3
MOSTINCKX, président, SÉRAPHIN, LE SECRÉTAIRE,
LE TRÉSORIER, DES MEMBRES, LA SERVEUSE
SÉRAPHIN
(Entrant.)
Ah ! c’est ici qu’on se réunit ?
MOSTINCKX
Oui, mon cher, on prépare la grande salle pour l’assemblée générale qui a lieu dans une demi-heure.
SÉRAPHIN
Je suis en retard, Monsieur le Président ?
MOSTINCKX
Non, non. On commence juste. Mettez-vous. Coup de sonnette. Tout le monde se découvre. La séance est ouverte. La parole est à M. le secrétaire, pour donner lecture du procès-verbal de la dernière séance.
LE SECRÉTAIRE
Séance du Comité du 2 décembre. La séance est ouverte à 7 heures, sous la présidence de M. Mostinckx, président. Sont présents : M. Mostinckx, président ; Verduren, secrétaire ; Baron, trésorier ; Séraphin Meulemeester, Jean Keulenaere, Théodore Rype, commissaires. M. le président communique la nouvelle du décès de M. le président d’honneur Hebbelinckx. On décide, sur la proposition de M. Meulemeester Séraphin, d’envoyer une lettre de condoléances à la famille. On décide aussi…
(La serveuse entre.)
MOSTINCKX
Halte ! un moment. (Le secrétaire se tait.) (À la serveuse :)
Un lambic !
LE SECRÉTAIRE
Moi, son frère.
LE TRÉSORIER
Un panaché !
SÉRAPHIN
Est-ce que vous avez de la veuve Cliquot, extra dry ?
LA SERVEUSE
Oui, Monsieur.
SÉRAPHIN
Alors donnez-moi une demi-gueuze.
(Tous éclatent de rire.)
MOSTINCKX
Il a toujours le petit mot pour rire.
(La serveuse sort.)
Messieurs, j’ai arrêté parce que ce n’est pas la peine de dire le secret de nos délibérations devant la fille… La parole est au secrétaire…
LE SECRÉTAIRE
On décide aussi d’envoyer une couronne et d’assister en corps aux funérailles. La séance est levée à minuit.
MOSTINCKX
Quelqu’un demande la parole sur le procès-verbal ? (silence). Adopté. Maintenant, nous devons choisir un candidat pour remplacer l’ancien président d’honneur. Ce sera celui du comité et comme toujours il sera nommé… Il n’y a qu’un seul candidat, on n’a pas difficile à choisir… Ce candidat est celui de notre ami Séraphin… La parole est à M. Meulemeester pour présenter la candidature de M. Beulemans.
SÉRAPHIN
(se levant.)
Messieurs, pour commencer, je dois dire une chose… Je ne présente pas M. Beulemans.
MOSTINCKX
Ah ! oui, c’est délicat pour vous… à cause du mariage manqué… Mais, ça ne fait rien, un autre peut le présenter et je crois que…
SÉRAPHIN
Pardon, Monsieur le Président…
MOSTINCKX
Vous n’avez pas la parole.
SÉRAPHIN
Je demande la parole.
MOSTINCKX
Vous avez la parole.
SÉRAPHIN
Ce n’est pas pour l’histoire du mariage, puisque c’est moi qui n’a pas voulu…
MOSTINCKX
Ah ?
TOUS
Ah ?
SÉRAPHIN
Oui… j’avais mes raisons.
MOSTINCKX
Naturellement… Ça ne nous regarde pas… Quand on a ses raisons, on a ses raisons… Vous avez la parole.
SÉRAPHIN
C’est parce que je trouve que M. Beulemans ne sera pas un bon président d’honneur. D’abord ses affaires ne vont plus aussi bien qu’avant… et puis, il ne sait pas parler, et puis, ce n’est pas un gentleman.
MOSTINCKX
Ça est vrai, ce n’est pas un gentleman. Il ne connaît pas les manières. (Tous approuvent). Si jamais le roi vient à la société, il ne saura seulement pas faire comme à la Cour.
TOUS
Ça, non !
MOSTINCKX
Mais, si on prend pas celui-là ? Qui on prendra ! puisqu’il n’y en a pas d’autres.
SÉRAPHIN
Moi j’en ai un.
MOSTINCKX
Qui ça ? (La serveuse revient avec les consommations.) Halte ! (On se tait. On attend. La serveuse se retire…)
xxxxLa séance continue. Qui ça ?
SÉRAPHIN
M. Meulemeester, mon père.
MOSTINCKX
Tiens ! oui…
TOUS
Tiens ! oui…
SÉRAPHIN
C’est un si gros commerçant que Beulemans, il sait causer, il est dévoué à la brasserie depuis qu’il est tout petit. Et puis, il sait recevoir.
MOSTINCKX
Est-ce qu’il sait aussi donner ? Parce qu’un président d’honneur doit savoir donner.
SÉRAPHIN
Nature.
MOSTINCKX
Bien, alors. Est-ce qu’il y a quelqu’un qui défend Beulemans ?
(Silence)
Alors, je mets aux voix la candidature de M. Meulemeester. Que ceux qui sont pour… lèvent la main…
(Tous lèvent ta main.)
Que ceux qui sont contre… lèvent la main.
(Personne ne lève la main.)
M. Meulemeester est le candidat du Comité à l’unanimité. Il n’y a plus rien à l’ordre du jour. Quand l’assemblée générale commencera, je sonnerai. C’est levé.
(Ils vident leurs verres et quittent la salle par la droite.)
SÉRAPHIN, MEULEMEESTER
MEULEMEESTER
entrant de gauche.
Eh bien, fils ?
SÉRAPHIN
Ça z’y est ! Vous êtes candidat du Comité.
MEULEMEESTER
Et Beulemans, combien de voix ?
SÉRAPHIN
Rien du tout.
MEULEMEESTER
Àl’unanimité ?
SÉRAPHIN
Oui !
MEULEMEESTER
Mais alors, je suis nommé !
SÉRAPHIN
Ça est sûr ! Mais, je crois tout de même que ce serait bon d’aller un peu causer gentillement les membres… Il y en a déjà dans la salle.
MEULEMEESTER
Oui, on va peloter les électeurs.
