L'ANGLAIS. - L'ALLEMAND.
Oh! que nous avons bien adressé! Celui qui gémit en ce lieu ne s'attend pas à trouver aujourd'hui des libérateurs.
LE FRANÇAIS.
L'infortuné ne sçait rien: il serait mort, sans apprendre la liberté de son pays.
Et de toute l'Europe. Il ne doit pas être loin: cherchons-le; allons au-devant de lui.
LE FRANÇAIS.
Qu'il me tarde de le rencontrer! C'est sans doute un des nôtres; et, à en juger d'après les saints noms qu'il a tracés sur cette roche, il est digne de la grande Révolution, puisqu'il a su la pressentir à ce bout du monde.
SCÈNE III.
LES ACTEURS PRÉCÉDENTS et le VIEILLARD.
Plusieurs SANS-CULOTTES à-la-fois.
Bon vieillard!... vénérable vieillard!... que fais-tu ici?
LE VIEILLARD.
Des Français!... ô jour heureux!... il y a si long-temps que je n'ai vu des français!... Mes amis! mes enfants! que cherchez-vous?... mais avant tout, un naufrage vous a peut-être jetés sur cette rive; auriez-vous besoin de nourriture? Je n'ai à vous offrir que ces fruits, et l'eau de cette source. Ma cabane est trop petite pour vous contenir tous à la fois. Je n'attendais pas si nombreuse et si bonne compagnie.
LE FRANÇAIS.
Notre bon papa, il ne nous faut rien. Nous n'avons besoin que de t'entendre, de sçavoir ton histoire; nous te raconterons, après, la nôtre.
LE VIEILLARD.
En deux mots, la voici: Je suis français, né à Paris. J'habitais un petit domaine contre le parc de Versailles. Un jour, la chasse passe de mon côté; le cerf est relancé jusque dans mon jardin. Le roi et tout son monde entrent chez moi. Ma fille, grande et belle, est remarquée de tous ces messieurs de la cour. Le lendemain, on me l'enlève... Je cours au château réclamer ma fille; on me raille: on me repousse: on me chasse. Je ne me rebute pas: la larme à l'oeil, je me jète aux pieds du roi sur son passage. On lui dit un mot à l'oreille sur mon compte; il me ricane au nez, et donne ordre qu'on me fasse retirer. Ma pauvre femme n'en obtient pas davantage; elle expire de douleur. Je reviens au château. Je compte ma peine à tout le monde. Personne ne veut s'en mêler. «Je demande à parler à la reine; je la saisis par la robe, comme elle sortait de ses appartements. Ah! dit-elle, c'est cet ennuyeux personnage. Quand donc lui interdira-t-on ma présence?» Je me présente chez les ministres, j'élève le ton; je parle en homme, en père. Un d'eux, c'était un prélat, ne me répond rien; mais il fait un signe. On m'arrête à la porte de son audience; on me plonge dans un cachot, d'où je ne sors que pour être jeté à fond de cale d'un navire qui, en passant, me laissa dans cette île, il y a précisément aujourd'hui vingt années. Voilà, mes amis, mon aventure.
LE SANS-CULOTTE FRANÇAIS.
Ecoute à ton tour, et apprends que tu es bien vengé. Te dire tout, serait trop long. Voici l'essentiel: Bon vieillard! tu as devant toi un représentant de chacune des nations de l'Europe devenue libre et républicaine: car il faut que tu saches qu'il n'y a plus du tout de rois en Europe.
LE VIEILLARD.
Est-il bien vrai? Serait-il possible?... Vous vous jouez d'un pauvre vieillard.
LE SANS-CULOTTE FRANÇAIS.
De vrais sans-culottes honorent la vieillesse, et ne s'en amusent point... comme faisaient jadis les plats courtisans de Versailles, de Saint-James, de Madrid, de Vienne.
LE VIEILLARD.
Comment! il n'y a plus de rois en Europe?...
UN SANS-CULOTTE.
Tu vas les voir débarquer tous ici; ils nous suivent (à leur tour, comme tu l'as été,) à fond de cale d'une petite frégate armée que nous devançons pour leur préparer les logis. Tu vas les voir tous ici, un pourtant excepté.
LE VIEILLARD.
Et pourquoi cette exception? Ils n'ont jamais guères mieux valu les uns que les autres.
LE SANS-CULOTTE.
«Tu as raison... excepté un, parce que nous l'avons guillotiné.
LE VIEILLARD.
«Guillotiné!... que veut dire?...
LE SANS-CULOTTE.
«Nous t'expliquerons cela, et bien autre chose»: nous lui avons tranché la tête, de par la loi.
LE VIEILLARD.
Les Français sont donc devenus des hommes!
LE SANS-CULOTTE.
Des hommes libres. En un mot, la France est une république dans toute la force du terme... Le peuple Français s'est levé. Il à dit: je ne veux plus de roi; et le trône a disparu. Il a dit encore: je veux la république, et nous voilà tous républicains!
LE VIEILLARD.
Je n'aurais jamais osé espérer une pareille révolution: mais je la conçois. J'avais toujours pensé, à part moi, que le peuple, aussi puissant que le Dieu qu'on lui prêche; n'a qu'à vouloir... Que je suis heureux d'avoir assez vécu pour apprendre un aussi grand évènement! Ah! mes amis! mes frères, mes enfants! je suis dans un ravissement!...
Mais jusqu'à présent vous ne me parlez que de la France; et, ce me semble, si j'ai bien entendu d'abord, l'Europe entière est délivrée de la contagion des rois?