XIX
Et l’aube vint, comme une bulle d’or qui, dilatée, aérienne, frémissante, emplit un instant tout l’espace, puis creva dans l’azur sans fond. Le marais de bronze devint d’or, d’or pâteux ondé de grandes couleurs roses... Et la lumière recommença de pleuvoir.
De là-bas, dans le sud-est, de la rive argileuse, où poussent les trams dont l’ombre est légère, je la regardais battre, asperger, inonder à grandes nappes éblouissantes l’assise du kilomètre 83. Je voulais que mes yeux s’emplissent de cela...
Cela, ce n’était pas beau--au sens chéri des esthéticiens--avec ce profil court sur pattes de crémaillère renversée. Mais, c’était notre œuvre.
Nous avions coulé de bon béton, nous avions lié de bon fer, nous avions encastré de bonnes pierres, nous avions conjuré le mauvais limon... C’était droit, net, d’un trait, comme notre volonté tendue, comme les lignes de nos épures. C’était plat comme une table, et cela portait tout le bouquet resplendissant du ciel. Et je savais que c’était solide, durable, pas en toc. Je prêtais l’oreille au bruit sourd des hautes eaux, des fluidités fangeuses qui tournaient autour des piliers. Et j’étais sûr qu’il ne pouvait rien contre elle, ce frottement flasque et sournois: j’étais content, c’était notre œuvre.
Dieu! qu’elle nous avait coûté de soins et de peines! Du sang aussi... Du sang vraiment? Pas assez de sang... Que sont quelques gouttelettes, à peine grosses comme ces fleurettes rouges qui couvrent des kilomètres du marais? Ah! si notre ciment en était imbibé, pétri, comme l’œuvre serait plus belle, plus rose, plus indestructible... N’importe, je suis content!
Comme l’homme qui a bâti sa demeure, comme l’artiste qui a buriné le bronze sorti du moule, comme l’époux qui se réjouit du sein gonflé de l’épouse, je suis content. Je lève les bras en signe d’allégresse, une grande joie me prend aux entrailles. L’œuvre est là, et elle porte ma survie, le tout petit enfant de mon éternité, agrippé et suçant la lumière à son flanc. Dites-moi, vous tous qui courez, qui sautillez, qui vous tordez le cou, cherchant la joie, en est-il une autre? Mensonge! Il n’est qu’une plénitude...
Allons, rions, dansons! Comme David devant l’arche, pleine de l’Éternel, comme les petites robes d’or devant les portiques des ancêtres, comme les grues antigones devant la splendeur de l’œuf de l’astre... dansons! Qui a fait cela? Nous autres, les hommes, je m’entends, quinze ouvriers et trois mille coolies.
· · ·
--Vous paraissez bien joyeux, monsieur de Tourange?
Elle est là, elle, l’Ennemie, avec sa tête altière et ses yeux obscurs de revendications. Elle est là... La jeune lumière nacre sa chevelure massive. La longue ligne blanche de sa robe serpente entre les troncs argentés, et de grandes lunes d’ombre bleuâtre choient sur le tissu pâle.
--Est-ce de nous quitter? Pourquoi partez-vous sans nous dire adieu? Moi, je tenais à vous dire adieu...
--Adieu donc, madame... Mais, retournez vite là-bas; votre absence ferait manquer toutes les fêtes.
Elle ne bouge pas. Sa main joue distraitement avec le sautoir qui fait un bruit d’écailles à son col. Au bout du sautoir, il y a un cœur d’or, un de ces bijoux du pays que les petites filles nues portent comme un hochet.
--Pourquoi me parlez-vous comme un mal élevé? Est-ce parce qu’hier soir je vous ai négligé? Mais, hier, j’appartenais au protocole! J’étais une horrible chose officielle... Et voyez à quelle heure il faut sortir du lit, pour vous trouver!
Maintenant le sourire est à sa bouche, comme la flèche sur l’arc bandé. Elle fait un pas, étend la main vers le marais éblouissant.
--Que regardiez-vous donc avec tant d’allégresse?
--Je me retourne à demi. J’allonge le bras à mon tour:
--Ceci.