(Ils sortent à droite.)
BEULEMANS, M BEULEMANS, SUZANNE, ALBERT
(Ils entrent de droite.)
M BEULEMANS
C’est ça la salle ?
BEULEMANS
Non, c’est seulement celle du comité. La séance est déjà finie.
M BEULEMANS
Mais, oui, puisqu’il n’y a que vous sur les rangs.
BEULEMANS
Je crois quand même qu’on a eu tort de venir.
M BEULEMANS
Pourquoi ? Vous êtes sûr d’être nommé. Ça vaut mieux de profiter de suite sur les félicitations et de payer la tournée générale.
BEULEMANS
Sûr… sûr, ça on n’est jamais… Monsieur Albert, tâchez une fois de savoir s’il n’y a pas du nouveau…
ALBERT
Àl’instant !
BEULEMANS
Mais, surtout faites attention aux gaffes, ne vous mêlez de rien… car je vous connais.
(Albert sort.)
Les Mêmes, moins ALBERT
BEULEMANS
Vous comprenez, je ne veux pas avoir la farce de l’autre fois.
M BEULEMANS
Mais il est gentil, M. Albert, il s’est mis de la société rien que pour pouvoir voter pour vous.
BEULEMANS
Et c’est tout ce qu’il peut faire.
SUZANNE
Et c’est tant plus gentil de lui, que justement son père est arrivé de Paris avec le train de 6 heures et qu’il n’a pas été le chercher à la gare, rien que pour venir ici.
BEULEMANS
Ah ! M. Delpierre est arrivé ?… Est-ce que vous croyez que ça ira, Suzanne ?
SUZANNE
Quoi ?
BEULEMANS
L’élection, tiens.
SUZANNE
Mais oui. Pourquoi pas ? Vous avez presqu’été nommé l’autre fois.
BEULEMANS
Oui, mais non… Ce n’est plus la même chose. Alors Séraphin Meulemeester m’avait poussé.
SUZANNE
Maintenant vous êtes tout seul candidat.
BEULEMANS
Qu’est-ce que vous croyez qu’il fera, Séraphin ?
SUZANNE
Rien du tout !
M BEULEMANS
Et puis, qu’est-ce que ça peut bien vous faire, puisque vous êtes tout seul.
Les Mêmes, ALBERT
ALBERT
Ça est un peu fort, ce que je viens d’apprendre !
BEULEMANS
Quoi ?
ALBERT
Vous avez un concurrent,
BEULEMANS
Qui ? Moi ? Vous voyez, il n’est bon qu’à apporter de mauvaises nouvelles, celui-là !
M BEULEMANS
Qui, Beulemans ?
SUZANNE
Qui, père ?
ALBERT
Oui, vous !
BEULEMANS
Et qui se permet ?
ALBERT
M. Meulemeester.
SUZANNE
Séraphin ?
ALBERT
Non, son père !
BEULEMANS, M BEULEMANS, SUZANNE
Ça est un peu fort !
ALBERT
Et il est choisi comme candidat par le Comité.
BEULEMANS
Alors, je suis dedans.
M BEULEMANS
Je vous demande un peu… Un homme que nous n’avons même pas voulu dans notre famille.
BEULEMANS
Et qui a presqu’été sur la liste des protêts.
M BEULEMANS
Lui président d’honneur ! Mais d’où c’est qu’il sort donc ? Qu’est-ce que ça était ?
BEULEMANS
Je me rappelle encore que je lui ai prêté deux francs avant son mariage, quand Séraphin est venu au monde.
SUZANNE
Comment ?
M BEULEMANS
Oui… oui… il n’était pas marié avec sa femme quand Séraphin est venu.
SUZANNE
Ça est vrai ça ?
BEULEMANS
Prenez garde, Hortense… nous causons devant une jeune fille.
SUZANNE
Et Séraphin ne le sait pas ?
BEULEMANS
Tiens ! On ne dit pas ça à ses enfants.
M BEULEMANS
Et nous autres, on l’avait aussi tenu caché, puisque vous deviez le marier, n’est-ce pas ?
SUZANNE
Çà c’est une chose que je ne savais pas…
BEULEMANS
Oui ! Séraphin est un enfant reconnu ! Et ça se permet de présenter des candidatures !
SUZANNE
M. Meulemeester est candidat, qu’est-ce que ça fait ? On votera, n’est-ce pas ?
BEULEMANS
Mais je n’ai personne pour me pousser.
SUZANNE
Mais vous êtes sympathique et vous avez beaucoup de nos ouvriers dans la salle. N’est-ce pas, Monsieur Albert ? Ne vous laissez pas tomber, vous avez encore un quart d’heure, parlez les membres… payez des verres…
M BEULEMANS
Oui, et moi je vais tâcher de voir la femme du secrétaire, avec qui je fais toujours mon marché.
BEULEMANS
Je vais… rien que pour faire enrager Meulemeester.
Beulemans et sa femme sortent à droite.
SUZANNE, ALBERT
SUZANNE
Est-ce que vous croyez que père a encore de la chance ?
ALBERT
Probabel.
SUZANNE
Vous travaillez encore pour lui, n’est-ce pas ?
ALBERT
Ça est sûr ça…
SUZANNE
Non, Monsieur Albert, avec moi, c’est pas besoin de parler comme ça… parlez seulement votre langue… j’aime mieux…
ALBERT
Moi aussi, car je l’avoue, j’éprouve encore de grosses difficultés.
SUZANNE
Vous avez fait des progrès.
ALBERT
Vous les aviez exigés.
SUZANNE
Oui, vous êtes gentil. Tout à l’heure, quand vous êtes sorti, vous ne savez pas ce que père a dit ?
ALBERT
Non.
SUZANNE
Il a dit de vous : « Il est tout de même gentil ce garçon ».
ALBERT
Oui ? Vrai ? Alors je suis déjà dans un tiroir d’en haut ?
SUZANNE
Oui, vous avez monté.
ALBERT
Quelle chance !
SUZANNE
Ça vous fait plaisir ?
ALBERT
Vous le savez bien. Faire la conquête de vos parents était mon plus cher désir.
