IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
60 exemplaires numérotés sur papier de Madagascar.
Tous droits réservés
Copyright 1926, by EUGÈNE FASQUELLE
EN FACE DU BOUDDHA DE BOIS...
En face du Bouddha de bois que m’a rapporté de Chine un voyageur et qui fut sculpté par le bonze d’une pagode, dans la montagne de Cao Bang, je me suis assis les jambes croisées, durant bien des soirs, sur le tapis où sont des arabesques et des fleurs coloriées, sur le tapis où veillent mes rêves comme autant de petites lampes sereines.
Et comme j’avais longtemps demandé aux esprits intermédiaires qui peuplent les royaumes invisibles de m’accorder la clairvoyance de mes existences antérieures, je vis s’écouler des images et s’entr’ouvrir des prunelles familières, des formes surgirent de l’ombre des jours révolus.
Mais à cause de l’imperfection de mon âme, ces formes étaient indistinctes, ces prunelles demeuraient voilées, je ne contemplai que des fragments épars des beautés et des douleurs qui n’étaient plus. Car il n’est donné qu’à ceux qui sont purs, de s’échapper hors de la prison du temps.
Et je connus qu’à travers les âges sans nombre la justice de la loi avait toujours fait de moi un homme médiocre. Jamais, comme les hommes plus favorisés ou plus orgueilleux qui se souviennent de leurs vies passées, il ne m’avait été donné d’être un personnage remarquable par les talents et illustre dans sa nation.
Rien qu’un pauvre ramasseur d’herbes, au pied d’une falaise crayeuse, qui fait sans cesse le même geste de tirer avec un râteau! Une sorte de bateleur qui s’en va sur les routes derrière un âne et fait des tours dans les villages! Un homme qui tanne des peaux, marié à une créature délicate qu’il torture par sa vulgarité!
Et toujours de l’autre côté du monde! dans l’orient lumineux où bruissent les forêts où étincellent les sables, où les pagodes tendent au ciel leur dôme circulaire en mosaïques azuréennes! Et à cause de cela je suis solitaire dans le pays où résonnent les cloches, où le blé croît au lieu du riz.
Enfin, j’ai vu ma dernière incarnation, celle où un rayon de l’esprit descendit sur moi, celle où il me fut donné d’être un poète que toucha la beauté des formes, qui aima les choses avec son cœur, qui entrevit les vérités cachées sous les apparences. Ainsi dans une grotte souterraine, l’eau incolore de la pluie, après avoir filtré des milliers d’années, se condense en des stalactites de cristal.
En des stalactites de pensées d’amour s’est muée la pluie de mes quotidiennes pensées, durant la vie d’un poète de l’Inde qui vécut à Delhi et à Bénarès. Il a aimé les visages charmants et les formes parfaites et l’amour de la beauté l’a conduit à l’amour de la connaissance comme une jeune fille amoureuse conduit un étranger à son fiancé.
Et c’est pourquoi en souvenir de ce prédécesseur fraternel dans le voyage innombrable, j’ai écrit le livre des _Lotus Entr’ouverts_, le livre dont j’ai déchiffré les caractères au fond du miroir, le miroir qui est au-dessus du Bouddha de bois que m’a rapporté de Chine un voyageur.
Car il est enseigné par les Sages anciens qu’on peut enclore une magie dans certains bois savamment vernis et que cette magie avec la réflexion du miroir et la volonté du visionnaire recrée le verbe perdu qui fut prononcé du fond de l’âme et le grave dans la buée crépusculaire du miroir, le grave pour les yeux qui voient.
Et je dis, ayant terminé la transcription de l’ouvrage ancien: Puissé-je être digne de celui que j’ai été, moi qui suis indigne de celui que je serai. Puisse mon esprit s’élancer plus haut, puisse mon esprit s’élancer plus vite vers la connaissance et vers l’amour, puissent mes actions être en harmonie avec mes pensées, puisse ma voix faible résonner très loin et transmettre aux hommes par le mystère de l’écriture la goutte de beauté que j’ai pleurée.
LE SERPENT NOIR QUI DONNE LA CHANCE
L’aurore se lève. Remercie Dieu qui t’a fait découvrir dans la cour dorée, le serpent noir qui donne la chance à la maison.
Il faudra lui apporter du lait dans un vase de terre plat et mettre à côté des feuillages secs pour qu’il y repose.
Aucun visage de mauvais augure ne se présentera aujourd’hui à la porte, aucune pensée triste ne se tiendra debout sur le seuil de l’âme.
Une journée entière de bonheur, sans querelle parmi les servantes, sans souvenir amer qui trouble la pureté de ton regard!
O serpent noir, je mettrai chaque jour du lait dans le vase plat et je préparerai les feuillages secs, serpent noir qui me rend visite si rarement!
