L’INCARNATION
Voici la dernière lettre que nous écrivit, avant sa maladie mortelle, notre mère Angèle de Foligno; voici les dernières lignes que sa main a tracées. Elle nous avait prévenus elle-même: «Mes enfants, avait dit notre mère, voici ma dernière lettre.» Car elle connut longtemps d’avance le bienheureux moment où elle, passerait du temps à l’éternité.
A la nouvelle terrible qu’Angèle parlait pour la dernière fois, celui qui tenait la plume pour avoir le courage d’écrire, eut besoin d’être forcé par elle.
Avant de dicter, elle poussa un grand cri:
«O mon Dieu! faites-moi digne de connaître quelque chose du mystère de la hauteur, quelque chose de cette incarnation, que vous avez faite, de cette incarnation, principe et source du salut. O incarnation ineffable! c’est elle qui apporte à l’homme, avec le rassasiement de l’amour, la certitude du salut. Cette charité est au-dessus des paroles; mais au-dessus d’elle il n’y a rien: le Verbe s’est fait chair, afin de me faire Dieu! O secret des entrailles de Dieu! Vous vous êtes anéanti et dépouillé pour faire de moi quelque chose; vous avez pris l’habit du dernier des esclaves pour me donner le manteau d’un roi et d’un Dieu! Et, prenant la forme de l’esclave, vous n’avez rien diminué de votre substance, vous n’avez fait tort de rien à votre divinité. Mais l’abîme de votre humilité m’ouvre les entrailles et m’arrache les cris: «O incompréhensible, fait compréhensible à cause de moi! O incréé, vous voilà créé! O inaccessible aux esprits et aux corps, vous voilà, par un prodige de puissance, vous voilà palpable aux pensées et aux doigts! O Seigneur, touchez mes yeux, pour que je voie la profondeur et la hauteur de la charité que vous nous avez communiquée dans cette incarnation! O heureuse faute! non pas heureuse en elle-même, mais par la vertu de la miséricorde divine. Heureuse faute qui a découvert les profondeurs sacrées et cachées des abîmes de l’amour! En vérité une charité plus haute ne peut pas être conçue. O Très-Haut, faites mon intelligence capable de votre charité très haute et ineffable!
«Seigneur, j’aperçois cinq mystères. Agrandissez mon intelligence, car la capacité manque. Voici le mystère de l’Incarnation. Voici le mystère de la science, de l’exemple, de la pénitence et de la douleur. Voici la mort terrible, soufferte pour nous! Voici la gloire de la Résurrection. Voici la sublimité de l’Ascension. Incarnation! ô amour ineffable! amour sublime et transformé. Soyez béni, Seigneur, qui me faites comprendre que vous êtes né pour moi. Oh! quelle gloire, quelle gloire de voir et de sentir, comme je le crois, comme je le sens, que vous êtes né pour moi! Sentir cela en vérité, voilà la délectation, voilà la joie des joies! La même certitude que nous tirons de l’Incarnation, nous la tirons aussi de la Nativité, car il est né pour faire l’œuvre qui a déterminé son incarnation. O Admirable, que vos miséricordes sont miséricordieuses! Vous nous avez enseigné l’esprit de vie: car votre pauvreté, vos douleurs, vos opprobres sont des documents, des leçons et des livres. Votre naissance, votre vie et votre mort parlent le même langage.
«Le mystère de sa mort met devant nos yeux, avec notre rédemption, le but de la naissance de Jésus; cinq considérations me frappent en ce moment dans cette mort. D’abord la déclaration et l’accomplissement de notre salut. Puis la force et le triomphe. Puis la manifestation de l’amour divin dans sa plénitude et sa surabondance. Puis la vérité très haute, très cordiale et très profonde dont il nous a rassasiés; car nous avons vu dans ce miroir sous quel aspect le Père nous a présenté le Fils. Enfin nous avons vu comment le Fils nous a manifesté le Père. Cette manifestation fut l’obéissance qu’il a gardée jusqu’à la mort et jusqu’à la mort de la croix; par elle il a répondu pour tout le genre humain. O Dieu incréé, faites-moi digne de connaître la profondeur de cet amour et l’abîme de cette miséricorde Faites-moi digne de comprendre cette charité ineffable, dont la communication nous a été faite quand le Père nous a manifesté Jésus-Christ comme son Fils, quand le Fils nous a manifesté son Père comme notre Père? O admirable amour! éternelle joie de mon âme! O amour, c’est en vous qu’est toute saveur, toute suavité, toute délectation, et la contemplation qui arrache l’âme au monde d’en bas, qui lui donne le repos et la paix, la transporte plus haut qu’elle-même, et elle se dresse sur elle-même.
