toutes les infirmités de la nature humaine, c'est Dieu, c'est le Sauveur qui va commencer le grand ouvrage de la Rédemption. C'est que cet humble enfant, qui sera nommé le Prince de la paix, et qui choisit pour naître le règne de César-Auguste, le plus tranquille de tous les règnes, vient pour écraser l'orgueil qui a perdu les anges et égaré le monde, l'orgueil, une perverse imitation de la nature divine, ainsi que le définit saint Augustin. Il vient inaugurer le règne de l'humilité, de la charité, du renoncement à soi-même et apprendre aux hommes à devenir doux et humbles de coeur.
Cette morale est le renversement de toutes les croyances païennes et la régénération du genre humain. Oui, c'est Dieu qui vient s'attendrir et pleurer, non sur ses misères, mais sur les nôtres, et qui se fait petit enfant, parce qu'il veut être aimé, dit saint Pierre Chrysologue, et par sa faiblesse, solliciter nos coeurs; il nous engage, par cette touchante invitation, à venir à lui, comme les bergers et les mages allèrent à Bethléem, l'âme remplie de foi, d'adoration et d'amour.
Au commencement du sixième siècle, saint Hormisdas, pape, du haut de la chaire de saint Pierre, disait aux fidèles: «Le voilà celui qui est Dieu et homme, c'est-à-dire la force et la faiblesse, la bassesse et la majesté; celui qui, étant couché dans une crèche, paraît au Ciel dans sa gloire. Il est dans le maillot, et les mages l'adorent; il naît parmi les animaux, et les anges publient sa naissance, la terre le rebute, et le Ciel le déclare par une étoile; il a été vendu, et il nous rachète. Attaché à la croix, il donne le royaume éternel; infirme qui cède à la mort, puissant que la mort ne peut retenir, couvert de blessures et médecin infaillible de nos maladies, rangé parmi les morts et qui donne la vie aux morts, qui naît pour mourir et qui meurt pour ressusciter, et qui par sa naissance et sa mort est venu délivrer les hommes de la tyrannie du démon.»
Du reste, pour faire connaître cette naissance divine, prédite depuis tant de siècles, et qui était l'accomplissement de toutes les promesses faites par Dieu à nos pères, aux patriarches, aux prophètes, à Noé, à Abraham, à Jacob, à Moïse, à David, à Isaïe, le Ciel ne fit pas seulement des prodiges à Bethléem et en Judée, saint Pierre Damien rapporte que le roi Romulus, ayant dit, en bâtissant la ville, qu'un palais qu'il faisait construire ne tomberait point qu'une vierge n'enfantât, cet édifice s'écroula la nuit même où Jésus-Christ parut au monde. Vers le même temps le célèbre Apollon de Delphes, au rapport de Snidas, devint muet et cessa de rendre des oracles.
Auguste l'ayant pressé de déclarer la raison de son silence, il répondit qu'un enfant hébreu, maître des dieux, lui fermait la bouche et le forçait de se confiner dans les enfers. Nicéphore ajoute que ce prince, étant retourné à Rome, fit dresser, à cause de cela, un autel dans le Capitole, avec cette inscription: «Autel du premier-né de Dieu.» D'autres auteurs écrivent que le même empereur aperçut, dans les nues, une vierge tenant un enfant entre ses bras.
Quant à la grotte sacrée de Bethléem, quoi qu'aient pu tenter les infidèles et les païens, elle a traversé les siècles en faisant leur étonnement et leur admiration.
Cette grotte nue, obscure, froide; cette caverne plutôt, au sol inégal, aux parois raboteuses, mais sanctifiée par la plus éclatante des merveilles, Châteaubriand nous la décrit ainsi dans son _Itinéraire de Paris à Jérusalem_:
«La sainte grotte, dit-il, est irrégulière, parce qu'elle occupe l'emplacement irrégulier de l'étable et de la crèche. Elle a trente-sept pieds et demi de long (environ 12 mètres 37), onze pieds trois pouces de large (environ 3 mètres 78) et neuf pieds de haut (environ 2 mètres 97).
«Les parois de ce roc sont revêtues de marbre et le pavé est également d'un marbre précieux. Ces embellissements sont attribués à l'impératrice sainte Hélène. Ce sanctuaire ne tire aucun jour du dehors et se trouve éclairé par la lumière de trente-deux lampes envoyées par différents chrétiens.
Au fond de la grotte, du côté de l'orient, est la place où naquit le Rédempteur des hommes. Cette place est marquée par un marbre blanc, incrusté de jaspe et entouré d'un cercle d'argent radié en forme de soleil. On lit ces mots alentour: _Hic de Virgine Maria Jesu Christus natus est_ (c'est ici que Jésus-Christ est né de la Vierge Marie).
Une table de marbre qui sert d'autel est fixée au flanc du rocher et s'élève au-dessus de l'endroit où le Messie naquit. Cet autel est éclairé par trois lampes dont la plus belle a été donnée par notre roi Louis XIII.»
La crèche n'est pas de niveau avec le reste de la grotte et on y descend par deux degrés. C'est un enfoncement creusé dans la paroi du rocher; sa longueur est de quatre pieds, sa largeur, de deux; la voûte en est peu élevée et le bas est soutenu par une colonne de marbre qui remplace plusieurs pierres données à certaines églises. L'une d'elles, assez considérable, fut transportée à Rome, et de nos jours encore, on la vénère dans la basilique de Sainte-Marie-Majeure; elle est encastrée dans l'autel de la crypte de la magnifique chapelle du Saint-Sacrement.
Mais revenons à la crèche creusée dans le rocher. Elle était revêtue de petites planches en bois formant la mangeoire proprement dite. Soigneusement recueillies, ces planches, berceau de l'Enfant-Dieu, furent apportées à Rome au VIIe siècle. La châsse qui les contient, en cristal monté sur un cadre d'argent incrusté d'or et de pierres précieuses, est due à la générosité de Philippe IV, roi d'Espagne. Cette châsse splendide reste renfermée dans un coffre de bronze, à trois serrures différentes et n'est exposée qu'une fois par an à la vénération publique, le jour de Noël.
Jadis, l'empereur Adrien, en haine du christianisme, fit élever au-dessus de la grotte un temple à Adonis, espérant que cette profanation en abolirait le souvenir; mais les païens eux-mêmes montraient ce lieu avec respect, disant: «C'est ici que le Dieu des chrétiens a voulu naître.» Plus tard, les persécutions ayant cessé, on bâtit à la place du temple impie une magnifique église, autour de laquelle se groupèrent plusieurs couvents, saint Jérôme peut être regardé comme le fondateur de ces pieux établissements. Il invitait tout le monde à faire ce pèlerinage et à y choisir sa demeure. Il y attira sainte Paule et sainte Eustochie, qui assemblèrent des religieuses autour d'elles, comme lui avait assemblé des religieux. C'est alors que sainte Paule, remplie de dévotion, s'écriait devant cette caverne précieuse: «C'est ici le lieu de mon repos, parce que c'est la patrie de mon Dieu.»
Pendant deux siècles, depuis la première croisade, si chaleureusement prêchée par Pierre l'Ermite, l'an 1096, jusqu'à la huitième et dernière, en 1270, et où saint Louis, roi de France, mourut sous les murs de Tunis, les saints lieux furent continuellement conquis par les Croisés et repris par les infidèles, finalement restés maîtres de la Palestine, tout en respectant l'objet de notre foi.
Il est à remarquer qu'on célèbre trois messes en la solennité de Noël (dont le nom vient ou de l'abréviation d'_Emmanuel_, Dieu avec nous, ou de la corruption de _natalis dies_, jour natal), ainsi que l'explique le pape saint Grégoire: «L'une à minuit, par rapport à la naissance temporelle de Jésus-Christ en l'étable de Bethléem, qui s'est faite selon un prophète, lorsque toute la nature était dans un profond silence et que la nuit était au milieu de sa course; l'autre au point du jour, par rapport à sa résurrection, qui s'est faite vers le lever du soleil; la troisième en plein jour, par rapport à sa naissance éternelle, qui a été sans ténèbres et dans une splendeur inaccessible.»
L'usage des trois messes prit d'abord naissance à Rome à cause des 3 stations indiquées par les papes pour le service divin. La première à Sainte-Marie Majeure pour la nuit, la deuxième à Saint-Athanase pour le point du jour et la troisième à Saint-Pierre pour la messe du jour.
À notre tour anéantissons-nous devant le Verbe éternel, humilions nos fronts; nous n'avons point pour chanter sa grandeur et ses perfections infinies la harpe d'or des séraphins, les actes d'amour des anges ou les adorations des saints; notre langage borné ne pourrait traduire les extases du paradis.
Louange à Marie, dont la divine maternité est le principe de notre salut! Gloire à Dieu, au plus haut des Cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté, l'éternité bienheureuse sera leur récompense!
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Les réjouissances de la fête de Noël remontent aux temps les plus reculés de l'Église. C'est une des fêtes les plus anciennes du christianisme. Les historiens religieux ne sont pas absolument d'accord sur la date exacte de son institution. Suivant les uns, c'est l'évêque Télesphore qui l'établit en l'année 138; mais on célébrait alors l'anniversaire de la naissance du Christ à des époques variables, tantôt au mois de janvier, tantôt au mois de mai. C'est dans le cours du quatrième siècle que Cyrille, évêque de Jérusalem, demanda au pape Jules Ier d'ordonner une enquête parmi les docteurs d'Orient et d'Occident sur le véritable jour de la nativité de Jésus-Christ. Les théologiens consultés s'accordèrent pour désigner, le 25 décembre, ou plutôt le jour correspondant, car le calendrier grégorien n'existait pas encore, et c'est depuis lors que la fête de Noël est restée fixée à cette époque.
