LVI
COMBAT DES DIEUX
Le 9 juillet.
Tout le jour avait été d’une douceur alanguie, et d’une clarté presque pesante. Les yeux étaient fatigués de voir; et les objets frappaient les regards avec la même violence endormie que les coups sourds de la fièvre. La mer violette sommeillait, reine lasse, voluptueuse au repos dans un lit d’or fin, brodé de lents sourires.
Soudain, il y eut un souffle amer, un coup de vent bas et terrible. Il vint du large, comme une faux rapide; et la lumière tomba, comme la fleur tranchée du jour. Puis, le coup de faux, s’allongeant, passa plus brusque que l’éclair, au delà des bois. Et tout se tut. Mais la blonde clarté parut vieillie; et le pressentiment se répandit sur la contrée d’une heure dangereuse et d’une issue mortelle.
Le vent de la faux ne se levait pourtant plus. Et la mer semblait dormir encore, d’un sommeil moins heureux, où entrait le cauchemar, d’un vol perfide... C’est alors, enfin, que le faucheur parut.
Un nuage noir, épais et dense comme un bloc de charbon, s’avança venant de l’Est: d’abord, on ne vit qu’un pan du manteau; l’autre aile émergea du Sud; et bientôt, la tête et le corps monstrueux du Géant. La mer violette s’obscurcit, et devint noire: elle était prise de convulsions, comme dans une maladie soudaine; et la crête des vagues avait la couleur sinistre de l’anthrax. La marée montait. Le flot commença de se plaindre lugubrement sur les roches.
Une colère immense s’amassait à l’horizon. L’ardeur du courroux enfla les vagues, et les poussa en désordre les unes sur les autres, comme les paroles de menace sur les lèvres amères d’un tyran. Enfin le faucheur se coucha à travers l’espace,--et tout le ciel fut noir,--noire la mer, épaisse et noire. Entre ces deux abcès mûrs de la tempête, l’espace tremblait sans bruit, dans l’épouvante, morne, hagard, livide. L’écume des vagues fouettait les bords du ciel, comme un nid de vipères dressées contre une coupe de houille. Et la terreur des flots se brisait sur les îlots sombres.
· · ·
Comme la rumeur d’une ville prise d’assaut, où les femmes et les enfants crient en larmes, tandis qu’on les violente, et où les hommes rendent la vie dans un lourd sanglot, que la mort écrase,--l’Océan retentissait d’une plainte lointaine, et d’un grondement toujours plus proche. Les goélands, qui sont vêtus de deuil, fifres rauques du naufrage, plongeaient de lame en lame, vol alterné de plumes blanches et de plumes noires. Et l’aile blafarde des mouettes sautait et retombait sur la crête des vagues, comme un corps d’écume solide, lancé par les embruns.
En toute hâte, tirant des bords, voici, forçant contre le vent, les barques qui rentrent, poussant de l’Ouest. Elles fuyaient, telles des bêtes dans l’angoisse, quand elles s’élancent dans les fourrés, et traquées par les aboiements plus proches de la meute, s’efforcent, haletantes, de dépister la chasse. Les voiles claquaient; et la quille soulevée se couchait sur le flanc, contre la lame. Les matelots sérieux, les lèvres serrées, calculaient la route et le danger. Enfin, ils n’ont plus qu’à doubler le phare... Et, comme ils disparaissaient à l’entrée du port, la rafale se déchaîna, roulant sur la mer avec la nuit noire; des quatre coins de l’horizon la tempête échevelée bondit, comme une folle qui hurle, précipitée du ciel, emplissant de tumulte et de rage tout l’Océan.