«Dans la résurrection, j’aperçois deux points de vue: d’abord la ferme espérance de la nôtre puisée dans celle de Jésus-Christ. Puis la connaissance de la résurrection spirituelle, qui est donnée par la grâce, quand d’un infirme elle fait un fort, quand d’un mort elle fait un vivant.
«Mystère de la hauteur, inénarrable, inconnu et ineffable, perfection de la perfection! O Dieu éternel, donnez-moi des yeux pour voir, pour voir, pour sonder. La plénitude du salut est dans votre ascension, Seigneur. Faites-moi capable de l’abîme, pour que j’y plonge et que je regarde! O Jésus-Christ, c’est par l’ascension que vous nous avez mis en possession de votre Père et du nôtre! Il faut une perpétuelle oraison pour lire dans le livre des cinq mystères. Charité de la création! charité de la rédemption! Seigneur, faites-moi capable de sonder la charité d’en haut. O Incompréhensible! donnez-moi l’intelligence de l’amour sans prix, de l’amour inestimable, pour que je voie dans vos entrailles la flamme qui les dévore! Car de toute éternité vous avez appelé le genre humain à la vision de vous-même. Et vous, ô Très-Haut, vous avez daigné désirer la vision de nous-même. Oh! que je voie donc mon péché! que j’évite donc les châtiments épouvantables dont vous avez menacé ceux que le bienfait sans mesure et le mystère sans parole trouvent ingrats sur la terre!»
SOIXANTE-NEUVIÈME CHAPITRE
PRIÈRE
Ensuite elle parla de sept dons, de sept bienfaits en particulier, et voici en quels termes:
«O très doux Seigneur, parmi la multitude innombrable de vos dons, faites-moi capable d’en comprendre sept. D’abord la création mystérieuse. Puis l’élection admirable qui nous donne rendez-vous dans la gloire. Puis le don de Jésus-Christ, qui naquit et mourut pour nous donner la vie. Puis le don très haut de la raison. Car, au lieu de créer une femme, vous auriez pu créer une bête. Oraison admirable! c’est par elle que je vous connais, par elle que je connais mes péchés; par elle que, votre grâce aidant, je résiste à la tentation. O Incompréhensible! vos mains ont fait un chef-d’œuvre. Vous nous avez créés à votre image et ressemblance; puis vous nous avez revêtus de votre lumière, comme d’un manteau. Puis vous nous avez donné l’intelligence. Faites-moi capable de comprendre la grandeur de cette intelligence, grâce à laquelle mes lèvres peuvent vous appeler mon Dieu! Puis vous m’avez donné la sagesse. O Seigneur, faites-moi savourer cet amour qui m’a donné la sagesse, la sagesse, la joie des joies, par laquelle en vérité je goûte Dieu; je le sens, je le goûte. Le septième don est l’amour. O Essence pure! Faites-moi comprendre l’amour, puisque les anges n’ont pas d’autre bonheur que de voir Celui qu’ils aiment et d’aimer Celui qu’ils contemplent! O don qui est au-dessus de tout don, puisque l’amour c’est vous!
«O souverain Bien, qui nous avez fait capables de connaître et d’aimer l’amour, tous ceux qui arrivent devant votre face sont jugés d’après les lois de l’amour. L’amour est la seule puissance qui conduise les contemplateurs à la contemplation. O Admirable, que vos œuvres sont admirables dans vos enfants! O souverain Bien! Bonté incompréhensible et charité très ardente! O Divinité, vous avez daigné nous substantifier au milieu de votre substance[8]!
