‹ Le Legs de 30.000 dollars et autres contesChapitre 31 sur 38 · L’ESPRIT DES ENFANTS

L’ESPRIT DES ENFANTS

Tous les enfants paraissent avoir de nos jours la désagréable habitude de faire de l’esprit en toute occasion et surtout aux moments où ils feraient mieux de se taire. A en juger par les exemples qu’on entend citer un peu partout, la nouvelle génération d’enfants est composée d’idiots. Et les parents ne doivent pas valoir beaucoup plus que leurs enfants, car, dans la plupart des cas, ce sont eux qui racontent ces traits d’esprit et ces preuves d’imbécillité puérile. Il semble peut-être que je parle de cela avec quelque chaleur et sans doute avec quelque raison personnelle; et j’admets que cela m’irrite d’entendre tant louer les mots d’enfants, tandis que moi-même je n’ai jamais rien osé dire, lorsque j’étais petit. J’ai bien essayé une ou deux fois, mais cela ne me réussit pas. Les membres de ma famille ne semblaient attendre aucune faculté brillante chez moi et lorsque je tentais quelque remarque, ils me réprimandaient ou me fouettaient. Mais ce qui me donne le frisson et me fait hérisser les cheveux sur la tête, c’est de penser à ce qui serait arrivé si j’avais osé lancer quelque «mot», du genre de ceux qu’affectionnent actuellement les petits de quatre ans, en présence de mon père. M’écorcher vif lui aurait paru le plus doux des châtiments possibles. C’était un homme grave et il détestait tous les genres de précocité. Si j’avais prononcé devant lui quelqu’une de ces horreurs que l’on entend partout maintenant, il m’aurait mis en hachis. Oui, en vérité! Il l’aurait fait s’il avait pu. Mais il n’en aurait pas eu l’occasion, car j’aurais eu assez de jugement pour avaler un peu de strychnine avant de parler. Un des plus beaux jours de mon enfance fut terni par un simple calembour. Mon père l’entendit et me poursuivit jusqu’à une vingtaine de kilomètres pour me tuer. Si j’avais été grand, il eût pu être dans son droit, mais, enfant comme je l’étais, je ne pouvais pas savoir combien j’avais été criminel.

En une autre occasion, j’en dis plus qu’il ne fallait, mais ce ne fut pas un calembour, et encore cela fut bien près de causer une rupture entre mon père et moi. J’étais couché dans mon berceau essayant de sucer des anneaux en caoutchouc, car j’étais fatigué de m’abîmer les dents sur les doigts des gens et désirais trouver quelque chose d’autre. Avez-vous remarqué combien c’est ennuyeux de vous casser les dents sur les doigts de votre nourrice ou sur votre gros orteil? Et n’avez-vous jamais perdu patience et souhaité que vos dents fussent à Jéricho bien avant d’avoir réussi à entamer ce que vous vouliez? Pour moi, il me semble que cela est arrivé hier. Mais revenons-en à ce qui m’arriva ce jour-là. Mon père, ma mère, mon oncle Éphraïm et sa femme, et un ou deux autres parents se trouvaient là et parlaient de me choisir un nom. Je me souviens qu’en essayant de sucer mes anneaux de caoutchouc, je regardais l’horloge songeant que dans une heure et vingt-cinq minutes j’aurais atteint l’âge de deux semaines et que je n’avais pas jusqu’à présent beaucoup connu de joies...

Mon père dit:

--Abraham est un bon nom. Mon grand-père s’appelait Abraham.

Ma mère dit:

--Abraham est un bon nom. Très bien. Abraham sera un de ses noms.

Je dis:

--Abraham convient à l’intéressé.

Mon père fronça du sourcil, ma mère parut heureuse et ma tante dit:

--Quel charmant petit!

Mon père dit:

--Isaac est un bon nom, et Jacob est un bon nom.

Ma mère approuva et dit:

--Il n’y en a pas de meilleurs. Ajoutons Isaac et Jacob à ses noms.

Je dis:

--Très bien. Isaac et Jacob sont assez bien. Passez-moi ce hochet, je vous prie; je ne peux pas sucer du caoutchouc tout le jour.

Personne ne prit note de mes réflexions à ce moment-là, de sorte que je dus le faire moi-même pour ne rien oublier. Loin d’être bien accueillies, comme elles le sont maintenant chez les enfants, mes remarques m’attirèrent une furieuse semonce de mon père, ma mère paraissait peinée et anxieuse et ma tante elle-même avait sur la physionomie une sorte d’inquiétude qui indiquait sa crainte que je ne fusse allé trop loin. Je mordis rageusement mon caoutchouc, laissai tomber le hochet sur la tête du chat, mais ne dis rien. Mon père ajouta:

--Samuel est un excellent nom.

