‹ Le mari de madame de SolangeChapitre 1 sur 10 · I.

I.

ON se trouvait aux derniers mois de l'année 1775. Deux hommes étaient assis l'un vis-à-vis de l'autre auprès d'un bureau chargé d'in-folios ouverts, de parchemins timbrés et de sacs à procès.[1]

Le costume du premier annonçait l'un des plus brillants gentilhommes de la cour de Louis XVI, tandis que le second portait l'habit de drap noir et le jabot en organdi, qui désignait alors l'homme de loi d'une manière presque certaine.

--Ainsi, maître Durocher, reprit le jeune seigneur comme s'il eût voulu résumer les renseignements que le notaire venait de lui fournir, vous m'assurez que la fortune de madame de Solange ne monte pas à moins de cent mille livres[2] de revenu; qu'elle est liquide de toute dette et susceptible d'augmentations.

--Je puis vous l'affirmer, répondit le notaire.

--Fort bien; mais vous n'êtes point seulement un habile praticien, maître; tout ce que vous m'avez appris jusqu'à ce jour des personnes que je voulais connaître, l'expérience l'a justifié; voulez-vous me donner une nouvelle preuve de vos lumières?

--Monsieur de Lanoy peut compter en toute occasion sur mon dévouement, répondit le notaire sérieusement.

--Eh bien! dites-moi ce que vous savez de madame de Solange et ce que vous en pensez.

Durocher sourit.

--Je pense, monsieur le comte, dit-il, que c'est le plus grand homme d'État de l'époque et que tous les autres ne sont auprès d'elle, que des femmes de ménage.

Le comte regarda Durocher avec étonnement.

--Mon Dieu! qu'a-t-elle donc fait de si miraculeux? demanda-t-il.

--Elle donne des bals où vous dansez, et elle est reçue chez M. de Choiseul![3] répondit le notaire; cela peut vous paraître peu de chose, M. le comte; mais, pour arriver là, il lui a fallu plus de volonté et de suite[4] qu'à nos ministres pour faire la guerre d'Amérique.[5]

--Ah! je comprends; on m'a dit, en effet, que son père n'était point noble.

--Son père était porte-balle, M. le comte, puis prêteur sur gages.[6] Il mourut en laissant deux millions. Une bourgeoise ordinaire se fût contentée d'en jouir; mais madame de Solange voulait être de la cour. Concevez vous? être de la cour quand votre père a vendu des chaussettes de laine! Il fallait d'abord un mariage qui fît oublier son origine. Elle eût pu trouver un duc ou un marquis ruiné par le jeu; il y en a toujours quelques-uns dont la noblesse est en vente pour les filles d'enrichis; mais, en épousant, il eût fallu payer des dettes, subir des insolences, et la fille du porte-balle voulait avant tout un mari docile.

--Et elle le trouva?

--Elle découvrit un pauvre gentilhomme qui consentit à lui donner son nom sans stipuler aucun avantage au contrat: c'était M. le marquis de Solange. Le malheureux l'épousa seulement pour avoir un habit de noces. Elle avait eu raison de penser qu'un tel mari la laisserait maîtresse de tout; mais elle s'était trompée en espérant l'utiliser. M. de Solange avait pris une femme comme la plupart des gentilshommes prennent un emploi: pour ne rien faire. Nature timide, il n'avait jamais recùlé son horizon au-delà d'un bonheur vulgaire; c'était un de ces hommes qui vivent pour ainsi dire au clair de lune de toutes les pensées et de toutes les passions.[7] Aussi, une fois assuré de ses quatre repas, se croisa-t-il philosophiquement les bras. Madame de Solange tenta en vain d'exciter son ambition, de le pousser, de le produire; elle avait beau souffler son âme dans ce corps endormi, y faire entrer sa volonté, penser, parler, marcher pour lui, rien ne pouvait réveiller sa paresseuse nature. Pendant dix ans, elle a continué cette rude tâche; elle a porté M. de Solange dans ses bras, comme un enfant, sur toutes les routes du crédit, elle l'a conduit à toutes les portes du pouvoir, et toujours le corps sans âme est retombé de son haut: c'était la roche de Sisyphe.[8]

--Elle a enfin renoncé pourtant?...

