L’ÉTOILE DE LA MISÉRICORDE
Padmani a les yeux levés vers le ciel criblé d’étoiles et elle regarde avec une extrême attention... Une goutte d’argent brille sur sa joue.
Elle croit que chaque étoile correspond à un sentiment de l’âme et que chaque âme est sous l’influence d’une étoile du ciel. La goutte d’argent descend lentement.
Oh! comme elle est anxieuse devant les milliers de caractères tracés sur l’énigmatique livre bleu.
«Que cherches-tu avec tant d’ardeur, ô Padmani?»
«Je cherche mon étoile. Je connais son nom, mais je ne sais pas où elle se trouve. Elle brille peu. Elle s’appelle l’étoile de la miséricorde.»
«Je la connais, lui ai-je dit. La voilà.» Et je lui ai montré une étoile au hasard. «C’est la plus belle, a-t-elle murmuré.» Et sur sa joue la goutte d’argent avait disparu.
LA BEAUTÉ DES REFLETS
Je quitterai un soir la terre des hommes et tu demeureras toute seule. C’est pourquoi je tiens à te dire la parole essentielle de la vie. Allume la lampe, ô ma bien-aimée, car pour que ceci soit énoncé les meubles et les visages doivent avoir leur vêtement de clarté.
Toutes les choses ont un reflet qui est la vraie substance du monde. Les eaux immobiles sont phosphorescentes, les prunelles miroitent, il y a des parcelles lumineuses qui flottent au ras des terres labourées et que n’a pas engendrées la lune. La matière s’efforce de dégager l’âme. Toutes les lumières sont belles excepté celle qui vient de l’or.
Du monde des formes apparentes, il ne faut aimer que les reflets, le luisant des laques, le poli des cristaux, le mat endormi des jades, les étincelles des soies précieuses et des chevelures. Le bien et le mal sont dans les reflets et les uns sont purs, les autres impurs. O ma bien-aimée, ne prends jamais l’or dans tes mains divines.
Car Ahriman, dont il est parlé dans les livres Zend, Iblis, le tentateur, Satan dont les prêtres chrétiens menacent les enfants ne sont que les incarnations de l’esprit de l’or, l’esprit mauvais qui fait rétrograder l’homme sur la route. Marche en avant, ô ma bien-aimée, conduite par les reflets spirituels et tourne ta face vers le soleil.
Dans le jardin, là où sont les ronces et les orties, fais un grand trou et enterre l’or. Demeure dans ta maison sans or ou vêtue d’une robe sans franges, avec des mains sans bagues, va-t’en au loin, à travers la vie. Il y a bien moins d’actions mauvaises qu’on ne croit si l’on a une pensée haute. Vis dans le temple ou dans les bouges, avec les sages ou les mendiants, donne ton corps à tous les hommes si cela te plaît, mais n’en reçois pas une pièce d’or.
Cherche les reflets, ô ma bien-aimée, ils sont la substance, ils sont la beauté. Plus tu les chercheras, plus il y en aura et à la fin tu marcheras enveloppée de lueurs comme une princesse entre dans une ville au milieu d’une pluie de lotus bleus. Et s’il t’arrivait une fois, dans la splendeur d’une demeure ou devant les statues des dieux d’être prise par l’attrait de l’or, souviens-toi de cette pensée que je te lègue et qui est le meilleur de mon esprit, le reflet de moi-même qui t’accompagnera, ô ma bien-aimée. Toutes les lumières sont belles excepté celle qui vient de l’or.
LE PARADIS TERRESTRE
J’ai longtemps habité le paradis terrestre. Il y avait un tout petit jet d’eau dans une vasque de porcelaine grande comme la main. L’arbre de la science était un pêcher et comme son bois porte bonheur, moi le premier homme, j’en avais coupé une branche que j’avais pliée sous l’arc de la porte tandis que la première femme battait des mains.
Sous le cercle de la branche de pêcher, la première femme se tenait souvent accoudée au soleil, sans aucun costume visible. C’est moi qui lui tendais les fruits de l’arbre et elle y mordait en riant. Puis elle jetait les noyaux par-dessus une petite haie d’aubépines roses qui séparait le paradis terrestre du chemin où sans doute Dieu venait le soir nous épier.