L'Église a conservé cette coutume; mais les cérémonies de Noël ont subi, suivant les temps et les pays, de notables modifications, le seul trait qui leur soit resté commun, c'est qu'elles ont toujours exprimé la réjouissance; toutefois, cette gaieté s'est traduite d'une façon plus ou moins originale.
Au moyen-âge, dans l'Église d'Occident, la fête était représentée par des jeux scéniques; des personnages récitaient des compositions religieuses autour de la crèche où reposait l'Enfant Jésus. Joseph et Marie, assis à ses côtés, jouissaient en silence de la gloire de leur divin fils. Ce spectacle, innocent d'abord, ne tarda pas à dégénérer en des bouffonneries qui rappelaient d'assez près la fête des fous; c'est alors que l'autorité ecclésiastique le supprima. Cependant quelques églises en conservèrent les traces dans un office appelé l'office des pasteurs. Le peuple chantait les _noëls_, cantiques versifiés en patois ou en langue vulgaire, dont quelques-uns étaient remarquables à force de simplicité et de naïveté. Il y a à peine un siècle, à Valladolid, dans la dévote et catholique Espagne, on représentait encore, au milieu des églises les mystères de la Nativité.
Les personnages qui étaient en scène portaient des masques grotesques et des habits d'un goût douteux. Ils étaient accompagnés par les castagnettes, les tambours de basque, les guitares et les violons. Puis tout à coup, les femmes et les jeunes filles entraient en danse, portant à la main des cierges allumés. En quelques endroits, on faisait collation pour être mieux en état de supporter les fatigues de la nuit.
C'est de là que sont venus les réveillons dont l'habitude subsiste encore, quoique bien amoindrie, aujourd'hui.
Ils commencèrent au moyen-âge. Dans ce repas, la gaieté, jusqu'alors contenue, se donnait un libre cours; si _Noël_ tombait un vendredi, le pape autorisait l'usage de la viande en signe d'allégresse et aussi, prétendent quelques théologiens, parce qu'en ce jour «le Verbe s'est fait chair». Dans les familles on bénissait la bûche de Noël, que l'on arrosait de vin et autour de laquelle on se livrait à des libations. C'est dans cette coutume sans doute qu'il faut voir l'origine de l'arbre de Noël, si fêté en Alsace et dont on retrouve l'usage en la plupart des pays chrétiens.
Au treizième siècle, d'après les plus vieilles chroniques françaises, on donnait à ses amis, pour les fêtes de Noël, des gâteaux appelés _niueles_ et un poulet rôti; on chantait, dit sainte Palaye, des cantiques appelés _noëls_, où la naissance du Christ, l'adoration des mages et des bergers, étaient célébrées dans un langage naïf.
Chaque province avait ses _noëls_. Ceux de La Monnoye, en patois bourguignon, ont beaucoup de réputation. Leur auteur, un poète et un érudit, mort au commencement du siècle dernier, avait recueilli ces poésies populaires pour se délasser de travaux plus sérieux. Elles forment aujourd'hui la meilleure part, sans contredit, de son bagage littéraire. Lorsque les noëls de La Monnoye parurent en 1701, ils acquirent promptement une célébrité telle qu'on chantait les refrains partout, même à la cour où les beaux seigneurs s'amusaient à parler le patois bourguignon. Comme les couplets étaient spirituels et assez malins, en dépit de leur apparente naïveté, l'autorité ecclésiastique s'émut; elle crut voir dans le succès de ces noëls une raillerie des choses saintes et une tendance à l'impiété.
Le recueil de La Monnoye fut déféré à la censure de la Sorbonne, qui eut le bon esprit de l'absoudre.
La _bûche de Noël_ ou _tréfoir_ donnait lieu à une fête de famille; on appelait la bénédiction du ciel sur la maison. La distribution du _pain de Calandre_ avait le même but.
Cette fête marquait si bien l'allégresse universelle que le mot de Noël devint synonyme de réjouissance. Aux entrées des rois et dans toutes les solennités, le cri de _Noël! Noël!_ retentissait sur les places publiques.
Dans le midi de la France, la fête de _Noël_ est l'objet de manifestations spéciales rappelant le souvenir de certains usages païens. La veille de Noël, au lieu de jeûne et de mortifications, on ouvre la fête par un grand souper. La table est dressée devant le foyer où pétille, couronné de lauriers, le _cariguié_, vieux tronc d'olivier desséché que l'on a conservé toute l'année avec soin pour cette solennité. Avant de s'asseoir à table, on procède à la bénédiction du feu, pratique qui sent terriblement l'idolâtrie. Le plus jeune enfant de la famille s'agenouille devant le feu et le supplie, en répétant les paroles consacrées que lui souffle son père ou un des anciens du village, «de bien réchauffer pendant l'hiver les pieds frileux des petits orphelins et des vieillards infirmes, de répandre sa clarté et sa chaleur dans toutes les mansardes prolétaires, de ne jamais dévorer l'éteule du pauvre laboureur, ni le navire qui porte les marins dans les mers lointaines.» Puis il bénit le feu, c'est-à-dire qu'il l'arrose d'une libation de vin cuit, à laquelle le cariguié incandescent répond par des crépitations joyeuses. Puis on se met à table. Après le souper, on se réunit en cercle autour du cariguié et l'on chante des noëls jusqu'à minuit, l'heure à laquelle on se rend en masse à la première messe.
Les protestants ne fêtent pas moins la _Noël_ que les catholiques. Calvin cependant, par réaction contre la multiplicité des fêtes, avait voulu qu'à Genève celle de Noël fût remise au dimanche suivant. Mais l'antique usage a prévalu, et c'est peut-être en Angleterre dans un pays protestant, que la fête de Noël a le plus de solennité, sous le nom de fête de «Christmas».
DOUZIÈME DEVOIR
LA FÊTE DES ROIS
«De grand matin J'ai rencontré le train De trois grands rois qui partaient en voyage; De grand matin J'ai rencontré le train De trois grands rois le long du grand chemin».
Parlons de cette fève souveraine qui donne la royauté pendant quelques heures, et apporte des instants de plaisir et de douce joie à la famille et aux amis, réunis autour du gâteau.
La fête des Rois se célèbre avec plus d'enthousiasme depuis quelques années; le Français à l'esprit toujours frondeur, aime à crier: Vive le Roi! en République.
Dans toutes les familles on achète le traditionnel gâteau ou la modeste galette à la fève. Riches et pauvres, petits et grands tiennent à se donner un reflet de royauté, l'espace d'une soirée au moins--car le titre de Roi a conservé tout son prestige.
Aussi a-t-on vu de temps en temps parmi les bijoux les plus en vogue de nouvel an, tantôt l'épingle _petit Pierre_ en souvenir de Mme la duchesse de Berry; le _coeur vendéen_ de Charette, tantôt l'Étendard _Jeanne d'Arc_, la broche _Blanche de Castille_ et le collier _François Ier_. Après cela on a fabriqué un bijou royaliste d'un nouveau genre, une fève en or émaillé, fleurdelisé s'ouvrant en breloque sur le portrait l'un des membres de la famille royale.
Vraiment la Mode, qui ne craint pas, elle, d'être détrônée, est une maligne souveraine se glissant partout, que vous en semble? Mais revenons à la fête qui nous occupe.
Certains écrivains prétendent que la cérémonie du Roi de la Fève tire son origine des Saturnales se célébrant à Rome aux calendes de janvier. En ce jour, les maîtres du monde, ces vertueux pères conscrits, voulaient bien admettre à leur table sur le pied d'égalité, image fortunée de l'âge d'or, disaient leurs poètes parasites, les esclaves, pâture habituelle des lions de l'amphithéâtre. Caprice dérisoire, gentillesse féroce, car le cirque et les mines se rouvraient le lendemain.
Dans ces repas romains, on portait un gâteau divisé en autant de parts qu'il y avait de convives; un enfant, représentant Apollon et caché sous la table, était consulté par ces mots; _Phoebe Domine?_ par corruption de _Fabæ Domine_, seigneur de la fève; et chacun des assistants désignés par lui recevait sa part des mains de l'amphitryon.
Le Roi du festin était, chez les Romains, un convive ayant autorité sur les autres pour animer la fête; parfois cette royauté se tirait au sort avec les dés.
Les ordonnances de l'élu du festin consistaient à commander de boire plus ou moins, de chanter, d'improviser ou de réciter des vers, de jouer à tel ou tel jeu.
Les Romains eux-mêmes tenaient cet usage des Grecs, qui en usaient de la sorte pour l'élection de leurs magistrats. C'est par allusion à cette coutume que Pythagore disait: _A Fabis abstine_ (ne vous mêlez pas du gouvernement). Ses disciples, après sa mort, ayant altéré sa doctrine, traduisirent sans plus de façon: _Ne mangez pas de fèves_. C'est sans doute dans ce sens qu'Horace, continuant leur erreur, dit: _Faba Pythagoris amica_.
Il est possible que la religion, tout en s'emparant des temples païens, se soit aussi assimilé, en les épurant, les usages druidiques, scandinaves et romains enracinés dans les populations; mais cependant tout porte à croire que la Fête des Rois a une origine essentiellement religieuse. Les Pères de l'Église et les grandes traditions bibliques sont là pour nous le rappeler.
À la naissance du Christ, trois Rois Mages, guidés par une étoile mystérieuse, vinrent à la crèche de Bethléem adorer l'Enfant-Dieu[7].