--Oui, mais alors elle s'est vue forcée de défaire tout ce qu'elle avait fait. Pour pousser le marquis, elle lui avait créé une importance artificielle; elle s'était étudiée à lui donner l'air du chef de la famille et n'avait agi, pour ainsi dire, que sous son enveloppe. Une fois son impuissance reconnue, il fallait lui retirer, une à une, toutes les forces qu'elle lui avait prêtées; il s'agissait enfin, après avoir passé dix ans à faire prendre un fantôme pour un homme, de rejeter ce fantôme dans le néant et de se mettre à sa place sans avoir l'air de rien déranger.

--Et madame de Solange a réussi?

--Elle a réussi. Son mari est rentré insensiblement dans l'ombre. Les habitudes indépendantes qu'elle lui avait données pour le faire valoir, elle les lui a reprises jour par jour. On a vu cette individualité s'éteindre comme on l'avait vue se former. Elle a réaccoutumé le monde à ne voir qu'elle, à ne connaître qu'elle. Elle seule est riche, elle seule est influente, elle seule existe. Le nom de son mari même lui appartient; c'est elle qui le porte; lui, on l'appelle le mari de madame de Solange.

--Et il a consenti à cette annulation?

--Non pas sans lutte. Comme on touchait à ses habitudes, il a d'abord résisté; mais que pouvait une aussi frêle intelligence contre la terrible volonté de cette femme? Aujourd'hui le mari de madame de Solange est un vieillard presque en enfance, que l'on soigne à part dans un appartement retiré et que la voix de sa femme fait trembler. Nul ne lui obéit, et les étrangers mêmes n'y prennent point garde. Il est chez la marquise comme un portrait de famille accroché au mur. Il ne parle à personne et personne ne lui parle. Sa fille seule, sortie du couvent depuis quelques mois, lui témoigne une affection dont il semble heureux; mais cette consolation lui sera bientôt enlevée, car madame de Solange n'a point renoncé à ses projets ambitieux et sait par expérience que les efforts d'une femme seule ne peuvent conduire bien loin. Aussi ne tardera-t-elle pas à marier demoiselle Jeanne, et ce qu'elle n'a pu faire par son mari, elle l'essayera par son gendre.

--Et j'espère qu'elle y réussira, maître Durocher, dit le gentilhomme, car ce gendre est trouvé.

--Je m'en doutais,[9] dit tranquillement le notaire.

--Et vous le connaissez?

Durocher leva la tête avec une sorte d'étonnement.

--Monseiur le comte a bien mauvaise opinion de mon intelligence aujourd'hui, dit-il en souriant.

De Lanoy lui frappa sur l'épaule.

--Eh bien! oui, Durocher, dit-il, on m'avait proposé ce mariage, et tout ce que je viens d'apprendre me décide. Vous savez dans quel état le désordre et les procès de ma mère m'ont laissé; il faut qu'une riche alliance rétablisse ma fortune et me permette de prendre une maison digne de mon rang. Quant à la naissance de madame de Solange, ce sont de ces choses au-dessus desquelles doit se mettre un esprit éclairé. Que la noblesse ait ses privilèges, c'est de droit, et personne, je pense, n'y peut trouver à redire; mais je partage, du reste, l'avis de notre grand poète:[10]

"Les mortels sont égaux," etc.

Dans notre siècle, il faut de la philosophie, mon cher Durocher. La dot de la petite me servira d'ailleurs à acheter une charge importante; avec mon nom je puis arriver à tout.

--Ainsi, monsieur le comte ne s'effraie point de l'ambition de madame de Solange?

