Chapitre 7 Un nouvel auditeur
La neige continua de tomber abondamment le lendemain ; mais ce qu’elle devint ensuite, il m’est impossible de l’imaginer. Toujours est-il qu’elle cessa entièrement pendant la nuit ; et le soleil, en se levant, darda des rayons aussi resplendissants sur la pointe blanchie de nos collines de Berkshire qu’en tout autre lieu du monde. Le givre et la glace avaient tellement couvert les vitres des fenêtres, qu’on ne pouvait rien saisir du spectacle de la nature. En attendant le déjeuner, la jeune colonie de Tanglewood avait cependant pratiqué de petites ouvertures avec ses ongles, et elle fut ravie de découvrir que la campagne était aussi blanche qu’un drap. Seulement, çà et là des fragments de rochers dont la saillie hérissait le dos escarpé de quelques collines, ou la forêt de sapins, dont la teinte sombre se mêlait à l’éclat général, formaient une masse grisâtre. Quel bonheur ! et, pour surcroît de plaisir, il faisait une gelée à couper le bout du nez ! Quand on a assez de vie en soi pour supporter cette température, rien ne relève le moral et ne fait circuler le sang dans les veines comme un froid vif et piquant.
Le déjeuner ne fut pas plus tôt fini que la petite société, bien emmitouflée de fourrures, alla s’ébattre dans la neige. Oh ! quelle bonne journée ! Faire des glissades du haut de la colline dans le fond des vallées ; recommencer cent fois cet exercice, peut-être davantage, et qui sait jusqu’à quelle distance ? s’égayer de mille façons, renverser les traîneaux, faire des culbutes et dégringoler du haut en bas de la colline au moins aussi souvent qu’on parvenait à la descendre : quelles délices ! Une fois Eustache prit avec lui sur son traîneau, sous prétexte de prévenir les accidents, Joli-Bois, Pervenche et Fleur-des-Pois. Les voyez-vous, lancés à toute vitesse ?… Mais voilà qu’à moitié chemin le traîneau heurte contre une vieille souche cachée, et précipite au loin ses quatre voyageurs en un tas ; ils se relevèrent bien vite, et, une fois sur leurs jambes, ils ne virent plus Fleur-des-Pois ! Qu’avait-elle pu devenir ? Mais, tandis qu’ils regardaient autour d’eux avec une vive inquiétude, Fleur-des-Pois surgit d’un monceau de neige, la face toute rouge, faisant l’effet d’une grosse fleur écarlate éclose tout à coup en hiver ; et tout le monde d’éclater de rire !
Les enfants s’étaient fatigués à force de glissades. Eustache leur donna l’idée de creuser une cave dans l’amas de neige le plus considérable qu’ils pourraient trouver. Par malheur, aussitôt l’excavation terminée, la bande introduite et pressée dans la caverne, patatras ! la voûte s’écroule, et tous les enfants sont ensevelis sous l’avalanche ! Quelques minutes après, ces petites têtes sortent les unes après les autres de dessous les ruines, dominées par la taille élancée de l’écolier, dont les décombres avaient poudré les cheveux bruns, ce qui lui donnait un air excessivement respectable. Pour punir le cousin Eustache de leur avoir fait pratiquer une caverne croulante, les enfants fondent sur lui en corps d’armée bien serré, et le lapident si fort à coups de pelotes de neige, qu’il est obligé d’avoir recours à ses jambes.
Il prit la fuite, et s’enfonça dans les bois. De là il se rendit au bord de Shadow-Brook, où il put entendre le murmure du ruisseau, coulant sous les glaçons et le givre qui lui interceptaient la lumière du jour, et qui suspendaient autour de ses petites cascades une multitude de cristaux scintillants. Puis il poursuivit sa course tantôt en gambadant, tantôt en flânant, jusqu’aux rives du lac, et resta en contemplation devant une nappe blanche, vierge de tout pas humain, s’étendant depuis l’endroit où il se tenait jusqu’au pied de Monument-Mountain. C’était à peu près au moment où le soleil va se coucher. Eustache pensa qu’il n’avait jamais vu de spectacle si pur et si beau. Il se trouvait heureux que les enfants ne l’eussent pas accompagné ; car leur pétulance et leur amour de culbutes n’auraient pas manqué de troubler chez lui des idées d’un ordre bien autrement élevé. Il aurait tout bonnement gagné à cela un peu de gaieté (comme il en avait déjà eu depuis le commencement de la journée), et n’aurait pas été témoin intelligent de la beauté d’un coucher de soleil d’hiver au milieu des collines.
Il faisait déjà sombre. Notre ami Eustache revint à la maison pour l’heure du souper. En sortant de table, il se retira dans son cabinet de travail, avec le projet, j’en suis sûr, d’écrire une ode, deux ou trois sonnets, ou des strophes quelconques, pour chanter les nuages d’or et de pourpre qu’il avait vus entourant le trône de l’astre du jour. Mais, avant qu’il eût chevillé la première rime, sa porte s’ouvrit et Primerose entra avec Pervenche.
« Enfants, allez-vous-en ! Il ne faut pas me déranger dans ce moment, s’écria l’écolier en les regardant par-dessus son épaule, et la plume à la main. Que pouvez-vous avoir à me demander ? Je vous croyais tous couchés !