[8] Ceci se rapporte à l’Eucharistie. (_Note de l’Editeur écrite en latin._)
«Au milieu de votre substance! Prodige des prodiges, admirable au-dessus des prodiges! O mystère des mystères! Mystère de la substance, à votre approche, l’entendement créé tombe en défaillance. Mais avec la grâce et la lumière divine, nous sentons ce que nous ne comprenons pas, _nous goûtons la substance_, et elle est le gage de ceux qui vivent dans le désert, dans le désert en esprit, dans le désert en vérité, et tous les chœurs des anges sont occupés de cette merveille; et que tous les hommes du désert soient occupés de la même occupation, que tous les hommes du désert contemplent la même contemplation, et c’est alors qu’ils deviendront véritablement les hommes du désert, et la main de la puissance les séparera des créatures, et leur conversation est dans les cieux. Gloire à Dieu. _Amen_.»
SOIXANTE-DIXIÈME CHAPITRE ET DERNIER
LE TESTAMENT ET LA MORT
Quand notre mère Angèle se sentit près de la mort, Angèle qui, sur terre, vécut loin de la terre, elle fit son testament, et enseigna pour la dernière fois ses fils, et leur dit:
«Mes chers enfants, je vous parle pour l’amour de Dieu, suivant la promesse que j’ai faite: je ne veux rien emporter avec moi, rien vous cacher, qui puisse vous être utile. Car Dieu a dit à l’âme: «Tout ce qui est à moi est à toi». Par quelle vertu peut-il se faire que tout ce qui est à Lui soit à nous; je vous le dis, en vérité, c’est la charité qui fait cela. Les paroles que je vais prononcer ne sont pas de moi, elles sont de Dieu.
«Car il a plu au Seigneur de me donner l’amour et la sollicitude de tous ses fils et de toutes ses filles, de tout ce qui respire sur le globe, en deçà et au delà de la mer. Je les ai gardés comme j’ai pu, et j’ai souffert pour eux les douleurs que personne ne sait. O mon Dieu, je les remets aujourd’hui entre vos mains, vous suppliant par votre ineffable charité de les préserver de tout mal, et de les affermir dans tout bien, dans l’amour de la pauvreté, du mépris et de la douleur, de transformer leur vie en votre vie, et de les introduire dans la perfection dont vos paroles et vos actions nous ont donné le modèle quand vous viviez dans la vie humaine.
«O mes fils chéris, écoutez la parole suprême, la parole et la prière de l’adieu. Voici cette parole: «Mes enfants, soyez humbles! mes enfants, soyez doux!» Je ne parle pas de l’acte extérieur; je parle des profondeurs du cœur; mes enfants, soyez doux dans le fond. Soyez en vérité les disciples de Celui qui a dit: «Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur.» Ne vous inquiétez ni des honneurs ni des dignités. O mes enfants, soyez petits pour que le Christ vous exalte dans sa perfection et dans la vôtre. Soyez humbles, et que votre néant soit immobile devant vos yeux. Les dignités qui enflent l’âme sont vanités qu’il faut maudire. Fuyez-les! car elles sont dangereuses; mais écoutez! écoutez! elles sont moins dangereuses que les vanités spirituelles. Montrer qu’on sait parler de Dieu, comprendre l’Ecriture, accomplir des prodiges, faire parade de son cœur abîmé dans le divin, voilà vanité des vanités, et les vanités temporelles sont après cette vanité suprême de petits défauts vite corrigés. Oh! comptez-vous pour rien! O Rien inconnu! ô Rien inconnu! En vérité l’âme ne peut avoir une science plus profonde ni une vision plus haute que de voir son Rien et de s’y tenir.