SUZANNE
Oui, je me demande pourquoi vous tenez tant à ça…
ALBERT
Tout d’abord, parce que vous en avez exprimé le vœu. Ensuite, parce que M. Beulemans est mon patron, que j’ambitionne ses sympathies ; c’est assez naturel.
SUZANNE
Et c’est pour ça tout seul ?
ALBERT
Oui.
SUZANNE
Non ! non !
ALBERT
Vous avez raison. Il y a autre chose. Il y a surtout autre chose.
SUZANNE
Qu’est-ce que c’est ?
ALBERT
Une chose que je n’ose, que je ne veux pas dire encore.
SUZANNE
Ah ! ce n’est pas le moment ?
ALBERT
Je ne sais… peut-être… eh bien, si… Je vais le dire…
SUZANNE
Non, ne le dites pas, Monsieur Albert.
ALBERT
Si… je veux parler… j’en ai le courage à présent…
SUZANNE
Non ! non ! Je ne veux pas que vous le disiez, je vous le défends.
ALBERT
Pourquoi ?… Voyons !
SUZANNE
Parce que je veux le dire moi-même… Monsieur Albert, vous m’aimez.
ALBERT
Oui…
SUZANNE
Ce n’est pas tout de le dire, il faut le penser.
ALBERT
Si je le pense !… Oui, je vous aime, je vous aime depuis que je suis arrivé chez vous… malgré vos parents qui me rabrouaient… malgré votre fiancé qui me défendait tout espoir. Mais comment avez-vous su ? Comment avez-vous pu deviner ?
SUZANNE
Ce n’était pas difficile. Vous étiez toujours si gentil avec moi. Vous travailliez double pour m’éviter de la besogne. Quand vous vouliez partir, vous êtes resté rien que parce que je vous l’ai demandé. Vous avez appris à parler comme nous… À cause de tout ça, j’ai compris…
ALBERT
Àcause de tout cela ?
SUZANNE
Oui, et puis aussi à cause d’une autre raison…
ALBERT
Laquelle ?
SUZANNE
Je ne veux pas le dire…
ALBERT
Dites !…
SUZANNE
Eh bien, oui… je vais le dire.
ALBERT
Non… non… ne le dites pas, je vous en prie.
SUZANNE
Pourquoi ?
ALBERT
Parce que je veux le dire moi-même : M Suzanne vous m’aimez.
SUZANNE
Oui.
ALBERT
Ce n’est pas tout de le dire… il faut le penser.
SUZANNE
Je le pense, M. Albert.
ALBERT
Vous m’aimez ?
SUZANNE
Oui… mais pas depuis si longtemps que vous. Moi… c’est seulement depuis ma rupture avec M. Séraphin. Avant, j’aurais bien voulu, mais je ne pouvais pas.
ALBERT
Vous me rendez bien heureux, Suzanne. Ah ! il me tarde d’embrasser mon père et de lui faire part de mon bonheur.
Il va pour sortir.
SUZANNE
Eh bien, Monsieur Albert, vous pensez tellement à votre père, que vous oubliez le mien. Et sa candidature ?
ALBERT
C’est juste, pardon… ce n’est pas le moment de négliger M. Beulemans.
SUZANNE
Je crois même que, s’il n’est pas nommé, il faudra attendre quelques jours avant de lui parler de nous.
ALBERT
Il sera nommé ! Je vais me répandre dans les groupes. Je vais me livrer à une propagande désespérée… Au revoir, Suzanne.
SUZANNE
Au revoir, Monsieur Albert, et bonne chance !
Il sort.
LA SERVEUSE, SUZANNE
La serveuse parait, rassemble les verres et sort.
SUZANNE
Mademoiselle, est-ce que la séance va bientôt commencer ?
SERVEUSE
Ça commence quand le président sonne avec sa sonnette. Alors les membres arrivent et la séance est ouverte.
SUZANNE, M et M BEULEMANS,
MEULEMEESTER, SÉRAPHIN
SUZANNE
Psst ! Psst !
SUZANNE, MEULEMEESTER, SÉRAPHIN
MEULEMEESTER
avec dignité
C’est sur nous que vous en avez, Mademoiselle ?
SUZANNE
Monsieur Meulemeester, si ça ne vous dérange pas trop, je voudrais vous dire un mot ou deux.
MEULEMEESTER
J’écoute, Mademoiselle.
SUZANNE
Est-ce que la séance va bientôt commencer ?
MEULEMEESTER
Je ne sais pas, Mademoiselle. La sonnette fera signe…
SUZANNE
Ah ! oui. C’est vrai que vous êtes candidat ?
MEULEMEESTER
Oui, Mademoiselle.
SUZANNE
On n’avait pourtant jamais parlé de vous.
MEULEMEESTER
On n’avait jamais parlé de Napoléon avant la révolution… est quand même devenu empereur…
SUZANNE
Vous saviez que c’était père qui était sur les rangs ?
MEULEMEESTER
C’est même pour ça que je me suis mis aussi.
SUZANNE
Vous êtes fâché sur lui ?
MEULEMEESTER
Moi fâché ? je suis bien trop méprisant pour ça.
SUZANNE
Mais père ne vous a rien fait.
MEULEMEESTER
On a fait un affront à ma famille, je veux le laver.
SUZANNE
Il n’y a pas d’affront, puisqu’on était d’accord, nous deux avec Séraphin, pour rompre.
MEULEMEESTER
Je ne regrette pas qu’on a cassé… je n’avais pas assez fait attention de quelle famille j’allais devenir.
SUZANNE
Quoi ?
MEULEMEESTER
Séraphin m’a tout expliqué.
SUZANNE
Qu’est-ce qu’il vous a dit ?
(Séraphin fait des signes désespérés à son père.)
MEULEMEESTER
Je suis trop chevalier français pour insister.
SUZANNE
Est-ce qu’il vous aurait raconté des méchancetés sur moi ?
MEULEMEESTER
Il n’a rien caché… Je sais que vous avez eu dans le temps des ennuis. Mais, enfin, alors, il ne fallait pas vous laisser fiancer.
SUZANNE
(furieuse).
Ah ! il vous raconte des histoires comme ça ! Faites-moi le plaisir de me laisser un moment avec Séraphin.
MEULEMEESTER
Ce n’est pas possible.