Ils étaient trois sans compter leur suite, Gaspard, Balthazar et Melchior, représentant, au pied du Messie, les trois branches de l'humanité: Melchior, les descendants de Sem; Gaspard, ceux de Cham, et Balthazar, ceux de Japhet; ils venaient de l'Orient de la partie qu'on nomme Arabie Heureuse, Ces trois souverains qui s'agenouillent aux pieds de l'Enfant divin, c'est la richesse inclinée devant la pauvreté; la force devant la faiblesse; et c'est aussi le symbole de la barbarie qui se soumet à la puissance nouvelle, à l'idée de justice et de fraternité.
Ces hommes illustres sont appelés Mages dans l'Évangile, non qu'ils fussent des enchanteurs ou des magiciens suivant une signification du mot mage, mais parce qu'ils étaient très savants dans les choses naturelles et doués d'une grande sagesse. Mage, était le nom que les Perses et la plupart des peuples d'Orient donnaient à leurs docteurs, comme les Hébreux les appelaient scribes; les Égyptiens, prophètes; les Grecs, philosophes; et, les Latins, sages. L'Église leur donne aussi le titre de Roi, qui semble fondé sur ces paroles: _Les Rois de Tharse et des Îles offriront des présents. Les Rois d'Arabie et de Saba apporteront des dons_.
Ces Mages franchissent donc les obstacles à la lueur d'une étoile mystérieuse qui les guident. Cette étoile disparaît lorsqu'ils entrent à Jérusalem, la cité où règne le tout-puissant Hérode, mais elle se rallume à la porte de la ville pour les diriger vers Bethléem. Rien de plus bref que ce texte, mais sur ce canevas l'imagination populaire va exécuter des broderies merveilleuses.
C'est ici le cas de rappeler ce qu'on lit à ce sujet dans la _Légende Dorée_: d'après ce récit, le voyage dura 12 jours, du 25 décembre au 6 janvier, et pendant ce laps de temps les voyageurs ne prirent ni repos, ni nourriture ils n'en éprouvèrent pas une seule fois le besoin. Plus ils approchaient, plus l'étoile brillait, elle avait la figure d'un enfant, et c'était la même, aperçue par les bergers. L'astre, sa mission terminée, disparut dans un puits, où la Vierge Marie allait puiser de l'eau. La légende ajoute que lorsque les fidèles approchent et se penchent sur l'orifice du puits, on leur couvre la tête d'un linge, alors, celui qui est digne de voir aperçoit l'étoile se promener à fleur d'eau d'une paroi à l'autre du puits, selon le mouvement dont les astres accomplissent leurs cours célestes; mais le miracle ne s'opère que pour ceux qui ont le coeur pur.
À peine entrés dans la grotte, les Rois Mages se prosternèrent devant l'enfant jusqu'à terre; ils le reconnurent pour le vrai Dieu, l'adorèrent avec respect et lui offrirent leurs trésors: de l'or pour honorer sa royauté, de l'encens pour faire hommage à sa divinité; de la myrrhe pour rendre témoignage de sa vie passible et mortelle.
Le premier des Mages, Melchior, était un vieillard ayant de longs cheveux blancs et une longue barbe, il offrit au nouveau-né l'or, symbole de la royauté. Cet or n'était autre que les trente pièces frappées par Terah, père d'Abraham; Joseph les avait passées au trésorier de la reine de Saba pour le prix des parfums qui servirent à embaumer le corps de Jacob, et la reine de Saba en fit présent à Salomon.
Le second Mage, Gaspard, était un jeune homme imberbe, aux fraîches joues: il présenta l'encens, offrande qui signifiait que Jésus était Dieu.
Le troisième Balthazar, était un homme de quarante ans, portant toute sa barbe; il offrit la myrrhe, signe que le Fils de l'homme devait mourir.
En échange de ces présents, les Mages reçurent un des langes de Jésus, que la Vierge leur donna pour qu'il leur servît à attester les prodiges qu'ils conteraient de leur voyage. Les Égyptiens ayant mis en doute leur parole, les Mages leur proposèrent une épreuve. On apprêta un grand feu, où les infidèles jetèrent leurs livres qui furent aussitôt dévorés; mais les Mages y ayant jeté à leur tour le lange de Jésus, on le vit s'élever doucement sur les flammes et, quand elles se furent éteintes, retomber intact sur les cendres.
Les Mages partirent laissant leur âme et leur coeur dans cette étable, où ils avaient compris la voie, la vérité et la vie.
Il leur fallut bien des mois pour faire au retour le chemin qu'à l'aller ils avaient fait en 12 jours tant leurs pays étaient lointains et tant avait été grand le miracle de leur voyage. Rentrés chez eux dans les Indes, ils se firent apôtres et renversèrent les idoles de Mithra. Ils ne furent toutefois baptisés que plus tard par saint Thomas, apôtre des Indes.
Après la mort et la résurrection de Notre-Seigneur, étant allé dans le pays des Mages saint Thomas les trouva encore pleins de santé. Il leur apprit tout ce qui s'était passé en Judée, concernant le Messie, les instruisit des mystères de la Religion, les baptisa et les fit prêtres, afin qu'ils pussent à leur tour évangéliser les nations; ils firent alors voeu de pauvreté et furent consacrés évêques des pays dont ils étaient rois.
Dieu leur fit la grâce de les rappeler à lui presque en même temps. Le jour de Noël de l'année 69, les saints personnages connurent qu'ils allaient bientôt mourir, et cette nouvelle leur vint de leur étoile. Le matin du 1er janvier, Melchior, âgé de 130 ans, s'éteignit le premier et fut enseveli par les deux survivants. Six jours après, Balthazar, âgé de 109 ans, pendant qu'il célébrait l'office de l'Épiphanie, fut tué à l'autel d'un coup de lance par un païen. Comme on plaçait son corps dans la tombe de Melchior, le mort fit un mouvement pour donner place auprès de lui à son compagnon de sépulture. Six jours se passèrent; ce fut au tour de Gaspard de mourir quoiqu'il n'eût environ que 90 ans.
Quand le cortège funèbre eut conduit le dernier Mage au mausolée où dormaient les premiers, on vit les portes s'ouvrir et les deux morts se lever debout de chaque côté pour accueillir leur frère. Leurs saintes dépouilles furent plus tard transportées de la Perse à Constantinople, par les soins de l'impératrice Hélène et déposées dans l'auguste basilique de Sainte-Sophie. Elles furent ensuite apportées à Milan où elles restèrent plus de 600 ans dans l'église Eustorgienne; l'an 1163, l'empereur Frédéric Barberousse ayant pris et saccagé la ville de Milan, les reliques des Rois Mages furent emportées par de pieuses mains en Allemagne, à Cologne, où, depuis lors, elles sont conservées précieusement[8]. L'Église Grecque donne à la fête des Rois Mages le vénérable et mystérieux nom de _Théophanie_ qui signifie _apparition divine_. Les Orientaux appellent encore cette solennité les _Saintes Lumières_, en mémoire du baptême que, dans les premiers temps du christianisme, on conférait ce jour et aussi en mémoire du baptême de N.-S. dans le Jourdain. On sait que le baptême est appelé dans les Pères: _illumination_, et ceux qui l'ont reçu: _illuminés_.
La fête de l'Épiphanie, instituée pour perpétuer le souvenir de la venue des Mages à Bethléem, était célébrée autrefois avec beaucoup de solennité.
On regardait comme une heureuse chance d'être roi de la fève, et suivant Montluc, il était d'usage de s'aborder au début de l'année par ces mots: «Je suis aussi ravi de vous avoir rencontré que si j'étais roi de la fève.»
À toutes les époques de la monarchie française les Empereurs, les Rois, les Princes se faisaient un devoir d'assister à cette fête solennelle. En ce jour, le roi très chrétien de France venant à l'offrande déposait de l'or, de l'encens et de la myrrhe, comme un tribut à Notre-Seigneur.
Au moyen-âge, les fidèles présentaient les mêmes dons et quelquefois des fèves; bénites par le prêtre ils les remportaient ensuite dans leurs maisons comme un gage de bonheur pour eux et leurs familles. Cet usage a disparu depuis longtemps, seule la coutume du gâteau, inspirée aussi par la piété naïve des âges de foi, a survécu.--«Pour honorer la royauté des Mages, on élisait au sort, dans chaque famille, un roi pour cette fête de l'_Épiphanie_. Dans un festin animé d'une joie pure et qui rappelait celui des noces de Galilée, on rompait un gâteau et l'une des parts, celle qui recelait une fève, servait à désigner le convive, auquel était échue cette royauté d'un moment. Deux portions du gâteau étaient détachées pour être offertes à l'Enfant Jésus et à Marie en la personne des indigents qui se réjouissaient aussi, en ce jour du triomphe du Roi humble et pauvre. Les joies de la famille se confondaient encore une fois avec celles de la religion. Les liens de la nature, de l'amitié, du voisinage se resserraient autour de cette table des Rois, et si la faiblesse humaine pouvait apparaître quelquefois dans l'abandon du festin, l'idée chrétienne n'était pas loin et veillait au fond des coeurs.
Heureuses encore aujourd'hui les familles au sein desquelles la fête des Rois se célèbre avec une pensée chrétienne!» Au sens absolu du mot, c'était une fête morale, dont le but devait être de ramener les fidèles à des pensées d'humilité; il était à coup sûr dans le vrai ce vieux chroniqueur du temps de saint Louis disant, qu'on avait institué cette fête «pour faire une leçon annuelle aux Roys de la terre de recognoistre Dieu comme plus grand et plus puissant Roy qu'ils ne le sont».