Aucun ange irrité, tenant épée de flamme ne m’a chassé du paradis terrestre. J’en suis parti sans raison conduit seulement par ma propre folie. A peine l’avais-je quitté que la notion du bien et du mal tourmentait cruellement mon âme et que je savais combien il est amer de s’en aller tout seul sur la dure terre.
Tout seul, car la première femme a continué à habiter le paradis terrestre. Je vais quelquefois autour de la haie d’aubépines roses. J’entends alors retentir son rire et je comprends que quelqu’un lui offre des fruits. Je voudrais bien que quelques parcelles de l’ancien bonheur, retombent par mégarde sur moi, mais je ne reçois que les noyaux de pêche, qu’elle jette sur le chemin, comme jadis.
LES MERVEILLES DU VOYAGE EN CHINE
Je racontais à Padmani tout ce que j’avais vu de merveilleux quand j’avais voyagé dans la Chine immense. Je lui décrivais le palais de la Joie immortelle, la fontaine des Dragons dans le labyrinthe des jardins de Jehol, le lac d’Argent avec ses cent trente kiosques de cristal au pied d’une colline en minerai d’azur, l’île des pagodes silencieuses et le tombeau de Confucius, harmonieux comme l’excellence de la pensée ordonnée.
Je racontais à Padmani les fêtes auxquelles j’avais assisté, la fête du septième Soir où un envoyé du ciel descend, portant une orchidée, la fête des Seigneurs des Trois Mondes où naît l’esprit qui préside à la force vitale. Je lui décrivais les cortèges pour la fête du Vieux de la lune qui détermine les mariages, les costumes éblouissants des maîtres de cérémonies et de ceux qui réglementent les génuflexions et les révérences et je lui racontais comment sur la montagne de Fou-Tchéou Fou se célèbre la fête des cerfs-volants.
Padmani m’écoutait en silence et je sentais qu’elle avait une question à me poser et que de tout ce que j’avais dit, une seule chose l’intéressait qui faisait se tendre son mince cou et briller ses prunelles de jade sombre. «De quelle couleur étaient les cerfs-volants? demanda-t-elle.--Mais de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, ô Padmani.» Et alors elle se perdit dans un rêve.
Et je lui racontai encore les rêveries mystérieuses de l’opium, les superstitions étranges, les misères extraordinaires et les dangers que j’avais courus, les ménageries d’animaux sauvages que j’avais vues à Macao, l’arrivée de la flotte portugaise que j’avais vue à Liampo et les pirates que j’avais évités et les baleines qui étaient passées au loin et toutes les étonnantes merveilles que peut contempler l’homme qui fait un voyage en Chine.
Padmani m’écoutait en silence, mais les sons frappaient ses oreilles sans atteindre son âme. Un problème la tourmentait et pesait plus lourdement sur sa tête que le casque crépusculaire de sa chevelure. «Est-ce que le mimosa de Chine a un autre parfum que le mimosa qui croît dans notre jardin?» Je lui ai répondu: «Le même parfum exactement.» Alors elle a poussé un grand soupir de soulagement, comme si je la délivrais d’une peine et elle a dit: «A quoi bon s’en aller en Chine? Nous sommes si bien ici tous les deux.»
LE JEUNE HOMME NU
C’était un jeune homme nu qui venait de se baigner et qui s’avançait au soleil vers nous sur le sable de la Jumna. Il était très beau, il agitait négligemment une liane et il souriait en regardant Padmani.
«Pourquoi ce jeune homme te sourit-il?» ai-je demandé. «De quel jeune homme parles-tu? répondit Padmani. Je ne vois personne autour de moi.» Et elle écarquillait les yeux du côté du beau jeune homme qui passait près d’elle.
«Je parle de ce jeune homme qui vient de passer à côté de toi avec une liane à la main.» Et Padmani, baissant tardivement les yeux a répondu: «Sans doute les dévas ont obscurci ma vue un instant. Cela arrive quelquefois.»
Mais le lendemain, comme je l’avais mécontentée par mon humeur taciturne, elle s’était assise devant la porte de la maison et elle regardait une allée déserte dans le jardin avec une singulière et joyeuse fixité. «Que regardes-tu si attentivement, Padmani, dans l’allée déserte?»