«O mes enfants, efforcez-vous d’avoir la charité sans laquelle le salut n’est pas, ni le mérite. O mes chers enfants, et mes pères, et mes frères, aimez-vous les uns les autres! Voilà la condition de l’héritage promis; et que votre amour ne soit pas borné à vous, qu’il embrasse toutes les nations. Je vous le dis, mon âme a plus reçu de Dieu, quand j’ai pleuré et souffert pour les péchés des autres plus que pour les miens. Le monde rirait, si je disais que j’ai pleuré les péchés des autres plus que les miens, car cela n’est pas naturel. Mais la charité n’est pas née du monde. O mes enfants, aimez et ne jugez pas; et si vous voyez un homme pécher mortellement, ayez horreur du péché, mais ne jugez pas l’homme, et ne méprisez personne; car vous ne savez pas les jugements de Dieu. Beaucoup semblent damnés qui sont sauvés devant Dieu. Beaucoup semblent sauvés qui sont damnés devant Dieu. Je puis vous dire que, parmi ceux que vous méprisez, il en est à qui je crois que Dieu tendra la main.
«Je ne vous laisse pas d’autre testament: Aimez-vous les uns les autres, et que votre humilité soit profonde. Je vous laisse tout ce que je possède, tout ce que je tiens de Jésus-Christ, la pauvreté, l’opprobre et la douleur, en un mot la vie de l’Homme-Dieu. Ceux qui accepteront mon héritage seront mes enfants; car ce sont les enfants de Dieu, et la vie éternelle les attend.»
Elle fit silence, puis imposa la main sur chaque tête, et dit: «Soyez bénis, mes enfants, par le Seigneur et par moi. Soyez bénis, vous qui êtes présents, soyez bénis, vous qui êtes absents. Suivant l’ordre du Seigneur, je donne aux présents et aux absents ma bénédiction pour l’éternité, et que Jésus-Christ vous la donne en même temps; soyez bénis par la main qui a été élevée sur la croix.»
Angèle, brisée par la mort qui venait, et plus profondément absorbée qu’à l’ordinaire dans l’abîme sans fond de la Divinité, ne prononça que quelques paroles interrompues et rares. Ces paroles, nous qui étions là, nous avons essayé de les recueillir. Les voici à peu près.
Elle mourut vers le temps de Noël, vers la dernière heure: «Le Verbe s’est fait chair», dit-elle. Puis après un long silence, comme une personne qui revient d’un long voyage:
«Oh! toute créature est en défaut, l’intelligence des anges ne suffit pas.»
Quelqu’un lui demanda: «Pourquoi toute créature est-elle en défaut? Pourquoi l’intelligence des anges ne suffit-elle pas?»
Angèle répondit: «Pour comprendre.»
Et puis plus tard: «Oh! en vérité, voici mon Dieu qui fait ce qu’il a dit. Jésus-Christ me présente au Père.» Un instant auparavant elle venait de dire: «Vous savez que pendant la tempête Jésus-Christ était dans le navire? En vérité, il est ainsi dans l’âme quand il permet les tentations, quand il semble dormir. Et il ne met fin aux tentations et aux tempêtes que quand tout l’homme est broyé. Telle est sa conduite vis-à-vis de ses enfants véritables.»
Puis dans un autre moment:
«O mes enfants, je vous dirais quelques paroles, si j’étais certaine de n’être pas trompée.»
Elle pensait à la certitude actuelle de sa mort, et craignait de la voir encore retarder. Angèle désirait.
Elle ajouta:
«Je vous parle, mes enfants, uniquement pour vous engager à poursuivre ce que je n’ai pas poursuivi.»
Et un instant après:
«Mon âme a été lavée et purifiée dans le sang du Christ, qui était chaud comme au moment de sa mort. Et il fut dit à mon âme:
«Voici le purificateur.» Et mon âme répondit: «O mon Dieu, serai-je trompée?» Et il me répondit: «Non.»
Puis elle ajouta:
«Jésus-Christ, Fils de Dieu, m’a présentée au Père, et j’ai entendu ces paroles:
«O mon épouse et mon amour! O celle que j’ai aimée en vérité, je ne veux pas que tu viennes à moi chargée de douleurs, mais parée de la joie inénarrable. Que la reine revête le manteau royal, puisque voici le jour de ses noces!»
«Et on me montra un manteau, semblable au cadeau de noces, gage d’un long et grand amour; il n’était ni de pourpre ni d’écarlate, mais de lumière et capable de vêtir une âme.