Je vis que cela devenait grave. Il n’y avait plus moyen de rien éviter. Je jetai hors de mon berceau la montre de mon oncle, la gaine de la brosse à habits, le petit chien de son, et toutes les autres petites choses que j’avais l’habitude d’examiner et d’agiter ensemble pour me distraire; je mis mon bonnet, pris mes chaussons d’une main, mon bâton de réglisse de l’autre et sautai sur le plancher. Je me disais: «Maintenant, je suis prêt, arrive que pourra!» Puis j’ajoutai à haute voix:

--Père, je ne puis pas, je ne puis pas souffrir le nom de Samuel.

--Mon fils!

--Père, c’est comme cela! Je ne puis pas.

--Pourquoi?

--Père, j’éprouve une invincible antipathie pour ce nom.

--Mon fils, cela est déraisonnable. Plusieurs grands hommes se sont appelés Samuel.

--Père, je n’en connais point d’exemples.

--Quoi! N’y eut-il pas Samuel le Prophète qui fut grand et bon?

--Pas tant que cela!

--Mon fils! De sa propre voix le Seigneur l’appela.

--Oui, père, et il dut l’appeler deux fois avant qu’il n’obéît.

Alors, je m’esquivai et mon père se lança à ma poursuite. Il me rattrapa le lendemain à midi et, après cette nouvelle conversation, j’avais acquis le nom de Samuel, avec une fessée et autres avertissements utiles. Ainsi s’apaisa la colère de mon père et nos relations reprirent leur cours normal; mais ce malentendu aurait très bien pu nous séparer pour toujours, si je ne m’étais pas montré raisonnable.

A en juger par cet événement, je me demande ce qui serait arrivé si j’avais prononcé un de ces «mots d’enfants» dont les journaux nous assomment aujourd’hui... Sans nul doute il y aurait eu un infanticide dans notre famille.

UN MOT DE SATAN

Nous recevons la lettre suivante signée Satan, mais nous avons tout lieu de penser qu’elle a été écrite par Mark Twain.--L’ÉDITEUR.

A Monsieur le Directeur du «Harper’s hebdomadaire»

INDD Mon cher Directeur.

Finissons-en avec ces conversations frivoles. L’Assistance publique accepte mes dons chaque année et je ne vois pas pourquoi elle n’accepterait pas ceux de M. Rockefeller. De tout temps, c’est de l’argent mal acquis qui a plus ou moins alimenté les caisses des œuvres charitables--alors, qu’est-ce que cela fait que cet argent ait passé entre les mains de M. Rockefeller? La richesse de l’Assistance publique lui vient des cimetières--des legs, vous comprenez--et cela, c’est de l’argent mal acquis, car la libéralité du mort frustre ses héritiers. L’Assistance doit-elle refuser les legs sous ce prétexte?

Permettez-moi de continuer. Ce qu’on a reproché le plus violemment et avec le plus de persistance à M. Rockefeller, c’est que sa fortune est abominablement souillée par ses fourberies--fourberies prouvées devant les tribunaux. Mais cela me fait sourire! Car il n’y a pas dans votre vaste cité un seul riche qui ne fasse chaque année quelques fourberies pour échapper à l’impôt. Ils sont tous fourbes et tous font de faux serments à cet égard. S’il y en a un seul qui échappe à cette règle, je désire l’acheter pour ma collection et je le payerai au prix des ichtyosaures. Direz-vous qu’il ne s’agit pas dans ce cas d’enfreindre la loi, mais simplement d’y échapper?--Consolez-vous avec cette gentille distinction, pour le moment, si vous voulez, mais plus tard, quand vous viendrez séjourner chez moi, je vous montrerai quelque chose qui vous intéressera: un plein enfer de gens qui ont simplement échappé aux lois de leur pays. Il arrive qu’un brave voleur ne vienne pas en enfer, mais ceux qui se bornent à éluder la loi, ceux-là, je les ai toujours!

Revenons-en à mes moutons. Je voudrais que vous sachiez bien que les plus fourbes des riches donnent beaucoup d’argent à l’Assistance: c’est l’argent qu’ils ont pu soustraire à l’impôt, c’est donc le salaire du péché, c’est donc mon argent, c’est donc moi qui remplis les caisses de l’Assistance... et, en fin de compte, c’est comme j’ai dit: Puisque l’on accepte mes dons, pourquoi refuser ceux de M. Rockefeller qui n’est pas plus mauvais que moi, quoi qu’en disent les tribunaux?

RIGHT SATAN.

LES CINQ DONS DE LA VIE

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