Elle suit l’indication de mon doigt et fait une moue d’enfant amusé.
--Ce n’est pas très beau... Mais enfin, puisque cela vous plaît!
Elle est assez près de moi, pour que je sente son haleine qui rôde, qui menace, qui étourdit....
--Mais vous pouvez regarder cela, et ne pas me regarder, moi, d’un air fâché, en fronçant les sourcils comme devant votre carnet de chiffres! Pourquoi me regardez-vous d’un air fâché?
«Pourquoi je vous regarde d’un air fâché, Elsa de Faulwitz aux yeux trop beaux, aux yeux trop riches? S’ils perçaient les fronts, comme ils percent les cœurs, les regards de ces yeux, peut-être liraient-ils: «Pour faire... cela... que vous ne trouvez pas très séduisant, il a fallu que beaucoup de gens meurent, et moi, je les ai vus mourir. Et quand vous n’êtes pas là, Elsa, je pense que ces morts sont morts pour une chose sans nom, sans gloire, sans profit, mais si magnifique!... Savez-vous le sens de ce mot? Magnifique veut dire: qui fait grand. Mais, quand je vous vois, vous si éclatante, si fascinante, si superbe, il me vient cette idée affreuse que nos morts sont morts pour que monsieur votre père puisse gagner beaucoup d’argent, et servir les quatre mille volontés de la toute petite chose que vous êtes, Elsa...»
Et je prononce le dernier mot seulement: «Elsa...» et je m’arrête... Elle n’a pas l’air d’avoir entendu, mais, elle doit s’être rapprochée, car je vois ces yeux grandir. Maladroitement je reprends le ton du «mal élevé»:
--En regardant «cela» moi, je pensais aux morts...
--Si vous pensiez aux morts, pourquoi étiez-vous si joyeux?
Cette droite réplique me décontenance.
Elle sent son avantage, et comme un bon combattant s’empresse de redoubler l’attaque:
--Je répète ma question: pourquoi regardez-vous, en dansant, le chemin de fer de Mureiro Vanelli, et, en fronçant les sourcils, la fille de Mureiro Vanelli? J’ai peur que vous ne soyez injuste et pour mon père et pour moi, monsieur de Tourange... Il n’y a que deux choses qui aient de la valeur au monde, l’intelligence des hommes, et la beauté des femmes. Il y a plus d’intelligence dans la tête de papa que dans tout un troupeau de fonctionnaires et de subalternes, et, s’il se sert de cette intelligence pour glorifier la beauté de sa fille, j’ai le droit d’en être fière... Non, ne soyez pas injuste... ni ingrat. Si je l’avais voulu... non, j’allais dire une banalité... Vous êtes intelligent, certes, mais j’aurais voulu vous donner le goût de la domination, de la conquête... Qui veut conquérir le monde, qu’il conquière la femme d’abord!
Elle parlait, elle parlait... mais, je n’entendais pas son babil. Seul me touchait l’éclair de ses yeux éclatants, et l’haleine, l’haleine rôdeuse, l’haleine embaumée...
Et ma joie, la sainte joie de mes entrailles, ma bonne joie d’ouvrier agonisait devant l’horrible désir de la prendre, celle-là, de la clouer, toute frémissante, contre l’œuvre, comme une bête maléfique et merveilleuse...
Il y eut, dans ses prunelles batailleuses, comme un éclair de triomphe et, entre ses dents serrées, comme un grincement. Mais, comme je pliais sa taille, comme ma bouche forçait ses lèvres, un éclat de rire brutal nous redressa brusquement et Vigel bondit.
Je lâchai madame de Faulwitz, et fis un pas vers l’intrus. Une minute, nous nous regardâmes, presque épaule contre épaule. Il était grand et souple, mais, je le dépassais en hauteur et en largeur, et je me rappelais le jour où j’avais si bien lancé le pauvre Moutier contre les troncs des trams... Et je me disais que, pour un rien, ce n’est pas dans cette direction mais dans l’autre, du côté de la fausse pelouse, où l’on enfonce si bien, que le camarade Vigel serait expédié.
