XLI - I
LA «DOUCE»[H]
Sur la mer déserte.
La brume tournoyait suspendue dans les spirales de la tempête, comme la poussière autour du van. Et le jour avait la couleur livide d’un noyé.
Le soir, peut-être, allait descendre. La mer et l’espace, le ciel, tous ces déserts confus ne faisaient plus qu’une écume verdâtre, crêtée de blanc. Le brouillard fumant était convulsé comme un crépuscule qui frissonne. La rumeur de l’Océan battait les oreilles d’un tumulte profond, au rythme lourd: on eût dit le bruit des canons dans une bataille immense; et tantôt l’on était sous l’haleine des batteries, tantôt la clameur des bouches à feu roulait plus lointaine. Le vent du Sud-Est mugissait, poussant les collines d’eau, pareil au pâtre monstrueux qui chasse un troupeau échevelé d’étalons au galop. Les vagues se ruaient formidables et brusques, courbes formées d’un seul bond de l’abîme: lancées, elles éclataient soudain, à la manière de la poudre. L’effroi planait sur le tumulte. La houle et le bruit se pénétraient l’un l’autre, au point que Herry ne distinguait plus s’il était ballotté par la rumeur, ou assourdi par la cruelle ondulation des flots. Tout était triste, éperdu, sans merci. Tout se brouillait dans une confusion sans limite: l’ivresse hagarde des rêves et de la souffrance aiguë pesait sur les regards et sur l’esprit du matelot; parfois, les paupières serrées, il ne cessait pas de voir le même horizon, le même chaos où les yeux ouverts venaient de se heurter. Et la masse blanchâtre de la brume s’agitait lourdement comme le corps lugubre d’une vieille aveugle qui a perdu son chemin.