Vers le XVe siècle, en France chaque maison avait son gâteau et son roi, et pour imiter en tout les us de la cour on donnait à ce roi, auquel toute la famille était tenue d'obéir, des officiers. Rien d'ailleurs, sauf le cri de: _le Roi boit_, poussé simultanément chaque fois qu'il portait la coupe à ses lèvres, ne le distinguait des autres convives, ses sujets. L'oubli de ce cri sacramentel était immédiatement puni. On barbouillait de noir la face du délinquant, sans doute en mémoire du page éthiopien figurant à la suite du roi Balthazar à l'adoration de la crèche.
Au siècle suivant, au lieu d'un _Roi_, on créait à la Cour de France une _Reine_, la veille de l'Épiphanie au souper, et le lendemain, le monarque en personne menait cette reine en grande pompe à la messe. L'Estoile, dans son _Journal de Henri III_, raconte le fait avec une naïveté qui ravit: «Le roi, en souvenir des présents des rois mages, apportait à l'offrande trois boules, deux de cire, l'une recouverte d'une feuille d'or, l'autre saupoudrée d'encens, et la troisième faite de cette gomme odorante que l'on nomme myrrhe.
La _Reine_ de la fève allait à son tour à l'offrande immédiatement après Sa Majesté à qui elle faisait la révérence en allant à l'autel et en revenant.
La messe finie, cette reine éphémère, superbement vêtue, revenait au Louvre accompagnée du roi et de la reine et au bruit des fanfares.
On raconte que le valet de chambre du cardinal Fleury, par une délicate flatterie, réunit, le jour des rois à la table de son maître, onze convives plus âgés que le cardinal qui était nonagénaire, de sorte que ce fut au ministre qu'échut l'honneur de tirer le gâteau comme étant le plus jeune.
Voilà comment le cardinal Fleury à 92 ans remplit les fonctions de l'enfant du festin.
La Révolution qui ne se contentait pas de détruire les grandes choses et s'occupait aussi des petites, la Révolution, qui avait aboli les rois et les reines sur les jeux de cartes et décrété, en date du 22 vendémiaire an II, de faire retourner les plaques de cheminées ayant des armes, des couronnes ou des fleurs de lis, s'imagina également de faire interdire le gâteau des Rois. En cette ère de démence 1793, on dénonça et on poursuivit les pâtissiers qui firent et vendirent des gâteaux des rois cette année-là.
Voici le curieux compte-rendu de la délibération de la Commune à ce sujet.
«Le président ayant montré un gâteau confisqué, on applaudit et aussitôt un arrêté est pris contre les _confectionneurs_ et les _mangeurs_; il commence ainsi:
«Considérant que les pâtissiers qui font des gâteaux à la _fève_ ne peuvent avoir de bonnes intentions, que même plusieurs particuliers en ont commandé sans doute dans l'intention de conserver l'usage superstitieux de la fête des ci-devant rois (mages), nous, réunis au conseil, interdisons, sous peine de _haute trahison_, la confection et la vente des dits gâteaux.»
Partout en Europe, du nord au midi, on célèbre les Rois.--En Allemagne particulièrement cette fête donne lieu à une foule de scènes semi-religieuses dont le peuple, protestant ou catholique, est très friand, et rappelant un peu nos représentations des _mystères_, au moyen-âge.
Ce sont généralement les enfants pauvres qui jouent le rôle des Rois mages; c'est la misère qui met entre leurs mains un sceptre en bois et qui attache à leurs fronts une couronne de papier d'argent. L'un d'eux porte toujours au bout d'un bâton une grande étoile dorée qu'il fait scintiller de son mieux en l'agitant continuellement. Ainsi équipés, aussi pittoresquement que possible et prenant leur rôle au sérieux, ils s'en vont à plusieurs lieues à la ronde pendant toute une semaine donner leur représentation et recueillir des offrandes.
Partout ils sont bien reçus. À peine entrés dans la demeure, les habitants se groupent autour d'eux. Ils chantent alors quelque ballade, quelque légende naïve, et terminent par leurs voeux à l'assemblée.
«Aux maîtres et maîtresses de la maison, nous souhaitons une belle table en or, avec un beau plat d'argent dessus et un bon poisson frit dedans.
Nous souhaitons à l'aïeul de longs jours; à l'enfant, des jouets, des bonbons et qu'il soit sage; à la jeune fille, un fiancé fidèle et à la jeune femme un berceau de soie où sera couché un beau petit enfant comme Jésus dans sa crèche.»
Au bout de ces récits ils disent _Amen_. Chacun leur remet son obole, puis, ils tirent une longue révérence pleine de dignité, comme il convient à des rois qui prennent congé et s'en vont sous d'autres toits chercher de nouveaux _Kreutzers_.
En France, dans quelques provinces, ces antiques traditions se sont aussi conservées. Nous lisons:
«Encore en Normandie, en plein dix-neuvième siècle, le voyageur qui traverse à minuit, la veille des _Rois_, ces riches campagnes, voit danser et courir dans les ténèbres, aussi loin que sa vue peut s'étendre, des milliers de feux; c'est le moment, en effet, où chaque fermier, suivi de sa famille ou de sa _mesnie_, comme on disait au vieux temps, chacun armé d'une _gouline_, ou torche de paille enflammée au bout d'une perche, secoue en courant autour des pommiers une pluie d'étincelles sur les branches, afin de les rendre fertiles. Des tronçons des goulines entassés, on fait un feu de joie, autour duquel on danse; puis la cérémonie s'achève à table, en face de l'âtre pétillant, autour d'un énorme gâteau et de force brocs de cidre.
Dans certaines parties de la Beauce, la fête des _Rois_ a conservé le caractère religieux et naïf des âges écoulés. Là, les habitants n'ont presque rien changé à leur cérémonial d'autrefois, relativement au gâteau, et le Parisien du boulevard Montmartre qui assisterait à une de ces réunions se croirait transporté en plein moyen-âge.
Au commencement du souper, on nomme un président, c'est presque toujours la personne la plus âgée et la plus respectée parmi les convives. Avant d'entamer le gâteau traditionnel, un enfant, le plus jeune garçon de la famille, monte sur la table. Puis le président coupe une première tranche de gâteau et demande à l'enfant: «Pour qui ce morceau?» L'enfant répond: «Pour le bon Dieu.» Cette part, en effet, est mise de côté et sera donnée au premier pauvre qui se présentera. D'habitude, il ne se fait pas attendre, presque toujours ils sont trois ou quatre au dehors, hommes et femmes, épiant à travers les fentes de la porte et attendant l'occasion d'exprimer leur demande. Quand le moment est venu, l'un d'eux chante sur un ton dolent:
«Honneur à la compagnie De cette maison; Nous souhaitons année jolie Et biens en saison, Nous sommes d'un pays étrange, Venus en ce lieu, Pour demander à qui mange La part du bon Dieu.»
Il s'interrompt alors pour crier: «La part à Dieu, s'il vous plaît!» Puis tous chantent en choeur:
«Les Rois! les Rois! Dieu vous conserve. À l'entrée de votre souper S'il y a quelque part de galette, Je vous prie de nous la donner. Puis nous accorderons nos voix Bergers, bergerettes. Puis nous accorderons nos voix, Sur nos hautbois.»
L'enfant apporte alors aux pauvres la tranche de gâteau réservée en disant: «Voilà la part à Dieu.»
Mais cet usage ne se borne pas à la seule Normandie et à la seule Beauce; dans l'Angoumois, par exemple, on fait dans les campagnes la même cérémonie avec de légères variantes. Il est même probable que les habitants du littoral jusqu'à Bayonne, se livraient aussi autrefois à des danses nocturnes, remplacées depuis par le gâteau des rois. En fait de joie, les Aquitains et les Gascons ne le cèdent à peuple qui vive.»
Eh bien! nous aussi, Bretons fidèles aux vieilles coutumes, prenons part à la joie générale. Le gâteau est servi, la fève s'est révélée, trinquons ensemble: Le Roi boit.
Vive le Roi!
TREIZIÈME DEVOIR
LE CARÊME ET LE MERCREDI DES CENDRES
Parlerons-nous du carnaval? Non.
Les Quarante Heures qui commencent le dimanche gras pour finir le mardi soir auraient suffi pour le mettre en fuite: d'ailleurs, le carnaval, ce fringant cavalier, que jadis on nous représentait poudré d'or, habillé de soie, pimpant et souriant, ce carnaval dont les échos bruyants retentissaient dans presque toutes les villes de France est bien déchu de ses antiques splendeurs. Ses paillettes frétillantes et ses flonflons légers, ses grelots carillonnants et ses masques mystérieux, tout cela a fait à peu près son temps.
Nous avons encore les batailles de fleurs et de confettis, projectiles inoffensifs que la mode protège, mais nous n'avons plus comme nos pères la folie du plaisir--la lutte pour la vie a tué l'insouciance--de plus, nous sommes piqués de la tarentule politique et cette vilaine bête-là nous a joué et nous jouera bien des mauvais tours que l'aimable carnaval n'a jamais connus. Ajoutons à cela la fièvre de l'or et des jouissances, une maladie tout à fait fin de siècle qui ne nous ramènera pas à l'âge d'or, cette ère de bonheur n'a dû exister précisément que parce qu'on n'avait pas besoin d'or pour vivre heureux--et l'on comprendra pourquoi le caractère des Français, nés gais et spirituels, a fini par devenir morose.
La cérémonie des cendres attire toujours une grande affluence de pieux fidèles--chacun vient, s'identifiant à l'esprit de l'Église et aux prières du prêtre, incliner son front et recevoir les cendres de la pénitence.