«Et alors Dieu me montra son Verbe, de sorte que maintenant je sais ce que c’est que le Verbe, je sais ce que c’est que de proférer le Verbe, le Verbe qui voulut être incarné pour moi. Et le Verbe passa par moi, me toucha, m’embrassa et me dit: «Venez, ma bien-aimée, que je n’ai pas aimée d’un amour trompeur. Venez: car dans la joie tous les saints vous attendent.»
«Et il ajouta: «Je ne vous confierai ni aux anges, ni aux saints; je viendrai en personne, et je vous enlèverai moi-même. Vous êtes telle qu’il faut pour paraître devant la Majesté.»
La veille de sa mort, elle disait à chaque instant: «Père, je remets mon âme et mon esprit dans vos mains.»
Une fois elle ajouta:
«Je viens d’entendre cette réponse: «Ce qui fut imprimé pendant ta vie sur ton cœur, il est impossible que tu ne possèdes pas cela dans ta mort.»
--Et nous! Vous voulez donc, mère, partir et nous quitter?»
Mais elle:
«Je vous l’ai caché; mais je ne vous le cache plus, mes enfants, je vais mourir.»
Le même jour toute douleur cessa. Les souffrances, depuis quelques jours, étaient nombreuses et horribles.
Mais le corps entra dans un repos profond, et l’âme dans un océan de délices, et Angèle semblait goûter d’avance la joie promise.
Quelqu’un lui demanda s’il en était ainsi:
«Oui», répondit-elle.
Dans cette paix du corps, dans cette joie de l’esprit, Angèle demeura le samedi soir, entourée des frères, qui lui montraient l’office du jour.
Ce jour-là même, octave de la fête des saints innocents, à la dernière heure de la soirée, comme quelqu’un qui s’endort d’un sommeil léger, Angèle, notre mère, s’endormit dans la paix.
Dégagée des liens de la chair, son âme très pure, absorbée dans l’abîme de la Divinité insondable, reçut des mains de son Epoux, pour régner éternellement avec lui, la robe d’innocence et d’immortalité.
Par la vertu de la croix, par les mérites de la Vierge, par l’intercession de notre mère Angèle, que le Seigneur Jésus-Christ nous conduise là où elle est. _Amen_.
La servante de Jésus-Christ, Angèle de Foligno, sauvée du naufrage de ce monde, s’envola vers les joies célestes, depuis longtemps promises à ses désirs, l’an 1309 de l’ère chrétienne, dans les premiers jours de janvier, sous le pontificat du pape Clément V.
· · ·
Ejus corpus Fulginei in Ecclesiâ sancti Francisci Patrum Minorum honorifice tumulatum, ibique miraculis coruscans, summâ fidelium religione colitur.
ORAISON
Deus, dulcedo cordium et lumen Beatorum, qui B. Angelam famulam tuam mirâ rerum cœlestium contemplatione recreasti; concede ut, ipsius mentis et intercessione, ita te cognoscamus in terris, ut in revelatione sempiternæ gloriæ tuae gaudere mereamur in cœlis.
(_Extrait du _Bréviaire romain_ à l’usage des Frères Mineurs._)
FIN
APPENDICE DES VISIONS ET INSTRUCTIONS DE LA BIENHEUREUSE ANGÈLE DE FOLIGNO
Rencontre de Sainte Angèle de Foligno et d’Ubertin de Casale
Ubertin de Casale, dans un essai autobiographique, sorte de préface à son _Arbor vitæ_[9], a signalé le rôle de sainte Angèle de Foligno près de lui. Il la rencontra dans la vingt-cinquième année de sa vie religieuse, c’est-à-dire en 1298, comme il ressort de la discussion des dates, donnée par le P. Frédégand Callaey[10], dont nous reproduisons ou résumons les renseignements.
[9] _Arbor vitæ crucifixæ Jesu_. Prologue. I. Venise 1485.
[10] _L’Idéalisme franciscain spirituel au XIVe siècle. Etude sur Ubertin de Casale par Frédégand Callaey O. M. Cap._ Université de Louvain, 1911, Recueil de travaux publiés par les membres des conférences d’histoire et de philologie, 28e fascicule. (XXVIII, 280 pp., prix 5 fr.)
