CHAPITRE III
Le Drame
Le séjour à Tombouctou d’un homme tel que Laing n’a pas dû être infructueux, et ce sera toujours, pour la science, une perte irréparable que la disparition du journal et des notes de l’illustre voyageur. Pendant le mois que dura son séjour, nous savons qu’il leva le plan de la ville et qu’il étudia les manuscrits qu’y possèdent les lettrés. Sans aucun doute il connut le fameux Tarikh es Soudan que Barth a eu la gloire de révéler à l’Europe savante, et les nouveaux manuscrits qui viennent d’être découverts. Laing étudia aussi la question, alors si mystérieuse, du cours du Niger, et acquit la certitude qu’aucune communication n’existait entre le grand fleuve de l’ouest africain et le Nil. Il avait imaginé que la Volta pouvait être le cours inférieur du Niger, erreur sans doute, mais qui provenait d’une conception exacte de l’orientation réelle des deux branches du fleuve.
Les explorateurs d’aujourd’hui, qui font le voyage de Tombouctou sur un confortable vapeur, et pour qui la route du port de Kabara à la grande ville est une agréable chevauchée de quatre milles à travers les mimosas, ne doivent pas oublier que Laing, pour aller voir le fleuve, dut mystérieusement sortir de la ville en pleine nuit[8], risquant à chaque pas de croiser une bande de Touareg qui sans doute ne l’auraient pas épargné.
[Illustration : PLANCHE VIII
Fig. 8 — Vue générale d’Araouan.]
A Tombouctou comme ailleurs, Laing avait fait la conquête de tous ceux qui le connaissaient. Il est curieux de noter, d’après la tradition encore très vivante aujourd’hui, les qualités que les indigènes lui ont reconnues. Les Tombouctiens ont admiré chez Laing la belle prestance, la force physique et la haute élégance à cheval ; ils ont su également discerner combien était grande la noblesse des sentiments et la valeur morale de leur hôte.
Dans le monde des lettrés et des savants, Laing ne compta bientôt que des amis. C’est sans doute au plaisir qu’il éprouva à pénétrer dans ce centre de haute culture intellectuelle et à y recevoir bon accueil, qu’il faut attribuer le passage de sa dernière lettre où il dit : « A tous égards, Tombouctou a complètement tenu ce que j’en attendais »[9].
Ses amis Tombouctiens avaient déconseillé à Laing de descendre le Niger, et lui avaient offert de le faire conduire à Dienné. De là, il aurait pu tenter de regagner, par le Sénégal, les établissements français de Saint-Louis. A aucun moment Laing ne paraît avoir songé à visiter Oualata et c’est par erreur que certaines cartes font passer par ce point son itinéraire.
Mais les Tombouctiens n’étaient que d’excellents commerçants ou de pieux lettrés. Ils n’avaient aucune force armée, et leur ville ouverte devait subir la protection des puissants du jour. Les fanatiques Toucouleurs commençaient alors d’étendre partout leurs conquêtes, qui devaient couvrir de ruines presque tout le bassin du Niger. De Bandiagara, sa capitale, le sultan Ahmed ben Mohamed Labo avait envoyé des reconnaissances vers Tombouctou, et déjà, dans toute la région, il parlait en maître. Ses espions lui eurent bien vite signalé le chrétien recueilli et protégé par les Kountas, à qui les gens de Tombouctou faisaient bon accueil. Le tyran cruel et fanatique, à l’esprit étroit, en conçut aussitôt de la jalousie et écrivit une lettre comminatoire au chef de la ville de Tombouctou, Ousman Alcayar, qui s’empressa d’obéir. Laing fut mis en demeure de retourner par où il était venu et de reprendre au plus vite la route d’Araouan.
Cette nouvelle infortune ne pouvait décourager un homme tel que Laing. Après tant de projets élaborés en vain, il put trouver encore une autre combinaison, par laquelle il espéra échapper aux menaces des Toucouleurs et continuer quand même son voyage en le rendant fructueux pour la science. Feignant de renoncer à remonter le Niger, il fit ses préparatifs de départ pour Araouan ; mais son dessein était de se joindre à la première caravane qu’il rencontrerait, allant non plus vers Tombouctou, mais vers Sansanding. De là, il espérait atteindre Ségou et relier ses itinéraires à ceux de Mungo Park.
Il fallut se mettre en route à la hâte ; la populace de Tombouctou, affolée par les menaces des Toucouleurs, exigeait maintenant le prompt départ du chrétien. Des bruits absurdes circulaient dans le peuple : on disait que l’étranger avait des fétiches avec lesquels il allait empoisonner tout le pays, et on le rendait responsable des décès les plus récents. Et surtout on répétait que la ville sainte était souillée par la présence d’un infidèle.
