‹ Le kilomètre 83Chapitre 6 sur 42 · VI

VI

La forêt, en marge de qui nous vivons, ne s’ordonne point comme les nôtres, en groupements d’essences. Ici, point de futaies, point de conciles de troncs vénérables, point de jeune tribu conquérante qui happe, au passage de ses racines, tous les produits du sol. Mais la vie, bouillonnante et débonnaire,--pour tous, la plus magnifique leçon d’individualisme!

La confusion des formes étourdit d’abord comme une vapeur verte. Sur mille mètres carrés, toutes les feuilles, toutes les graines, toutes les épines, toutes les écorces, toutes les branches. Mais le fort laisse vivre le faible; mais l’«en bas» ne sape pas l’altitude... La base du monstrueux bang-lang ne décime pas, de ses rostres en ailerons de squales, le gentil peuple des herbes; et de l’échevèlement frénétique des lianes, le blanc sao jaillit sans meurtrissures, comme un bras nu et musclé qui tend vers le ciel une touffe de lauriers. Et c’est bien une nation d’Asie, j’imagine, cette multitude où la pouillerie débordante des petits coudoie, sans vergogne, les géants à l’apparat somptueux et cruel, et où l’arbre de la Puissance porte, sans en être étouffé, la plus effroyable surcharge de parasites.

A midi, tout s’immobilise dans la forêt. Les feuillages, bizarrement bosselés, se tachent de reflets métalliques... Le vent, à coup sûr, les ferait tinter; mais il ne souffle pas... Cependant les piques solaires crèvent durement ces boucliers de clinquant. Il semble qu’on entende leur choc sur la terre, et que celle-ci en garde un étonnement sourd. La vie animale est morte. Seuls les insectes, particules légères, participent à cette rebondissante vibration.

Un peu plus tard, glisse l’heure de l’écureuil et du singe. Deux bêtes, deux âmes... L’écureuil projette à peine sur d’opaques frondaisons sa courbe grise et légère comme une fumée. Le singe, à grand tapage, bouscule, casse, déchire, relève d’un jeu lubrique la longue traîne agrafée aux ramures.

Dans les tranchées, où mon poney galope avec ardeur, un papillon, damasquiné de bleu, coupe, d’une ligne brisée et hâtive, la large piste veloutée.

Et voici le soir, redoutable magicien! La forêt se transforme. Elle s’apprête pour de mystérieuses célébrations... Du haut en bas, des cimes à la brousse, aux innombrables étages de la demeure végétale, c’est le plus grand chuchotement de l’inconnu.

Qu’on ne s’y méprenne point cependant. Ici vos épaules ne sentiront pas tomber sur elles l’ombre, froide et lourde d’hymnes, d’un temple. Les images architecturales familières se détournent de l’esprit. Point de piliers; point de colonnades, point de voûtes qu’emplit l’horreur sacrée... Ceci seulement: la grande force élévatrice, une minute, imperceptiblement rétractée...

· · ·

Depuis que j’habite dans le voisinage de la forêt, j’ai compris l’âme secrète de ceux qu’on appelle là-bas, dans les villes peuplées de scribes, les «broussailleux».

On dit:

«Ce sont des orgueilleux brutaux. Ils appartiennent à un cycle révolu, résidus de ces âges où la force aux yeux courts tenait le sceptre. Ils perdent l’aplomb à jouer les Nemrods au petit pied, loin du sol héréditaire où la juste dévolution des emplois ferait d’eux des garde-chasses...»

Ils répondent:

«Que nous importent l’orgueil, l’énergie, l’ambition, sur quoi vous nous jugez! Mais nous avons trouvé ici la vie nue, la Belle qui ne dort plus dans vos bois.

»Nous-mêmes, comme le vieil Adam, avons connu enfin notre nudité. Nous n’en avons point eu de honte... au contraire, une grande joie. Et nous ne couperions pas même une palme pour en altérer le pur scandale.

»Comme des nageurs nus, nous nous sommes plongés, avec un tremblement de délices, dans l’heure trouble où les buissons ont l’air de verts madrépores, où les feuillages, frères des éponges, baignent à de glauques profondeurs... Ayant regagné le bord, nous avons bu, comme un cordial amer, la Solitude.»

· · ·

Quelquefois j’ai peur et haine de la forêt, de cette forêt dont j’ignore les lois et les caprices, dont le rythme des sèves m’échappe, dont le vert perpétuel se corrompt ou s’exalte pour des causes que je ne sais préciser, de cette forêt qui amalgame les fleurs et les graines, qui n’a pas de saisons, pas de sommeil hivernal, pas d’éveil tendre et printanier... rien qu’une poussée barbare de vie, rien que ce soulèvement gonflé de corps d’esclave sous la caresse du sultan solaire!

Un après-midi, éperdument, j’ai rêvé de la forêt de chez nous, de la forêt d’automne, en robe de pourpre, la belle forêt royale, qui trône sur un peuple de coteaux et qui dore d’une dernière gloire, par-dessus la fumée bleue des labours, sa prochaine décapitation...

Une bête inconnue meuglait au loin, comme un cor étrange.

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