‹ Le livre des lotus entr'ouvertsChapitre 9 sur 17 · L’EMPEREUR DE CHINE ET LE SOLEIL

L’EMPEREUR DE CHINE ET LE SOLEIL

L’empereur de Chine avait cru remarquer que le soleil n’obéissait pas à sa volonté. Il était incommodé par sa chaleur durant l’été et il lui reprochait d’avoir fait mourir une tulipe singulière qu’on lui avait rapportée des pays barbares d’occident. Puis il chérissait les ténèbres d’un amour profond. Il résolut d’arrêter la course du soleil et il convoqua toute la cour pour qu’elle soit témoin de sa puissance illimitée.

Vers le rivage de l’océan d’où monte le soleil en flammes, un grand cortège se mit en marche durant la nuit. L’empereur avait placé sur ses genoux, dans son palanquin, un bâton de jade magique qui avait appartenu à Fo-Hi, inventeur de l’écriture et de la lyre à vingt-sept cordes, et l’amour de la nuit se lisait dans ses prunelles clignotantes.

Des mandarins de haut rang le suivaient, portant des lanternes allumées qu’ils levaient très haut. Quelques-uns pleuraient à l’idée qu’ils ne verraient plus la belle lumière du jour. D’autres songeaient qu’ils avaient toujours dormi, au lever de l’aurore et ils regrettaient la paresse qui les privait à jamais de ce spectacle. Les soldats avaient mis des armures noires en signe de deuil. Seul le ministre des rites souriait avec perfidie derrière son éventail de soie.

Sur le rivage de la mer un petit homme vêtu de blanc était en prières: «O saint bouddhiste, que fais-tu là?» lui dit l’empereur. Et le petit homme vêtu de blanc, voyant les mille lanternes, les larmes et le sourire du ministre comprit ce qui arrivait et pensa que l’empereur allait perdre la face par la désobéissance du soleil, d’autant plus qu’un léger blanchissement se percevait déjà sur les eaux.

«Grand empereur, dit-il, j’étais en prières sur le sable salé parce que je sais, grâce à ma connaissance des choses célestes, que le soleil ne doit plus se lever jamais sur la terre des hommes pour la féconder. Je le suppliais en vain d’apparaître. Mais les lois astronomiques sont rigoureuses. La seule espérance qui nous reste est que tu le fasses obéir, ô tout-puissant! en étendant vers l’Orient la baguette magique de Fo-Hi.»

L’empereur harangua les mandarins, mais le saint le tira par la manche, à cause du léger blanchissement du ciel. Il ne fallait pas permettre le moindre retard au soleil. Personne n’aurait pu croire que la baguette de Fo-Hi eût tant de pouvoir car jamais il n’y eut une aurore aussi éclatante. Ainsi la face impériale fut sauvée. Toutes les lanternes s’éteignirent en même temps. Le ministre des rites fit une grimace. Le petit homme vêtu de blanc se remit en prières sur le sable salé.

LA MEILLEURE PART

Il y a de remarquables actions à accomplir sur la terre. Je pourrais m’illustrer de plusieurs façons, dans les arts, dans les guerres ou dans les commerces, mais je suis si bien auprès de ma bien-aimée.

On me dit qu’une caravane va se mettre en marche à travers les montagnes, pour Kaboul, puis elle gagnera Ispahan. Quelle réception me feraient les poètes de la ville! Prends ton éventail, ma bien-aimée, pour que je voie comment tes yeux se ferment quand l’air frais caresse ton visage.

L’empereur de Delhi vient de me mander auprès de lui. C’est un grand honneur auquel je suis très sensible. Vite ma robe brodée! Ali qui me verra passer de son balcon s’évanouira de jalousie. Mais ma bien-aimée a défait sa chevelure sur ses épaules et il me faut jusqu’à demain pour la contempler. Demandez pour moi pardon à l’empereur.

Tous les soufis se sont rassemblés ce matin dans la mosquée pour discuter sur la pureté de la doctrine. C’est le prophète d’Allah lui-même qui m’appelle. Mais ma bien-aimée a fait un gâteau de lait d’amandes et de cannelle et elle est si charmante quand je lui fais des éloges parce que je le trouve à mon goût. O soufis! demandez au Prophète de détourner son visage d’un insensé.

