XVII
TEMPÊTE
Coup de Sud-Est. Jour d’octobre.
Soudain, le jour d’automne s’est obscurci. On ne voit plus le soleil que par plaques de cuivre, posées de loin en loin au hasard des éclaircies, sur les hauteurs et sur les rives. Partout, entre deux échappées lumineuses, des pans d’ombre tragique, grise de ce gris qui n’est ni le jour ni la nuit, mais qui semble la couleur des éclipses.
Un court moment de silence. L’espace retient son haleine, comme dans l’angoisse et la terreur. L’air a la palpitation morne et lente d’un cadavre qui se refroidit. Dans la lande, le bétail beugle--et, tout au fond du pays marin, sans qu’on sût dire où, un sourd mugissement de mer répond au beuglement des bêtes.
On tourne la tête, du côté où l’on n’a pas pensé à regarder encore: et l’on reste effrayé. Roulent et tombent du Levant sur la mer, d’immenses nappes noires. Tant elles se précipitent, qu’on ne peut les suivre dans leur galop; et toutes bientôt se confondent. Dans la masse, on ne distingue plus que des étages d’ombre. Sur la base reculée des nuages noirs, tournent en fumant des tourbillons noirâtres, teintés d’ocre et de roux, pareils à la fumée du charbon, dans les villes de houille. Ce ciel lugubre cache l’autre, et s’abaisse toujours davantage sur l’Océan qui verdit, qui se plombe, comme un malade dans l’accès de fièvre pernicieuse.
Les bonnes femmes secouent la tête et disent:
--Le ciel a bien mauvaise apparence...
--C’est la tempête...
A ce nom, elles se signent.
--Hier soir, fait un vieux marin, je l’ai dit: les vents sont bas. Il y aura du dégât avant la nuit.
Et il fume pensivement sa pipe, la tête en l’air, renversée pour consulter le temps.
--Ma Doué! Ma Doué[E]! murmurent les femmes.
Et, tout à coup, comme si le monstre était né de l’embrassement du ciel et de la mer, et se déchaînait, éclatant entre leurs faces qui le pressent, le vent se rue avec un cri terrible. La rafale bondit; les hurlements brusques se suivent de si près qu’ils ne font plus qu’une clameur accablante. La mer se forme. Les vagues montent à l’assaut des rocs.
--Pourvu qu’ils soient tous rentrés à l’Ile, fait une bonne vieille, hochant du menton.
Et le vieux marin dit, en breton, à ceux qui sont près de lui:
Un mot de prière pour les gars qui sont en mer, Chrétiens. Tous se signent; et, levant leur bonnet, murmurent le Pater, comme font les mendiants à la porte des riches. Ils mendient l’aumône de la vie.
La nuit.
Tempête.
Un bruit immense remplit confusément l’espace. Les coups de la mer qui déferle, répétés à l’infini, sur un rythme interminable, font penser aux canons d’une bataille géante. La rumeur éternelle roule, comme une basse d’orgue, une pédale sans fin, qui soutient les traits aigus et rapides de la rafale. Le profond murmure des flots sur la grève et les roches sonne en bourdon: une cloche lointaine partout où on l’entend, et qui fait vibrer toute la côte, aux ondes d’un tocsin formidable.
Là-dessus, comme les hauts cordages crient, tandis que la coque du navire, battu par les lames, ahane pesamment, dans les hautes régions de l’air, tout hue, tout siffle. Ululant sur la tête échevelée des vents en cavalcade et des vagues au galop, on ne sait où cachées, les chouettes et les orfraies de l’ouragan donnent un concert sinistre.
Toute la maison tremble. Parfois, l’on ne s’entend pas parler dans la même salle: la poussée du vent gonfle les vitres, qu’on s’attend à voir voler en éclats. Les portes dansent, fermées, entre les murs et les gonds. De tout leur corps de bois, les fenêtres grelottent dans les châssis. Et plus terrible que tout le reste, au large du ciel, la pleine lune, froide comme un obus de glace et de diamant. Elle illumine la tempête, pareille au regard sans pitié du tumulte. La mer a la couleur de la mort: blanche, livide, l’immensité est comme un champ de neige en révolte, dont l’écaille se soulève, et qui jaillit contre le ciel. Dans l’air flagellé court une odeur cuisante et sèche: la poussière et l’éclat de la lune se confondent. Sous cette clarté funeste, la clameur de l’ouragan, ses bonds sinistres ont la frénésie du délire. La mer est une puissance en folie, échappée dans la rage. Les fous sont lâchés dans la nuit. Et c’est bien un rire de fou furieux, le rire osseux des galets roulant là-bas à chaque flot qui se retire.