— Écoute-le donc, Pervenche ! dit Primerose, en essayant de s’exprimer comme une personne sérieuse. Il semble oublier que j’ai maintenant treize ans, et que je veille presque aussi tard que je veux. Mais, mon cousin Eustache, il faut que vous rengainiez vos grands airs, et que vous veniez avec nous au salon. Les enfants ont tellement causé de vos histoires, que mon père désire en entendre une, pour s’assurer qu’elles ne peuvent faire aucun mal.
— Bah ! bah ! Primerose, dit l’écolier un tant soit peu piqué, je ne me crois pas capable de raconter une de mes histoires en présence de grandes personnes. Après cela, votre père est un savant, un classique. Ce n’est pas que j’aie peur de son érudition non plus ; car je ne doute point qu’elle ne soit aujourd’hui rouillée comme un vieux couteau renfermé dans sa boîte. Certainement il ne manquera pas de critiquer les admirables folies que j’introduis dans des récits de mon invention à moi, et qui font le charme de ces contes pour des enfants comme vous. Aucun homme de cinquante ans, encore imbu de ses premières lectures sur les mystères des Grecs et des Romains, n’est à même de comprendre mon mérite comme rénovateur du genre.
— Tout cela peut être vrai, dit Primerose, mais il faut que vous veniez ! Mon père ne veut pas ouvrir son livre, ni ma mère son piano, que vous ne leur ayez débité quelques-unes de vos folies, comme vous avez l’extrême bon sens de les qualifier. Ainsi donc, soyez sage et venez. »
Quoi qu’il pût dire, l’écolier était plutôt satisfait que mécontent de cette occasion de prouver à M. Pringle le talent avec lequel il savait moderniser les fables des anciens. Jusqu’à vingt ans, un jeune homme rougira de timidité en exhibant sa prose ou sa poésie ; mais il pensera volontiers que ses productions, une fois mises au jour, ne manqueront pas de le placer au sommet de l’Hélicon. Aussi, sans se faire trop tirer l’oreille, Eustache se laissa-t-il entraîner au salon par Primerose et Pervenche.
Figurez-vous une vaste et belle pièce, avec une fenêtre semi-circulaire, dans le cintre de laquelle on voyait une copie en marbre de l’Ange et l’Enfant par Greenough 1. Quelques rayons chargés de livres à reliures sévères, mais riches, étaient fixés à un des côtés du mur, près de la cheminée. La lumière blanche d’une lampe astrale, le reflet rouge et brillant d’un feu de charbon de terre, donnaient à la chambre un aspect animé ; devant le foyer, enfoncé dans un large fauteuil, se trouvait M. Pringle, qui semblait fait pour la chambre et le fauteuil où il était alors. Qu’on s’imagine un homme d’une taille élevée, distingué dans ses traits et dans ses manières, le front chauve, et toujours d’une mise tellement irréprochable, qu’Eustache Bright ne se présentait jamais sans s’être arrêté préalablement au seuil de la porte pour redresser son col de chemise. Mais maintenant que Primerose s’était accrochée à l’une de ses mains, et Pervenche à l’autre, il fut forcé d’exécuter son entrée d’un air maladroit et gauche, comme s’il eût été sur le point de trébucher dans un monceau de neige.
M. Pringle se tourna du côté de notre ami avec un visage assez bienveillant, mais qui néanmoins lui fit sentir combien il avait besoin de se peigner et de se brosser, et en même temps de donner un coup de peigne et un coup de brosse à son esprit et à ses idées.
« Eustache, dit M. Pringle en souriant, j’apprends que vous produisez une grande sensation parmi le jeune public de Tanglewood, par votre talent à raconter des histoires. Primerose que voici, comme ces petits bonshommes l’appellent, ne tarit pas, non plus que les autres enfants, sur la beauté de vos contes ; tellement que mistress Pringle et moi nous sommes curieux d’en avoir un échantillon. Je prendrais d’autant plus de plaisir à vous entendre, qu’il paraît que vous essayez dans vos récits de revêtir les fables classiques de l’antiquité d’une forme empruntée au style capricieux et sentimental de l’idiome moderne. C’est au moins ce que j’ai cru entrevoir par quelques incidents qui me sont venus indirectement aux oreilles.
— Vous n’êtes pas, monsieur, l’auditeur que j’aurais précisément choisi pour écouter de pareilles fantaisies, répondit Eustache.
— C’est possible. Je crois cependant que, si un jeune auteur veut, d’une manière profitable, donner lecture de ses premiers ouvrages à quelqu’un, c’est à un critique qu’il doit s’adresser avant tout. Je vous en prie donc, ayez l’obligeance de nous initier à vos compositions.
— Il me semble que la bienveillance doit avoir une petite part dans la critique, murmura Eustache Bright. Cependant, monsieur, trouvez de la patience pour m’écouter, et moi je trouverai des histoires à raconter. Mais soyez assez bon pour vous souvenir que je m’adresse à l’imagination sympathique des enfants, et non pas à la vôtre. »
En conséquence, l’écolier s’attacha au premier sujet qui se présenta à son esprit. Ce sujet lui fut suggéré par une assiette de pommes qu’il aperçut par hasard sur la cheminée.
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