SUZANNE
Laissez-moi le causer une minute… (Élevant la voix). Je dois le causer.
MEULEMEESTER
C’est déjà bon. Je respecte trop les gens de mon rang pour avoir des ruses. Je pars pour cinq minutes.
(Il sort.)
SUZANNE, SÉRAPHIN.
SUZANNE
Vous avez raconté des choses honteuses sur moi ?
(Très gêné).
SÉRAPHIN
Mais non.
SUZANNE
Qu’est-ce que vous avez dit ?
SÉRAPHIN
J’ai dit qu’on avait décidé ensemble de rompre parce qu’on n’avait pas le même caractère.
SUZANNE
Et puis ?
SÉRAPHIN
Il n’a pas voulu me croire. Il disait que ça ne faisait rien, que quand on a tous les deux le même caractère on finit par s’embêter. Il était très fâché, il criait que j’étais un imbécile.
SUZANNE
Et alors ?…
SÉRAPHIN
Alors j’ai dit que vous avez eu un amoureux avant moi et que vous êtes partie deux jours avec lui.
SUZANNE
(Furibonde.)
C’est tout ?
SÉRAPHIN
Pardon, Suzanne, j’ai dit ça, le soir même, dans un moment où j’étais comme fou…
SUZANNE
Mais le lendemain ?
SÉRAPHIN
Le lendemain, je n’ai pas osé dire que j’avais menti, je n’ai pas osé dire la vérité. J’avais peur d’être flanqué à la porte… envoyé à l’étranger.
SUZANNE
Qu’est-ce que ça pouvait vous faire ?
SÉRAPHIN
Je n’osais pas, car le soir, comme je vous l’avais promis, j’avais été chez elle.
SUZANNE
Chez qui ?
SÉRAPHIN
Chez Anna.
SUZANNE
(radoucie)
Ah !
SÉRAPHIN
Oui, elle m’attendait si gentiment sans se douter de rien ; elle travaillait si courageusement à sa couture, sous sa petite lampe. Elle avait un petit nœud bleu dans ses cheveux, je me suis rappelé de ce que vous m’aviez dit dans l’après-midi. Et le petit est venu grimper sur mes genoux en faisant : Plek… naar de met, tirelirelirelire !… Je n’avais jamais vu ça aussi beau que ce soir-là. J’ai embrassé le gamin, j’ai embrassé Anna et je me suis dit que ma vie serait pour ces deux créatures que j’aimais.
SUZANNE
Ce que vous avez fait est très bien. Mais moi ? Le bruit que vous avez fait courir ?
SÉRAPHIN
Mon père m’aurait envoyé en Allemagne chez un correspondant pour deux ou trois ans et j’aurais été séparé d’Anna et de mon moutard. Et puis je ne croyais pas qu’on aurait encore parlé de notre affaire.
(Voyant que Suzanne fléchit.)
Il est si gentil, le petit. Il s’appelle Séraphin. Il est blond et il a des crolles…
SUZANNE
(attendrie)
Est-ce que je pourrai une fois aller le voir ?…
SÉRAPHIN
Quand vous voudrez.
SUZANNE
Et si votre père vous laissait marier Anna, vous le feriez ?
SÉRAPHIN
Je vous crois, mais il ne voudra pas.
SUZANNE
Il voudra, je vais lui parler.
SÉRAPHIN
Mais, Suzanne…
SUZANNE
Laissez-moi faire, Séraphin, j’ai déjà si souvent tiré mon plan.
SÉRAPHIN
C’est inutile de lui parler.
SUZANNE
Je vous dis que ça réussira. J’ai rompu votre premier mariage, je peux bien arranger votre deuxième.
SÉRAPHIN
Si c’est vrai, je ferai n’importe quoi pour vous.
SUZANNE
Justement, vous devez faire quelque chose pour moi. Mon père et votre père sont tous les deux candidats pour la présidence d’honneur. Je veux qu’on nomme mon père.
SÉRAPHIN
Mais j’ai présenté le mien… je ne peux pas défendre M. Beulemans.
SUZANNE
Je ne vous demande pas ça, je vous demande seulement de ne pas trop pousser M. Meulemeester et de ne pas décauser M. Beulemans.
SÉRAPHIN
Je le ferai.
Les Mêmes, MEULEMEESTER
MEULEMEESTER
Je suis de retour… Venez, fils…
SUZANNE
Maintenant, c’est vous que je dois causer, Monsieur Meulemeester… M. Séraphin va se retirer. Mais avant il va vous dire que ce qu’il a raconté de moi n’est pas vrai… que je n’ai jamais eu d’amoureux et que je ne suis jamais partie avec personne.
SÉRAPHIN
C’est la vérité, j’avais inventé ça…
SUZANNE
(à Séraphin.)
Maintenant, vous pouvez vous en aller…
(Séraphin sort.)
SUZANNE, MEULEMEESTER
SUZANNE
Mettez-vous, Monsieur Meulemeester.
MEULEMEESTER
Je vous demande pardon, la séance va commencer.
SUZANNE
Non ! non, c’est la sonnette qui doit donner le signal, elle est encore ici…
(Elle indique la sonnette présidentielle sur la table.)
Je parie que vous croyez que je vais vous demander de vous retirer pour mon père… Vous ne le feriez pas ?… Ça ne fait rien… La présidence d’honneur, ça me laisse froide…
MEULEMEESTER
Alors, qu’est-ce que vous voulez, Mademoiselle ?
SUZANNE
Je vais vous raconter la vraie raison de notre rupture, Séraphin et moi…
MEULEMEESTER
Ah !…
SUZANNE
C’est moi qui n’ai pas voulu. (Sourire de Meulemeester.)
C’est moi qui n’ai pas voulu, parce que Séraphin avait une bonne amie depuis longtemps.
MEULEMEESTER
Séraphin, une bonne amie ! Vous rêvez…
SUZANNE
Il me l’a avoué lui-même…
MEULEMEESTER
C’est de la blague !… Une bonne amie !…
SUZANNE
Une preuve, c’est qu’elle s’appelle Anna…
MEULEMEESTER
Anna ?