Ubertin entra dans l’ordre des Mineurs en 1273, et revêtit sans doute la bure franciscaine dans un couvent de la custodie de Montferrat, ou tout au moins de la province de Gênes dont relevait Casale. Les contemporains l’appellent plusieurs fois Ubertin de Gênes. Pendant quatorze années, nous raconte-t-il, il se livra avec ferveur à la vie spirituelle et tendit à la perfection, malgré les tentations de l’esprit malin, et de la vaine science.
Envoyé par ses supérieurs à Florence pour y continuer ses études vers 1285, il visita en pèlerin les sanctuaires de Rome, puis il s’achemina vers l’Ombrie. Dans ses relations avec Jean de Parme à Greccio, l’ancien général de l’ordre le prévint contre le relâchement, l’initia aux prophéties qui avaient cours, et lui fit entrevoir la rénovation spirituelle de la chrétienté. Il vit aussi, à Cortone, Marguerite la Sainte pénitente, dont le fils était là au couvent des Franciscains.
Pendant quatre années à Florence il se livra à des études et au ministère. Ses directeurs d’âme y achevèrent «l’œuvre commencée dans les cloîtres de Gênes, serres chaudes de la vie mystique, continuée à l’ermitage de Greccio et à Cortone, aux pieds de l’austère patriarche Joachimite, et de la Madeleine de Toscane» (p. 11).
Ces âmes, en qui bouillonnait l’esprit du Christ, nous dit-il, étaient le bienheureux Pierre de Sienne, un tertiaire, marchand de peignes, le pettinagno, dont Dante a loué les «_sante orazioni_» au 13e chant du Purgatoire;--la pieuse vierge Cécile;--et plus encore Pierre de Jean Olivi, qui, vers, 1287, arrivait de Montpellier comme lecteur, mais aussi «vénéré comme un confesseur de la foi par ses partisans. Sa sainteté et son savoir théologique en faisaient l’oracle des Franciscains spirituels.»
Il ne semble pas sans vraisemblance d’affirmer que Dante, alors âgé de 22 à 24 ans, connut Ubertin: ses prédications le signalaient, ils avaient un ami commun, _Pier Pettinagno_, et l’arrivée d’un maître en théologie tel qu’Olivi faisait du couvent de Santa-Croce un centre intellectuel très apprécié.
Ubertin quitta Florence en 1289 pour se rendre à Paris et s’y préparer au professorat. Là, semble-t-il, s’il faut en croire les reproches amers qu’il s’adresse, sa conduite ne fut pas toujours exemplaire, et il abusa de sa situation privilégiée pour se relâcher de sa ferveur. Mais il est impossible de déterminer à quel point il se laissa entraîner aux abus, que Jacopone de Todi a poursuivis de sa verve railleuse. Alvarez Pelayo pousse au noir jusqu’à dire que certains maîtres, par leur négligence des règles et de la pauvreté, deviennent les premiers destructeurs de l’ordre: «_Nam veraciter aliqui magistri et lectores primi et præcipui regulæ prævaricatores et ordinis destructores._»[11]
[11] Alvarus Pelajius. _De Planctu Ecclesiæ_. liv. II, art. 66 (cité dans Callaey, p. 18).
Il ne fallut rien de moins à en croire Ubertin, qu’une apparition terrifiante du Christ courroucé pour le faire rentrer en lui-même. Mais il reçut aussi la grâce de rencontrer la bienheureuse Angèle qui le remit sur le bon chemin; et on sent à le lire toute la reconnaissance du converti:
«Dieu me l’a fait connaître d’une façon merveilleuse que je passe sous silence. Il lui révéla les plus secrets replis de mon cœur; pas de doute, ce fut Lui qui me parla par sa bouche. Elle me restitua au centuple les dons de jadis, que ma méchanceté m’avait fait perdre, à ce point que dès lors je ne fus plus le même homme qu’auparavant. Mon esprit fut renouvelé au contact des splendeurs de la vérité qu’elle m’exposa; ma tiédeur d’âme, mon infirmité corporelle disparurent. Tout homme au jugement sain qui m’avait connu avant ma rencontre avec la bienheureuse, ne pouvait douter que l’esprit du Christ ne fût à nouveau engendré en moi. Que les détracteurs qui s’en prennent à la vie irréprochable de cette âme très sainte qu’est Angèle et mettent en doute les conversions multiples opérées par sa parole et ses exemples le veuillent ou non, Dieu l’a constituée mère de belle dilection, de crainte salutaire, de grandeur d’âme et de haute espérance à l’égard d’une multitude de fils spirituels. Tous les biens leur sont venus avec elle; sa main a répandu abondamment sur eux le trésor de la vertu, même sur ses nombreux enfants qui menaient d’abord une vie déréglée[12]».