Ces sortes de crises de fanatisme, dans lesquelles la haine et le mépris se donnent libre cours, ont toujours été, et sont encore à redouter chez les musulmans illettrés ; il faut de longs et patients efforts de la part des dirigeants les plus cultivés et les plus intelligents pour en éviter le retour.
Laing n’était plus sans ressources. Une lettre de change, qu’il avait emportée de Tripoli, lui avait été payée à Tombouctou. Il put racheter des chameaux et se reconstituer un matériel de route. Mais les convois sur la route de Tombouctou à Araouan étaient alors, comme ils le sont encore aujourd’hui, une sorte de monopole de la tribu arabe des Bérabich (Barbooshi dans différents textes). Le chef de cette tribu était alors Ahmadou Labeida, musulman fanatique, à l’esprit borné. Sa mauvaise étoile mettait Laing à la merci d’un impitoyable ennemi des chrétiens.
Le chef de Tombouctou, Ousman, confia Laing à Labeida, et celui-ci promit de conduire l’étranger jusqu’à Araouan. Il lui fournit un guide et le départ fut fixé au 22 septembre.
Le 21 au soir, Laing écrivit à son beau-père le consul Warrington une lettre, qui devait être la dernière, et dans laquelle on sent, malgré le ton calme et qui veut être rassurant, les appréhensions du voyageur. « Ma destination est Ségou, où j’espère arriver dans quinze jours ; mais j’ai le regret de vous dire que la route n’est pas bonne et que mes périls ne sont pas encore terminés »[10].
Le 22, à 3 heures du soir, la caravane se mit en route. Le major avait avec lui deux serviteurs : l’un nommé Bungola, était un ancien esclave que Laing avait libéré. L’autre, dont le nom nous est inconnu, était un jeune garçon arabe qui partagea le malheureux sort de son maître et dont les restes ont été retrouvés mélangés à ceux du major.
Tout en cherchant une caravane allant à Sansanding, Laing s’éloignait rapidement, en suivant celle des routes d’Araouan qui passe le plus à l’ouest. Le 23, il était déjà à 30 milles de Tombouctou, au lieu dit Sahab, à mi-distance entre les puits de Laouessi et d’Agonégifal. La température à cette époque de l’année est extrêmement élevée, et Laing s’arrêta pour passer les heures les plus chaudes sous un athilé[11], qui seul donnait un faible ombrage au milieu de la plaine nue.
Autour de Laing, c’est l’horreur grandiose du désert. Jusqu’à l’horizon s’étendent les sables, où les pluies d’hivernage viennent de faire pousser quelques maigres touffes d’herbes. C’est le commencement du Sahara, l’inconnu mystérieux des cartes d’alors. Et précisément, à côté du voyageur qui se repose au milieu de ces effrayantes solitudes, voici les précieux documents qu’attend toute l’Europe savante. Les notes de Laing vont permettre de compléter les cartes, de mettre à jour les géographies, de faire faire à la science un pas de plus en avant. Et Laing, en songeant à l’œuvre utile déjà accomplie, oublie toutes ses misères pour ne songer qu’aux joies glorieuses du retour. Qu’importent les blessures dont les cicatrices couturent son visage ; qu’importent les souffrances passées et les dangers de l’avenir : l’officier anglais peut songer avec une consolante fierté à la façon dont il a rempli la tâche qui lui était confiée.
[Illustration : PLANCHE IX
Fig. 9. — Une caravane au Sahara.]
Soudain, le bruit d’une galopade le réveille. La petite caravane est vite debout. Quatre cavaliers s’approchent. Laing reconnaît le chef des Bérabich qu’il a quitté à Tombouctou l’avant-veille. Celui-ci est accompagné de Mohammed Faradji ould Abdallah et de deux inconnus. Laing est sans défiance ; il a été recommandé aux Bérabich par le chef de Tombouctou lui-même, et chacun sait que le pacha de Tripoli l’a accrédité auprès de tous les sheikhs du désert. Surtout Laing a la parole de Labeida, et sa grande âme ne peut même pas concevoir l’idée de la trahison. Cependant, on s’adresse au major sur un ton menaçant qui l’étonne. Ahmadou Labeida s’est renseigné à Tombouctou sur les dispositions des Toucouleurs et sur celles des gens de la ville et il a compris que nul désormais n’était favorable au chrétien. Le dévot cruel a deviné qu’on lui saurait même gré d’un crime que personne n’a osé commettre. La foule ignorante et fanatisée se reproche son engouement des jours précédents pour le héros qui l’avait désarmée et séduite. Et c’est avec soulagement qu’elle a vu Labeida partir en hâte pour rejoindre et pour assassiner celui qui s’est placé sous sa sauvegarde.