PETITE LUMIÈRE
Une intérieure suavité spirituelle met sur les traits de son visage une expression délicate qui fait penser au vol d’une hirondelle, au bord d’un étang, par un crépuscule de printemps.
Elle ne sait pas jouer de la cythare, ni composer des strophes, mais tout en elle est poésie naturelle et harmonie invisible.
Elle délivre le papillon des mains des enfants et aide la bête à bon-dieu à retrouver son chemin. Tout ce qui est petitesse et fragilité l’attendrit.
Elle n’accomplit aucun grand acte de bonté et elle rêve plus qu’elle n’agit. On prétend même qu’elle est paresseuse.
On ne peut définir la nuance exacte de sa robe d’un bleu intermédiaire entre celui du ciel et celui de l’eau. Qui peut dire aussi si elle est gaie ou si elle est triste?
Elle n’aime pas les fêtes, les longs voyages, les réunions solennelles, l’apparence extérieure de la richesse. Elle craint la pauvreté et elle fait volontiers le tour du jardin.
On l’a surnommée Petite Lumière. Mais pour moi elle à un nom secret au fond de mon cœur et je ne le prononce jamais. Je l’aime à cause de l’intérieure suavité spirituelle qui se reflète sur son visage.
L’EMPEREUR DE CHINE ET L’EMPEREUR DU JAPON
L’empereur de Chine et l’empereur du Japon se sont rencontrés par une belle soirée, sur la mer calme. Deux navires pavoisés se sont avancés solennellement de chaque côté de l’horizon et des milliers de jonques avec leurs lanternes de couleurs se sont tenues immobiles sur les flots comme autant de grandes étoiles et les étoiles innombrables se sont tenues immobiles dans le ciel, comme autant de jonques minuscules.
L’empereur de Chine et l’empereur du Japon se sont assis l’un en face de l’autre sous un parasol de soie à manche d’or et, à côté d’eux, il y avait un nain chinois avec un bonnet carré et un nain japonais avec une mitre de plumes de paon qui leur présentaient du thé dans un bloc de cristal creusé. Les deux empereurs en buvaient quelques gorgées et ils se regardaient en silence. Leurs robes étaient ruisselantes de pierreries et ils étaient pareils à des dieux timides qui n’osent pas engager la conversation.
Les courtisans, sur le pont des navires faisaient un cercle respectueux de broderies et d’armures. Il y avait là des mandarins de neuf rangs différents, depuis le Tai Fou qui porte la pierre rouge jusqu’au Tai Tchao qui porte un globule d’or. Il y avait là le Siogoun entouré des Seigneurs de la Terre et certains fonctionnaires religieux courbés en deux par la discipline des rites et dégageant la vénération comme une lampe dégage la lumière. Et sur les rivages de la Chine et du Japon les peuples étaient massés et regardaient la mer calme.
Les deux empereurs allaient s’entretenir de l’invasion prochaine des Tartares, de la puissance des épidémies qui s’abattent mystérieusement sur certaines provinces. Ils allaient chercher ensemble les moyens de faire circuler rapidement le riz à travers les terres et les mers pour remédier aux famines, ils allaient étudier les causes de ces fabuleux typhons qui, à certaines époques, soulèvent les mers. Ils allaient entrer en communication avec les Génies, écouter la voix des Ancêtres. De leur réunion allait jaillir l’éclair qui fait descendre les Dieux.
L’empereur de Chine, le plus résolu, parla le premier et la conversation fut assez animée. Ils étaient tous deux grands amateurs de laques et ils s’étonnaient qu’une certaine nuance de violet ne puisse plus être obtenue. «Les polisseurs de Canton n’apportent plus autant de soins qu’avant à leurs travaux. Le colcotar est trop calciné. On ne trouve plus le cinabre absolument pur. Et, pour le rose, c’est bien plus terrible! On a abandonné la culture de la fleur de carthame. Le secret des anciens maîtres est perdu. En vérité, le monde est en décadence.» Les deux empereurs sont très malheureux et, lorsque l’entrevue est terminée, ils pleurent presque, courbés derrière leur éventail, tandis que les deux navires s’éloignent solennellement sur la mer calme.
LA CHARITÉ DE PADMANI
J’ai trouvé la robe déchirée d’un pauvre sur la barrière de mon jardin. Le pauvre lui-même appuyé sur son bâton s’éloignait sur le chemin avec une singulière légèreté, revêtu d’un manteau à broderies et à franges qui ressemblait à mon plus beau manteau.
«J’ai fait manger le pauvre et je l’ai fait boire, me dit Padmani avec un visage serein. Je l’ai conduit dans la piscine et il a fumé ton houka. Et comme son manteau était déchiré je lui ai donné un manteau à broderies et à franges, car il convient d’être charitable.» «Tout ce que tu fais est bien fait», ai-je répondu.