SUZANNE
Oui, Anna, une ouvrière lingère…
MEULEMEESTER
Eh bien, à la fin… Qu’est-ce que ça faisait ? Tous les jeunes gens ont une couple ou deux de bonnes amies. Quand on se marie, on lâche sa bonne amie.
SUZANNE
Pas quand on a un enfant avec elle.
MEULEMEESTER
Hein ?
SUZANNE
Oui. Séraphin a un enfant d’Anna.
MEULEMEESTER
(bondissant)
Mon fils a un fils ?
SUZANNE
Oui, vous avez le bonheur d’être bon-papa.
MEULEMEESTER
Ce n’est pas vrai !
SUZANNE
La preuve, c’est qu’il s’appelle Séraphin comme son père.
MEULEMEESTER
Si c’est vrai… je vais flanquer Séraphin à la porte…
SUZANNE
C’est vrai Monsieur Meulemeester, mais vous ne flanquerez pas Séraphin à la porte…
MEULEMEESTER
Non, je vais me gêner…
SUZANNE
Tout le monde dira que vous êtes un méchant, que vous empêchez votre fils de marier la femme qu’il aime.
MEULEMEESTER
Je m’en fiche, je sais ce que j’ai à faire.
SUZANNE
Séraphin aussi saura ce qu’il a à faire…
MEULEMEESTER
Il n’oserait pas faire le contraire de ma volonté.
SUZANNE
De lui-même, non… mais je lui donnerai des conseils.
MEULEMEESTER
Quels conseils ?
SUZANNE
De se passer de votre permission.
MEULEMEESTER
Il ne vous écoutera pas.
SUZANNE
Si, parce que je lui raconterai des exemples… Je lui dirai que je connais un monsieur qui a été très heureux dans son ménage, qui est maintenant un gros commerçant et qui a marié sa bonne amie avec un enfant de lui… Même que quand l’enfant est venu au monde, mon père a dû prêter deux francs à ce monsieur qui était son ami… en ce temps-là…
MEULEMEESTER
C’est Beulemans qui vous a raconté ça…
SUZANNE
Je me demande tout de même ce que monsieur répondrait à son fils, si son fils voudrait faire la même chose que lui…
MEULEMEESTER
Vous avez dit cette histoire à Séraphin ?
SUZANNE
Mais non ! je sais que vous n’aimeriez pas ça… Allez, Monsieur Meulemeester, qu’est-ce que vous auriez dit, il y a vingt ans, si on vous aurait défendu de marier celle que vous aimiez tant et qui vous avait donné un si joli petit garçon ?… Le petit Séraphin aussi est joli, vous savez… C’est vous comme deux gouttes d’eau… Est-ce qu’avec une autre vous auriez été certain que l’enfant aurait été vous tout craché ?
Allez, dites oui. Vous serez si content du bonheur de votre fils, de la reconnaissance de sa femme et de la tendresse du petit Séraphin… Et tout le monde dira : « C’est tout de même chic ce qu’ils ont fait, les Meulemeester ! »…
MEULEMEESTER
Vous ne direz jamais à Séraphin…
SUZANNE
Mais non…
MEULEMEESTER
C’est certain, hein ?
SUZANNE
Pourquoi ? J’aime mieux garder le moyen de vous faire encore chanter, si c’était nécessaire.
MEULEMEESTER
Vos parents, avec qui je suis brouillé, ne diront rien non plus ?
SUZANNE
Vous vous remettrez un jour.
MEULEMEESTER
Oh ! je n’y tiens pas…
SUZANNE
Eux non plus… Eh bien ?… c’est oui ?…
MEULEMEESTER
Oui…
SUZANNE
Alors, venez vite avec moi chez lui…
(Elle l’entraîne. Ils sortent.)
Les Mêmes, MOSTINCKX.
MOSTINCKX
Ah ! Monsieur Meulemeester ! Votre fils vous a dit que vous êtes le candidat du comité ? Ça va marcher, vous savez…
MEULEMEESTER
J’espère… Ça va commencer ?…
MOSTINCKX
C’est le moment ! Mais je ne commence pas avant une demi-heure…
(D’un air entendu)
Nos hommes sûrs ne sont pas encore là…
Meulemeester sort à droite.
MOSTINCKX, puis M BEULEMANS
Mme BEULEMANS
(venant de gauche.)
Bonjour, Monsieur le Président !
MOSTINCKX
Tiens ! Bonjour, Madame Beulemans… Vous allez bien ?
Monsieur votre mari va bien ?
M BEULEMANS
Très bien, merci.
MOSTINCKX
Je suis revenu parce que j’ai oublié la sonnette de la présidence.
M BEULEMANS
Oui, vous allez présider la séance.
MOSTINCKX
Oui.
M BEULEMANS
La fameuse séance qui va s’ouvrir tout de suite.
MOSTINCKX
Dans quelques minutes ; nous attendons encore des membres.
M BEULEMANS
Oui, j’ai entendu : Les hommes sûrs. — Allons, au revoir, Monsieur Mostinckx.
MOSTINCKX
Ça est malin maintenant !… et tous nos électeurs qui ne sont pas encore là !
(Il sort à droite.)
M. ET M BEULEMANS, MEULEMEESTER
BEULEMANS
(à part.)
Je suis nerveux…
MEULEMEESTER
(de même.)
Je suis fiévreux…
SUZANNE
Àproximité de la porte de droite.
Psst ! Psst ! Père, mère… En se mettant dans le corridor, on entend presque tout ce qu’on dit dans la salle.
BEULEMANS
Ils lisent le procès-verbal de la dernière séance… Je vais comme ça.
(Geste de trembler)
M BEULEMANS
Et moi comme ça…
(Tremblement plus accentué.)
MEULEMEESTER
Tiens, ils vont écouter dans le collidor.
(Il les suit)
SUZANNE, M. DELPIERRE, LA SERVEUSE
SUZANNE
Allô !… la Maison des Brasseurs, oui…
(À la serveuse)
Est-ce que M. Bultinckx est arrivé avec ses deux fils ?
LA SERVEUSE
Non, Mademoiselle.
SUZANNE
Ce sont trois électeurs sûrs pour papa… (au téléphone…)
Allô… j’écoute…
(À la serveuse)
Descendez vite et dites au chasseur de sauter dans une voiture et d’aller les chercher de la part de M. Beulemans ; c’est très urgent.