L’élite intellectuelle de la ville, les anciens amis de Laing, ceux avec qui il avait passé de longues heures à discuter les saints principes du Coran et la question de la tolérance à l’égard des chrétiens, eurent peur devant la poussée populaire, et, au mépris de toute dignité, ils laissèrent faire.
On sent très bien aujourd’hui, quand on cause de ces heures tragiques avec les petits-fils de ceux qui manquèrent alors aux plus nobles traditions de l’Islam, un sentiment de gêne et comme de remords.
L’insulte à la bouche, Ahmadou Labeida s’avance vers Laing. Il ose le sommer de se faire musulman. Laing répond avec la hauteur qui convient. Tout aussitôt le Bérabich ordonne à un de ses gens de mettre à mort le chrétien. Les hommes hésitent et d’abord refusent ; la belle attitude du major leur en impose encore. Le sheikh insiste ; deux serviteurs s’emparent de Laing et lui immobilisent les bras. Ahmadou Labeida plonge de toute sa force une lance dans la poitrine du malheureux sans défense. C’est le signal du massacre : Faradji achève le major et lui tranche la tête ; un des serviteurs est tué sur le corps de son maître, l’autre est blessé. Le sheikh donne aussitôt l’ordre de détruire tous les bagages. Dans l’esprit de cette homme borné, tout ce qui a appartenu à un chrétien peut renfermer des fétiches redoutables. Et devant lui on rassemble en un tas tout ce que ces ignorants jugent si dangereux : vêtements, instruments et surtout livres et papiers, et l’on y met le feu. A côté du cadavre du martyr, s’envolent en fumée les pages précieuses de ses cahiers de notes. Le premier plan de Tombouctou, les observations scientifiques, les itinéraires, les copies de manuscrits arabes flambent, pendant que les meurtriers, joignant le bouffon au tragique, se bouchent le nez avec des gestes d’effroi pour éviter d’être empoisonnés par les fétiches du major. C’est un second assassinat qui s’achève, c’est l’œuvre de sa vie que l’on détruit après avoir pris au malheureux sa vie elle-même.
[Illustration : PLANCHE X
Fig. 10. — Mohammed el Moktar.]
Quand tout fut consumé, on enfouit sous le sable les cendres du foyer. Les serviteurs de Labeida s’arrangèrent cependant pour avoir une part de butin. Ils ne craignirent pas d’être empoisonnés par l’or de leur victime, et gardèrent pour eux les quelques pièces de monnaie qu’ils trouvèrent dans l’une des caisses. On dit même qu’Ahmadou Labeida accepta pour sa part une breloque en or ayant appartenu à Laing et qui figure un petit coq. Ce bijou serait encore entre les mains de Mehemed ould Mehemed, le petit-fils de l’assassin, dont nous parlons plus loin.
Pour que l’insulte fût complète, les cadavres de Laing et de son serviteur furent abandonnés sans sépulture au pied de l’athilé, et les oiseaux en firent leur proie. Quelques jours plus tard, un Bérabich nommé Brahim ould Oumar ould Salah, de la tribu des Ouled Sliman, passant auprès de l’athilé, vit des débris humains dont les oiseaux de proie becquetaient les lambeaux ; sans savoir ce qui s’était passé, il les enterra au pied de l’arbre. Cet homme apprit plus tard à qui il avait ainsi rendu les derniers devoirs et il s’écria : « J’ai cru enterrer les restes d’un musulman. Si j’avais su que c’étaient ceux d’un chrétien, je les aurais laissés tels quels ».
Ainsi périt, à l’âge de 32 ans, un des hommes les plus merveilleusement doués pour l’exploration africaine qu’ait connu le XIXe siècle. Convaincu de la noblesse de son rôle, se regardant comme le représentant de la civilisation européenne, Laing, par son respect de lui même, commandait le respect et l’admiration des indigènes. Parmi tant de vaillants qui ont donné leur vie pour la cause africaine, une place d’honneur doit être réservée au conquérant de Tombouctou, qui fut un héros et un martyr.
[Illustration : PLANCHE XI
Fig. 11. — Marchand de sel de Tombouctou et sa famille.]