«Sans doute les dévas ont obscurci ta vue, a-t-elle répondu, avec un peu d’impatience. Je regarde un beau jeune homme nu qui s’avance dans l’allée en agitant négligemment une liane.»
Et j’ai dit: «Je le vois aussi. Il est là depuis que nous sommes au bord de la Jumna. Comme il est heureux d’être beau cet invisible jeune homme nu.» Et Padmani s’est levée avec une moue de tendresse, elle a montré du doigt le chemin, en disant: «Regarde. Il se sauve en courant et il ne reviendra plus.»
LES TROIS COUPS DE LA CRÉATURE IMPATIENTE
Quand on a frappé trois coups à ma porte je ne me suis pas hâté d’ouvrir. J’ai bouché le flacon de rose et j’ai fermé le manuscrit du poète Mir que j’étais en train de lire. Qui saura jamais si j’ai eu tort de ne pas me hâter?
Il n’y avait personne sur le perron de ma maison. Une créature impatiente avait frappé et était repartie sans attendre. Mais doit-on courir lorsque le bonheur se présente et comment distinguer d’ailleurs les trois coups du bonheur des trois coups du malheur?
Et la rue était presque déserte. J’ai demandé à un porteur d’eau qui passait s’il n’avait vu personne s’éloigner. Mais il s’est contenté de sourire sans répondre. Était-ce une occasion que j’avais perdue ou un chagrin à qui j’avais donné le temps de s’éloigner?
Pourtant, je ramassai parmi les herbes sauvages des pavés une rose qui avait été perdue. Je la respirai et elle ne dégagea aucune odeur, comme si elle se refusait à trahir le secret de celle qui l’avait portée.
Je suis rentré et j’ai rouvert le manuscrit du poète Mir à l’endroit où je l’avais marqué avec le signet. Mais j’étais distrait et les poésies volaient autour de moi sans m’atteindre. J’écoutais les bruits de la rue silencieuse. J’ai fermé le manuscrit et j’ai remplacé le signet par la rose. Ah! comment distinguer les trois coups du bonheur des trois coups du malheur?
LE DIAMANT DES MORTS
Il y a un usage funéraire du Népal qui veut qu’on mette un diamant dans la bouche des morts afin qu’ils gardent la beauté de leur visage dans les ténèbres de la tombe.
Les dieux qui président à la décomposition des molécules de la forme arrêtent leur travail à cause de la clarté de la pierre précieuse qui interrompt l’effort de leur volonté souterraine.
L’homme pauvre qui ne serre entre ses dents que la poussière de son regret terrestre, l’homme pauvre sentira le contour de son visage disparaître et une active destruction ôtera sa chair de ses os.
Les dieux de la mort eux-mêmes, ces subalternes instruments du passage d’un monde à l’autre, sont les esclaves de la richesse. On retarde leur venue par une somptueuse demeure qui préserve du froid et du soleil, par l’abondance des remèdes qui font reculer la maladie, sœur de la mort.
Le diamant éblouit ces dieux mercenaires par les facettes de sa lumière et accroupis en silence autour du possesseur de pierres précieuses ils respectent le visage rigide de l’homme riche marqué du sceau de l’autorité.
Pourtant, ô homme pauvre, la loi est juste, la loi supérieure pour qui les dieux de la mort ne sont que des fantômes obéissants, des larves aveugles et muettes, soumises à leurs ordres.
Car plus ta forme charnelle de pauvre périt vite, ta forme usée par les travaux et maigre par le manque de nourriture, plus rapidement tu t’achemines vers la vie plus subtile et meilleure où tu ne seras revêtu que de la claire forme de l’esprit.
Et là enfin tu ne crains l’attaque d’aucun dieu corruptible et ténébreux. Là, chacun apporte le trésor qui lui appartient, chacun garde la propriété spirituelle qu’il a accumulée par sa sagesse.
Il n’est pas de diamant assez pur pour immobiliser les traits changeants de l’âme s’ils ne se sont pas sculptés eux-mêmes dans le marbre de la beauté morale. Ce n’est que dans le royaume de l’esprit que l’homme mesure le rythme de la justice.