LA SERVEUSE
Mais j’ai le plateau en main.
SUZANNE
Déposez-le là… (à M. Delpierre…) Hé, Monsieur… (au téléphone…) Oui, j’écoute (à M. Delpierre.) Hé, Monsieur, prenez donc le plateau de cette fille.
La serveuse pose le plateau dans les mains de M. Delpierre.
SUZANNE
Eh bien, Octavie, dépêchez-vous.
LA SERVEUSE
J’y vais.
Elle sort.
SUZANNE, M. DELPIERRE
SUZANNE
(au téléphone)
Allô ! allô ! mais oui, Monsieur. Voilà une heure que je vous le dis, vous êtes à la Maison des Brasseurs. Ah ! l’heure du scrutin ? Ah ! vous êtes un ami de M. Meulemeester… Parfaitement… Mais oui… mais oui, ça s’annonce très bien… Mais vous ne devez pas vous déranger… il sera certainement nommé… il est le candidat du comité… Oh ! on ne votera pas avant une heure, une heure et demie. Bonjour, Monsieur… Mais non… mais non… ça n’est rien, c’est avec plaisir… Bonjour, Monsieur… Oui, de la part de M. Holbac… je ferai bien vos compliments… autant de sa part…
SUZANNE
(à M. Delpierre)
Oh ! oh ! Vous êtes bien comme cela !
(Elle rit)
M. DELPIERRE
Vous trouvez ?
SUZANNE
Vous n’avez jamais servi de la bière, Monsieur ?
M. DELPIERRE
Non, jamais…
SUZANNE
Essayez une fois de marcher avec ça dans les mains.
M. DELPIERRE
Marcher, mais j’éprouve déjà toutes les peines du monde à me tenir en équilibre.
SUZANNE
Marchez, ça ira très bien !
Il essaie de marcher.
M. DELPIERRE
Je vous en prie, Mademoiselle, la plaisanterie a assez duré… débarrassez moi de ça.
SUZANNE
Moi ? Mais ça n’est pas à moi, c’est à la servante…
M. DELPIERRE
Mais c’est vous qui lui avez inspiré cette infernale idée de me le fourrer dans les mains.
SUZANNE
Cette pauvre fille ne savait qu’en faire !
M. DELPIERRE
Sans compter que vous m’avez enlevé la serveuse au moment précis où je l’avais chargée d’une commission…
SUZANNE
Une commission ? Si vous voulez, Monsieur, je puis la faire.
M. DELPIERRE
Merci, je suppose que cette bonne va revenir bientôt.
SUZANNE
Je ne crois pas. Elle est très occupée par la séance… Vous venez peut-être aussi pour la séance ?
M. DELPIERRE
La séance ? Pas du tout. Je viens pour voir mon fils, M. Albert Delpierre.
SUZANNE
Votre fils ? M. Delpierre ? Vous êtes le père de M. Albert ?
(Elle lui prend vivement le plateau)
M. DELPIERRE
Ouf ! je commençais à avoir la crampe.
SUZANNE
Vous êtes le père de M. Albert ?
M. DELPIERRE
Oui ! vous le connaissez ?
SUZANNE
Je suis M Beulemans…
M. DELPIERRE
M Beulemans ! Oh ! oh ! vous permettez ?
(Il lui reprend le plateau)
SUZANNE
Mais non… mais non, Monsieur… je ne veux pas.
(Petite lutte pour le plateau qu’on dépose finalement sur la table)
Nous avons fait connaissance d’une drôle de façon, Monsieur Delpierre, je vous demande bien pardon, vous savez.
M. DELPIERRE
C’est moi qui vous demande pardon. En somme, il était très amusant, le coup du plateau.
SUZANNE
Non, il était de mauvais goût. Mais vous étiez si comique !
Il ne faut plus jamais tenir un plateau avec des verres.
M. DELPIERRE
Je n’y ai guère mis de bonne volonté, vous en conviendrez, Mademoiselle ; je me suis montré bougon. J’étais contrarié de ne pas avoir trouvé mon fils à la gare et de n’avoir reçu de lui qu’un mot laconique m’annonçant qu’il était appelé dans cet établissement.
SUZANNE
Ah ! oui… mais c’est très important. Il ne pouvait pas faire autrement que de venir à la séance. Vous comprenez, père est candidat président d’honneur de la Société des Brasseries, alors tout le monde doit être là pour voter.
M. DELPIERRE
Il me semble pourtant qu’il n’aurait pas dû hésiter entre cette séance et l’arrivée de son père.
SUZANNE
Vous auriez fait comme lui.
M. DELPIERRE
Pourquoi ?
SUZANNE
Parce que je vous l’aurais demandé.
M. DELPIERRE
Ah ! c’est vous qui le lui avez demandé ?
SUZANNE
Oui, et quand je demande quelque chose, on ne sait pas me refuser.
M. DELPIERRE
Vraiment ?
SUZANNE
C’est comme ça !… Ainsi, moi je vais vous demander aussi quelque chose et vous ne me refuserez pas…
M. DELPIERRE
Voyons.
SUZANNE
Je vous demande de ne pas gronder Albert, car il n’est pas allé à la gare.
M. DELPIERRE
Mais…
SUZANNE
Non, il ne faut pas le gronder. Vous pouvez être sûr qu’il vous aime beaucoup, qu’il aurait voulu aller vous prendre pour vous embrasser tout de suite ; mais je lui ai dit que vous seriez le premier à le féliciter d’avoir pensé à plaire à son patron. Ne le grondez pas… si vous voulez absolument gronder quelqu’un, grondez-moi…
M. DELPIERRE
Eh bien, je vous gronde.
SUZANNE
Mais à lui vous ne direz rien ?
M. DELPIERRE
Soit !
SUZANNE
Alors grondez-moi plus fort.
M. DELPIERRE
Je vous gronde ! je vous gronde !
SUZANNE
Et pas un mot à M. Albert !
M. DELPIERRE
(à part.)
Elle est charmante, cette petite… (haut). Je ne lui dirai rien, je vous le promets…
SUZANNE
Vous voyez bien qu’on ne sait rien me refuser.
M. DELPIERRE
(à part.)