«Quand je lui ai eu donné cela, reprit Padmani, j’ai vu que le pauvre était aussi pauvre qu’avant. Il me faisait tant de peine que j’ai voulu qu’il emportât une richesse inusitée, la richesse d’un beau souvenir et je me suis donnée à lui.» Ainsi parla Padmani, avec simplicité et elle allait, s’occupant de petites choses, dans la maison.
Alors j’ai médité sur la charité et sur la connaissance du bien et du mal qu’il n’est pas donné aux femmes d’avoir. «Quel âge pouvait avoir ce pauvre?» ai-je demandé tristement. Padmani a éclaté de rire: «Comment pourrai-je me souvenir de cela? Je n’ai vu que ses yeux qui pleuraient.» J’ai médité encore sur la charité.
LE DIEU DE L’INTELLIGENCE BIENVEILLANTE
O dieu de l’intelligence bienveillante qu’on représente avec le grand front dénudé d’un homme mûr, le regard ingénu d’un enfant et le pli de la bouche d’un vieillard, toi qui tiens une boule de cristal et un lotus refermé, toi qui es immobile, toi qui vois, toi qui sais.
O dieu de l’intelligence bienveillante, mets sur mon visage le sourire qui comprend, fais faire à ma main le geste qui excuse, donne à toutes mes attitudes ce délié que l’indulgence quotidienne apporte au corps.
Écarte de moi la colère qui aveugle et nous enveloppe d’une buée rougeâtre, ne permets pas au désir effréné de me posséder, car il force l’homme à marcher à quatre pattes à la manière des bêtes.
Donne-moi la mesure avec laquelle on pèse ses actions comme des cailloux noirs, la mesure avec laquelle on pèse ses pensées comme des grains de blé lumineux.
Donne-moi le jugement par lequel la vérité est discernée de l’erreur et la clairvoyance qui fait savoir qu’un homme est bon même sous une apparence vulgaire ou mauvaise.
Fais-moi me dresser entre le bien et le mal comme on se dresse entre deux frères ennemis. Montre-moi la part du mensonge que cache la douceur du masque blanc et la part d’humaine nécessité qu’il y a sous la grimace du masque noir.
Ne me fais pas rire à cause du caractère plaisant de la douleur, ne me fais pleurer qu’à cause de l’émotion spirituelle que procure la beauté et permets-moi de comprendre la mort, cette entrée dans le pays des hommes immatériels, des paysages subtils, des vibrations délicates.
Donne à mon esprit la soif inextinguible de savoir, à mon cœur la faculté illimitée de chérir les formes diverses de la création, permets-moi de gravir avec l’agilité du coureur les degrés de la connaissance qui conduisent à la porte de l’amour, ô dieu de l’intelligence bienveillante!
LA MÈRE DE PADMANI
Elle m’avait dit sur sa mère des choses tellement délicieuses que je résolus de l’accompagner quand elle voulut lui rendre visite dans un village perdu au pied des montagnes Aravalli.
Nos chevaux moururent dans les sables du désert de Thar et nous faillîmes nous noyer en traversant une rivière qui avait débordé. Mais tous ces dangers étaient sans importance puisqu’il s’agissait d’aller voir une merveilleuse créature pleine de sagesse et de beauté.
«Ce serait orgueilleux de ma part, de prétendre que je lui ressemble, disait Padmani, tant elle a de majesté naturelle et de noblesse supérieure.» Ses yeux brillaient et elle redevenait une toute petite fille à mesure que nous approchions.
Devant une misérable case était accroupie une vieille femme à demi sauvage. Elle ne se leva pas pour embrasser sa fille et elle se contenta de remuer à droite et à gauche sa mâchoire, en signe d’une confuse satisfaction. Et mon âme était pleine de honte pour la charmante Padmani dont les larmes coulaient comme des perles sur ses joues couleur de lune.
Et, lorsque nous reprîmes le chemin du retour, je la tenais tendrement par les épaules, m’efforçant de ne plus penser à cette visite malheureuse. Mais elle riait, une musique enchantée était dans sa voix et elle répétait: «Comment l’as-tu trouvée? N’est-ce pas que je ne t’avais pas menti? Il m’est doux d’aimer une telle mère!» Alors je fus plein de honte pour moi-même. O merveille de la pureté des cœurs!
LE TIROIR SECRET
Dans le coffret d’ivoire incrusté d’or où sont ses bijoux et les souvenirs de notre amour nous avons découvert un tiroir secret où il y avait un parchemin jauni et d’aspect triste, avec des caractères en langue Zend.
«C’est peut-être une malédiction ou l’indication d’un trésor caché. Il faudra aller, me dit-elle, chez le moullah qui sait toutes choses, pour savoir ce que ces caractères veulent dire.» Mais, moi, je secouai la tête car je savais bien ce que contenait le parchemin.
