L’ADIEU
19 novembre. Kenavo...
Le dernier jour est venu: voici le matin, dont je ne verrai pas le soir, en Bretagne. Je fais mes derniers pas le long de la mer entre les rocs et la lande. Qui dira votre langueur, promenade de l’Adieu?--La terre que l’on aime est comme une amie affligée, que l’on quitte pendant son sommeil.
J’ai laissé Pont-L’Abbé, et je revois l’Océan terrible. Les nuées de plomb roulent lourdement dans le ciel pluvieux. Et les rocs impassibles, violents et silencieux, comme les résolutions d’une âme volontaire, laissent écumer contre leurs bases la colère des vagues. Le flot monte, noir comme les violettes dans une prairie, par une journée d’orage. Au loin, sous un pan du voile relevé où la lumière passe en éclaircie, le pré des vagues a la couleur d’une sombre pensée, dont le cœur d’or pâle luit sur les pétales bleuâtres... Adieu, donc.
· · ·
Qu’aimerai-je, si je n’aime pas la tristesse, moi qui suis tout passionné et tout triste. Et la tristesse de ce pays pensif est pour mon âme un berceau, où m’endort une mère délicieuse. Celle qu’elle est se retrouve en celui que je suis, et bien faite pour lui, bien fait pour elle.
Elle, qui est si douce, si dure, si frémissante dans ses rêves, et si indifférente au reste de l’univers, connaît bien mon fiévreux ennui. Je vais au bord le plus lointain de la terre, là où la Bretagne s’enfonce dans la mer, maintenant que tous les hommes et ses propres fils se précipitent vers les lieux de la foule; et je leur tourne, comme elle, un dos de granit.
Le tombeau de la mer est celui que j’envie,--la tombe très profonde, où la colère est éternelle comme le mépris, et où la grâce suprême est solitaire. Le tombeau de la mer orageuse est la demeure que j’envie,--celle où la tempête est déserte, et où la paix elle-même est amère.
C’est vous que je préfère, ô vagues,--ou vous, landes muettes sous la brume, entre les arbres pieux, qui baissent la tête, et les rocs indignés à la nuque imployable qui ne cèdent jamais, et qui, tour à tour, pâlissent de courroux, et s’assombrissent de noir dédain.
Je veux mourir ici, où j’ai senti les linges tièdes de l’oubli envelopper mes os brûlants de fièvre, et détendre mes muscles raidis. Je veux mourir ici, où le rêve puissant de la vie s’endort dans une fraîche paix, qui le délasse. Car, où ne se consume-t-il pas de son ardeur? Partout, il se dévore.
Taciturne et plein de chants, selon que l’une ou l’autre passion l’emporte, ici j’ai la terre qui répond ou qui écoute, qui se tait quand il faut, et qui parle. Émeraude au cœur profond, Bretagne, nous nous dirons nos chants. Je veux mourir, roc sur ta roche, où le pâtre aux yeux purs chante encore, tandis que la vierge aux cheveux de lin, pareille au soleil d’avril sur les bouleaux, sourit tendrement de ses lèvres encore aussi virginales qu’elle.
· · ·
Émeraude au cœur profond d’océan, tu es aussi violente et douce. Tes vagues tuent; et tes prairies si vertes font un tapis où les pensers acerbes s’endorment sur le gazon, au pied des chardons à la fleur cuisante.
Puissé-je épuiser ici une vie inépuisable, dont la sève coule dans mes veines comme un fleuve d’or fondu et de puissance croupie. Puissé-je endormir, sous les feuilles pluvieuses de Cornouailles, les bonds de la domination et les humeurs de la volonté, qui se font vénéneuses de grandir secrètes dans mon âme et de pousser sous des chaînes, ensevelies.
Puissé-je étendre à l’infini occidental des vagues le rêve de la grandeur, que prétend insulter la vie. Et puissé-je endormir, sur les derniers bords des solitudes atlantiques, la grandeur de mon désir dans une paix égale..