C'est aujourd'hui, suivant l'expression de saint Bernard, que commence le saint temps de carême, temps de combat et de victoire pour les chrétiens, par les armes du jeûne et de la pénitence. Saint Augustin dit que le jeûne établi dans l'Église est autorisé et par le Nouveau et par l'Ancien Testament. Dans le Nouveau, Jésus-Christ a jeûné 40 jours et 40 nuits. Dans l'Ancien, Moïse et Elie ont jeûné un pareil nombre de jours de suite. C'est pour cela sans doute, ajoute ce saint docteur, que Jésus-Christ parut entre Moïse et Elie à la transfiguration, afin de marquer plus authentiquement ce que l'apôtre dit au Sauveur: que la loi et les prophètes lui rendent témoignage. On ne pouvait prendre dans toute l'année un temps plus convenable pour le jeûne de Carême que celui aboutissant à la passion de Notre-Seigneur. De plus, l'Église, mère prévoyante, s'occupant aussi bien des intérêts temporels que spirituels de ses enfants, a pensé avec raison qu'à l'époque du printemps une nourriture moins succulente et plus mesurée, ne pouvait être que très favorable à la santé.
Pendant ce saint temps de Carême, le chrétien doit travailler plus consciencieusement encore à la réforme de lui-même, mener une vie plus régulière et plus remplie de bonnes oeuvres. Il doit s'abstenir des danses, des festins, des spectacles, et en général de tous les plaisirs bruyants.
Les anciens, pendant les jours de deuil et de jeûne, n'usaient ni de bains, ni de parfums; ils entendaient beaucoup plus sévèrement que nous les austérités de la pénitence. Notre-Seigneur ne veut d'exagération en rien, il recommande avant tout la pureté et la simplicité d'intention.
«Prenez, chrétiens, dit saint Ambroise, des manières aisées, ouvertes, une expression gaie et contente. Dieu demande que vous agissiez sans affectation, sans vanité, sans fard, sans hypocrisie, afin que vous ne paraissiez pas vendre votre jeûne pour ainsi dire. Il ne faut pas que ce soit une tristesse et un chagrin de travailler à votre salut en prenant un air sombre et pleureur, qui dise que vous jeûnez et faites pénitence.»
La délicatesse des constitutions ne permet plus aujourd'hui les jeûnes rigoureux suivis dans la primitive Église, mais la mortification se présente sous tant de formes, dans l'ordre moral surtout, qu'il est aisé pour l'âme pieuse de la mettre continuellement en pratique. Renoncer à un désir très permis, réprimer une impatience, pardonner une offense du fond du coeur, retenir un bon mot, qui ferait preuve d'esprit mais blesserait le prochain, sont des actes de mortification très agréables au Ciel.--Que de gens sont obligés de vivre en dehors de leurs goûts. Eh bien, qu'ils se donnent le mérite du renoncement à eux-mêmes, et d'un parfait abandon aux desseins de Dieu, ils en trouveront leur récompense dès ici bas, dans la paix et la sécurité que cette soumission volontaire leur procurera en attendant les récompenses éternelles.
Depuis des siècles, les Cendres sont regardées comme le symbole de la pénitence et la preuve sensible des regrets et de l'affliction: Je m'accuse moi-même, dit Job parlant au Seigneur, et je fais pénitence dans la poussière et dans la cendre. Thamar, voulant témoigner sa douleur, met de la cendre sur sa tête. Les Israélites, effrayés à l'approche d'Holopherne, offrent des sacrifices à Dieu, la tête couverte de cendre, Mardochée consterné à la nouvelle du malheur qui menace toute sa nation, se revêt d'un sac et se couvre la tête de cendre. Jérémie dans ses lamentations parle des vieillards qui par esprit de pénitence se sont couvert la tête de cendre. Daniel joint au jeûne et à la prière, la cendre pour apaiser le Seigneur irrité contre son peuple. Le roi de Ninive, craignant les châtiments du Ciel, descend de son trône, se couvre d'un sac et s'asseoit sur la cendre. Les Machabées accompagnent leurs jeûnes solennels de la cérémonie des cendres, et ils s'en couvrent la tête.
Les théologiens chrétiens de l'Égypte recommandaient dès les premiers temps la pratique du jeûne: saint Clément d'Alexandrie croit que le démon, qui persécute ceux vivant dans la bonne chair, inquiète moins les gens maigres et vivant dans l'abstinence.
Le jeûne par motif de religion est de toute antiquité. On l'observait dans l'Inde, en Assyrie, en Phénicie, en Égypte. Dans ce dernier pays, suivant Hérodote, pendant les jours de jeûne et pendant les sacrifices offerts aux dieux, les assistants se flagellaient mutuellement. Les Grecs et les Romains avaient prescrit des jeûnes solennels en l'honneur de certaines divinités. La pratique du jeûne était très répandue parmi les anciens peuples de l'Amérique. Des habitants de Saint-Domingue se préparaient par des jeûnes solennels à la récolte de l'or. Les mandarins chinois prescrivent des jeûnes publics pour obtenir la pluie et le beau temps. On défend alors aux bouchers de débiter de la viande; ces jeûnes s'observent scrupuleusement. Les mahométans de toutes les sectes jeûnent pendant la lune du Ramazan, parce qu'ils prétendent que le livre du Coran fut dicté à Mahomet à cette époque. De brillantes illuminations ornent les minarets des mosquées pendant toutes les nuits de cette lune.
En 789 l'empereur Charlemagne prononça la peine de mort contre quiconque n'observerait pas les austérités du carême. Les temps sont bien changés aujourd'hui, il est avec le ciel des accommodements et les austérités du carême sont bien légères, grâce à quelques redevances imposées au profit de l'Église.
Dans la nouvelle loi, la cérémonie des Cendres n'a pas été moins en usage que dans l'ancienne: Jésus-Christ, reprochant à ceux de Corozaïm et de Berzaïde leur endurcissement et leur indocilité, dit que, si les miracles qui ont été faits chez eux avaient eu lieu à Tyr et à Sidon, ces villes eussent fait pénitence avec le sac et la cendre. Les anciens conciles ont toujours joint les cendres à la pénitence. Saint Ambroise dit que la cendre doit distinguer le pénitent et saint Isidore, évoque de Séville, dit que ceux qui entrent en pénitence reçoivent des cendres sur leur tête pour connaître qu'en suite du péché ils ne sont que poussière et que cendre, suivant l'expression même de Dieu.
À l'époque des pénitences publiques, les grands coupables se présentaient à la porte de l'église, le mercredi des Cendres ou les premiers jours de carême, revêtus d'un sac, les pieds nus, attendant les cendres dans la douleur et la contrition. Jadis aussi, nos rois très chrétiens, les reins ceints d'une corde et la tête couverte de cendres, s'en allaient processionnellement dans les différentes églises de la capitale, pour demander à Dieu le succès de leurs armes ou la cessation d'un fléau.
Aujourd'hui malheureusement cette loi de la pénitence est bien oubliée dans certaines grandes villes où l'on attend le carême pour commencer le Carnaval. Quel relâchement! Comme le dit saint Augustin, les hommes, étant tous pécheurs, doivent tous être pénitents. C'est ce sentiment d'humilité qui porte tous les fidèles, même les plus innocents, à recevoir les cendres: les princes, comme leurs sujets, les prêtres, les évêques, les cardinaux, comme le pape lui-même. La seule distinction respectueuse que l'on fasse pour Sa Sainteté, c'est de lui imposer les cendres en silence, et sans lui rappeler les mémorables paroles que Dieu adressa à Adam au moment de sa désobéissance, et par lesquelles le prêtre commence la cérémonie des Cendres. «Souvenez-vous, hommes, que vous êtes poussière et que vous retournerez en poussière.» Après cela, les paroles de l'Église sont toutes de pardon et de bénédiction «parce que Dieu a plus de miséricorde encore que l'homme n'a de méchanceté». L'Église termine en exhortant tous les chrétiens d'une manière pathétique et dans le sens du prophète Joël, à rendre utile et salutaire la cérémonie des Cendres.
Ne vous réformez pas seulement au dehors, disent les Pères de l'Église; c'était un usage fort ordinaire autrefois de déchirer ses habits dans les transports du deuil et de la douleur. On en voit cent exemples dans l'Écriture sainte, mais cela au demeurant ne remonte pas les âmes, non plus que de se frapper la poitrine et de se jeter le front dans la poussière. Dieu ne se contente pas des marques extérieures de pénitence. Il faut les accomplir avec l'esprit de foi qui les rend efficaces. La réception des cendres est un acte d'humilité, conformez-vous y, mais pensez que Dieu exige, avant tout, une confession sincère, des regrets intérieurs, un coeur contrit et repentant.
Nous empruntons aux Anciens Conciles la manière dont on mettait en pénitence les grands pécheurs à la cérémonie du mercredi des Cendres. «Tous les pénitents se présentaient à la porte de l'église couverts d'un sac, les pieds nus et avec toutes les marques d'un coeur contrit et humilié. L'évêque ou le pénitencier leur imposait une pénitence proportionnée à leurs péchés. Puis ayant récité les psaumes de la pénitence on leur imposait les mains, on les arrosait d'eau bénite et on couvrait leurs têtes de cendres.» Voilà quelle était la cérémonie du jour des Cendres pour les pécheurs publics dont les fautes énormes avaient eu du retentissement et causé du scandale.
Les cendres qu'on distribue aux fidèles à l'ouverture de la Sainte-Quarantaine sont le résidu, par la combustion, des rameaux, bénits et portés processionnellement l'année précédente, le jour de Pâques Fleuries, et dont les restes ont été soigneusement conservés.
Quelques écrivains disent que cette cérémonie fut instituée au concile de Bénévent l'an 1091; d'autres, au contraire, font remonter cette institution au pape saint Grégoire le Grand.