Charmante !
SUZANNE
Écoutez, Monsieur Delpierre, j’ai encore quelque chose à vous demander…
M. DELPIERRE
Quelque chose que je ne pourrai pas vous refuser ?
SUZANNE
Oui… Quand il vous aura bien embrassé, il vous parlera d’une affaire sérieuse.
M. DELPIERRE
Et vous savez ce dont il s’agit ?
SUZANNE
Oui, nous sommes de bons amis… Il veut vous demander une permission. Si vous ne voulez pas la lui donner, il sera très triste.
M. DELPIERRE
Pourquoi ?
SUZANNE
Parce que c’est une chose à laquelle il tient beaucoup, je crois…
M. DELPIERRE
Ah ! parlez.
SUZANNE
Je ne peux pas vous dire quoi.
M. DELPIERRE
Alors il me sera difficile de vous fixer sur mon impression.
SUZANNE
Oui… c’est vrai ! Alors je vais vous dire ce que c’est. C’est quelque chose de très sérieux. Il ne faut pas dire oui si vous ne le pensez pas… Si je vous en parle, c’est que je voudrais éviter un gros chagrin à M. Albert.
M. DELPIERRE
Un gros chagrin ?
SUZANNE
Oui, écoutez-moi bien : si vous refusez de lui accorder ce qu’il vous demande, il sera très triste… Eh bien, il est possible que vous ne vouliez pas… Alors il vaut mieux partir tout de suite, sans le voir, en disant, par exemple, que vous avez reçu un télégramme de Paris qui vous rappelle d’urgence.
M. DELPIERRE
Mais encore… ?
SUZANNE
Parce que, comme ça, il ne connaîtra pas tout de suite votre refus… Au lieu d’être triste, il conservera encore pendant quelques jours de l’espoir, et moi j’aurai le temps de le préparer à votre réponse, et ça lui fera beaucoup moins de peine que si vous le contrariiez brusquement.
M. DELPIERRE
Mais enfin, dites-moi de quoi il s’agit…
SUZANNE
Vous me promettez, si vous ne voulez pas, de vous en aller ?
M. DELPIERRE
Mais…
SUZANNE
Il faut me promettre, sinon je ne vous dis rien, et je défends à M. Albert de vous en parler… Vous promettez ?
M. DELPIERRE
Je promets.
SUZANNE
Vous voyez bien qu’on ne sait rien me refuser…
M. DELPIERRE
(à part.)
Délicieuse !
SUZANNE
Eh bien, voilà !… M. Albert…
M. DELPIERRE
Dites !
SUZANNE
M. Albert m’aime et veut vous demander de demander ma main à père et mère.
M. DELPIERRE
Ah !
SUZANNE
Vous refusez ? Alors, partez tout de suite. Vous l’avez promis.
M. DELPIERRE
Je n’ai pas dit que je refusais, mais…
SUZANNE
Mais quoi ?
M. DELPIERRE
Mais vous devez me comprendre… Excusez-moi, Mademoiselle, si je vous tiens ce langage… mais enfin, je vous vois depuis un instant… mon devoir de père est d’examiner… Vous êtes charmante, mais je vous connais à peine…
SUZANNE
Vous n’avez pas besoin de me connaître. Ce n’est pas vous qui devez me marier. M. Albert me connaît, c’est tout ce qu’il faut.
M. DELPIERRE
Oh ! je suis certain que vous êtes digne de lui… seulement, il est bien jeune.
SUZANNE
Tiens ! moi aussi, je suis bien jeune.
M. DELPIERRE
Justement… c’est, comprenez moi…
SUZANNE
Ta ta ! ta ! Cherchez pas des mots. Ici, chez nous, on dit tout droit ce qu’on pense. Pas besoin de vous gêner. Vous ne voulez pas ? C’est dommage, mais alors partez…
M. DELPIERRE
Permettez que je m’explique.
SUZANNE
Non ! non ! il va revenir… Allez-vous-en, M. Delpierre.
M. DELPIERRE
Quand il sera là, je lui dirai…
SUZANNE
Ne lui dites rien. Partez ! Ce n’est pas bien, vous m’aviez promis. Si j’avais su, je n’aurais pas parlé. Allez-vous-en ! Allez-vous-en !
M. DELPIERRE
Pardon, mais…
SUZANNE
Je lui raconterai une histoire de télégramme. Monsieur Delpierre, je vous en prie… partez…
M. DELPIERRE
Vous me flanquez à la porte ?
SUZANNE
Oui.
M. DELPIERRE
Je ne m’en irai pas sans avoir vu mon fils…
SUZANNE
Vous allez lui faire du chagrin, Monsieur Delpierre.
M. DELPIERRE
Je verrai mon fils et je lui dirai que s’il croit vous aimer, que s’il est certain d’avoir trouvé son bonheur, je n’ai pas à m’opposer à ses projets. Ouf !
SUZANNE
Ah ! vous êtes un brave homme.
M. DELPIERRE
Et vous, une brave jeune fille, Mademoiselle Suzanne.
SUZANNE
Vous savez mon nom ?
M. DELPIERRE
Albert trouvait, dans chacune de ses lettres, le moyen de le glisser.
SUZANNE
Il me faisait de la réclame ! C’est gentil ! Alors, c’est dit ?
M. DELPIERRE
C’est dit.
SUZANNE
Vous voyez bien qu’on ne sait rien me refuser.
On entend la sonnette présidentielle dans la salle voisine.)
(À partir de ce moment le dialogue de scène se mêle à celui de la coulisse.)
SUZANNE, M. DELPIERRE, M. et M BEULEMANS,
MEULEMEESTER, SÉRAPHIN, MOSTINCKX, ALBERT
Les Beulemans et Meulemeester paraissent, très agités.
MOSTINCKX
(Dans la salle voisine.)
Messieurs, nous allons procéder à la nomination d’un nouveau président d’honneur… Deux candidats sont en présence. Le premier est M. Meulemeester.
Le deuxième est M. Beulemans.
La candidature de M. Meulemeester est présentée par le comité. Qui demande la parole ?
SÉRAPHIN
(dans la salle voisine.)
Moi.
SUZANNE
C’est Séraphin.