Il contenait l’histoire de nos amours, celle de tous les amours des hommes. Il disait que dans le beau coffret d’ivoire il y a toujours un coin ignoré avec une histoire secrète et que dans l’âme de la bien-aimée il y a toujours une amertume incompréhensible que le moullah ni personne ne peut expliquer.
LA SAGESSE DIVINE
Il y a peut-être un jardin délicat au sommet d’une montagne sauvage avec un kiosque de porcelaine et de bois laqué d’où l’on aperçoit de très loin les dômes des villes où s’agitent les hommes.
Oh! vivre là, avec la parfaite certitude qu’aucun visiteur ne se présentera à la minuscule porte du kiosque, que je n’entendrai ni formule de politesse, ni affectueux témoignage.
Là, je marcherai à petits pas, j’examinerai le dessin d’une feuille, les veines d’un caillou, la clarté d’une goutte d’eau, les nuances d’un souvenir.
Là enfin, ni la famille, ni l’amitié, ni l’amour ne m’envelopperont de leur nuage gris, bleu ou rose et je ne serai pas comme un glaneur qui cherche un grain de plaisir dans un champ d’ennui.
Je m’assiérai sous un mûrier qu’on ne cultivera pas pour le vers à soie, je cueillerai une rose qui ne sera pas destinée à un bouquet, je suivrai une allée où le sable ne gardera pas la trace d’une sandale féminine.
Et là, comme une essence parfumée qui tombe dans une urne d’or, la sagesse filtrera du ciel silencieux, apportée par le vent sans parole et remplira lentement l’urne spirituelle de mon âme.
Je serai entouré de parents attentifs parce qu’ils se tairont, d’amis fidèles parce qu’ils seront immobiles, de maîtresses tendres parce qu’elles répandront des parfums suaves sans le vouloir. O famille des arbres, amitié des pierres, amours des fleurs!
Et si je vois un soir la silhouette noire de quelque conseiller ou le voile incarnat d’une femme aux beaux yeux s’acheminer de mon côté je couperai une branche de saule et j’en lancerai les feuilles vers le croissant de lune pour qu’ils comprennent qu’en moi a pénétré le sentiment de la vanité du monde et qu’ils s’en retournent.
Et à l’heure où les étoiles sont épuisées et où la rosée fera dans ma chevelure une couronne brillante après une nuit de méditation, peut-être connaîtrai-je dans l’évanouissement de l’extase avec la naissance de l’aurore, le parfait amour de toute chose qui met l’homme au rang des dieux.
LES PLUMES DU PAON
Une très belle femme se tenait sur un balcon. On voyait sous la mousseline la chair laiteuse de ses épaules, elle était couverte de bijoux comme une idole et elle cachait à demi son visage derrière un éventail en plumes de paon éblouissantes.
Et moi, je la regardais longuement, oubliant Padmani qui marchait à côté de moi, car la beauté d’une femme est plus grande sur un balcon à cause du mystère de la chambre qui est derrière. Et j’aurais bien voulu être remarqué d’elle et je me redressai et me retournai de son côté.
Padmani ne dit rien, mais avec une ridicule affectation, elle resta taciturne et un peu plus tard, je pensai qu’elle était affligée de mon long regard et je lui dis: «Es-tu triste parce que tu es jalouse de la belle femme du balcon? Dis-moi tes pensées pour que je te console.»
--Je suis triste, a-t-elle répondu, à cause des éblouissantes plumes de l’éventail. Le paon qui les a portées ne dessinera plus au soleil une roue multicolore. Comme on est cruel avec les oiseaux! Ne savais-tu pas que le paon est l’oiseau que j’aime le mieux?»
LE JEUNE HOMME DE LA NUIT
Il a fait craquer doucement les feuilles mortes dans le jardin. Le chien n’a pas aboyé quand il est passé. La lune n’a pas reflété son ombre sur le sable de l’allée. Mais j’ai bien su qu’il était là.
Je me suis arrêté de jouer de la cithare. J’ai posé l’instrument sur le coussin. Je me suis tenu immobile, je n’ai pas regardé du côté de la fenêtre. Mais je savais bien qu’il me regardait par les volets entr’ouverts.
Comment était l’ovale de son visage? De quelle couleur étaient ses yeux? Quelle forme avait son turban? A la fin j’ai tourné un peu la tête de son côté. Il y avait une légère buée sur le carreau.
Je n’ai pas entendu de craquement sur les feuilles mortes du jardin et le chien n’a pas aboyé. J’ai repris ma cithare et je me suis remis lentement à jouer car j’ai bien compris qu’il était parti.
LA POÉTESSE DE CHINE ET LES PAVOTS BLANCS