LXIII
PORT DE GUERRE
En automne.
Brest, sévère et dur, fronce le sourcil au crépuscule.
Un soir d’automne, humide et tiède. Le soleil est descendu sur le Goulet, comme une orange de feu sur une pente de jade; et, disparu, sa lueur sous le ciel, à l’Occident, illumine les plumes des nuages: sur le large, c’est un paon décapité, la tête en bas, qui fait la roue sanglante.
Brest tout entier semble un gigantesque mortier de pierre, pointé pour lancer son obus sur l’Océan. Le cours d’Ajot profile au loin ses arbres alignés, comme les rayures de la puissante pièce. Les hautes murailles courent roides, corset de la citadelle. Une ville sans âge et dans sa force, vaste, royale et d’un caractère altier, un bastion qui veille, un air d’acier, de roc et de canon.
Dans la rade, les cuirassés pèsent sur l’eau épaisse, beaux comme la force et sombres comme elle. Et parfois, un reflet oblique de la lumière qui meurt, éclaire la gueule noire, l’O d’ombre qu’ouvre un monstrueux canon: il sort de la masse de fer comme le long col de la tortue hors de la carapace. Et les mâts sans voiles se dressent pour trouer le ciel comme des doigts pointus, aux phalanges baguées de hunes. Gris et longs, les croiseurs sont posés sur le flot et brillent étrangement, pareils à d’immenses tranchets sur l’étal de la vague.
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Les canots et les baleinières fendent l’eau déjà noire, où s’allongent des lueurs tristes. Les rames claires fauchent en mesure la plaine lourde des vagues; et quand elles se relèvent, des gerbes de gouttelettes en ruissellent; les matelots courbés font corps avec les avirons, et leurs bras avec les rames se coudent à leurs troncs comme les antennes d’un colossal insecte. Les cols bleus, les tricots, les visages hâlés et imberbes, les canots, tout est net et fort; l’acier et le cuivre brillent dans la pénombre; les coups de sifflet brefs percent l’air, et les trilles roulent. Les officiers, sur le quai, ont la figure impérieuse ou familière de ceux qui commandent. Les galons d’or, parfois, luisent et s’éclipsent obliquement, comme ces lampes qui vont et viennent brusquement derrière une fenêtre, la nuit... On entend le cliquetis sec des armes... Et, là-bas, le tumulte grinçant des machines, la basse sourde de l’Arsenal.
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La ville s’illumine. Les rues sonnent sous les pieds lourds et les bottes. Derrière les vitres suantes, les lumières jaunes s’étalent comme un fruit écrasé; et les blanches lampes électriques éclairent sinistrement, boules de neige étincelante. Dans la boue grasse, sous un vent tiède, la foule des marins va et vient pesamment; les hommes se balancent, hauts parmi les coiffes. Des tavernes qui s’ouvrent; et des tavernes, dont on pousse la porte, en pesant du genou; des bouges enfumés, un souffle d’eau-de-vie et de tabac... Des femmes peintes se montrent aux hommes, et les frôlent en passant, les unes souriant comme des poupées, les autres levant vers les mâles visages des yeux inquiets ou rieurs.
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Puis, des ruelles sombres où l’on tombe comme dans une cave; et un fin brouillard bleu tremble aux carrefours. Une senteur de choux, d’égoût et de friture. Une femme pleure sous un réverbère, et tient son front entre ses mains; sa coiffe penchée, on dirait qu’elle prie. Des enfants se serrent sous une porte basse, maigres et mornes: il y en a deux qui viennent demander l’aumône; ils ont de doux yeux vides et suppliants. L’un d’eux, une petite fille, suçait ses doigts; et, l’ayant tiré de sa bouche pour tendre la main, son pouce, l’ongle mouillé de salive, avait l’odeur moisie des champignons.
Des femmes rient, cependant; elles courent, poursuivies par des matelots, la face rouge et luisante d’ivresse. On appelle d’une fenêtre; un rire éclate encore, étrange et court, telle la fusée d’une amorce. Au-dessus des maisons, dans le canal du ciel quelques rares étoiles, obscurcies et lointaines, pareilles à des pièces d’or perdues dans le sable.
Et moi, je tourne le dos à la ville en rumeur. Je reviens sur le bord de la rade. L’eau est noire comme du goudron. Ma pensée erre et revient sur elle-même, comme un navire évite sous la poussée muette du jusant.
Je regarde le ciel sombre et la mer, miroir de l’ennui taciturne.