QUATORZIÈME DEVOIR
LE RAMEAU BÉNIT
Que je t'aime déjà, petit rameau bénit. Ce matin, lorsque je t'ai détaché de la forêt de verdure qui encombrait les abords de l'église, tu m'étais encore indifférent; mais à présent tu m'es cher, parce que le prêtre a fait descendre sur toi les bénédictions du Ciel, et que je t'ai porté à la suite des fidèles sur les voies triomphales du clergé.
Au jour des Rameaux, la procession se fait hors de l'église, qui reste fermée, pendant ce temps-là, pour figurer le Ciel, fermé à l'homme pécheur, jusqu'à la mort de Jésus-Christ. Avant de rentrer dans l'église, on s'arrête à la porte, pour chanter l'hymne _Gloria laus_, chant de joie en l'honneur de Jésus-Christ, à l'occasion de son entrée triomphante dans Jérusalem.
Cette hymne paraît avoir été composée pour la cérémonie de ce jour, par Théodulphe, évêque d'Orléans, au IXe siècle. L'histoire rapporte même que Louis le Débonnaire, assistant à la procession, à Angers, le dimanche des Rameaux, entendant chanter cette hymne, en fut si touché, qu'il fit mettre en liberté et rétablir dans son siège l'évêque d'Orléans, ayant encouru sa disgrâce. Chaque strophe de cette hymne est chantée, par des enfants ou par des clercs, en dedans de l'église, qui est, en ce moment surtout, la figure du Ciel, dont le péché nous a exclus; après chacune des strophes suivantes, la première est répétée, en dehors de l'église, par le clergé et par le peuple; figure de l'Église militante, qui semble vouloir mêler sa voix à celle de l'Église triomphante, pour chanter les louanges de Jésus-Christ, son Roi et son Sauveur.
Après le chant de cette hymne, le sous-diacre, et en plusieurs endroits le célébrant lui-même, frappe à la porte de l'église, avec le bâton de la croix, pour signifier que le Ciel, fermé aux hommes par le péché, leur a été ouvert par la croix et la mort de Jésus-Christ. C'est pour rendre cette allégorie plus sensible, que le célébrant, en frappant à la porte de l'église, chante en latin les paroles d'un Psaume exprimant le désir de voir la porte du temple s'ouvrir, pour laisser entrer le Roi de gloire. Après cette cérémonie, les portes de l'église s'ouvrent; et la procession rentre, en chantant une antienne contenant le récit de l'entrée triomphante de Jésus-Christ dans Jérusalem.
Le dimanche des Rameaux est donc l'un des plus solennels de l'année.
«Dites à la fille de Sion (c'est-à-dire à la ville de Jérusalem, dont la montagne de Sion fait partie--les Hébreux donnant souvent aux villes le nom de fille), dites-lui: voici votre Roi qui vient à vous, dans un esprit de douceur et de conciliation.»
Et la multitude prodigieuse, accourue à Jérusalem pour célébrer la fête de Pâques, sortit pour aller au-devant du divin Maître, l'accompagnant de ses hommages et de ses bénédictions. Les uns étendaient leurs vêtements sur son passage, les autres jonchaient de feuillages les rues qu'il devait parcourir pour se rendre au Temple. Ni Salomon, qui en fut le fondateur, ni les pontifes, qui y officiaient avec tant d'éclat, nul autre avant Jésus n'avait jamais reçu pareil honneur. Toute la foule, portant des palmes et des branches d'olivier à la main, criait: «Hosanna au fils de David; béni soit celui qui vient au nom du Seigneur.» Car Jésus-Christ avait accompli un miracle, dont les habitants de Jérusalem avaient été les témoins, et qui s'était répandu dans toute la Judée. Il avait ressuscité Lazare, cet homme mort et descendu au tombeau depuis quatre jours. Voilà le prodige que le peuple avait admiré et qui lui avait donné une si haute idée de la puissance du Christ. Ce n'étaient que transports de joie et acclamations de toutes parts, et personne, à cet instant n'aurait pu croire que, cinq jours après, ces chants d'allégresse se changeraient en cris de mort!
Voilà cependant bien le peuple, toujours le même, mobile, changeant, alors, comme aujourd'hui. Oui, un souffle suffit pour faire déborder la marée du flot populaire... et détourner son cours... les masses sans réflexion, sans raisonnement suivant l'impression du moment, s'élevant et s'abaissant avec la même facilité, se laissent entraîner presque à la même heure dans les directions les plus contraires.
Mais les prophéties faites depuis quatre mille ans devaient s'accomplir, et il fallait que le Fils de Dieu mourût pour racheter le monde.
Dans la primitive Église, le dimanche des Rameaux porta différents noms. On l'appela souvent le dimanche d'indulgence, à cause de la réconciliation solennelle des pénitents publics et le baptême des catéchumènes ayant lieu ce jour-là; actuellement il n'en a conservé que deux, qui sont le dimanche des Rameaux et celui de Pâques Fleuries «à cause des fleurs dont on faisait autrefois des bouquets qu'on portait sur de hautes tiges à la procession et que l'Église avait bénites avec les rameaux d'arbres.»
_Pascha floridum_, d'où les Espagnols ont donné le nom de Floride à cette contrée de l'Amérique, parce qu'ils l'avaient découverte le jour de Pâques Fleuries, l'an 1543.
Tout le monde connaît la légende de Pâques fleuries qui commence à Noël. Ce jour-là ou plutôt ce soir-là, dans certaines localités de Bretagne et de Normandie, des jeunes filles en quête d'un mari s'en vont, en secret, couper en revenant de la messe de minuit, un petit rameau de pommier, à cette époque bien gris, bien desséché, qu'elles placent, avec toutes sortes de précautions, dans une fiole pleine d'eau et qu'elles suspendent devant la fenêtre de leur chambrette, pour que le rameau précieux et mystérieux reçoivent le plus possible d'air et de soleil pouvant lui rendre quelques instants la vie. Si un seul bouton vient à poindre et à s'épanouir sur la tige avant Pâques, la jeune fille à laquelle la branche appartient est certaine d'entrer en ménage avant la fin de l'année; si la floraison est générale, ce qui est excessivement rare, l'heureuse propriétaire jouira en ce monde d'un bonheur parfait, et cueillera sur sa route une abondante floraison de joie et de plaisir. C'est ce qui s'appelle une pâque fleurie. Il va sans dire que les partisanes de sainte Catherine n'ont jamais vu verdir le moindre bourgeon.
Dans certaines villes, on ne se contente pas, pour la solennité des Rameaux, de quelques brins de buis, d'une tige de romarin ou d'une branche de laurier. À Paris, ces simples rameaux rapportent environ six cent mille francs chaque année; ils donnent, pendant quelques jours un aspect particulier aux halles que le buis et le romarin, expédiés de la Normandie, de la Bretagne et des Cévennes, remplissent de leurs amères senteurs. Pour parler comme le chemin de fer qui les apporte il en passe là, de 50 à 60 tonnes chaque année et il n'y en a jamais assez. Tous les petits camelots de la rue se transforment en marguilliers installés à la porte des églises. Le métier est bon, car la botte de 50 centimes débitée brin par brin rapporte 2 à 3 francs; et c'est ainsi que ces rameaux vendus aux halles de Paris produisent environ 600.000 francs par an.
À Rome surtout, la fabrication des palmes, faites avec art, devient pendant une semaine un commerce important; s'il y a des rameaux depuis 10 centimes, pour que chacun puisse avoir le sien, il y a aussi des palmes qui se vendent jusqu'à 20 francs et même plus. À Saint-Pierre de Rome, les palmes du clergé sont conservées jusqu'au carême suivant; on les brûle alors et leur résidu sert à la cérémonie des Cendres, présidée solennellement par le Saint-Père, à la chapelle Sixtine.
Une seule famille a le droit, dans la ville éternelle, de fabriquer ces rameaux, si nombreux pendant la semaine sainte, et voici à quel événement elle doit ce privilège:
Lorsque Sixte V fit élever par l'architecte Fontana l'obélisque de porphyre rouge sans hiéroglyphe et d'un seul morceau (c'est le plus grand travail de cette pierre qu'on connaisse), dont le fils de Sésostris avait orné en Égypte le temple du Soleil, et qui, enlevé d'Héliopolis par Caligula, était venu ensuite embellir les jardins de Néron, lorsque le pape dis-je, fit élever ce magnifique obélisque sur la place Saint-Pierre, défense formelle, sous peine de mort, fut faite au peuple de prononcer un seul mot. On craignait que ses exclamations n'eussent troublé les ingénieurs ou empêché leurs ordres d'arriver jusqu'aux ouvriers.
Tout à coup, au moment décisif, quand le monument est presque dressé, les cordes se relâchent, elles mollissent et menacent, en s'allongeant, de laisser retomber cette aiguille, haute de 24 mètres et du poids de 500,000 kilogrammes; elle va se briser sur le pavé et broyer de ses éclats des centaines de personnes.
Tous les yeux sont fixes et les poitrines haletantes; l'anxiété est à son comble... Soudain, au milieu du silence général, une voix puissante s'écrie: «_Acqua, acqua alle funi_. De l'eau, de l'eau aux cordes.» Cette idée, émise par un jeune marin est un trait de lumière; les cordes sont inondées, elles se raffermissent, elles se resserrent, le travail peut être continué, et quelques minutes après, l'obélisque triomphant vient s'asseoir sur ses quatre lions d'airain, au milieu de cette place superbe où tant de siècles doivent le contempler.