[12] _Arbor Vitæ_, 1, cité Callaey, p. 20.
Les Bollandistes qui citent dans leurs _Acta Sanctorum_ l’éloge d’Angèle fait par Ubertin (le 4 janvier, p. 234. Anvers 1643), soulignent ce grand témoignage rendu à la bienheureuse par le premier écrivain qui l’ait célébrée. _Magnum sancti et a Deo illuminati scriptoris de Angela testimonium._
Après avoir rappelé ces termes enthousiastes du converti, au souvenir d’un bon ange qui l’arracha aux jouissances égoïstes d’une vie immortifiée, le récent historien d’Ubertin de Casale constate les effets durables de cette intervention: «Il faut bien croire, écrit-il, que la veuve de Foligno exerça sur lui un ascendant considérable: car le changement de vie opéré en lui semble avoir été sérieux. Désormais il s’oriente _définitivement_ vers le rigorisme des Franciscains spirituels. Sans doute ses regards se tenaient dirigés vers ce mouvement, ses préférences allaient à lui dès ses premières années de profession religieuse. Mais il l’a perdu de vue quelquefois, emporté par les distractions au milieu desquelles il a vécu assez longtemps. Durant, ses années d’études à Florence et son séjour à Paris, le parti de la communauté n’eut qu’à se féliciter de lui. Au concile de Vienne, Ubertin témoigna qu’il fut choyé par lui aussi longtemps qu’il ne le contredit pas.
Seulement une voix, persistante comme le remords, vient l’arracher à plusieurs reprises aux douceurs de la vie mitigée. A chaque chute une main secourable se tend vers lui, le relève et lui montre l’idéal obscurci par la poussière du chemin. Fait touchant, à côté du maître spirituel qui enrichit son intelligence de la science surnaturelle, il rencontre toujours une femme pieuse qui scrute son cœur et le pétrit de ses mains de fée. A peine sorti de l’ermitage de Greccio, il s’achemina vers la cellule de Marguerite de Cortone. A Florence la clairvoyante Cécile complète l’œuvre de rénovation accomplie en lui par Pierre Pettinagno et Pierre de Jean Olivi. A son retour de Paris, à peine revenu de la frayeur que lui a causée son terrible rêve, la bienheureuse Angèle est là qui le réconforte avec une tendresse toute maternelle, et l’affermit, pour de bon cette fois, dans la voie étroite de la spiritualité franciscaine. Car dès maintenant son plan de vie est définitivement tracé: Ubertin est acquis tout entier au groupe rigoriste qui se réclame des premiers compagnons de saint François, et compte parmi ses membres les plus illustres Jean de Parme, Olivi, et Conrad d’Offida. C’est d’eux qu’il s’inspire désormais. Mais son tempérament fougueux, qui ne s’accommode que des extrêmes, le poussera bien souvent à exagérer leurs tendances.» (p. 22).
Bref, en 1298, à son retour de Paris, la carrière d’Ubertin, alors âgé de 39 ans, est définitivement tracée. Après bien des tergiversations son parti est pris; «les écarts dont il s’est rendu coupable durant son long séjour dans la ville universitaire, semblent lui avoir inspiré un profond dégoût de la vie mitigée. _A la voix d’Angèle de Foligno, il s’élance avec toute l’impétuosité de son caractère sur les traces de saint François et de ses premiers compagnons._» (p. 25).
Les lecteurs du P. Callaey pourront le suivre dans sa carrière. Qu’il nous suffise d’avoir rappelé, par des résumés ou des citations, ces indications qui complètent les prologues du frère Arnaud et les révélations personnelles de la bienheureuse.
