LIV
PONTIQUES
Au bord de l’eau. Entre Begmeil et l’Ile. Août.
Une nuit blonde, un délice de volupté sereine, et de vie tranquille. Il fait tiède et frais, comme dans une serre ouverte. La mer chante; la haie sent la violette. La lune ruisselle de clarté, comme une source aérienne. Il fait si clair que les coqs, dans la lande, chantent l’heure de minuit. Le dernier qui réponde sonne haut, de si loin, qu’on dirait l’écho d’une trompette.
La lune, la mélodie des flots, les perles de la clarté sur le col changeant de la mer... Et, dans le lait bleu du ciel, les douces étoiles si lointaines...
On se sent un cœur qui adore. Une religion naît dans l’âme, de la beauté du monde. Où est le Père, qu’il soit béni par l’adoration de sa merveille? La perfection de l’art saisit le cœur d’un désir passionné d’en connaître l’artiste.
A toute cette beauté, un temple de silence.
--Au matin, vers le temps d’août, il est une heure toute trempée d’humidité, une heure fraîche comme les yeux de la jeune fille, une heure pure et lavée, une heure jeune, une heure bleue.
Une rive boisée et blonde au soleil; la mer calme et lisse, une soie azurée où courent, caprices de la trame, de longs rubans d’argent. Un bouquet d’arbres grêles, quelques feuilles délicates comme des cils sur le ciel cendré... Ces matins de Bretagne ont la douceur d’avril dans les campagnes ombriennes, et m’y font penser.
Et la merveille, c’est la fleur, la rose ou l’œillet, éclose avec le jour, et dont les pétales retiennent les gouttes de rosée.
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--Un beau mendiant.
Il est grand et maigre. Il a la barbe grise, mêlée d’or qui brille encore, large et touffue, qui se confond avec les cheveux bouclés, plus blancs: on dirait des coins de blé parmi l’avoine.
Il est droit comme un jeune homme. Ses loques sont ajustées, et bien serrées aux chevilles: il en paraît plus nerveux, et les jambes plus fines. La couleur de ses vêtements est si usée, qu’elle flotte indistincte du gris à l’ocre. Il semble que ce soit celle du voyage même, et des grandes routes. Il a un sac de toile bise, passé en besace de l’épaule droite sous l’aisselle opposée. Son teint est de brique; et son nez droit, maigre, paraît sculpté. Il a un regard calme et muet. Il sent la mer, les aventures, les soleils lointains, les péripéties monotones des chemins; il a un air de voile,--de ces voiles tannées, rapiécées, si belles, quand la brise les tend sur le mât d’un vieux lougre. Ce pourrait être Ulysse naufragé.
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--Couchant.
Un peu avant le coucher du soleil, tout l’occident est envahi par d’immenses nuées grises, qui se réunissent en un seul éventail, dont la pointe est cachée sous l’horizon, et dont les plis couvrent le ciel entier. Seul reste libre, et d’une douce clarté bleue, le bord oriental de la mer. Or, le soleil ayant disparu, tout l’éventail se teint de sang qui fume, et le ciel semble l’aile aux plumes sanglantes d’un oiseau sans pareil, qui enfonce sa tête sous l’horizon.
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--La femme au bain.
Dans la profonde nuit sans lune, la nuit bleuâtre, un canot s’avance au milieu de la rivière. On entend la cadence des rames. Bientôt, le bruit mesuré s’arrête. Une forme blanche s’élève de la barque, et glisse sur le bord. Elle plonge; et la pâle apparition s’étend sur l’eau, comme une flamme droite qui se couche. Est-elle nue, cette femme si souple, et voluptueuse, longue écume de la vague?--L’ombre cache son visage, et fait à sa tête un voile de cheveux. La baigneuse frappe l’eau d’un geste lent et doux. Je l’écoute qui respire, ravie de la fraîcheur qui la caresse et du fluide embrassement qui l’entoure...
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--Temps de Sud-Ouest.
C’est la tourmente. Le soleil ne s’est pas levé. Depuis deux ou trois heures après midi, on ne saurait plus dire à quel moment du jour l’on est. Une lumière morte, une couleur éteinte et indécise. Le ciel roule très bas sur l’Océan livide. Des bourrelets noirs, des nuages épais en forme de voiles grises carguées sur des vergues d’encre s’amassent vers la rivière. La mer a l’air et la couleur des convulsions: blême d’écume sur la crête des vagues, elle pousse des lames verdâtres à l’horizon, et déferle presque noire.
