‹ Le livre de l'émeraude: en BretagneChapitre 66 sur 91 · LIX

LIX

PONT-L’ABBÉ

En divers temps.

Pont-l’Abbé est charmant. Pont-l’Abbé est fantasque. Pont-l’Abbé ne ressemble à rien. On s’y dirait à la fois, qui sait comment, en Sicile, en Irlande et en Suède. C’est une petite ville à souhait, pour en faire la capitale d’une principauté paysanne et chimérique. Elle est rustique; elle est gaie jusqu’à la folie; et tout de même elle prend un air tragique, selon les jours. Les armes de l’ancienne baronnie, qu’on rencontre à chaque pas, ont des couleurs assez parlantes: «d’or, au lion de gueules», qui rappellent, en leur langue héraldique, la lumière et le sang. Et la devise du Pont: HEP CHANG, qui est à dire: SANS CHANGER,--par bonheur ne ment pas encore.

Pont-l’Abbé a d’immenses places et de petites rues étroites. Tantôt, il y a foule à Pont-l’Abbé; et tantôt Pont-l’Abbé est vide. Parfois, la ville paraît grande; et parfois, il semble qu’on en ait fait le tour d’un seul coup d’œil. On y a le sentiment exquis de l’immuable et du caprice; et l’on sourit au paradoxe de les goûter ensemble.

On peut, ici, ne pas entendre un mot de français, si l’on veut. Pendant les fêtes de la Tréminou, qui durent trois jours, la ville est une fille folle; mais son délire de plaisir n’est point pareil aux autres: il reporte l’esprit à des temps très anciens; cette folle est paysanne et bretonne: on dirait que cette ville en fête ne compte pas un bourgeois. Elle a les lèvres barbouillées des Ménades, et leur rire de pourpre; elle bondit, et l’orgie puissante de la nature, l’âme païenne de l’instinct font le rythme de la danse. On a la sensation si rare de vivre un moment dans un royaume inconnu; et c’est à Pont-l’Abbé, comme en certaines bourgades d’Ombrie ou de Toscane, que l’on pense avec délices trouver ce qu’on ne trouve pas ailleurs, et que bientôt on ne trouvera plus.

Les hommes ont un costume qu’on ne rencontre nulle part, brillant et bizarre. Les femmes portent trois jupes en étage, et une coiffe pointue qui rappelle les symboles et les cultes orgiaques de la vieille Asie. Les broderies jaunes, la coiffure, les mœurs, tout ici est singulier et semble plus ancien que la Bretagne, elle-même si parfumée d’ancienneté. Ici, le peuple est rieur,--ou morne, violent, mystique et sensuel: ces paysans doux et polis, à l’ordinaire, sont quelquefois maîtres en raillerie; capables de souffrir bien des maux, le plaisir les déchaîne. Les femmes ont dans toute la Bretagne, et surtout à Kemper, la réputation de folles amoureuses. Les Bigoudens[K] sont à ce point particuliers parmi le reste des Bretons, qu’on leur prête une origine différente, presque fabuleuse: les uns les font descendre des Phéniciens: Tyr aurait envoyé une colonie sur ce point de la côte; les autres les rangent au nombre des Mongols. D’autres, encore plus incroyables, prétendent voir dans la Phénicie une colonie bretonne, et se demandent si, par hasard, Jésus-Christ n’était point de sang breton: sainte Anne d’Auray en serait sans doute bien contente. Rêveries, où il faut voir pourtant le caractère singulier de ce petit peuple au milieu de la race. Mais quoi? les clans bretons diffèrent entre eux, à l’infini.

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Le climat de cette terre est délicieux; et comme à Roscoff en Léon, il n’est rien ici que l’on n’obtienne de la culture. C’est l’île de Wight de la France; et sous la cloche du ciel marin, chargé des vapeurs atlantiques, le sol garde presque en tout temps la tiédeur d’une serre. La violence de l’Océan y aidant, voilà qui explique l’ardeur des passions. A Penmarc’h, aux bouches même de l’ouragan, quelqu’un a eu l’idée non commune de planter le roc en vignoble.

En Pont-l’Abbé les masures sont moins propres, sans doute, que les fermes de Hollande, et non moins sales que les fermes en Écosse; mais quoi, est-il rien de si sordide que les bouges où vivent, l’hiver, les pauvres des grandes villes. Les bêtes, du moins, ne couchent pas, dit-on, à Paris ni à Londres, avec les gens. Est-ce si sûr? Il n’y a pas que les animaux domestiques. Il est aussi des hyènes, voire des pourceaux à deux pattes.

Sur l’espace de quelques lieues carrées, l’on trouve presque toutes les sortes de nature: la campagne bretonne, si verte et si sérieuse, les cultures et les landes tournent à l’entour de la petite capitale, comme l’idylle autour d’un plus grave sujet. De tous côtés, beaucoup de vieilles murailles, à l’air ardent et passionné; et des ruines tragiques. La mer de Loc Tudy semble une calme et voluptueuse lagune d’Océanie, sous un ciel tendre; et l’océan de Penmarc’h est le roi des épouvantements: là règne la fureur; les rocs sombres paraissent figés, roidis dans la terreur que leur cause le combat éternel d’un ciel gros de menaces, et des vagues sinistres. Plus terribles encore la désolation de Plovan, où se penche l’œil vide de la mort, la grève de Saint-Vio et le désert anxieux qui miroite le long de la baie d’Audierne: en quel lieu le ciel a-t-il plus souvent la triste féerie que peuvent seuls connaître les pays d’eaux stagnantes, et dans les sables les yeux hagards des mares rêveuses?

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Certes, une terre semblable est faite pour les poètes: car ce sont des poèmes, tous les vrais paysages, ceux où l’ordre des émotions est ménagé par un divin artiste, qu’elles soient humbles ou grandioses, discrètes ou splendides,--depuis l’accord froid du matin jusques aux chaudes harmonies du soir. Il n’est donc pas étonnant que le pays de Pont-l’Abbé ait encouru le mépris des médecins: la réprobation des docteurs en économie pèse sur les œuvres naïves de l’artiste divin, il faut en prendre son parti. Ils l’ont condamné au nom de la science, du progrès, de la banque et de l’hygiène, cette femelle de Moloch et plus impitoyable que lui. Les apothicaires de la raison se sont grandement indignés contre Pont-l’Abbé: car toute beauté est déraisonnable.

Mais quoi? Le soleil y rit; et côte à côte avec la joie violente, sous une tente grise la mélancolie y demeure.

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