IV
Je suis amoureux de la poétesse Tchou Chou Tchenn qui vivait en Chine il y a plusieurs siècles. Quand elle mourut, tous les corroyeurs de Raé-Ning furent en deuil et son mari, l’homme vulgaire, qui était gros devint pareil à un saule en hiver.
Il pleurait sans cesse, songeant qu’il ne l’avait pas assez aimée et il se repentait de ne pas avoir uniquement, avec ses peaux, fait des robes de fourrure pour la couvrir.
Il disait: «Quand elle parlait, j’étais transporté dans un pays merveilleux, mais nous étions loin l’un de l’autre. Comment peut-on aimer à ce point ce qu’on a perdu sans l’avoir compris.»
Et moi, peut-être, dans une vie antérieure, j’ai été cet homme vulgaire et c’est pourquoi j’aime la poétesse Tchou Chou Tchenn et je la pleure encore après des siècles. Je la cherche sur la balustrade de ma maison quand je vois des cigognes s’éloigner et si un pas résonne sur le chemin, je m’imagine que c’est elle qui s’en va silencieusement porter ses pavots blancs sur la montagne déserte.
LE LOTUS ET LES DÉVAS
Comme je poussais la porte du jardin, elle était au milieu d’une plate-bande de roses et, les yeux levés au ciel, elle avait un doigt sur les lèvres et semblait faire: «Chut!» à quelqu’un. Mais il n’y avait personne.
Alors j’ai gardé le silence. Mais elle m’a dit: «C’est pour mieux t’entendre me dire des paroles d’amour que j’ai fait signe à un groupe de dévas vêtus de blanc de rester silencieux au-dessus du jardin.»
«O Padmani, comme j’aimerais voir ces dévas. Ne peux-tu leur dire de s’approcher et de me montrer le bel ovale de leurs traits et leurs robes, tissées sans doute de nuages.»
Elle a secoué la tête et a répondu: «Ils viennent justement de s’éloigner car ils ont respiré l’arôme de certain lotus d’une espèce rare qui vient d’éclore à mille lieues d’ici sur une montagne de Chine et ils sont ivres pour plusieurs jours.»