Chapitre 11 Au sommet de la colline
Eustache Bright et ses compagnons gravirent le coteau escarpé et garni d’arbres. Le feuillage n’était pas encore développé, mais les feuilles étaient déjà assez nombreuses pour répandre une ombre légère, tandis que le soleil faisait briller leur tendre verdure. On voyait des pointes de rocher couvertes de mousse et à moitié cachées sous les feuilles mortes ; des troncs d’arbres pourris, gisant aux lieux mêmes où ils étaient tombés longtemps auparavant ; des rameaux desséchés, abattus par le vent d’hiver et éparpillés de tous côtés. Cependant, bien que les années y eussent partout marqué leurs traces, les bois avaient un air de jeunesse et exhalaient une vie nouvelle. De toute part, quelque chose de frais et de vert s’épanouissait à la surface du sol et annonçait la venue du printemps.
À la fin, les petits aventureux atteignirent l’extrémité de la lisière boisée, et parvinrent presque au sommet de la colline. Ce n’était ni un pic, ni une cime arrondie comme une balle, mais une plaine assez étendue, un plateau où se trouvait, à une certaine distance, une maison avec une grange. Une famille en avait fait son habitation solitaire. Parfois les nuages s’entrouvraient au-dessous de ce plateau pour remplir la vallée de torrents de pluie ou de rafales de neige, sans toucher l’endroit dont nous parlons.
Sur le point le plus élevé de la colline, était un monceau de pierres, au centre duquel on avait planté une longue perche, et au bout de cette perche flottait un petit drapeau. Eustache y conduisit les enfants, et leur dit de regarder tout autour d’eux, pour voir quelle étendue ils pouvaient embrasser d’un seul coup d’œil. Chacun ouvrit ses yeux aussi grands que possible.
Monument-Mountain, vers le midi, formait toujours le point central du tableau, mais semblait s’être affaissé de manière à ne plus dépasser les autres montagnes. Dans le lointain, la chaîne du Taconic apparaissait plus haute et plus étendue que lorsqu’on l’apercevait d’un endroit moins élevé ; non seulement on voyait le joli petit lac de Tanglewood avec ses petites baies et ses petits promontoires, mais encore deux ou trois autres qui regardaient le soleil de leurs yeux bleus. Plusieurs villages à maisons blanches, chacun avec son clocher, étaient épars çà et là dans le lointain. À l’horizon se dessinaient tant de formes de bois, de pâturages, de prairies et de terres labourables, que l’esprit des enfants pouvait à peine saisir tout ce que leur vue embrassait. Tanglewood, que ses jeunes hôtes avaient jusqu’alors considéré comme un des points les plus importants du globe, occupait un espace si étroit, que leurs yeux s’égaraient de côté et d’autre, et se fatiguaient avant de le découvrir.
Des nuages blancs et floconneux couraient dans l’air, en promenant sur le paysage l’ombre de leur silhouette. Peu à peu les rayons du soleil éclairaient l’endroit que l’ombre venait d’occuper, tandis que les nuages la répandaient ailleurs. Au loin, du côté de l’ouest, s’élevait une chaîne de montagnes qu’Eustache Bright dit aux enfants s’appeler les Catskills. Parmi ces pics brumeux il y avait, prétendait-il, un réduit écarté, où quelques vieux Hollandais jouaient éternellement aux quilles ; où un paresseux incorrigible, nommé Rip Van Winkle, s’était endormi, et avait prolongé son sommeil pendant sept années consécutives. Les enfants prièrent avec instance Eustache de leur apprendre l’histoire de ce dormeur prodigieux ; mais il objecta qu’elle avait déjà été racontée, et beaucoup mieux qu’elle ne le pourrait jamais l’être. Il ajoutait que personne n’avait le droit de changer un seul mot à cette histoire, tant qu’elle ne serait pas aussi vieille que la Tête de la Gorgone, les Trois Pommes d’Or, et le reste de ces légendes miraculeuses.
« Au moins, insista Pervenche, pendant que nous nous reposons et que nous regardons autour de nous, vous pouvez nous amuser de quelques-uns de vos propres contes,
— Oh ! oui, cousin Eustache, s’écria Primerose, suivez mon conseil et dites-nous une de vos singulières histoires. Choisissez le sujet le plus élevé que vous trouverez, et votre imagination se mettra probablement de niveau ; l’air des montagnes vous rendra peut-être poétique pour cette fois.. Peu importe que cette histoire soit étrange et merveilleuse : maintenant que nous sommes au milieu des nuages, nous croirons tout ce que vous nous direz.
— Eh bien ! pouvez-vous-croire qu’il exista un cheval qui avait des ailes ?
— Certainement, dit l’espiègle Primerose, mais je crains fort que vous ne puissiez pas l’attraper.
— Quant à cela, Primerose, je pourrais très bien m’emparer de Pégase et monter sur son dos, aussi bien qu’une douzaine d’individus que je connais.
En tout cas, voici une histoire à son sujet. De tous les endroits du monde, c’est indubitablement sur la cime d’une montagne qu’on doit la raconter. »
Et s’étant assis sur un tas de pierres, au bas duquel étaient groupés les enfants, Eustache fixa ses yeux sur un gros nuage qui glissait dans l’espace, et commença comme il suit.
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