A deux pas, ayant rajusté son feutre, madame de Faulwitz souriait et jouait avec son sautoir. Alors, tout à coup, Vigel se retourna vers elle.
--Ah! vous en êtes venue à vos fins! Il vous fallait le rouler celui-là aussi... Joliment bien combiné, le rendez-vous! Mais, halte-là, j’interviens cette fois... J’interviens dans votre carrière galante.... Il y a longtemps que j’aurais dû le faire! j’aurais dû vous écraser la tête, la première fois, vous rappelez-vous, sur la bonne glace du Peï-ho... ou encore à Saïgon, quand je voulais vous poignarder sur la belle terre rouge... Elle aurait bien bu le sang!
Je m’approchai, pour le prendre au collet. Mais Elsa Vanelli, qui n’avait pas bronché, m’arrêta d’un signe. Elle haussa les épaules et dit froidement:
--Dummkopf!
Puis, avec un rire léger:
--Oh! tous ces hommes, quels vaniteux! Le voilà qui parle de rendez-vous. Alors, vous croyez que c’est pour vous, Vigel, ou pour Tourange que je suis ici? Non, mon cher, non... Pour qui? Vous voulez le savoir? Suivez-moi, je n’y vois aucun inconvénient.
Elle assura le pli de sa jupe, ouvrit son ombrelle et s’en alla tranquillement, tandis que nous restions sur place, en vérité un peu penauds. Quand elle eut marché quelques mètres, elle se retourna et fit claquer ses doigts, comme on appelle un chien; et cela brisa notre immobilité, nous la suivîmes.
Le soleil maintenant blanchissait le ciel, gonflait l’énormité de la nue, rapetissant, écrasant la digue sur la surface couleur de rouille. Un cou de canard émergeait comme un crochet de fer. Je reconnus bien vite l’endroit où nous conduisait madame de Faulwitz. Un bouquet de lataniers, un tournant, une haie de lianes aux éternelles grappes teintes... Voici l’enclos où, à l’ombre de son palmier à sucre, dort Justus Barnot. Une herbe miraculeusement haute l’emplit et déferle sur les îlots rectangulaires des tombes. Toutes lavées, toutes nettes, on dirait fermées d’hier, sont ces dernières, et, de grandes gerbes multicolores et parfumées, une profusion de fleurs, toutes luisantes encore de leur bain d’aurore, chamarrent l’uniformité grise de leurs dalles. Dans un coin stationnent, brancards baissés, trois larges brouettes vides, et, tout auprès, une équipe de trois coolies, sous la surveillance d’un marin du Lotus, s’occupe à redresser une croix sapée par les pluies.
Madame de Faulwitz nous regardait, et son regard disait: «Voilà ceux pour lesquels je suis venue!»
Mais aucune parole ne sortait de ses lèvres. Après une courte pause à l’entrée, elle se dirigea droit vers la tombe de Just Barnot, l’homme du comte de Faulwitz, et, dégageant sous les fleurs un coin de la pierre, s’y agenouilla.
Quand elle fut relevée, elle vint se placer entre nous deux, et tous trois, silencieux, reprîmes le chemin de la digue.
Un oiseau se mit à chanter sur un mode étrange. Des corbeaux et des hérons s’envolaient, comme en s’étirant, du somme paresseux des feuillages.
Nous avions l’air de rêver tous trois.
A hauteur de la véranda de ma sala, je fis halte, et mes deux compagnons m’imitèrent. Avant que j’aie pu ouvrir la bouche, madame de Faulwitz s’était écartée d’un pas, et, d’une voix inattendue, de la voix posée, sérieuse, d’une amie loyale, un tantinet «grande dame», un tantinet «patronne»:
--Il y a eu beaucoup de morts, dit-elle, il est juste que les vivants soient récompensés, et je suis sûre que papa le fera... le fera comme je le lui demanderai... Monsieur de Tourange, on ne peut rien pour vous, que vous souhaiter l’avenir de Dieu; mais, vous, Vigel, venez me parler.