FIN
TABLE
DÉDICACE III
I.--Vers l’Ouest 1
II.--De la Fenêtre 8
III.--La Paix de Kergoat 10
IV.--Le Fol et la Sœur blanche 13
V.--Naïk 17
VI.--Entrée à Benodet 23
VII.--Les Vieux 26
VIII.--Triomphe des Barbares 32
IX.--La Mer parle 36
X.--La Danse 40
XI.--Tugdual 43
XII.--Bucoliques de Septembre 47
XIII.--Fin de Fête 52
XIV.--La Belle du Mail 59
XV.--Une Hutte 62
XVI.--Fin du Jour 66
XVII.--Tempête 68
XVIII.--Visite au Phare 72
XIX.--Petits Bretons 75
XX.--Annonciation du Soir 79
XXI.--Brumaire 81
XXII.--Le Jour des Anges 84
XXIII.--Penmarc’h 92
XXIV.--Arcadie 95
XXV.--Calvaire 98
XXVI.--Seigneurs 101
XXVII.--Le Pauvre Pêcheur 105
XXVIII.--Heures d’Automne 113
XXIX.--L’Ile 118
XXX.--Le Phare 121
XXXI.--En Fouesnant 124
XXXII.--Route au crépuscule 128
XXXIII.--Les Deux Mam-Gouz 131
XXXIV.--La Nuit des Fées 135
XXXV.--Glazik 138
XXXVI.--Le Jour des Morts 141
XXXVII.--Le Chant humilie les Bêtes 143
XXXVIII.--Dunes 146
XXXIX.--Matin en Mer 149
XL.--Soir d’Automne 152
XLI.--La «Douce» 155
XLII.--Spectacle 161
XLIII.--Fantômes 165
XLIV.--La Dame aux Oies 168
XLV.--Un Champ et le Chemin montant 173
XLVI.--Le Bain 176
XLVII.--Le Soir sur la Lande 180
XLVIII.--Le Vent 182
XLIX.--Estampe dans le goût du Japon 184
L.--L’Angelus 187
LI.--Le Fjord 189
LII.--Crépuscule d’Octobre 191
LIII.--Sainte Barbe 193
LIV.--Pontiques 200
LV.--Sur le Tertre 207
LVI.--Combat des Dieux 211
LVII.--Pavois 214
LVIII.--L’Homme sans tête 216
LIX.--Pont-l’Abbé 228
LX.--Le Voyageur 233
LXI.--Foin de Rostillec 236
LXII.--Géorgiques 241
LXIII.--Port de guerre 248
LXIV.--La Foi 252
LXV.--La Lande d’Or 257
LXVI.--Les Fillettes 259
LXVII.--Feuilles Mortes 262
LXVIII.--Arcades Ambo 268
LXIX.--Les Phares 272
LXX.--Quête pour la bonne guérison 275
LXXI.--Fidèle 280
LXXII.--La Sainte 287
LXXIII.--L’Agneau 293
LXXIV.--La Jeune fille à la bague 296
LXXV.--Chant de la Nuit 298
LXXVI.--Un vieux Breton 300
LXXVII.--Lys et Pavots 303
LXXVIII.--Funérailles 306
LXXIX.--Le Manoir 309
LXXX.--Le petit Saint Jean 312
LXXXI.--Nuit en Loctudy 314
L’ADIEU 316
IMPRIMERIE BUSSIÈRE
Saint-Amand (Cher).
NOTES:
[A] Dans l’évêché de Cornouailles, au Bord de la mer bleue.
Cantique Breton.
[B]
Ar Vretoned pennou kalled...
[C] Vent de Sud-Est: on prononce Suette.
[D] C’est le nom qu’on donne aux Bretons du pays de Pont-l’Abbé, où ils forment sinon une race distincte, du moins un clan singulier par le costume, l’accent et les mœurs particulières.
[E] Mon Dieu! mon Dieu!
[F] Bamm est le mot de Crozon pour dame! et, généralement, le condiment dont il assaisonne tous ses discours.
[G] Mam-Goz,--grand’mère en breton: littéralement, vieille mère.
[H] C’est, pour le Breton, le nom de l’amie ou de la fiancée, de la bien aimée.
[I]
Petra gan Al lapouzik war al lan? .......... Gan hag gan hé vignonès...
[J] Jeu de mots. Fri, en breton, signifie: le nez.
[K] Comme on les nomme de la pièce caractéristique, qui termine la coiffe des femmes.
[L]
Ann dud jentil nevez zo kri; Gwel a oa re goz da vistri.
Cf. Barz-az-Breiz, 403.
[M] Mettre aux enchères.
[N] Cantique breton.