SÉRAPHIN
Messieurs, le comité vous présente la candidature de M. Meulemeester, mon père ; je la recommande à vos suffrages, j’ai dit.
(Bravos nombreux.)
SUZANNE
(avec satisfaction.)
C’est tout !
MOSTINCKX
Quelqu’un demande encore la parole ?
ALBERT
(dans la salle voisine.)
Moi !
MOSTINCKX
M. Albert Delpierre, de Paris, a la parole.
SUZANNE
C’est M. Albert !
ALBERT
Messieurs, Monsieur le Président a dit en me donnant la parole : Monsieur Delpierre de Paris. Oui, de Paris, je suis venu, mais à Bruxelles, je reste (Bravos). Maintenant, je sens que je suis un enfant de la capitale. Eh bien, Messieurs, je veux… je voudrais… euh ! euh !… excusez si je tombe trop court de mes mots, mais c’est parce que je veux dire mon cœur droit dehors et que l’émotion, on ne sait pas la contre (Bravos). Je vais vous dire ce que je pense du brave et honnête M. Beulemans. (Bravos.)
SUZANNE
Comme il parle bien !
M. DELPIERRE
C’est mon fils ?
SUZANNE
Oui.
ALBERT
Ce n’est pas besoin de vous rappeler sa carrière. Qu’est-ce qu’il était quand il a commencé ? Il était dans le tiroir d’en dessous. Maintenant il est d’une bonne bourgeoisie. Il vit heureux avec sa dame et sa demoiselle. (Bravos.)
M. DELPIERRE
C’est mon fils ?
SUZANNE
Il est bien, hein !
ALBERT
Enfant du peuple, il s’est élevé par la force de son travail et de sa volonté jusqu’au plus haut échelon de la brasserie (Bravos) et de là il peut contempler, dédaigneux et fier, sans faux orgueil les vains efforts de la concurrence étrangère en tenant haut et ferme l’étendard de la bière nationale.
(Bravos prolongés.)
SUZANNE
Quel tribun !
BEULEMANS
Hortense, votre mouchoir ?
M BEULEMANS
Je n’en ai qu’un et il est mouillé.
ALBERT
Si vous le nommez, Messieurs, vous ne vous en regretterez pas. Avec lui pas de vaines paroles, pas d’eau bénite de cour ! Klappen zyn geen oorden !
(Tonnerre d’acclamations.)
SUZANNE
Il a été bien, n’est-ce pas, père ?
BEULEMANS
Magnifique !
SUZANNE
Père, mère, M. Delpierre est ici.
BEULEMANS
Albert, son père ?
SUZANNE
Oui.
BEULEMANS
Ah ! Monsieur Delpierre ! Quel discours ! quel talent ! quelle …ostracisme ! Remerciez Dieu, Monsieur Delpierre, remerciez Dieu et M Delpierre d’avoir donné le jour à un pareil enfant. Vous avez entendu ? Jamais je n’oublierai, jamais… « Enfant du peuple, il a grimpé par la volonté de sa force sur la plus haute échelle de la brasserie en tenant dans sa main l’étendard de la bière nationale ! » C’est magnifique !
MOSTINCKX
(coups de sonnette.)
Messieurs, le scrutin a désigné M. Beulemans comme président d’honneur, à 70 voix de majorité.
(longue acclamation.)
BEULEMANS
(défaillant.)
Ah ! ah !
MOSTINCKX
(apparaissant.)
Monsieur Beulemans, vous êtes nommé. L’assemblée veut vous faire une ovation.
BEULEMANS
J’y vais.
M BEULEMANS
Je vais avec.
M. et M Beulemans sortent avec Mostinckx. On entend des acclamations.
SUZANNE, DELPIERRE, ALBERT
SUZANNE
Comme il est content, n’est-ce pas ?
ALBERT
(entrant.)
Papa !
M. DELPIERRE
Dans mes bras, Mirabeau de la brasserie nationale ! Ils sont si fiers de toi que je ne t’en veux plus.
Pendant cette scène, la salle fait une ovation à Beulemans
BEULEMANS
(en coulisse.)
Messieurs, de tout mon cœur, je vous remercie (Tonnerre d’acclamations) et j’ose vous dire que mon ami Albert avait raison quand il vous promettait que je saurais tenir sur l’échelle le drapeau, le drapeau, euh… euh… oui, enfin comme il a dit.
(ovation).
M. DELPIERRE
je crois que voilà un drapeau dont on parlera longtemps.
ALBERT
Ah ! papa, si tu savais comme cette phrase stupide me fait du bien.
M. DELPIERRE
Oui, je m’en doute.
ALBERT
Comment, tu t’en doutes !
SUZANNE
Monsieur Albert, je lui ai tout dit.
ALBERT
Et vous consentez ?
M. DELPIERRE
Ne fût-ce que pour ta gloire oratoire et puis, surtout, parce qu’elle est charmante.
(Albert et Suzanne se jettent dans les bras de M. Delpierre.)
ALBERT
Merci, papa !
SUZANNE
Oh ! merci, Monsieur.
M. DELPIERRE
Appelez-moi, papa.
SUZANNE
Papa !
Les Mêmes, BEULEMANS et M BEULEMANS
BEULEMANS
(délirant d’enthousiasme.)
Albert, venez dans mes bras ! Vous avez causé comme un avocat. Je vous donnerai de l’augmentation. Monsieur Delpierre, comme vous avez pu l’entendre, votre fils a été à bonne école, il ira loin, je vous le promets ; et à partir d’aujourd’hui, il n’est plus seulement mon collaborateur, mais mon associé. Je le considère comme mon propre enfant.
M. DELPIERRE
Peut-être pas autant qu’il le désirerait.
BEULEMANS
Comment ?
M. DELPIERRE
Son éloquence, Monsieur Beulemans, est un miracle de l’amour.
BEULEMANS
Qu’est-ce que vous dites ?
M. DELPIERRE
Oui, il aime M votre fille et pour lui je vous demande sa main.
BEULEMANS
Embrassez-moi, Albert !
M BEULEMANS
Beulemans, rendez-moi mon mouchoir.
BEULEMANS
Et embrassez votre fiancée !
BEULEMANS
C’est une sérénade pour moi !
RIDEAU