VIII
TRIOMPHE DES BARBARES
Au Pont-l’Abbé. En septembre.
Ils sortirent de l’église en menant grand bruit, et de ce pas militaire qui sonne comme une offense, parce qu’il semble prendre possession. Les moineaux s’enfuirent, et les petits enfants prirent peur: ils coururent, patauds et se balançant dans leurs robes lourdes, comme les canards se hâtent; et ils s’assirent, faisant des yeux ronds, à l’autre coin de la place herbeuse.
Il y avait là deux Yankees et leurs trois filles,--celles-ci non moins semblables entre elles, que ceux-là entre eux: cinq redoutables créatures en bois et fer articulés, même air, mêmes cheveux, même regard, et peu s’en faut même costume:--deux palefreniers secs et glabres, au crâne étroit; cinq nez pointus sur cinq cols de linge droits; cinq voix nasillardes, aussi insupportables à entendre que les crécelles et ces jouets d’enfant où l’air, dans une vessie gonflée, fait vibrer une anche de métal; les deux hommes fumaient la pipe courte de bruyère; les trois femmes suçaient des sucreries rouges, vertes, violettes, pareilles à des bouts de chandelle; tous de haute taille, et les épaules carrées; les hommes lançaient des bons mots avec des jets de fumée: à tout, ils mettaient peu de paroles et un air de suprême importance; les femmes égrenaient des rires nasillards en montrant des dents sans doute fausses puisqu’elles paraissaient l’être: ils s’avançaient sur un seul rang: la force fumant la pipe aux côtés de l’élégance. Tous cinq proclamant de toute leur personne: je suis riche; je vous méprise, pauvres; pêcheurs de rien, paysans incultes, ignorants du dollar et du téléphone; je suis moi; nous sommes l’Amérique...--Derrière eux venait un Français qui faisait sa cour, qui les imitait en tout, et qu’ils traitaient avec un dédain parfois brutal, lui laissant entendre qu’il ne serait jamais comme eux, en dépit de ses efforts.
Ils venaient de Brest, et parlaient de la rade. Ce n’était rien, si on la compare au port de New-York. L’un des palefreniers haussa les épaules, et rit en toussant, à la façon des abois: il assura qu’on ne ferait jamais rien de ce pays; à la bonne heure, si les Américains prenaient en mains la Bretagne... «Nous ne serions pas forcés, disait-il, d’aller demain à Penmarc’h en voiture: ni chemins de fer, ni hôtels convenables, ni...» Il n’en finissait pas d’énumérer tout ce qui manque à la presqu’île infortunée, que l’Océan lui-même sépare de l’Amérique. Et les autres d’y ajouter. Par-dessus tout, les Bretons semblaient exciter la réprobation de ces hommes sans reproche; ils ne riaient plus; ils parlaient avec acrimonie de leur misère, de leur saleté, de leur indifférence; ils les jugeaient stupides. L’une des femmes assura, d’un ton offensé, que les Bretons étaient des sauvages incompréhensibles; et une autre les compara aux Espagnols, qu’ils avaient vus l’hiver dernier: tous admirèrent la vérité de la comparaison; et, de la sorte, ces Américains eurent le plaisir de confondre deux peuples de l’Europe dans le même mépris. Le plus âgé de la troupe fit observer que la Bretagne ressemble encore à l’Espagne en ce que le sol est très riche, et qu’on n’en tire pas parti: «Ainsi, disait-il, je sais qu’il y a de la houille dans tout ce pays; et, en vérité, oui, on pourrait exploiter de grandes mines autour de Kemper. Croyez-vous seulement qu’ils y pensent? Ils ont un peu gratté la terre autrefois, à ce qu’on m’a raconté; mais ils sont trop paresseux... Pensez à ce que des Américains feraient ici: tout le pays serait couvert de chantiers et d’usines;.. Kemper serait un grand port de commerce;.. il n’y aurait qu’à élargir la rivière;.. on ferait sauter à la dynamite...»
Telle était la réponse de ces gens si sûrs de leur supériorité à l’accueil sans fard d’une terre si vénérable. Ils n’avaient vu Brest que pour vanter New-York; et ils venaient de Pittsbourg pour prendre Kemper en pitié. Pas un mot pour cette journée divine, pour cette vieille église sur cette place ravissante, pareille à une aïeule assise dans la prairie. Pas même un regard pour cette ville charmante et rustique. Qui nous sera jamais plus étranger, que ces étrangers-là?--En eux, l’éloignement est multiplié par l’insolence. Et ceux qui passent avec mépris par la Bretagne valent encore mieux, selon mon goût, que ceux qui s’y installent.
Cependant, sur le quai, des hommes chargeaient avec lenteur une goélette danoise et un bateau suédois. Les Barbares s’avancèrent, du même pas sonore qui signifie la conquête. Les petits enfants, quittant de nouveau leur refuge, se dispersèrent derrière les arbres, aussi plaisants à voir dans leurs robes que des poupées qui courent: deux des plus petits, ronds et lourds comme des demoiselles à enfoncer les pavés qu’on eût enveloppées de jupes, tombèrent dans l’herbe. Les Américaines rirent, mais seulement par moquerie; le rire de ce peuple n’est jamais cordial ni tendre; leur âme ne sait pas jouer; et c’est pourquoi elle est plus fermée à l’art que celle même des nègres.
Le long du chemin de halage, au bord de la rivière verte et bleue, des Bretons causaient, tous marins, et parmi eux le pilote de Tudy, homme au visage sévère, noir de hâle et à cause d’une barbe courte, pareille à une mousse épaisse, déjà marquée de blanc. A l’approche des étrangers, tous se turent; et certes si jamais des yeux échangèrent mépris pour mépris, ce fut là. Mais dans toute l’Amérique on n’eût peut-être pas trouvé d’aussi beaux regards que ceux de ces Bretons silencieux, dont trois au moins avaient ces prunelles d’eau profonde où veille la lumière, noblesse d’une race.