Jules PACHEU.
TABLE
Avertissement de la 6e édition, par Georges Goyau 5 Préface du traducteur Ernest Hello 8 Prologue du frère Arnaud 21 Deuxième prologue du frère Arnaud 24 Ier Pas.--Angèle prend connaissance de ses péchés 37 IIe Pas.--La Confession 37 IIIe Pas.--La Satisfaction 38 IVe Pas.--Considération de la Miséricorde 39 Ve Pas.--Connaissance profonde d’elle-même 39 VIe Pas.--Elle se reconnaît coupable envers toutes les créatures 40 VIIe Pas.--Vue de la Croix 41 VIIIe Pas.--Connaissance de Jésus-Christ 41 IXe Pas.--La voix de la Croix 42 Xe Pas.--Larmes 43 XIe Pas.--Pénitence 45 XIIe Pas.--La Passion 46 XIIIe Pas.--Le Cœur 46 XIVe Pas.--Agrandissement de la connaissance 46 XVe Pas.--Marie et Jean 48 XVIe Pas.--L’Oraison Dominicale 49 XVIIe Pas.--L’Espérance 50 XVIIIe Pas.--Le sentiment de Dieu 53 XIXe Chapitre.--Tentations et Douleurs 53 XXe Chap.--Pèlerinage 66 XXIe Chap.--La Beauté 78 XXIIe Chap.--La Puissance 80 XXIIIe Chap.--La Sagesse 83 XXIVe Chap.--La Justice 85 XXVe Chap.--L’Amour 89 XXVIe Chap.--La grande Ténèbre 94 XXVIIe Chap.--L’Ineffable 100 XXVIIIe Chap.--La Certitude 110 XXIXe Chap.--L’Onction 112 XXXe Chap.--Jésus-Christ 119 XXXIe Chap.--Le Calvaire 123 XXXIIe Chap.--Les Clous 126 XXXIIIe Chap.--L’Amour vrai et l’Amour menteur 128 XXXIVe Chap.--La Croix et la Bénédiction 132 XXXVe Chap.--Les voies de la Délivrance 136 XXXVIe Chap.--La Joie 145 XXXVIIe Chap.--Les Trônes 148 XXXVIIIe Chap.--Les Anges 150 XXXIXe Chap.--Marie 152 XLe Chap.--Plénitude 154 XLIe Chap.--L’Autel des Anges 156 XLIIe Chap.--Douze ans 158 XLIIIe Chap.--Splendeur 160 XLIVe Chap.--La prière à la Sainte Vierge 162 XLVe Chap.--Le 2 février 164 XLVIe Chap.--L’Embrassement 166 XLVIIe Chap.--Les Degrés 169 XLVIIIe Chap.--La Lumière 172 XLIXe Chap.--Les Morts 173 Le Chap.--L’Invitation 176 LIe Chap.--La Menace 185 LIIe Chap.--Les Signes 189 LIIIe Chap.--L’Hospitalité 195 LIVe Chap.--Les Illusions 198 LVe Chap.--La Pauvreté d’esprit 201 LVIe Chap.--L’Extase 204 LVIIe Chap.--Connaissance de Dieu et de soi 207 LVIIIe Chap.--Le livre de vie 221 LIXe Chap.--Première Compagne de Jésus-Christ.--La Pauvreté 228 LXe Chap.--Deuxième Compagne de Jésus-Christ--L’Abnégation 233 LXIe Chap.--Troisième Compagne de Jésus-Christ.--La Douleur 239 LXIIe Chap.--L’Oraison 264 LXIIIe Chap.--L’Humilité 275 LXIVe Chap.--La Charité 284 LXVe Chap.--Les voies de l’Amour 300 LXVIe Chap.--Les dons de Dieu 307 LXVIIe Chap.--Le Très Saint Sacrement de l’autel 310 LXVIIIe Chap.--L’Incarnation 322 LXIXe Chap.--Prière 327 LXXe Chap.--Le Testament et la Mort 330 Appendice: Rencontre d’Angèle de Foligno et d’Ubertin de Casale, par Jules Pacheu 341 Table 347
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