Les caravanes se mettent en marche pour les pays éloignés, les empereurs sont assis solennellement au milieu de leur cour, les sages s’enivrent de la sagesse de Dieu. Mais nous, ma bien-aimée, nous lisons les livres des poètes, nous partageons le gâteau d’amande, nous nous regardons en silence, dans la petite maison qui abrite un immense bonheur. Nous avons choisi la meilleure part.

LE MIROIR QUI CONSERVE LES RÊVES

Quand elle s’endort, elle place à côté d’elle un vase d’argent poli, rempli d’eau limpide. Elle ne se souvient pas de ses rêves, elle se souvient seulement de leur beauté et elle croit que la mystérieuse image en demeure dans le miroir de l’argent poli.

Dès qu’elle se réveille, elle se penche avidement sur l’eau matinale. «Oh! viens vite voir, mon bien-aimé! il y a des palais dans une brume amarante, il y a des bouquets de citronniers et des jeunes hommes vêtus de blanc se promènent sous des portiques de marbre.

Je me penche aussi, je me frotte les yeux, mais je ne vois rien, rien que son charmant visage à côté du mien. Mais alors elle se fâche après moi et accuse la lourdeur de mon esprit qui ne sait pas se dégager assez vite de l’ombre épaisse du sommeil. Et qui sait, peut-être a-t-elle raison?

Et une fois je me suis penché le premier sur l’eau claire du vase d’argent et j’ai dit: «Je vois une jeune fille aux seins nus, une jeune fille qui danse avec une écharpe couleur de lune. Elle ressemble à la bayadère du temple de la déesse Parvati que j’ai vue l’an passé à Bénarès, elle ressemble au beau rêve dont j’ai rêvé toute cette nuit.»

Mais elle a souri sans s’émouvoir et elle m’a répondu: «S’il y a une bayadère à Bénarès et si elle a dansé dans ton rêve, il n’y en a pas au fond du vase d’argent. Car dans l’eau limpide repose un charme, une secrète correspondance avec l’âme qui dort auprès. Et ce merveilleux miroir est poli avec un art si magique qu’une certaine qualité de rêve peut seule y laisser sa subtile trace.» Mais elle a tout de même remué l’eau avec le bout de son ongle.

LA MOSQUÉE INTÉRIEURE

Il y a une confrérie de bâtisseurs qui se transporte de ville en ville pour élever des mosquées de marbre et de pierre avec des coupoles profondes comme des forêts et des minarets délicats comme des jeunes filles.

Ces bâtisseurs sont-ils des hommes pieux? Il n’importe. Ils savent en quel endroit de la montagne est cachée la belle pierre qui résiste au temps et le marbre immaculé comme le front d’un jeune homme vertueux. Ils vont et ils dressent le lieu de prière qui met en communication les hommes et Dieu.

O mon âme sois pareille à la confrérie des bâtisseurs. Si le doute est parfois en toi, ne l’écoute pas et bâtis. Découvre pour bâtir la pensée solide dans la montagne, le chant marmoréen où courent les veines bleuâtres de l’harmonie. Bâtis la tour, plus haut sans cesse.

La tour spirituelle qui s’élance vers le soleil! Car chacun doit arracher la blanche pierre véridique à la terre des erreurs, chacun doit lui-même travailler à la coupole qui soutient et au minaret qui jaillit, chacun doit bâtir dans son âme sa propre mosquée intérieure.

LE DÉSIR D’ÊTRE AIMÉE

Elle parlait, elle parlait sans cesse, assise devant la maison. Sa voix joyeuse couvrait le bruit de la fontaine dans le jardin et pendant que je l’écoutais avec amour, je regardais dans l’air chaud du soir des successions de vols d’oiseaux blancs s’élever et s’éparpiller avec lenteur.

Et puis elle s’est tue tout à coup et elle a regardé longuement la cime des palmiers immobiles dans la cendre du crépuscule, si longuement que je lui ai dit: Pourquoi ne parles-tu plus, ô Padmani?

Elle a poussé un grand soupir. Il m’a semblé que la fontaine dans le jardin s’arrêtait de faire son bruit secret. Elle a joint les mains et elle a dit du fond du cœur: «Je voudrais tant que quelqu’un m’aime!»

Et elle a continué à regarder la cime des palmiers de plus en plus noyés dans la cendre du crépuscule comme si elle ne me voyait pas à côté d’elle. Alors un oiseau noir a traversé le ciel et a tracé une longue ligne horizontale, comme s’il coupait le ciel en deux.