Ce jeune marin de San Remo, près Gênes, s'appelait Guillemo Bresca; le pape le fit appeler et lui demanda quelle récompense il désirait pour l'immense service qu'il venait de rendre. Bresca n'en voulut pas d'autres que celle de pouvoir fabriquer seul, à Rome, les palmes des Rameaux. Depuis cette époque, lui et ses descendants ont toujours joui de ce monopole.
Rameaux verdoyants où le palmier et l'olivier se mêlent à tant d'autres feuillages, soyez vénérés. Que chaque fidèle vous emporte dans sa chambre et vous place au fond de son lit, près du bénitier que vos fleurs délicates parfumeront d'une odeur toute suave et céleste!
Cher petit rameau que je tiens entre mes mains, ta vue fait naître dans mon coeur les plus douces pensées; viens, rameau bénit, faire alliance de protection avec le bénitier qui contient la goutte d'eau sainte qui, soir et matin, descend sur nos fronts pour purifier nos âmes... Toujours tu as porté bonheur, et en ce moment même, tu me rappelles cette branche d'olivier que la colombe rapporta autrefois vers l'arche, en signe de paix. Tu me fais souvenir encore de ces palmiers superbes qui ombrageaient Jérusalem et demeurèrent sacrés; selon la remarque d'un Père de l'Église, le palmier s'éleva pendant plusieurs siècles sur les ruines de la cité déicide, et, par un trait de la Providence, échappa seul aux ravages des Romains.
Dans bien des pays existe encore cette pieuse coutume de suspendre aux petits lits des enfants, comme un talisman de bonheur, le rameau bénit qui appelle sur eux la protection du Ciel, et nous apparaît comme un abrégé de toutes nos croyances.
Rameaux précieux, tes branches embaumées sont un appel à nos âmes qui doivent aussi fleurir pour la vertu et s'épanouir en bonnes oeuvres. Il est rapporté, dans une touchante et pieuse légende, que les rameaux des prédestinés reverdissent dans leur tombe. Oui, leur fraîche verdure parle du Ciel; elle symbolise à nos regards l'espérance des chrétiens, appelés à conquérir la vie éternelle.
QUINZIÈME DEVOIR
LE VENDREDI SAINT
Hier, Jeudi Saint, nous avons eu sortie l'après midi, toutes les élèves sont allées visiter les sépulcres, généralement très beaux. En voyant l'affluence des fidèles dans les chapelles et dans les églises on se dit, avec une profonde joie au coeur, que la Foi n'est pas morte dans notre douce France, et cependant que ne tente-t-on pas pour l'affaiblir, l'ébranler, l'arracher même des consciences? Voilà plusieurs années qu'on a commencé et l'oeuvre néfaste se continue toujours. Aujourd'hui, hélas! d'après l'odieux arrêté du ministre de la marine, on a proscrit l'hommage rendu à Dieu le Vendredi-Saint, à bord de tous nos navires.
On sait que, le jour du Vendredi-Saint, les bâtiments de nos escadres mettaient leurs pavillons en berne. Cette tradition n'était pas spéciale à la marine de guerre, elle est générale dans la marine de commerce et même de plaisance. Mais à présent, les francs-maçons ont découvert que cet usage hautement clérical, constitue, non seulement une insulte à la liberté de conscience, mais encore un outrage à la République. Non, il y avait point danger pour la République parce que, un jour par an, le pavillon était amené à mi-mât sur nos navires de guerre, et cet usage, loin d'offenser la conscience de nos marins, était, au contraire, absolument conforme à leurs sentiments religieux et à leurs aspirations de croyants.
C'est égal, les sectaires auront beau faire et dire, ils passeront avec leurs stupides théories et nous verrons un jour cette tradition séculaire reprendre ses droits.
Le Vendredi-Saint me rappelle une petite historiette que j'ai entendu quelquefois raconter à mon vieil oncle Edmond, qui, jadis, sillonna les mers, quand il était capitaine au long cours. Alors il était fort jeune et débutait dans la carrière comme second à bord d'un grand navire de commerce du Havre, naviguant en ce moment aux confins de l'Atlantique.
Je laisse parler mon oncle.
«Le Jeudi-Saint, je fus trouver mon capitaine et lui demandai quel genre de vivres il faudrait distribuer le lendemain à l'équipage en ce jour anniversaire de la mort de Notre-Seigneur, jour que tous les chrétiens respectent; parfois même, ceux qui se posent en libres-penseurs.
Mon capitaine était franc-maçon. À cette époque les FF [symbole franc-maçon: trois points] n'avaient pas pour but de déchristianiser la France.
La franc-maçonnerie était alors une société de secours mutuels, une association philanthropique consistant à l'exercice de la bienfaisance, l'étude de la morale universelle et la pratique de toutes les vertus. Les adeptes devaient donc se reconnaître comme frères et s'entr'aider en quelque lieu qu'ils se trouvassent, à quelque nation, à quelque rang qu'ils appartinssent. On comprend que beaucoup de marins faisaient partie de la franc-maçonnerie qui leur rendait tant de services à l'étranger, particulièrement en cas de naufrage.
À ma question le capitaine me répondit. Nous ne pouvons pas forcer à faire maigre les hommes dont le service en mer est toujours pénible, n'ayant d'ailleurs rien de passable à leur offrir.
--Cependant, capitaine...
Le capitaine m'interrompit. «Oui, oui, je sais que vous êtes un fervent catholique. Eh bien! soit; consultez les hommes, et que chacun dise s'il veut faire gras ou maigre.
Je me rendis donc au gaillard d'avant où nos hommes prenaient leurs repas du soir: «Matelots, leur dis-je, vous savez que demain est un grand jour de deuil pour tous les chrétiens. Moi, je vous engage à faire maigre, mais vous êtes absolument libres de manger ce que vous voudrez.»
Tous répondirent sans hésitation: «Nous ferons maigre.»
Cette réponse me fit plaisir, je la portai de suite à mon capitaine et lui demandai ce qu'on servirait aux officiers.
«Les officiers seront libres aussi, répondit-il, quant à moi je reconnais que cela m'est un peu indifférent, mais n'importe, faisons un petit arrangement. Voilà bien des jours que nous ne pêchons rien qui vaille; eh bien! tendez vos grosses ligne d'arrière et, si vous prenez un beau poisson je m'engage à faire maigre toute la journée...
J'avoue que, le soir en jetant hameçons et harpons, je dis tout bas et bien dévotement une petite prière à Marie, l'Étoile des mers, la Protectrice des marins.
Le lendemain j'étais de quart de 4 heures à 8 heures du matin. Vers 6 heures, j'entends soudain un bruit insolite, je regarde et j'aperçois un gros poisson qui se débattait et frappait fortement le navire de sa queue. Je cris, comme c'est l'habitude dans ces agréables circonstances: «Bonne pêche! bonne pêche!» Les hommes du quart arrivent en courant l'un d'eux armé d'une longue gaffe dont le crochet était très aigu. Le poisson faisait force résistance. Il fallut six hommes pour le haler à bord. Le capitaine, entendant tout ce mouvement et persuadé que nous avions fait une belle capture, arrive à son tour. En effet, c'était un poisson appelé par les marins tazar, nom nullement scientifique, l'un des meilleurs de la haute mer; sa longueur était de 1m 60.
Il y avait de quoi régaler tout l'équipage, officiers et marins:
«Que dites-vous de ma pêche? dis-je au capitaine qui souriait.
--Que je vous félicite, et que je n'ai qu'une parole.
--C'est très bien, mon capitaine, mais, ce qui serait encore mieux, ce serait de reconnaître que ce beau poisson, qui, pour nous, est monté du fond de l'abîme, comme la manne en Égypte tombait du haut du ciel, nous vient aussi de Dieu.
C'est la récompense qu'il nous envoie pour n'avoir pas voulu enfreindre sa loi et avoir respecté le grand deuil du Vendredi Saint.»
Et mon oncle termine toujours sa petite narration, en se frottant les mains d'un air de conviction satisfaite, et ajoute: «Voilà comment l'équipage de notre navire, notre navire ce point perdu dans l'immensité des mers, sut rendre à notre Sauveur, ce jour-là, les honneurs qui lui sont dus.»
SEIZIÈME DEVOIR
LA PREMIÈRE COMMUNION
Je viens de passer une semaine bien agréable à la maison. Notre excellente supérieure, à la demande de maman venue me chercher, m'a octroyé la permission d'assister à la première communion de mon jeune frère. Le temps a favorisé ces grandes solennités, et demain, sous l'égide d'une bonne religieuse, je retournerai à mon cher couvent.
J'ai donc assisté à la première communion et à la confirmation du collège Saint-Sauveur, et le dimanche suivant à la paroisse, aux hommages rendus à Jeanne d'Arc.
La première communion, c'est la fête par excellence de l'enfance. Comme elle émeut délicieusement les âmes. Elle apporte comme un parfum de pureté et d'innocence charmant tous les âges, l'âge mûr et même la vieillesse. Chers enfants, on aime à vous contempler, votre lèvre est souriante, votre regard radieux. Le bonheur s'épanouit sur tous ces frais visages, que les soucis de l'existence, le poids des années n'ont point encore flétris.
La parole du Seigneur leur appartient aussi:
«Laissez venir à moi les petits enfants»; et plus tard, à toutes les étapes de la vie, la vision de ce beau jour évoque les plus suaves pensées. On se rappelle cette félicité sans mélange, à laquelle ne s'ajouta jamais l'arrière-goût d'amertume qui se retrouve au fond de toutes les joies humaines. Ce souvenir est plus doux qu'aucun autre.
