Chapitre 3 Le ruisseau ombragé
Au milieu du jour, notre jeune et joyeuse bande fit halte dans le creux d’un vallon, au fond duquel coulait un petit ruisseau. Le vallon était resserré, et ses flancs escarpés, à partir des bords du ruisseau jusqu’au sommet de la colline, se cachaient sous des touffes épaisses de verdure, dominées par des massifs de noyers et de marronniers auxquels se mêlaient quelques chênes et quelques érables. Le feuillage de toutes ces branches entrecroisées, se mariant et se confondant au-dessus de l’eau, donnait assez d’ombre pour produire au cœur de l’été une sorte de crépuscule en plein midi. Mais, depuis que l’automne avait pénétré dans cette retraite mystérieuse, la sombre verdure que nous venons de décrire avait pris un aspect doré, et, loin d’obscurcir le vallon, semblait réellement l’éclairer de ses brillantes nuances. On eût dit que ces feuilles, d’un jaune éclatant, avaient retenu au milieu d’elles les rayons du soleil, et qu’elles répandaient une teinte lumineuse sur ce ruisseau dont elles jonchaient les bords. Ainsi, bien que l’été eût fait place à l’air froid et aux journées brumeuses, ce petit asile, ordinairement si ombreux, paraissait tout inondé de lumière.
Le ruisseau serpentait dans son lit d’or, ici se reposant pour former une petite mare où les ablettes s’ébattaient joyeusement, là-bas poursuivant sa course, comme pressé d’arriver au lac ; puis, se ralentissant tout à coup, il se heurtait contre la racine d’un arbre avec un fracas et des bouillonnements qui vous auraient fait rire, tant il semblait se révolter contre cette digue inattendue ; cet obstacle franchi, notre paisible ruisseau affectait des airs de torrent, et se parlait à lui-même, comme émerveillé de sa victoire. Mais bientôt, frappé de surprise en revoyant sa sombre vallée maintenant si pleine de lumière, et en entendant le babil d’un groupe si nombreux d’enfants, il se hâtait de fuir pour aller se cacher au fond du lac.
Eustache Bright et ses amis avaient choisi le vallon de Shadow-Brook pour faire leur dîner. Ils avaient apporté de Tanglewood plein leurs paniers de friandises, les avaient arrangées sur des troncs d’arbres ou des branchages couverts de mousse, puis s’étaient livrés à leur régal avec une joie bruyante. C’était vraiment une délicieuse petite collation. La fête une fois terminée, aucun d’eux ne se sentit disposé à s’éloigner.
« Nous allons nous reposer ici, dirent plusieurs enfants, et, pendant ce temps-là, notre cousin Eustache nous racontera quelqu’une de ses jolies histoires »
Le cousin Eustache avait le droit d’être aussi fatigué que ses jeunes camarades, car il avait exécuté nombre de tours de force dans cette matinée mémorable. Dent-de-Lion, Pâquerette, Primevère et Bouton-d’Or étaient presque convaincus qu’il avait des sandales ailées semblables à celles que les Nymphes donnèrent à Persée : car l’écolier s’était bien souvent trouvé au faîte d’un noyer, au moment où chacun le croyait encore à la place qu’il venait d’occuper. Et quelle averse de noix il avait fait pleuvoir sur leurs têtes ! si bien que leurs mains et leurs paniers suffisaient à peine à la récolte. En un mot, il avait déployé la vivacité d’un écureuil ou d’un vrai singe ; et, s’étendant à présent sur les feuilles jaunes, il semblait préparé à prendre un peu de repos.
Mais les enfants n’ont ni pitié ni merci pour la fatigue des autres. Il ne vous resterait plus que le dernier souffle, qu’ils vous demanderaient encore de le leur sacrifier en leur contant une histoire.
« Cousin Eustache, s’écria Primevère, quel joli conte que celui de la Tête de la Gorgone ! Croyez-vous que vous pourriez nous en dire un autre qui fût aussi amusant ?
— Oui, mon enfant, répondit Eustache en rabattant le bord de sa casquette sur ses yeux, comme s’il se disposait à dormir ; je puis, si bon me semble, vous en conter une douzaine de plus jolis encore.
— Oh ! Primerose, Pervenche, l’entendez-vous ? repartit Primevère en sautant de plaisir. Cousin Eustache va nous raconter une douzaine d’histoires plus amusantes que celle de la Tête de la Gorgone !
— D’abord, je ne t’en ai même pas promis une seule, petite follette ! dit-il d’un air à demi boudeur.
Pourtant je crois que je vais vous en chercher une. Voilà l’inconvénient de s’être acquis une certaine réputation ! J’aimerais mieux être moins spirituel, ne pas avoir mis au grand jour la moitié des brillantes qualités dont la nature m’a doué ; je pourrais au moins me reposer tranquillement et faire mon petit somme à mon aise. »
Mais le cousin Eustache, je crois vous l’avoir dit, prenait grand plaisir à débiter ses histoires ; son esprit, libre et heureux, se complaisait dans sa fécondité, et n’avait besoin, pour se mettre à l’œuvre, d’aucune impulsion étrangère.
Quelle différence entre cet entrain spontané de l’intelligence et l’activité forcée de l’âge mûr, alors que le travail, peut-être rendu plus facile par l’habitude, devient un soulagement nécessaire aux douleurs de la vie ! Mais ce n’est pas pour les enfants que nous faisons cette remarque.
Sans se faire prier davantage, Eustache Bright se mit à raconter la magnifique histoire que nous allons dire. Le sujet lui en était venu à l’esprit en plongeant ses regards à travers le feuillage, et en observant comme l’automne, ce grand peintre, avait promené son pinceau sur toutes les feuilles vertes et les avait revêtues d’une teinte dorée. Cette métamorphose, dont chacun de nous a été témoin, est bien aussi merveilleuse que les aventures racontées par Eustache à propos du roi Midas.
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