Une rumeur effrayante, un tremblement lointain, une menace pleine de douleur, de colère longtemps contenue et de rage qui se hâte. L’Océan, l’Océan roule dans la tourmente; et il arrive, implacable; inlassable dans la vengeance, comme la nuit sur un champ de bataille.
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--A l’aube, souvent, l’on entend un bruit plaintif et lamentable. Les oiseaux se taisent. Le silence accroît ce long gémissement, et parfois il s’enfle jusqu’à remplir tout l’espace. On dirait d’une bête énorme que l’on saigne, et dont la vie rétive ne s’en veut pas aller avec le sang. L’heure est morose; les collines livides; et la lande à demi ténébreuse est propice au va et vient des fantômes. Sont-ce eux qui s’enfuient, en faisant ce roulis de chaînes et de métal?
L’aurore rose glisse ses clartés de flamme fraîche sur les hauteurs opposées à l’orient. Et l’on voit, sur la mer, une goélette qui mouille ses ancres ou qui les lève, les voiles qu’on fait tomber ou que l’on hisse: c’est le bel oiseau de mer qui poussait de si longs cris, et sortait du sommeil en soupirant.
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--Pêcheurs.
Deux femmes de l’Ile débarquent sur la cale: cottes retroussées, elles déchargent les lourds paniers où le poisson frétille. Grandes, maigres, desséchées, elles sont jeunes encore. Elles se hâtent, actives et vigoureuses, en noir. Dans le canot, une nichée de petits enfants, qu’elles tirent l’un après l’autre du fond, où ils sont assis sur des cordages et des voiles. Ce sont les deux belles-sœurs, qui ont perdu leurs hommes, les deux frères, dans la même tempête, l’an passé. Le même jour, dix-sept hommes sont morts à la mer, tous les mâles valides d’une petite société. Ils ont laissé huit veuves et quarante-trois orphelins...
La forte race des pêcheurs, les plus simples, les plus braves et les meilleurs des hommes sous l’aspect le plus rude. Ils sont cent mille en France, dont les trois quarts sont Bretons. C’est à eux que la marine doit ses équipages, l’une des meilleures troupes qu’il y ait au monde, la plus fidèle et la plus solide. Quelque folie où l’eau-de-vie les pousse, ils ont toujours du cœur; et dans les plus endurcis même, qui se donne la peine de le chercher, l’y trouve.
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--Ciel à la Vernet.
Un bleu de porcelaine pâle, sans chaleur ni profondeur d’espace,--trop uni, trop limpide, comme des yeux sans pensée. Là-dessus, de gros nuages blancs, tachés de gris, tous séparés, se promènent: ils ont l’air jetés sur cette eau bleue, comme des paquets d’ouate où l’on aurait essuyé des doigts salis par la mine de plomb. Dans le fond, à l’horizon marin, un tas d’autres paquets blancs, démesurés et lourds, renflés à la base et finissant en l’air par une boule,--tels, des ours blancs, ébouriffés, qui prennent leurs ébats.
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--Au tomber du jour, un immense escadron de nuages violets courait vers l’Ouest, avec le soir, au ras des arbres, crinières éparses, le col levé, les garrots frémissants, en cavalcade victorieuse. Et tout le champ du ciel était semé de nuages roux étendus, pareils à des peaux de bêtes, à des fauves écorchés, les pattes droites et la queue étalée... La mer immobile était violette; et sous le furieux galop des nuées, c’est elle qui paraissait le ciel renversé.
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--Grandeur de la mer.
Elle est accablante, parce qu’elle n’a rien pour l’espoir, rien pour la vie en quelque sorte,--et que tout en elle invite au rêve. Elle est trop puissante pour les faibles cœurs,--et ils n’aiment la mer douloureuse, que s’ils se trouvent au comble du bonheur: elle leur plaît alors par le contraste; tant elle fait valoir par sa désolation ce bonheur, qu’ils l’en goûtent mieux à leur insu. Leur ivresse va seule avec cette solitude si terrible. La mer est le lieu solitaire, qui met le cœur en contact avec l’infini touché.