Les pompes religieuses du collège Saint-Sauveur sont particulièrement belles et recueillies. La procession de la première communion, qui est en même temps celle du Très Saint-Sacrement, puisqu'elle a toujours lieu le jeudi de la Fête-Dieu, se déroule le soir, à la lueur des étoiles et à la lumière des cordons de feux, étincelant de tous les côtés. La procession serpentant sous les grands cloîtres, souvenir d'un passé lointain, a quelque chose de particulièrement imposant et grandiose.
Chaque année, sans se répéter jamais, maîtres et élèves savent varier les décors et leur donner un nouvel attrait. Une magnifique mosaïque, tapis de fleurs et de flammes, revêtait cette fois la cour d'honneur. Les reposoirs étaient fort beaux, celui des grands surtout. C'était un monument donnant l'illusion complète d'un vaste portique de cathédrale.
La rentrée solennelle de la procession est d'un effet saisissant. La chapelle constellée de lumières ressemble à un firmament d'étoiles. Les chants se mêlent à la voix majestueuse de l'orgue, et la dernière bénédiction, descendant sur tous les fronts inclinés, retentit dans le coeur comme un écho tombé des Cieux.
Après la première communion au collège, nous avons eu la confirmation à la paroisse. Monseigneur a dû être satisfait. Une grande partie de la population s'était rendue à sa rencontre pour lui souhaiter la bienvenue. La petite cité Redonnaise, cette fille de l'antique abbaye fondée sur les bords de la Vilaine, par saint Conwoïon il y a mille ans, cette petite ville, hameau d'abord, qui grandit sous l'égide protectrice des moines et dont les développements suivirent ceux du monastère, avait bien fait les choses.
L'église était décorée avec goût et élégance. Le groupement des oriflammes militantes, le jeu des lumières réfléchies dans le cristal des lustres, les fleurs et les verdures formaient un ensemble charmant. Le soleil, un peu voilé le matin, s'est éclairci dans l'après-midi; et la procession, cette longue file de robes blanches et de pantalons noirs, avec ses oriflammes et ses bannières, s'est déroulée à travers les rues, sous un ciel rayonnant.
Enfin, hier dimanche, M. le Curé nous avait convié à rendre nos hommages à Jeanne d'Arc. L'église avait gardé ses belles décorations, faisceaux de drapeaux, guirlandes de verdure, lustres éblouissants. Les chants et l'excellente musique des Frères rehaussaient encore l'éclat de cette fête.
Oui, la France a senti passer le souffle des grands, des sublimes dévoûments, à l'évocation de cette jeune bergère, inspirée par Dieu. Elle accomplit, l'humble fille des champs, des prodiges qui étonnèrent ses contemporains et qui nous étonnent encore.
Oui, la vraie France de Clotilde et de Clovis, de Geneviève et de Charlemagne, de Louis IX, de Blanche de Castille, la France, fille aînée de l'Église, se lève pour acclamer l'héroïque libératrice du pays.
Autour de cette vaillante et chrétienne figure devraient se grouper tous les Français. Les plis de son étendard victorieux ne devraient abriter qu'un parti, celui de la Patrie. Les anti-patriotes qu'on nomme juifs et francs-maçons ne l'entendent pas ainsi. Ils ne veulent pas s'incliner devant cette gloire si pure!
Victor Hugo a dit: «Tout homme qui écrit un livre, ce livre c'est lui; qu'il le sache ou non, qu'il le veuille ou non, cela est. De toute oeuvre quelle qu'elle soit, chétive ou illustre se détache une figure, celle de l'écrivain. C'est sa punition s'il est petit, c'est sa récompense s'il est grand.» L'homme est comme l'écrivain, il écrit sa propre histoire par la voie qu'il suit et par la vie qu'il mène. Ah! se sont-ils fait assez chétifs, assez petits tous ces hommes qui nient les vertus et les gloires de Jeanne d'Arc, uniquement parce qu'elle fut chrétienne, parce qu'elle fut grande aussi, par sa foi et par sa fidélité à cette religion du Christ, qui seule relève et ennoblit l'humanité.
Jeanne, la France entière a gardé ta mémoire; Dans la gloire, apparais sur un trône immortel. Jeanne, nous t'acclamons, c'est un chant de victoire Qui passe frémissant aux quatre coins du ciel! Ton âme est avec nous, le sublime génie Qui t'inspira nous reste, et ce précieux legs, À travers le temps plane encor sur la Patrie, Vierge de Domrémy, patronne des Français. Puis après le triomphe et les apothéoses, Où la gloire à ton front met l'auréole d'or, L'Église t'a donné, sacrant toutes ces choses, La palme de ses saints pour te grandir encore!
DIX-SEPTIÈME DEVOIR
LES PROCESSIONS
Ces belles pompes religieuses du catholicisme observées par les uns, honorées par les autres et toujours respectées, datent d'une très haute antiquité. On peut les faire remonter à la cérémonie de la translation de _l'Arche d'Alliance_, célébrée en grandes pompes parmi le peuple d'Israël. La bible cite encore la procession de Josué autour des murs de Jéricho et celle, pendant laquelle le roi David dansa devant l'Arche. Ces solennités n'étaient que la figure des manifestations extérieures et pieuses que nous appelons aujourd'hui: processions.
Nous ne parlerons pas ici des processions païennes des Grecs et des Romains; en l'honneur des dieux de l'Olympe ils en faisaient de très solennelles à diverses époques de l'année.
En France, les processions religieuses du Moyen-Age étaient plus nombreuses que de nos jours, mais beaucoup, ayant alors dégénérées en mascarades grotesques, l'Église dut en supprimer un grand nombre.
Elles sont encore fréquentes en Italie, en Espagne, en Portugal et en Belgique.
On distingue les processions commémoratives, votives, de bénédictions, d'intercessions, d'honneur, à stations, d'actions de grâce, de pèlerinages, de translation et enfin de pénitence. À ce propos, on peut rappeler le trait suivant. Un de nos rois, faisant un jour une procession de ce genre à travers sa bonne ville de Paris, pieds nus et les reins ceints d'une corde, rencontra le bourreau emmenant un pauvre diable à Montfaucon. «Sire, s'écria le malheureux, ayez pitié de moi!
--Soit, dit le roi en s'arrêtant, il faut donner aux coupables le temps de se repentir; bourreau, tu ne pendras cet homme, que lorsqu'il aura dit, à haute voix, son acte de contrition.» Et le roi continua sa marche.
Une demi-heure après, l'aide du bourreau accourait à toutes jambes. «Sire, le condamné a déclaré qu'il ne dira jamais tout haut son acte de contrition et comme on ne peut le pendre qu'après; le bourreau est fort embarrassé. Que faire?»
Le roi réfléchit un instant, puis souriant répondit: «Un roi n'a que sa parole, je fais grâce au condamné.»
La fête des Rogations vient du mot _rogare_, prier, elle fut instituée en 474 par saint Mamert, évêque de Vienne, en Dauphiné, dans le but d'attirer la protection de Dieu sur les biens de la terre; elle consiste en processions autour des champs, pendant lesquelles le prêtre bénit la terre, en appelant sur elle les grâces du Ciel. On la célèbre pendant les trois jours qui précèdent l'Ascension.
Ce fut le pape saint Grégoire le Grand qui institua la grande litanie ou procession de saint Marc, l'an 590 lorsque la colère de Dieu se faisait sentir dans Rome où la peste[9] jetait partout le deuil. Ce grand saint, voulant apaiser le Seigneur, justement irrité, ordonna des processions générales ou prières publiques, durant trois jours. C'est ce qu'on appelle litanies septénaires, parce que le saint pape ayant rangé tous les fidèles en sept choeurs différents, les fit partir en même temps de sept églises, comme autant de processions. La confiance que ce grand pape avait en la puissante protection de la sainte Vierge, et, en l'intercession des saints ne fut pas vaine; le saint pasteur portait l'image de la sainte Vierge, celle que l'on croit communément avoir été peinte par saint Luc. Lorsqu'il fut près du môle d'Adrien, on vit un Ange qui mettait l'épée dans le fourreau, et dès lors le fléau de Dieu cessa; le château bâti à la place où se fit l'apparition a été nommé, en mémoire de cet événement, le Château Saint-Ange. L'on croit que ces processions ou litanies furent instituées le 25 avril, jour de la saint Marc, c'est pourquoi l'Église en fait l'anniversaire tous les ans en ce jour.
La fête de l'Assomption a été fondée en l'honneur de l'élévation de la sainte Vierge au Ciel. On la célèbre le 15 août. Cette fête existait dès le Ve siècle mais le voeu de Louis XIII ajouta beaucoup en France à sa solennité.
Autrefois, la Fête-Dieu, cette belle fête de l'institution de l'Eucharistie, longtemps continuée sous le nom de Pâques, en mémoire du grand Sacrifice de la Croix, comprenait les trois mystères de l'Eucharistie, de la Passion et de la Résurrection; le Jeudi Saint lui demeura consacré.
Ecoutons ce que dit le P. Eymard à ce sujet: «Les autres fêtes célèbrent un mystère de la vie de Notre-Seigneur, elles honorent Dieu, elles sont belles et fécondes en grâces pour nous. Mais enfin, elles ne sont qu'un souvenir, qu'un anniversaire d'un passé déjà lointain, qui ne revit que dans notre piété. Ici c'est un mystère actuel: la fête s'adresse à la personne vivante et présente parmi nous de Notre-Seigneur. On n'y expose pas des reliques ou des emblèmes du passé, mais, l'objet même de la fête qui est vivant. Aussi, dans le pays où Dieu est libre, voyez comme tout le monde proclame sa présence, comme on se prosterne devant lui. Les impies même tremblent et s'inclinent: Dieu est là.»
DIX-HUITIÈME DEVOIR
LA FÊTE DIEU