--Loin de là, mon cher, je m'en réjouis! Ne pouvant arriver que par moi, elle n'épargnera rien pour me pousser en avant. Sa fortune, ses relations, son adresse, tout sera employé à mon profit. En galanterie comme en politique, nul ne peut remplacer une vieille femme. Elle hasarde mille démarches que l'on ne pourrait faire soi-même, rend mille services qu'une plus jeune refuserait par inexpérience ou par scrupule. N'appartenant plus à aucun sexe, elle peut être la confidente de tous deux. Elle remarque ce qui vous échappe, intrigue, rampe et ment pour vous!

--Monsieur le comte peut avoir raison, dit le notaire; avoir une vieille dans ses intérêts, c'est prendre le diable à son service; on peut s'en trouver bien tant[11] qu'on ne lui vend point son âme.

--C'est à quoi je prendrai garde, Durocher, dit le comte; je veux bien que madame de Solange me mène, mais comme la poudre mène le boulet, c'est-à-dire, à condition que je serai en avant; c'est, du reste, chose facile et que je crois entendre.

--En effet, dit l'homme de loi avec un sourire où perçait l'ironie, j'ai toujours vu monsieur le comte habile à se faire des serviteurs, sans s'astreindre à leur payer de gages; aussi lui seul me semble-t-il capable de lutter contre madame de Solange; peut-être même n'aura-t-il point à s'en plaindre; quand les forces sont égales, on est juste par nécessité.

--Je l'entends ainsi, dit le gentilhomme en se levant; préparez, mon cher Durocher, un projet de contrat qui puisse être avantageux aux deux parties. J'apporte, de mon côté un nom, une position à la cour; j'ai droit à des compensations; vous y songerez. Cette note que je vous laisse vous fera connaître, à peu près, ce que je désire. Arrangez cela en termes de basoche[12] et de manière à ne point effaroucher madame de Solange. Votre projet de contrat rédigé, le duc de Lussac, qui s'est entremis dans cette affaire, le lui portera, et si les clauses lui conviennent, je me ferai présenter à la petite, que l'on dit fort passable.

--Vous ne l'avez point encore vue?

--Non, je veux savoir avant tout si nous pouvons nous entendre; un mariage est chose grave, et l'on ne doit point s'engager à la légère. Tout votre avenir peut dépendre d'un bon ou d'un mauvais contrat; quant à la femme, on a toujours le temps de la connaître. Voyez donc, Durocher, à prendre mes intérêts et à les bien assurer.

--J'y mettrai mes soins.

--Tâchez que tout soit prêt pour demain.

--Je doute que je le puisse, monsieur le comte: il y aura des recherches à faire, des titres à consulter...

--N'avez-vous point l'aide de Jérôme Bouvart, votre clerc, que vous dites aussi habile que vous?

--C'était la vérité, monsieur le comte, mais depuis quelques mois Jérôme n'est plus le même.

--Comment! Se dérangerait-t-il?[13]

--Je ne sais; il est devenu pâle et muet comme un trappiste,[14] et son esprit semble toujours en voyage.

--Le drôle est amoureux, dit M. de Lanoy en essuyant sa poudre devant un petit miroir accroché au mur.

--Je l'ai pensé tant que j'ai vu ses fréquentes visites à sa cousine chez les dames de la Visitation;[15] mais depuis deux mois il y retourne à peine.

--N'importe, Durocher, reprit le comte; il faut que vous fassiez diligence; je veux finir cette affaire, maître; je n'ai pas besoin de vous recommander la discrétion.

--Monsieur le comte ne soupçonne point mon intelligence et il connaît mon zèle.

--Fort bien. Vous serez content de moi.

A ces mots, M. de Lanoy salua de la main avec cette familiarité impertinente qui constituait, à cette époque, les bonnes manières, s'avança vers la porte, que le notaire lui ouvrit respectueusement, et disparut, en fredonnant, dans l'escalier tortueux.

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