‹ Le livre de l'émeraude: en BretagneChapitre 68 sur 91 · LXI

LXI

FOIN DE ROSTILLEC

Un entre mille.

Un homme, sur le chemin du bourg, menant grand tapage, en gourmandait deux ou trois autres, pêcheurs pieds nus, mais non chapeau bas.

--C’est votre faute, criait le personnage; c’est votre faute! Je me plaindrai!... et nous verrons bien si l’affaire en restera là!... Le préfet, entendez-vous, le préfet...

Il s’éloigna, menaçant, à l’abri du soleil sous une ombrelle blanche. Je demandais aux marins quel était cet homme-là, et à quel titre il leur parlait de si haut.

--Bah, fit l’un, c’est l’Oiseau Bleu...

--L’Oiseau Bleu?...

--Eh! oui, parce qu’il s’en croit, et qu’il n’a pas son pareil, à son idée,--dit un autre en riant sans bruit.

--Et qui est-ce?

--Le marquis, donc!...

--Le marquis? Il est marquis?... Mais de quoi?...

--Le marquis de Rostillec, comme on l’appelle: d’abord, M. Le Foin, c’était son premier nom...

· · ·

Je regardais s’éloigner ce marquis: il était vêtu avec recherche; il s’avançait comme un mime qui commence une danse sacrée. J’avais vu ce visage, plein d’une ridicule importance: tout l’homme respirait la sottise inaltérable, et cette dureté stupide que l’extrême vanité possède en propre. M. Charles Le Foin s’était fait marquis, à l’imitation de tant d’autres: il avait pris le nom d’une bicoque en ruines, qu’il possédait au milieu d’un petit champ, dans son pays. Puis, ce marquisat en poche, il l’avait fait épouser, en même temps que sa personne, à la propre fille de M. Jourdain, fort riche et fort sotte. Depuis ces noces, il était intraitable à l’égard des petites gens: elles avaient le tort de lui rappeler sa roture, son père et sa mère. Il aimait mieux ne descendre que de son titre, marquis Le Foin de Rostillec: ainsi, dans son grand amour de soi, non content de se plaire à lui-même et à son nom, il finissait par en manger.

Le même individu, au lieu de se faire oublier, cherchait à nuire aux braves gens par oisiveté, pour se donner du poids. Il fallait qu’il les prît à partie, qu’il se fît protecteur ou menaçant. Il voulait éblouir, et n’y épargnait aucun mensonge. On le citait pour mentir sans cesse. S’il n’avait pas été riche, on l’eût bien méprisé: il est dur qu’en Bretagne aussi la fortune sauve son homme du mépris. Cependant, le peuple apprécie très finement la sottise sous l’arrogance; et tout en cédant à l’une, il n’est pas dupe de l’autre. Cette espèce pullule; elle tire son prestige de l’argent; elle est une des formes de la corruption que la richesse sans frein engendre.

· · ·

Si Le Foin marquis apprend qu’un bon homme a loué sa maison pour l’été, passant par là, lui qui ne s’intéresse pas plus à ce vieillard qu’à un vice-roi de la Chine, il vient à Bargain; et, de haut, lui dit:

--Combien l’avez-vous louée?... 500 francs?... Pourquoi avez-vous loué sans me le dire?... Pourquoi ne me l’avoir pas écrit?... Je vous en aurais fait avoir cent francs de plus, si vous vous étiez adressé à moi...

On ne l’en remercie même pas: chacun sait qu’il ment. Il n’a pas encore tourné le dos, qu’on se dit les uns aux autres: «Allons donc! Ce n’est pas vrai!... Des histoires!...» Le vieux Yann Modès, un paysan aux admirables traits de pierre dure, faisait allusion au marquis, avec un mélange indéfinissable de gravité et de raillerie, répétait souvent: «La chanson est bien vraie qui dit: Les nouveaux gentilshommes sont mauvais; les anciens étaient meilleurs maîtres[L].»

· · ·

Un jour, il tempête sur le quai: il déclare à quiconque veut l’entendre, qu’il a encore écrit au préfet pour se plaindre des passeurs du bac: ils ne sont jamais là; ils ne font pas leur besogne; il ne le souffrira pas. Il a dû attendre deux heures, hier, avec sa voiture, avant de pouvoir passer sur l’autre rive. Son propre cocher, interrogé à demi-voix, affirme que son maître ne dit pas vrai: les matelots, pauvres diables, n’ont quitté le bac, sous un soleil de feu, qu’à midi pour aller manger.

Là-dessus, arrive en roulant le large Crozon, qui fume, heureux de sa pipe et du beau temps. Le marquis se précipite, et pérore:

--Crozon, je vous en avertis...

--Et de quoi, donc?

--Ne m’êtes-vous pas témoin que les passeurs ont été absents du bac, pendant trois heures?...

--Non, bamm! Je n’en suis pas témoin. Car ils étaient là.

--Et c’est vous qui êtes maître de port, ici?

--Oui, bamm! c’est moi...

--Eh bien, où étiez-vous? Que faisiez-vous?... Vous devriez toujours être sur le quai! J’écrirai à Brest, pour vous faire casser.

--Écrivez, bamm!

--Soyez tranquille! Vous ne savez pas votre métier. Vous n’êtes pas capable de faire un maître de port...

--C’est votre avis, monsieur.

Voilà le langage de Charles Le Foin, marquis, à un vieux marin qui a près de soixante ans de pratique. Je vois bien que Crozon en hausse les épaules; et c’est en haussant les épaules que tous ces matelots répondent le plus souvent au marquis de Rostillec. Mais sait-on jamais si un niais de cette sorte ne soutiendra pas la gageure de sa hâblerie, et s’il n’est pas capable, un beau jour, de faire du mal à un brave homme, uniquement par vanité?--Je dis à Crozon:

--Répondez-lui donc: «Faites attention, marquis de Rostillec; vous vous oubliez. Prenez garde à qui vous parlez: c’est à Crozon, duc de Benodet.»

· · ·

La vengeance des bonnes gens consiste à raconter l’arrivée de la nouvelle marquise dans son château de Rostillec. Inépuisable sujet de rires.

«--Vous comprenez, c’était son voyage de noces; elle était partie, la veille, de Paris. Quand elle vit cette cabane en ruines, elle regardait de tous les côtés; elle cherchait partout; elle n’en revenait pas.

»--Alors, c’est ça, votre château? qu’elle disait au marquis...

»--C’est ça, Donc qu’il dit...

»--Je n’aurais pas cru... donc... Ma foi, non, je ne croyais pas que Rostillec eût cette tournure... Mais il n’y a pas moyen de coucher ici!... faisait-elle. Elle n’était pas trop contente.

»Je crois bien: la cabane n’a même plus de toit...»

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