Il se rapprocha vivement d’elle, et, tandis que je me détournais pour vérifier le tas de mes bagages empilés sous l’auvent de la véranda, je les entendis qui causaient en chinois.
La fin de l’entretien vint à mes oreilles, au moment où je reparus sur le chemin, mais en paroles françaises, prononcées à très haute voix par madame de Faulwitz:
--C’est convenu. Voulez-vous me ramener auprès de mon père? Une locomotive est là... Vous savez, je pense, la conduire?--ajouta-t-elle avec un sourire.
Et Vigel s’inclina.
Je les accompagnai jusqu’à la voie. Vigel bouscula vers la gauche le mécanicien annamite et mit la main au volant de la coulisse.
--En arrière, d’abord, dit madame de Faulwitz, en lui touchant l’épaule du manche de son ombrelle, je veux voir les bords de la troisième rivière.
Les roues grincèrent et, lentement, la noire machine recula, comme un buffle ébloui.
--Adieu, me crièrent-ils ensemble.
Je tirai ma montre. J’avais deux heures au moins avant le départ de mon convoi. Je songeai alors soudain qu’il y avait une autre femme à Chang-préah, à qui mon adieu était dû. Et incontinent je me mis à la recherche de Fagui.
Le sort de la folle avait été provisoirement réglé, quelques jours auparavant, à la suite d’une conférence entre le docteur, Vallery et moi. Le docteur nous avait répondu d’une maison à Marseille, où les soins donnés permettraient d’espérer la guérison; et, pour la dépense, Vallery, au nom de la Compagnie et en souvenir de M. Lacroix, moi, au nom de l’amitié et en souvenir de Moutier et de Lully, nous étions engagés à y pourvoir.
Fagui n’avait plus qu’une semaine pour se promener sur le ballast, et pour jouer avec les reflets des rails; et j’étais bien sûr de la trouver quelque part entre la digue et le terminus.
Je n’avais pas fait deux cents mètres que je distinguais la tache claire de sa robe, sur l’autre bord de la voie, à hauteur précisément de ce fameux aiguillage où Vigel rêvait naguère, avec candeur, d’un beau patapouf du train officiel. Je continuai mon chemin le long de la digue, et, quand je parvins à portée de voix, je l’appelai par son nom, en agitant mon casque.
Elle ne parut pas m’entendre et garda sa position bizarre.
De loin, j’avais cru la voir accroupie, maintenant je discernais qu’elle était debout, mais penchée en avant, le cou tendu, guettant je ne sais quoi... Instinctivement mon regard suivit la direction ainsi surveillée, et j’aperçus, au débouché de la forêt, la fumée d’une locomotive--sans doute, celle de Vigel et d’Elsa.
Revenant à Fagui, j’éprouvai un certain malaise à constater que la main de la folle s’appuyait sur le levier de l’aiguillage. Je savais ce dernier heureusement bloqué, mais, néanmoins, me hâtai de répéter mon appel: «Fagui! Fagui!» Ce qui lui fit redresser le buste, mais ne sembla point la décider à abandonner son poste.
La locomotive arrivait comme une charge de buffles, et, craignant que la pauvre femme ne se lançât imprudemment à la dernière minute, je courus moi-même pour traverser la voie. J’entendis sur ma droite le déchirement du sifflet à vapeur, et, devant moi, comme en réponse, le cri lamentable, le cri suraigu, qui imite celui de la grenouille prise... La folle se tint une seconde toute raidie, les deux mains crispées à la tige de fer, et soudain, avant que j’eusse pu bouger un doigt, le levier de l’aiguillage décrivait un arc de cercle.
· · ·
Nos locomotives du Siam-Cambodge n’étaient pas des joujoux à la dernière mode. Elles avaient encore pour la contre-marche, en cas de catastrophe imminente, le bon vieux levier à renversement; et, pour faire marcher cette mécanique, en moins de deux secondes, sans oublier le robinet du régulateur, il fallait une adresse, une vigueur, une décision dignes d’un maestro du métier--dignes du directeur en chef des Railways du Siam-Haut-Cambodge qu’Henry Vigel, le bien récompensé des gens du kilomètre 83, est aujourd’hui.